‹ Les contradictions de Monseigneur MaretChapitre 11 sur 12 · HO · texte numérisé non relu

HO

tredire ses propres affirmations. Aussi, n’avons eu autre chose à faire, pour réfuter ses assertions, que de prêter l’oreille aux démentis qu’il s’est infligés à luimême.

Sans prendre la peine de contrôler les détails de son système , nous en avons examiné tous les principaux aspects ; et partout nous avons vu éclater les plus manifestes cotradictions.

Nous avons étudié ce système dans sa conception première, dans le but que l’auteur déclare s’être proposé en le mettant au jour : il avait prétendu enfanter une théorie conservatrice et propre à pacifier l’Eglise ; et il a conçu le système le plus révolutionnaire et le plus subversif : première contradiction.

A une doctrine contradictoire dans sa conception, il fallait donner un nom égalemment contradictoire ; dès lors, ce système, qui substitue une république aristocratique à la monarchie fondée par Jésus-Christ, est très convenablement présenté au monde catholique comme le système de la monarchie tempérée.

Mais il ne suffisait pas de donner un nom au système, il fallait l’organiser ; et il convenait que la contradiction eut une part plus grande à son organisation qu’à sa conception et à son baptême. Aussi, nulle part ne s’est-elle montrée avec plus d’éclat. Pour constituer une souveraineté unique, on a pris deux éléments, l’un principal et l’autre subordonné ; et on a établi en règle que, lorsque ces éléments seraient en lutte, l’élément subordonné l’emporterait sur l’élément principal. Cependant, pour que l’issue

de cette lutte ne fut pas trop conséquente avec les principes, on a décrété que cet élément subordonné, pour exercer la souveraineté dont on venait de l’investir, devrait acquérir des proportions qu’on s’est bien gardé de préciser.

Tout n’était pas fait encore. Il s’agissait de faire accepter le système par l’Eglise universelle, comme obligatoire et divin ; et pour lui concilier cette autorité, il n’y avait qu’un moyen : l’appuyer sur l’Ecriture et sur la tradition. C’est encore la contradiction qui se chargera de ce soin. Elle prendra dans l’Ecriture les témoignages qui démontrent avec le plus d’évidence la fausseté de la doctrine, et elle les présentera hardiment comme des arguments sans réplique en sa faveur. Elle saisira dans les Conciles des décrets interprétés par l’Eglise entière dans un sens opposé au gallicanisme ; et, au risque de faire l’Eglise entière hérétique, elle soutiendra que ces décrets établissent le gallicanisme. Elle donnera comme l’idéal du gouvernement de la société chrétienne une institution qui, entendue dans son sens, a conduit logiquement cette société aux plus désastreuses perturbations et aux meurtriers déchirements du schisme.

Tel s’est montré à nous le système, non de Mgr l’Evêque de Sura, mais de l’écrivain gallican qui lui a dérobé sa plume, pour publier sous le couvert de son nom, et de ses protestations orthodoxes, un manifeste qui a réjoui les ennemis de la Papauté autant qu'il a contristé ses plus dévoués défenseurs.

Mais la joie des premiers sera courte et la tristesse des seconds ne sera pas sans consolation : car de pareilles attaques servent mieux que les apologies à éclaircir et à consolider la vraie doctrine. C’est ce dont nous allons achever de nous convaincre en opposant les résultats infaillibles de ce manifeste à ceux que son auteur se promet.

Mgr Maret ne nous dissimule pas les grandes espérances qu’il fonde sur son œuvre. Il espère d’abord que la publication de ce mémoire rendra impossible la condamnation du gallicanisme et la définition de l'infaillibilité pontificale. Mais il ne lui suffit pas que la doctrine gallicane entendue à sa manière « ne soit pas et ne puisse pas être censurée (1). » Il espère que, grâce à sa triomphante démonstration, cette doctrine deviendra celle de l’Eglise entière ; que les hommes modérés de toutes les écoles saisiront la branche d’olivier qu’il leur présente au nom du gallicanisme modéré (2) ; que le futur Concile non content d’accepter cette doctrine, dans sa partie spéculative, se hâtera d’en mettre a exécution la partie pratique, et de transformer en gouvernement parlementaire la monarchie ecclésiastique, trop longtemps centralisée (3).

