LE NOUVEAU JOCONDE
Un procureur n'avait pas quarante ans Quand il perdit une femme bien chère.
Berthe en mourant ne laissait pas d'enfants. Ce qui rendait sa douleur plus amère.
Dans une fille un époux voit la mère.
m CONTES RÉMOIS.
C'est son image et son portrait parlant.
Ce n'est pas elle et c'est elle pourtant.
A son chagrin on craint qu'il ne succombe.
Car tous les jours il visite la tombe
Où gît sa femme et l'arrose de pleurs.
Mais le beau sexe, à Reims si charitable.
Prit en pitié de trop vives douleurs
Et consola ce veuf inconsolable.
Maintes beautés lui firent les yeux doux :
Chez lui l'amour leur donna rendez-vous.
Chacune y vint. Lecteur, cela t'étonne?
Ne sais-tu pas qu'en Champagne on pardonne
Péchés d'amour commis par charité?
Aubert était le plus heureux du monde,
Et tous les jours, à l'instar de Joconde.
Il inscrivait une jeune beauté,
Un jour la brune, un autre jour la blonde.
Avant six mois son livre eût été plein.
Si, las d'ôter du doigt de tant de belles
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Gel anneau d'or que leur donna l'hymen, Il n'avait craint les trop justes querelles De quelque époux. \Jn mari mécontent (On peut encore en trouver un sur cent) Avait juré de le couper en quatre.
De tels propos il est bon d'en rabattre Une moitié, mais le surplus fait peur A plus hardi que n'est un procureur. Puis tant d'amours nuisaient à ses affaires : « Je ne veux plus noircir mon parchemin « De tous les noms de ces femmes légères. « Jetons au feu mon livre, et dès demain « Allons chercher dans un simple village « Fille candide, aussi belle que sage, « Jeune, bien faite, et qui, grâce à l'amour, « Chez moi ferait un double apprentissage, « Dame la nuit et servante le jour. » Dans cet espoir il se met en campagne. Fille à seize ans ne sachant rien de rien.
]Ne connaissant ni le mal ni le bien, N'est plus facile à trouver en Champagne. On en avait vingt pour une autrefois.
Lors on lui dit : « Allez à Saint-ïmoge, (( Village pauvre et caché dans les bois ; « Là vit Gillette. > On fit tant son éloge. Tant lui sembla neuve et simple d'esprit. Qu'il la gagea. La mère y consentit.
Le jour de Pàque, au sortir de la messe. Les adieux faits, notre couple s'empresse. Gillette à pied, son paquet sous le bras. D'aller à Reims. Chemin faisant, la mère Lui répétait ce qu'elle avait à faire Pour contenter des maîtres délicats :
Elle écoutait et ne comprenait pas.
Tout ébahie aux beautés d'une ville Dont les maisons sont palais à ses yeux. Chez maître Aubert elle a pris domicile Sans qu'une larme attristât ses adieux.
LE NOI \ I. \i JOCONDE
La mère aussi sVn revint plus tranquille.
Les premiers jours, le malin procureur Trouva, toul bien. " (lillette est si gentille. Pourquoi gronder? J'instruirai cette fille » Et formerai son esprit et son cœur a Avec le temps. Pour la rendre proprette ii Donnons d'abord le goût de la toilette. » Les laids habits sont quittés tour à tour, Un jour la robe, un bonnet l'autre jour. La fleur des champs va se changer en rose. Un clerc, témoin de la métamorphose, Se promit bien de donner h la fleur Le doux parfum qui lui manquait encore. Un jour qu'Aubert, d'assez mauvaise humeur. Était parti de chez lui dès l'aurore Pour ne rentrer que le soir au logis : » N'est-il pas vrai, dit le clerc à Gillette. « Que c'est plaisir d'avoir de beaux habits, « Quand on est jeune et comme vous bien faite?
u Encor faut-il les savoir bien porter.
« C'est un secret que je puis vous donner ;
« C'est le secret des dames de la ville.
« Monsieur Aubert ne vous l'a donc pas dit?
« — Non, monsieur Paul. — Allons, soyez tranquille.
« Vous porterez robe et ce qui s'ensuit
« Comme une reine, avec esprit et grâce,
« Si vous voulez; car, pour plaire au patron.
« Dès aujourd'hui je puis prendre sa place
« Et vous donner la première leçon. »
L'autre reprit : « Que faut-il que je fasse ?
u — Oh ! presque rien. Otez-moi ce corset
(. Qui trop vous serre, et ce fichu mal fait.
« Nous les mettrons tout à l'heure à ma guise. »
Il n'omit rien : robe, jupon, chemise,
11 touche à tout. La fille innocemment
Le laissait faire. On devine aisément
Ce qu'il advint de cet apprentissage.
A s'habiller et se déshabiller
LE NOUVE \r JOCONDE. Wl
On consacra ce jour-là toul entier.
Le procureur revint, que le corsage \\ ail encor quelques plis malséants; Mais la raison voulait que nos amants Au lendemain remissent leur ouvrage.
Paul tous les jours faisait preuve de goût.
Le contenter n'était pas si facile :
Aubert chez lui, le clerc approuvait tout;
Mais qu'un procès retînt le maître en ville,
Tout allait mal, il fallait tout ôter.
1 /autre en riait et, toujours plus docile,
De ses leçons sut si bien profiter
Qu'il n'était point de comtesse ou marquise
Plus avenante et sachant mieux porter
Un justaucorps. « Que Gillette est bien mise ! »
Disait Aubert, « qu'elle a bonne façon !
« Moi qui croyais que c'était un oison. »
.logeant enfin le moment favorable.
268 CONTES REMOIS.
Il se fait jeune, éloigne son commis.
Et, les verrous à sa porte étant mis,
Avec Gillette il cause, il fait l'aimable.
Sur ses genoux l'assied comme un enfant : Sais-tu, mon cœur, dit-il en l'embrassant, Que c'est en vain qu'on chercherait en France Fille plus brave ? On peut sans complaisance Tout approuver dans ton ajustement.
Sauf le fichu qui fait des plis, Gillette.
— N'y touchez pas ! reprit-elle à l'instant, Paul le verrait et serait mécontent.
— Et quel rapport a Paul à ta toilette?
— Comment! c'est lui qui m'habille au matin. Ces beaux habits, que grâce à vous je porte. Iraient fort mal s'il n'y mettait la main ; Il me l'a dit. — Et vous l'avez cru? sotte ! N'en parlons plus. Mais que le diable emporte Tous les commis! » Aubert le lendemain,
Quoiqu'un peu tard, mit son clerc à la porte.