LE COURRIER DE PARIS
Au point où nous en sommes, c'était presque une audace de ressusciter le vieux conte gaulois à la façon de Vergier ou de Piron; un joyeux Champenois vient de l'essayer, et il y a si bien réussi, ma foi, qu'on s'étonne
que les poètes aient laissé, depuis tantôt cinquante ans, cette forme vive, alerte et piquante de la poésie française.
L'auteur des Coules rémois est de la véritable lignée des maîtres. 11 possède deux qualités inappréciables chez un conteur : l'inspiration facile et la gaieté franche et naturelle.
C'est avec tout cela un homme modeste qui, tout grand seigneur qu'il est, ne prétend pas avoir droit au succès de par l'autorité de son blason ; il entend bel et bien réussir comme le commun des gens d'esprit, à force de talent et de peine, et je vous affirme qu'il a bravement gagné tous les bravos qui ont accueilli son livre.
Lisez plutôt : la Culot le des Cordeliers, De par le Roi. le Paradis, les Inconvénients du repentir, le Pouvoir d'une femme, l'Aveu na'if, Est-il bon de tout savoir? etc., vous serez bien vite de mon avis, qui a éle aussi celui de M. Scribe ; car l'habile homme, qui est expert à choisir, dans le jardin des autres, les fruits propres à enrichir son fruitier, n'a pas dédaigné de glisser dans les Trois Maupin l'anecdote qui fait le sujet de l'Aveu na'if.
Dans la bouche de Mlle Delaporte, ce trait prend presque la gentillesse des vers badins de M. le comte de Chevigné.
Puisque le nom de l'auteur des Contes rémois m'est échappé, je n'essayerai pas de le retirer; après tout, il n'est plus, je crois, un mystère pour personne, et je le louerai bravement en face, de même que je l'aurais critiqué, le cas échéant.
si H u;s CONTES RÉMOIS. 313
J'ai dit que M. de Ghevignéesl modeste : lisez plutôt l'épilogue d<> son livre; il en mpporte tout l'honneur ;iu
vin des coteaux voisins.
Ecoutez-le :
Est-il un vin plus gai que le Champagne?
La bonne humeur en tous lieux l'accompagne ; II rit de tout, même de ses amis, Et je lui dois mes plus joyeux récits. Je ne sais pas si le cidre en Bretagne Peut, sans danger, se croire tout permis; Mais pour leur vin nos curés de campagne Sont indulgents ; et, loin d'être tachés, Ils riront tous en lisant leurs péchés.
Le Champagne a beaucoup d'appas, je ne le nierai point; mais il éclate, pétille un instant et disparaît, tandis que l'esprit des Contes rémois demeure et survit à leur gaieté.
Par un luxe qui n'appartient pas, hélas! à tous les poètes, M. de Chevigné a convié Meissonier à fixer par son dessin précis, correct, minutieux et spirituel, les types principaux de ses contes. Toutes les compositions du grand artiste sont jolies, mais quelques-unes sont vraiment merveilleuses; entre autres le Solécisme, — un vrai bijou, — De par le Roi, l'Aveu naïf, le Pouvoir d'une femme ; et, en paysage : la Batelière et l'Enfant intrépide.
J'ignore si le Champagne des contes est pour quelque chose dans l'esprit des dessins; mais, à coup sûr, Meissonier n'a jamais fait mieux. Par surcroît de coquetterie, il a prodigué, dans ces agréables petites compositions,
les plus jolis types de femmes qu'on puisse rêver, — lui, que des critiques maussades accusaient de ne pas savoir les faire!
J'ai bien envie d'offrir un nouveau sujet à M. le comte de Chevigné. Voici un conte qui ferait son chemin aussi bien qu'un autre s'il était, comme ceux de l'élégant conteur, habillé devers pimpants et coquets.
L'aventure est arrivée hier à la caserne prochaine.
Un jeune soldat faisait scrupuleusement sa faction, la bourse bien garnie du gros écu que lui avait envoyé sa mère. En se promenant dans le court intervalle accorde à ses pas, à droite et à gauche de la guérite, il songea qu'il avait faim, et qu'en face de lui, de l'autre côté de la place, le pâtissier venait de tirer du four une appétissante platée de brioches. Mais le sentiment du devoir étouffant dans son estomac le cri de la nature, il prit le parti d'attendre encore une heure. Au bout de ce temps il devait être libre.
Tout à coup un paysan parut à l'extrémité du trottoir, et en quelques enjambées il avait atteint l'endroit où le pauvre soldat se morfondait.
— Mon brave homme, dit-il au villageois, je suis forcé de rester là, mais je meurs de faim ; voilà 10 centimes, voulez-vous aller m'acheter une brioche dans la boutique en face? Puis, se ravisant, il donna encore \ 0 centimes au passant et lui recommanda d'en prendre une pour lui à titre de récompense.
Quelques minutes plus tard, le paysan revint et rendit une pièce au jeune soldat.
si it LES CONTES RÉMOl s. :i|.".
— Voilà VOS deux BOUS, militaire ; il n'y a\ail plui
qu'une seule brioche,... et, suivant votre invitation, je l'ai mangée.
A simple soldat, paysan et demi.
Nous terminerons par une triste aventure; n'est-ce pas plutôt par une atrocité qu'il faut dire ? Cela s'est passé à la prison pour dettes, il y a quelques jours.
Parmi les détenus se trouvait un vieillard de soixanteneuf ans, incarcéré pour une dette de 200 fr. en principal. Ce malheureux, atteint d'une grave maladie de foie, était en danger de perdre la vie.
Ému de cette cruelle situation, le directeur de rétablissement, M. de Pritelli, voulant d'ailleurs obéir à un usage qu'il a établi lui-même dans la maison, fit part au créancier de l'état désespéré de son débiteur, espérant que cet homme, touché de tant de souffrances, laisserait à l'infortuné la suprême consolation de mourir sous un toit libre, dans les bras de sa famille, dont les soins, en outre, auraient peut-être pu le sauver.
Le créancier fut inexorable, et à l'heure même où il venait consigner au greffe un nouveau mois d aliments, le pauvre vieillard succombait aux ravages du mal et aux tortures du désespoir.
Hier, MM. les détenus de la maison de Clichy rendaient les derniers devoirs à leur infortuné compagnon, dans la chapelle de la prison, et faisaient entre eux une collecte pour essayer de pourvoir aux besoins les plus pressants de la veuve.
Si ce fait ne nous avait pas été communiqué avec toutes
les précautions qui peuvent en établir l'authenticité, il ne nous aurait pas été possible d'ajouter foi à un pareil acte d'inhumanité. Ainsi donc. Shylock n'était pas une création fantastique du génie de Shakspeare; il vit au milieu de nous : le voilà !
Albeut de la Fizelièke
Vendredi 19 novembre 1858.