‹ Les contes rémoisChapitre 50 sur 98 · I.'AMAN ï CRUCIF · texte numérisé non relu

I.'AMAN ï CRUCIF

De son balcon ses yeux plongeaient sans cesse Dans la maison qu'habitai! sa maîtresse : Il es! si doux de se parler des yeux! Les jours de fête étaienl jours plus heureux : L'un près de l'autre assis pendant la messe, L'office entier ils marmottaient tout bas Propos d'amour que l'on n'entendait pas : Jacque eût juré qu'ils disaient leurs prières.

Ces doux moments ne leur suffisaient guères : Que deux amants aient pour parler d'amours Des mois entiers, ces mois seront trop courts. Ceux-ci n'avaient qu'une heure par semaine. C'était trop peu. « Souffrez que, Jacque absent. » Disait Edmond, « chez vous j'entre un moment. " Dans le saint lieu tout m'offusque et me gêne ; « Autour de nous je ne vois que des gens « Qui. plus dévots, n'en sont que plus méchants. « Et je les crains par-dessus toute chose. »

La jeune fille, à ce qu'on lui propose Consent enfin, de peur des médisants.

Un soir qu'Edmond et la jeune écolière,

Seuls au logis, prenaient une leçon

Du dieu qui règne à Reims comme à Cythère.

Jacque à grand bruit fait gémir la maison.

« Où vous cacher. Edmond? Voici mon père.

« Ah ! s'il vous voit, redoutez sa colère,

« Elle est terrible ! » A ces mots, le marteau

A de trois coups retenti de nouveau.

« Chère Isabelle, à ton père ouvre vite.

« Et, cette nuit, ne crains rien, si tu vois

'i Que l'un des christs à ta voix ressuscite.

« Dans l'atelier je vais me mettre en croix. »

Tout en parlant l'amant se déshabille.

Et. sous sa croix cachant son mobilier.

Prend place au fond de l'obscur atelier.

La porte s'ouvre : « Eh! pourquoi donc, ma fille.

L'AMANT CRUCIFI Ê. 191

Tardez-vous tant? » dil Jacque avec humeur.

- Que vont penser notre abbesse el sa sœur Que vous laissez comme moi dans la rue

- Une heure entière à, faire pied de grue? « Il se l'.iii nuit; prenez un chandelier,

« Et conduisez nos sœurs a l'atelier;

« Voici ma sœur l'abbesse carmélite

« Qui veut un christ. » La fille est interdite .

Mais pour ne pas éveiller de soupçon.

Elle obéit en priant pour Edmond

Et maudissant l'abbesse et ses emplettes.

Celle-ci donc, ayant mis ses lunettes.

Dans l'atelier entre avec lsabeau.

Voilà nos sœurs promenant le flambeau

Sur tous les christs : nul n'échappe à leur vue.

Il faut choisir; et déjà maintes fois

Chacune avait, sans pouvoir faire un choix.

Des crucifix fait la sainte revue.

m CONTES RÉMOIS.

Lorsqu'on un ooin un Dieu mis à l'écart

De la novice a frappé le regard :

« Venez, ma mère, approchez la lumière

« De celui-ci. Voilà bien votre affaire.

« Comme il est beau ! que son visage est doux !

« C'est là le Dieu qu'il faut au monastère. »

L'abbesse approche et fléchit les genoux.

Puis, regardant le corps et la figure

Du crucifix, appelle le sculpteur :

« Ceci, dit-elle, est beau comme nature;

« C'est un chef-d'œuvre, et qui vous fait honneur;

« Mais il est nu : corrigez ça, mon frère. »

.lacque, étonné, de plus près considère

Le pauvre amant qui contrefait le mort :

« C'est vrai, dit-il, je confesse mon tort;

» Mais attendez, je vais vous satisfaire. »

Disant ces mots il s'armait d'un ciseau,

Quand l'écolier, que la peur ressuscite.

Debout se lève et soudain prend la fuite ;

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