COURRIER DE LA CHAMPAGNE
Bienvenu soit le conteur enjoué qui s'écrie à noire rencontre :
h J'ai pour guérir des recettes certaines, » Me dit :ï Reims un docteur plein d'esprit; « Chaque ordonnance est un joyeux récit. « On souffre moins du moment que l'on rit. »
Suivons-le sur la terrasse, après que le fin Clicquot a coulé dans les verres, quand les rayons plus rouges du soleil viennent empourprer les fenêtres du château, et qu'à cette lumière douce le regard s'étend
Sur le penchant de ces coteaux vineux Qui du Rémois flattent au loin les yeux.
Nous connaissons l'urbanité de M. le comte de Chevigné. Nous l'avons vu, chef heureux de notre légion, sérieux sous les armes, aimable pendant la veillée, se concilier les cœurs et fonder de solides amitiés. Nous ne pouvons nous tromper à ses gais propos. C'est du sol de
la Champagne qu'il les a tirés. Ce sont nos contes d'hier, ceux d'aujourd'hui, qu'il a répétés en vers faciles et bien tournés, et qui lui appartiennent par droit de conquête. Ce mari dont il plaisante, c'est vous qui le lui avez désigné. La culotte du cordelier, c'est, en d'autres termes, cette histoire du képi d'un militaire envoyé dans l'ombre a ce garde national en patrouille qui réclamait sa casquette. Depuis Molière, avant Molière, on a ri des maris trompés, on a raconté les ruses féminines que les mariages trop souvent formés par des parents avides d'argent ont rendues parfois excusables. Les chroniques des salons vivront longtemps encore du scandale et y mêleront une dose de médisance ignorée de notre auteur, qui ne va jamais au delà de l'épi gramme permise.
Volontiers lui reprocherait-on d'avoir ressuscité mal à propos les curés de Boccace, qui ne semblaient pas faits, comme les nôtres, pour aller en paradis. Mais on sait qu'avant de mettre à l'index les contes de Boccace, une succession de vingt-cinq pages, dédaignant pour l'Église les piqûres d'épingle, avait permis d'en rire.
Toujours est-il que cette troisième édition, faite avec tout le luxe que comporte la typographie moderne, a été accueillie par le monde lettré pour sa bonne mine et pour sa franche gaieté. On n'a pas placé l'auteur des Coules rémois au même rang que La Fontaine ou Boccace, il n'en avait pas la prétention; mais parmi les Andrieux. les l'ons de Verdun, les Fégur, il peut réclamer une place due à la facilité de son vers, à l'érudition dont
si H LES CONTES RÉMOIS. 195
témoigner) I ses contes, dont quelques-un», imités soil de V Heplaméronj soil des contes de Desperriers, Boil de \icu\ fabliaux, sont remaniés avec une supériorité d'es prit et de goût incontestable, il ne pouvait en être autrement, grâce à cette humeur de bonne compagnie que l'auteur tient de sa naissance, à cette verve de bon aloi qu'il tient du terroir.
L'heureux pays que celui de Champagne]
Des vins exquis parfument la montagne.
Et c'est bien là, au sein des gais convives et des fins gourmets, des gens d'esprit et des femmes charmantes, que peuvent naître en toute liberté ces propos remplis d'étincelles qui pétillent comme nos vins chargés de mousse, et dans lesquels on applaudit, en lui pardonnant sa vivacité, le moment de folie qu'il fait naître, le plus lin esprit du monde, l'esprit de Rabelais !
Cii. Martin.
13 juin 18(58.