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LE PELERINAGE

Il fut un temps où le peuple rémois Obéissait aux volontés d'un comte.

Le manuscrit d'où j'ai tiré ce conte Dit que Thibaut fut le meilleur des rois. Je le croirais : tout prince champenois

De sa nature est le plus doux des princes.

Pour assurer le sort de ses provinces

Thibaut prit femme. Il voulut dans ce choix

Qu'Amour l'aidât; ce n'est pas trop l'usage :

Mais son avis pour entrer en ménage

Ne gâte rien. Aussi depuis cinq ans

Tout souriait à ces époux amants,

Hors un seul point : ils n'avaient pas d'enfants.

En vain la reine avait pour être mère

Prié le ciel. Aumône, argent, prière

Étaient perdus, point d'enfant ne venait.

Souvent l'épouse en secret en pleurait,

Lorsqu'un abbé, l'aumônier de la reine,

Lui dit un soir : « Il est à votre peine

« Un sûr remède, et je suis affligé

« Qu'étant si bon vous l'ayez négligé.

« — Et quel est-il? A vous je m'abandonne,

« Cher directeur. Est-il besoin d'argent?

« Parlez, j'en ai. Pour avoir un enfant

LE PÈLERINAGE. i.'i.'i

» .le céderais, s'il le faut, ma couronne.

n — Non, dit le prêtre, à la Vierge qui donne

(i Joie au malheur, grande reine, ayez foi.

« Vous connaissez Notre-Dame de Liesse,

« Seule allez-y, priez, et, croyez-moi,

« Vous reviendrez le cœur plein d'allégresse. »

Le jour suivant, un rosaire à la main.

La reine à pied suivait le grand chemin

De Reims à Liesse. A moitié du voyage,

Elle s'assied sur le bord d'un fossé.

Vient une fille ayant son bras passé

Dans un panier, fille au riant visage,

Courant à pied comme un curé breton.

o Bonjour, mon cœur ; de ce pas où va-t-on ?

« — A Reims, Madame. — Et qu'allez-vous y faire?

« — Vendre ces fruits. — D'où venez-vous, ma chère?

" — De ce gros bourg qu'on aperçoit d'ici,

" Sur la colline. — Êtes-vous mariée?

— Depuis un an, Madame, Dieu merci !

Mais à mon tour seriez-vous point fâchée Qu'on demandât qui vous êtes aussi ?

— Je suis la reine. — A pied, reine chérie, Seule et sans suite, où courez-vous ainsi ?

— Je vais à Liesse où la vierge Marie Donne un enfant à qui l'aime et la prie.

— Si c'est à Liesse, hélas ! Madame a tort Le grand abbé qui les faisait est mort. »

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