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LA FEMME DE BIEN

Un président, juge intègre et sévère, Interrogeait sur l'emploi de sa nuit La jeune Irma, prêtresse de Cythère :

On accusait son couvent d'un délit.

La présidente, en baissant la paupière.

A quelques pas tout oreille écoutait

Ce qu'en tremblant la fille racontait.

« Six amoureux, dit tout bas la nonnette,

k Par notre abbesse introduits tour à tour,

« Se sont chez moi divertis jusqu'au jour,

« En égayant à l'envi ma chambrette

« De mots joyeux, de Champagne et d'amour.

« — Voyez un peu, se dit la présidente,

« Quel appétit ont ces femmes de rien !

« Six amoureux ! une femme de bien

n De deux au plus fort souvent se contente. »

Contre l'Hymen, sans respect pour son frère, Pourquoi voit-on se déchaîner l'Amour !

C'est que l'Hymen fait la guerre à son tour Au dieu charmant qui commande à Cythère. Leur guerre, époux, se fait à vos dépens.

Groyez-Ie bien; et vous aussi, parents, Qui, peu jaloux du bonheur de famille, Sur la dot seule élevez un débat.

Et qui livrez à l'Hymen votre fille Sans que l'Amour ait signé le contrat.

Jadis à Reims, ville en beautés fertile, Un gentilhomme, ayant terre et château, Vint chercher femme. A marier facile, Quoique bossu, le riche hobereau Pouvait choisir ; il fit choix d'Isabeau. Aux grands parents, gens de robe et d'église, 11 vint offrir son or et son blason ; Chacun l'agrée, et l'hymen de raison.

Malgré l'Amour, fut conclu sans remise.

Pourtant la belle aimait un sien cousin, A qui l'Amour, pour monter un ménage, N'avait donné que les grâces de l'âge, Deux beaux yeux noirs, une peau de satin ;

De châteaux point; d'écus, pas davantage.

Le choix des deux ne fut pas incertain Pour les parents; mais fille qu'on engage Contre ses vœux fait un juste partage : L'un a son cœur, lorsque l'autre a sa main. Dans son château l'épousée accompagne Son laid mari, qui, fier de sa compagne, Va vivre heureux, heureux comme un mari Qu'on ne hait pas et qui n'est pas chéri : Ces maris-là sont communs en Champagne.

Le nôtre aimait à bien vivre chez lui : Nombre d'amis se pressaient à sa porte. Madame était fraîche, jolie, accorte :

Force galants s'offraient contre l'ennui. Le jeune Armand, le cousin qui sut plaire. De l'égayer avait seul le pouvoir, Mais en secret : l'Amour veut du mystère. Oh ! que d'amants trop souvent ont fait voir Ce que leur cœur se cachait à lui-même !

Nos amoureux, malgré leur soin extrême.

Furent surpris par Alfred de Bernain, Officier riche, audacieux et vain, Qui dès longtemps assiégeait Isabelle.

Si l'assiégeant voit que la citadelle Est aux abois, il redouble d'ardeur :

On capitule ; il est bientôt vainqueur. Ce fut ainsi, sans doute en dépit d'elle, Qu'un autre amant s'empara de son cœur. L'époux, certain que sa femme l'adore.

Dormait en paix sur la foi de l'hymen. Au feu, sans crainte, il aurait mis la main Qu'elle était sage. Aujourd'hui même encore Nos bons Rémois en feraient tous autant ; Du sort commun chacun se croit exempt.

Notre homme, un jour, pressé par un message. Se voit forcé d'entreprendre un voyage.

Les adieux faits, il part. Lors Isabeau

Mande au cousin qu'elle est seule au château .

Vrinand s'empresse à cette voix chérie.

Les voilà seuls, goûtant sans nuls soucis

Ces voluptés qui font aimer la vie ;

Plaisir si doux, que le dieu des houris

Avait jugé que des biens qu'on envie

C'était le seul à mettre en paradis.

Nos amoureux se livraient sans contrainte

A leurs ébats, quand les pas d'un coursier

Se font entendre et les glacent de crainte.

C'est de Bernain, le maudit officier.

Qui, du mari sachant aussi l'absence,

Venait troubler leurs jeux par sa présence.

« Quel contre-temps! mais évitez, Armand,

« Que dans ma chambre il vous trouve, et pour cause, »

Dit Isabeau qui déjà se compose

Pour recevoir le nouvel arrivant.

L'officier monte et voit la châtelaine

Qui sur sa porte accourt d'un air riant

Lui demander le sujet qui l'amène.

