LE PERROQUET
Se voyant veuf. Arnold, en bon ('poux.
Pleure el gémit; mais son humeur jalousé
Dans le tombeau ne suit pas son épouse
Sa fille unique est l'objet à son tour.
Quoique à douze ans, de soupçons el d'alarmes.
Il voyait, croître avec chagrin ses charmes.
Tant il avait de frayeur de l'Amour.
Un beau matin il déserte la ville.
Et. va prier la Champagne infertile
Jusqu'à vingt ans de cacher son trésor.
De tous ses gens il n'avait pris en somme
Qu'une servante, et. par prudence encor.
Dans son domaine il voulut que tout homme
Fût à l'index. Aussi dans sa maison
On n'entrait pas. à moins d'être en jupon.
Oncle, cousin, mari, veuf ou garçon,
Etaient exclus de cette citadelle.
Il vint de là qu'à seize ans la pucelle
Ne connaissait ses parents que de nom.
) CONTES REMOIS.
Un sien cousin, sans duvet au menton.
Épris d'amour pour la belle inconnue
Que chacun vante et que pas un n'a vue.
S'habille en fille, et. sous ce passe-port.
Croit aisément tromper la sentinelle ;
Mais le trompeur, reconnu dès l'abord.
Revint chez lui sans avoir vu la belle.
Pendant qu'Edmond, plus épris que jamais.
(Car son amour croissait parla défaite).
Rêvait encore à d'insensés projets,
La prisonnière, au fond de sa retraite,
A dix-sept ans, sous les yeux d'un mentor.
Les jours entiers jouait à la poupée.
« Fille à cet âge à tels jeux occupée, »
Disait Arnold, « vaudra son pesant d'or.
« J'ai si bien mis son esprit en tutelle
« Pour lui cacher ce qu'est l'homme et l'hymen.
•< Que sa poupée en sait tout autant qu'elle.
« Mon gendre un jour me loûra de mon zèle.
\A; PERROQUET. Ml
h Et je L'attends pour me serrer l;i main
» Au jour heureux qui suit la nuil des noces. <
Cet ennemi des filles trop précoces
Sévit contraint, du moins un jour durant,
Pour terminer un début de famille.
D'abandonner l'emploi dt^ surveillant.
De son départ ni servante, ni II 1 le
N'est avertie. Edmond, cet autre Argus.
Oui nuit et jour met le fort en blocus.
A vu sortir, quand l'ombre est incertaine,
Le gouverneur, qu'un cheval vigoureux
A pas pressés emporte dans la plaine.
L'espoir renaît dans son cœur amoureux.
Rentré chez lui, pour mûrir en silence,
x\vant l'assaut, l'attaque et la défense.
Sur un perchoir il voit son perroquet.
Cet oiseau parle, ainsi que chacun sait.
Jacquot, heureux du don de la parole.
Dès le matin souvent en abusait
Pour faire honneur à son maître d'école.
Edmond, ravi d'un projet tout nouveau.
Prend son oiseau, gagne la citadelle.
Et, dans l'espoir d'être vu de la belle.
Va se montrer sous les murs du château.
Le babillard, de sa voix la plus claire.
Appelle Hortense; Hortense qui l'entend
Accourt. Jugez de son étonnement :
L'oiseau parlait comme Annette et son père.
Sitôt qu'Edmond vit que la prisonnière
Du perroquet avait le cœur épris :
« Prenez l'oiseau, j'en ferai juste prix.
« — Mais je n'ai pas dans ma bourse une obole, »
Reprit la fille. » Ami. sur ma parole,
« Ce soir mon père au château reviendra.
« Attendez-le, pour sur il vous paîra. »
L'amant répond : « Je ne saurais l'attendre.
« Mais, quant au prix, nous pouvons nous entendre
« Fille jolie achète sans argent.