LE JEUNE ROMPU
Non loin de Reims est un petit village Où le pasteur, aussi simple que sage. Veut que Ton suive à la lettre ses lois. Les lois de Dieu. Ce bourg est dans les boi< Là, le saint homme avait une servante
Jeune, proprette, à l'œil un peu fripon. Et plus que lui d'humeur accommodante : 11 était vieux et prêchait la raison.
Un beau matin Annette au presbytère Pour un péché gémissait prisonnière ; Son directeur, la veille des Rameaux, L'avait surprise à manger des gâteaux Malgré le jeûne. « Ah! dit-il en colère. « Vous affligez l'Église notre mère ; « Aussi, ma fille, il vous faut expier
Ce crime énorme ; il faut jeûner, prier « Afin d'aller, l'âme épurée et blanche. < Au saint banquet participer dimanche. Disant ces mots, il monte à son grenier Et met sous clef sa servante confuse.
Le lendemain, pour la pauvre recluse Jusqu'à midi force fut de jeûner.
L'homme de Dieu ne lui porte à dîner
LE JE 1 NE H OMIT. vn
Qu'un peu do pain, lui donnant pour excuse
Qu'il faut punir son appétit glouton.
La triste Annette en l'écoutant, dit-on.
Dans le pain bis marquait ses dents d'ivoire.
Et du sermon chargeait peu sa mémoire.
Le jour suivant le pain de la prison
Était plus dur, la part était moins forte :
« Demain encor nous la dimin Cirons ;
« Suppléez-y par le pain d'oraisons, »
Dit le pasteur en refermant la porte.
Annette seule : « 11 me fera mourir.
« Non sans douleurs passera la journée ;
h Et si demain ma pitance est bornée.
« Les autres jours que vais-je devenir?
« Oui. je mourrai sans avoir fait mes pâques,
« Si tu ne viens en prison me nourrir.
« Notre patron, bon et vaillant saint Jacques !
« — Qui donc m'appelle? Annette, est-ce bien toi?»
Dit une voix de la fille connue.
« On te disait de ces lieux disparue, « Et ce propos m'avait glacé d'effroi.
Mais, ouvre donc! — Je suis eu pénitence. «< Mon cher Jacquot, j'ai rompu l'abstinence; u Et le curé croit user d'indulgence h En me tenant sous les verrous huit jours « Sans feu ni pain. Ami, sans ton secours « J'allais mourir. — Ne crains rien, sois discrète. « Dès aujourd'hui ta pénitence est faite. >»
L'amant joyeux court chez lui s'enfermer Pour préparer le souper de Nanette.
Au beurre frais il a joint la galette ; Et d'un jambon, ce point est à blâmer. Qu'on ne devait entamer que dimanche.
Le pourvoyeur prend une forte tranche.
Songeant ce soir à la décarêmer. Lorsque Morphée. à son heure ordinaire.
Touche en passant le seuil du presbytère.
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Jacques, chargé du repas savoureux,
S'y rend sans bruit, et, prônant une échelle.
Par la fenêtre il entre chez sa belle.
Dans le désert, en faveur des Hébreux.
Quand il pleuvait un mets pétri pour eux, Ils témoignaient leur gratitude extrême ; La faim passée, ils se moquaient de Dieu Et de son pain, dit Moïse lui-même :
Pour le veau d'or ils lui disaient adieu. Dans son grenier notre jeune captive, Loin d'imiter cette nation juive, A son repas ayant bien fait honneur, En fut plus tendre envers son pourvoyeur. L'amant s'en va. Seule Annette demeure, Sans s'occuper cette fois du pasteur, Ni de son pain qu'il vient à la même heure Lui présenter, mais en plus faible part. « Je l'ai, dit-il, diminué d'un quart.
« — C'est trop encor, répond la pénitente : '< Je sens ma faute et j'en suis repentante; « Pouvez-vous point, mon père, par pitié. « En retrancher aujourd'hui la moitié?
« — Gloire à Jésus! dit l'homme de prière, « Ma fille, enfin chez vous la grâce opère.""
Elle opéra si bien avec l'amant, Qu'Annette osa refuser nettement, Les jours suivants, le pain du presbytère. Le bon croyant bientôt ne douta plus Qu'elle ne fût au nombre des élus, Quand le dimanche, à la fin du carême, Ayant remis Annette en liberté, Il vit, au lieu d'une figure blême, Un teint vermeil, une fraîche santé.
11 va partout en criant au miracle; Chacun le crut sur la foi de l'oracle. La sainte Annette, en ce jour, fortuné,
LE JEÛNE ROMPU. l\\
Grâce àJacquot, et non pas à saint Jacques. Sans être à jeun et sans avoir jeûné, Eut le bonheur de faire enfin ses pàques.
L'ARRÊT KPISCOPAL
J'aimai toujours les curés de campagne : De cet amour j'ai sans cloute hérité.
Car mon grand-père, à qui la Liberté Avait ravi ses biens et sa compagne.
Prit la tonsure ; et le bourg de Bretagne.
Qui regrettait son seigneur émigré,
Fut tout heureux de l'avoir pour curé.
Ce n'est pas lui dont ma muse s'occupe.
Quand il fut prêtre il avait soixante ans;
Or à cet âge on voit peu si la jupe
D'une servante a des plis séduisants.
Mais à trente ans il est bien difficile.
Même à qui doit enseigner l'Evangile.
De regarder d'un œil indifférent
Jeune fillette au minois agaçant.
Qui. pour servir, prend chez vous domicile.
A qui la faute? au pasteur? Non vraiment ;
Car. après tout, le pasteur n'est qu'un homme
Le vrai coupable, à mon avis, c'est Rome.
Qui. malgré lui. le force au célibat.
Sur ces coteaux dont le vin délicat Charme les yeux par sa mousse légère.
Un jeune prêtre à l'élégant rabat
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Non loin de Reims avail son presbytère. A Bes dépens chez lui vivail sa mère,
Vieille et bossue. Il hébergeait aussi.
Môme un peu mieux, une jeune servante, Fraîche, jolie et fort appétissante.
Du gros ouvrage une avait le souci.
C'était la vieille. A son ménage Annette Avait l'esprit bien moins qu'à sa toilette. Souvent la mère à son fils s'en plaignait. Mais à quoi bon? de qui plaît tout s'excuse. Anne, à son tour, de paresse accusait La pauvre vieille, et le fils la croyait: Jeune maîtresse aisément nous abuse.
A ce partage inégal des travaux.
Qui suscitait tant de trouble au ménage.
Joignez encor l'article des cadeaux :
C'était bien pis ! La vieille eût fait l'ouvrage.
Non sans gronder parfois entre ses dents.
Si connue Annette elle eût eu des présents ;
Mais il n'était dans ceci de partage.
Lasse à la fin d'un dépit ignoré,
Chez les voisins elle alla porter plainte ;
Et leur montrant son jupon déchiré :
« Voilà mon lot; celui d'Anne la sainte
« Est différent, mais je dirai toujours :
'< Honneur vaut mieux que corset de velours. »
De ces propos ayant eu connaissance,
Le fils un jour, dans un moment d'humeur,
Lui dit : a Ma mère, avec trop de licence
« Vous censurez Annette et le pasteur.
» Je ne veux plus au logis de censeur;
» Allez au diable! » Une mère plus sage
Eût aisément pu conjurer l'orage ;
Mais par menace espérant le changer.
Elle répond d'un petit ton léger:
« Si l'on me chasse, à Reims comme au village.