« Je viens, dit-il, de votre époux absent,

« Vous consoler. » Cela dit, il l'embrasse.

A ses baisers l'autre veut s'opposer,

Mais pas trop fort, de peur de l'offenser.

D'une autre part, le cousin l'embarrasse;

Vers le boudoir elle a souvent les yeux.

Le capitaine, en amour comme en guerre.

Qui sait combien le temps est précieux,

Poursuit sa pointe; à son vainqueur heureux

La dame enfin se rendait prisonnière.

Quand la servante, accourant à grands pas,

Vient de l'époux annoncer l'arrivée.

La pauvre dame, à bon droit effrayée,

Se voit d'un coup deux amants sur les bras.

Chaque seconde accroît son embarras.

Que faire? 0 vous qui vous croyez habile.

Ami lecteur, pour quelque méchant tour.

Qu'eussiez-vous fait? .le vous le donne en mille.

Ne craignez rien : Isabelle el l'Amour

Vont se tirer de ce pas difficile.

« Vous seul. Alfred, lui dit la belle en pleurs.

« Pouvez sauver mon honneur et ma vie;

« L'épée en main, comme un homme en furie,

« Sortez, disant ces seuls mots, je vous prie :

« — Je saurai bien le rencontrer ailleurs !

« Bien qu'à parler mon mari vous invite.

u Ne dites mot. et fuyez au plus vite. »

Alfred promet, sans espoir que l'Amour

Conduise à bien cette étrange aventure.

L'époux, voyant un cheval dans sa cour.

Se met déjà l'esprit à la torture.

« Eh quoi ! le jour où ma femme me jure

« Qu'en mon absence ici nul damoiseau

« N'aura d'accès, un homme est au château ! »

Il entre, et voit brandir hors du fourreau

L'arme d'Alfred tout rouge de colère.

:iO CONTES K ÉMOIS.

Ce lui semblait ; mais au jeune officier

Le vermillon venait d'autre manier.1.

« Que voulez-vous?» dit l'époux au guerrier,

\ln se jetant quelques pas en arrière.

« Pourquoi cette arme? » Alfred, d'un ton sévère

« Je saurai bien le rencontrer ailleurs ! »

Sans plus répondre, il remet son épée,

Pique des deux, laissant les spectateurs

Tout ébahis d'une telle équipée.

Le vieux mari chez sa femme est monté.

« D'où vient, dit-il, qu'Alfred sort irrité?

« A quel sujet? Pourquoi fuit-il ma vue?

« Mais vous aussi vous êtes tout émue,

« Parlez. — Hélas ! ce n'est pas sans raison, »

Dit Isabeau, « car dans votre maison

« Un homicide a failli se commettre.

« De ma frayeur j'ai peine à me remettre. »

Elle se tait. Puis sa voix se haussant

(Du cabinet pour qu'on puisse l'entendre) :

« Armand, hélas! que j'étais loin d'attendre,

« Car mon cousin sait que même un parent

« N'est point reçu quand vous êtes absent,

« Pale et tremblant arrive et me supplie

•i En votre nom de lui sauver la vie.

« Je balançais, lorsqu'un homme en jurant

H Monte chez moi ; jugez de ma surprise :

» C'était Alfred. Je dois avec franchise

« Vous dire aussi que, voyant mon eiï*roi.

« 11 est parti, mais par égard pour moi.

« — Votre conduite est digne de louange,

« Ma femme, et certe il eût été fâcheux

« Qu'un meurtre ici se commît sous vos yeux.

« Mais, d'autre part, je trouve bien étrange

« Qu'en mon château de Bernain ait osé

« Suivre un parent qui, fût-il même en faute.

« Devait chez moi se croire en sûreté.

» Mais savez-vous où s'est caché notre hôte?

« — Non, dit la femme, et c'est ici pourtant

loâ CONTES RÉMOIS.

<( Que tout à l'heure il était si tremblant.

» — Venez, cousin, croyez à ma parole.

(i Alfred est loin, crie alors le mari ;

« Vous n'avez plus en ces lieux d'ennemi. »

Armand paraît, et chacun se console

D'avoir eu peur. « C'est bon, se dit l'époux,

« Ma femme est sage. Armand, restez chez nous. »

Dit-il tout haut; « mon logis est le vôtre.

« Ce fou d'Alfred vous a pris pour un autre.

h Et c'est à moi de l'aller détromper.

- Je cours chez lui l'inviter à souper. »

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