LA PATRIE
Vraiment, je le croyais perdu, le secret des jolis vers, et, comme tant d'autres, mais avec une peine plus vive peut-ôtre, ou plus sincère, je me disais :
« Allons, c'en est fait, nous n'avons plus de poètes; la Muse française s'est endormie de lassitude et d'épuisement; en attendant son réveil, retournons à nos vieux auteurs, et, si les devoirs de notre métier nous obligent à lire les tristes rapsodies contemporaines, lisons, mais lisons vite et pour n'y plus revenir. »
Je l'avoue, c'est avec cette disposition d'esprit que j'ai coupé les feuillets d'un joli volume qui vient de paraître sous ce titre : Contes rémois.
L'élégance même du livre ajoutait à ma prévention :
•2S*i OPINION DES JOURNAUX
il est imprimé avec soin sur un fort beau papier; le texte de chaque page, avec ses grandes marges, ressemble à ces petits dessins coquettement encadrés dans une large bordure de papier blanc. En tète de chaque récit se trouve une gracieuse vignette de Meissonier, et celte galerie en miniature commence par le portrait de l'auteur.
Par expérience, je savais ce qu'il faut craindre de ces dehors séduisants. C'est surtout en matière de librairie que l'habit ne fait pas le moine, et qu'il ne convient pas de juger les livres sur leur bonne mine. Les tailleurs et les éditeurs emploient souvent tout leur art à composer la toilette des plus sottes gens et des plus sots livres ; de part et d'autre, pour être bien mis. il suffit d'y mettre le prix.
Mais ma joie fut grande quand je lus l'ouvrage ; je reconnus que le fond valait cent fois la forme, et mon plaisir alla croissant jusqu'à la dernière, pièce de ce charmant recueil.
Le conte est un récit plaisant, dans lequel on se propose moins d'instruire que de plaire par la finesse des railleries, la singularité des événements, la naïveté et la variété des peintures.
Ce genre, dans lequel La Fontaine, Vergier, Senecé, J. -B.Rousseau et Voltaire ont excellé, demande beaucoup d'esprit, de délicatesse et de naturel ; il convient au caractère de notre nation par sa gaieté et sa malice, et notre siècle était peut-être le seul de notre histoire qui n'eût point son conteur.
si i; LES CONTES H l. mois. -jk;
Il l'a trouvé dans M. le comte de <'..... l'auteur des Contes nhttois, un homme qui fait vraiment preuve d'une trop grande modestie en gardant l'anonyme. Son livre. sans être ili- ceux qu'on mel aux mains des. jeunes pensionnaires, ;i sa place marquée dans la bibliothèque d'un homme de goûf. II a la verve, l'aimable bon&orrfîe, le gai sourire, l'enjouement de bonne compagnie: chiei lui, la gaillardise gauloise est -tempérée par l'urbanité française; son style est plein de souplesse et de grâce, ses vers ont une allure aisée, et l'art y est si parfait, qu'il ne s'y laisse point apercevoir.
Le comte de C... peut s'appliquer ces vers qu'il met dans la bouche d'un de ses personnages, un docteur de Reims :
J'ai pour guérir des recettes certaines... Chaque ordonnance est un joyeux récit.
On souft're moins du moment que l'on rit. Je vous apporte un remède aux migraine.-.
Je conseille aux esprits moroses, aux mélancoliques et aux atrabilaires, de lire les Cinq Layetles, le (iras Doi/iic et le Petit Chien , le lion Cousin . le Solécisme . lu lionne Vierge, le Jeune rompu et les autres contes de notre écrivain champenois ; et s'ils ne retrouvent pas un éclat de franc rire, je les regarde comme incurables et les recommande aux prières des bonnes âmes.
Henr] d'Ai'diuikk.
11 avril 1858.
LE COU H li! Eli DE PARIS
Voici un livre illustré d'une façon splendide, les Contes rémois, par le comte de C..., illustrés par Meissonier.
Les Contes rémois, ce titre promet : il a quelque chose de gaillard et de brillant dans les yeux. On le devine tout d'abord : ces contes-là sont les fils de la dive bouteille.
Rions, chantons, aimons, buvons, En quatre points c'est la morale
.... de l'auteur sans aucun doute. Il semble que, du sein de ces fraîches profondeurs où se tiennent en réserve les pétillantes merveilles de nos vieux coteaux français, les vins d'Aï et les vins d'Épernay et les vins rémois, ces gais boute-en-train, on entende tout à coup s'exhaler des chansons nerveuses, souvenir des anciennes gaietés.
Et, ma foi! le livre tient ce que promet le titre. M. le comte de C... marche sur les traces de La Fontaine, mais avec plus de retenue : il est infiniment plus blond et plus voilé que le sublime distrait de Château-Thierry. On pourrait presque dire que M. le comte de C... est le Florian des contes de La Fontaine.
Cet ouvrage est orné de trente-quatre dessins de Meissonier, trente-quatre chefs-d'œuvre. C'est une charmante
SI li LIS CONTES III. MOI S. 2K'.l
chose qu'un livre ainsi illustré. Il j a de quoi satisfaire tous les goûts «le l'homme intelligent. I/hommo intelligent voit et chéril dans tous les objets tous les côtés, par lesquels ils existent et méritent d'exister. Il aime dassle raisin les dons secrets qui font la force el la gaieté de l'homme, il aime les chants que ces dons inspirent, il aimo cette enveloppe charmante, cette forme élégante, cette couleur empourprée qui le rend digne de se mêler aux boucles de chevelures juvéniles. Voilà ce qu'a eu l'esprit de comprendre le comte de <'...., lorsqu'il a associé à son vers et à sa plume le crayon de Meissonier.
Paul d'Ivoi.