Les conteurs étrangers
ien ne saurait rendre lïnipression profonde et particulièrement délicate qui s'empare de l'homme en présence de lïmmense étendue des forêts vierges du nouveau monde. Les sentiments les plus élevés, les émotions les plus vives, un charme d'une mcomparable douceur élèvent son âme et ravissent son esprit. Les grands bois, comme l'Océan, ont des aspects variés, nouveaux, un ensemble plein de grandeur et de majesté souvent relevé par des détails aussi imprévus que gracieux ; leur solennité un peu monotone se double d'accidents dus à mille causes inconnues : un souffle d'air qui traverse l'espace, quelque commotion ressentie par les vieux troncs et qui fait tressaillir la futaie entière, la teinte uniforme des masses de verdure prenant tout à coup les tons multiples de Tarc-en-eiel, une note gaie jetée dans ce grave et mélancolique concert, le chant d'un oiseau éclatant soudain au milieu du frémissement continu et monotone mêlé aux mille bruits mystérieux qui s'échappent des
j)r()f(>i\(Icurs ijL^morces. Toutes les beautés de la nature, eu uu mot, simples et grandioses se rencontrent là, s'imposent à l'homme à ce point qu'il en demeure comme foudroyé.
C'est le sentiment qui s'était emparé de plusieurs personnages tenant une grande place dans cette histoire. Ils étaient quatre : deux hommes et deux femmes ; ils étaient parvenus à escalader une sorte de rampe escarpée, formée de troncs d'arbres déracinés par la tempête et entassés pêle-mêle sur un iDoint de la forêt ; le monticule étrange avait laissé derrière lui, s'allongeant pendant plusieurs milles, un large passage vide que nos voyageurs avaient parcouru ; il atteignait les plus hautes cimes des géants dé la forêt, et de ce promontoire improvisé par quelque ouragan terrible on dominait à une hauteur prodigieuse la surface immense des bois. Il avait fallu déployer une étonnante somme de patience et d'agilité pour arriver jusquelà : il est vrai que nos voyageurs, accoutumés au désert, avaient laissé depuis longtemps derrière eux les délicatesses, les frayeurs, les découragements habituels aux habitants des villes, trojD dominés par le luxe et la mollesse ; il faut dire aussi que leurs efforts trouvaient à cette heure la plus magnifique récompense. Ils en jouissaient diversement ; mais, plutôt que d'analyser leurs impressions, mieux vaut les présenter au lecteur. Deux d'entre eux, un homme et une femme, étaient de race indienne et de la tribu bien connue des Tuscaroras. Les deux autres n'apj^artenaient point aux anciennes peuplades autrefois maîtresses du sol. A en juger par son extérieur rude, un peu commun quoique non sans prétention, l'homme semblait un matelot d'un rang peu élevé ; sa compagne était une jeune fille modeste et douce, de façons