Et quand le livre sorbonien aura accompli ses

(1) Introd. p. xxvi.

(2) « Ces doctrines modérées peuvent se concilier avec tous « les systèmes modérés, quelque nom qu'ils portent, à quel- « que école qu'ils appartiennent. » (Introd. p. xxvii.)

(3) Vol. II. p. 402-412.

glorieuses destinées, quand il aura conquis l’adhésion du Concile et transformé l’Eglise entière, qu’arriverat-il? Ne le voyez-vous pas? C’est l’âge d’or qui succédera soudain à l’âge de fer. Prenant enfin sa part des progrès modernes auxquels elle n’est restée que trop longtemps étrangère, l’Eglise verra se lever sur elle le soleil de 89 ; elle pourra chanter avec Virgile :

Libertaa quse sera tamen respexit inertem.

Mgr Maret veut bien en effet lui promettre qu’elle pourra s’asseoir, à côté des sociétés modernes au banquet de la liberté, du moment qu’elle se sera défaite « de la centralisation trop absolue de son gouvernement monarchique ; de cette centralisation dangereuse, amenée pour l’Eglise comme pour l’Etat par l’abandon ou l’absence des assemblées débbérantes et souveraines (1). »

N’était-il pas bien temps que cet abus disparut? Et comment, en effet, la monarchie absolue de l’Eglise pourrait-elle subsister plus longtemps, alors que « la monarchie absolue de l’Etat a sucombé sous le poids de ses fautes (2)? » L’ère de la liberté va donc commencer pour l’Eglise, et elle datera de la publication du manifeste sorbonien. Ce sera pour la société chrétienne l’époque des grands triomphes. Ecoutez plustôt : « Il est incontestable que le principe de la liberté religieuse a fait de grands progrès dans les esprits.... Cet esprit libéral se manifeste dans le monde par ce grand mouvement, par ce mouvement

(1) Vol. II. p. 402.

(2) Vol. II. p. 402.

irrésistible qui porte les peuples à tempérer le pouvoir, à l’aider et à le contenir par des assemblées délibérantes ; et quand un mouvement analogue se produira dans l’Eglise, quel peuple, quel souverain pourra lui être contraire ? (1) »

Rien, non rien évidemment ne pourra résister à la prodigieuse activité que cette liberté proclamée par Mgr Maret développera au sein de l’Eglise. Renouvelle périodiquement par les Conciles décennaux, cette activité n’aura pas le temps de se ralentir; car, dans l’intervalle, il faudra réunir, non pas une fois, mais à plusieurs reprises, les synodes diocésains et provinciaux. « Ainsi, pendant neuf ans le travail du monde catholique tout entier, par l’œuvre de ses pasteurs légitimes, préparera les éléments des grandes délibérations décennales, qui, sous l’autorité et la direction du Pontife Suprême, seront appelées à enseigner, à édifier et à consoler le monde. Au milieu d’une grande liberté civile, politique, religieuse, la grande organisation catholique offrira donc le plus magnifique spectacle d’autorité et de liberté qui ait jamais été donné au monde (2). » Peut-être n’êtes vous rassuré qu’à moitié sur les suites delà révolution que le doyen de Sorbonne vous dépeint sous d’aussi riantes couleurs, dans le calme de son cabinet. Vous craignez peut-être qu’en se lançant dans le « grand mouvement» qui depuis un siècle, porte les peuples à tempérer (et souvent aussi à renverser) les pouvoirs qui les ré-

(1) Vol. II. p. 405.

• (2) Vol. II. p. 409.

gissent, l’autorité divinement établie pour gouverner l’Eglise ne perde beaucoup de sa force. L’écrivain gallican daigne vous rassurer ; et il vous promet que, loin d’affaiblir l’autorité, son système la fortifiera; et cela par une raison bien simple : c’est que « l’autorité n’est jamais plus forte, plus vénérée, plus aimée, que lorsqu’elle accepte le concours, les conseils, l’examen, et au besoin le contrôle de ceux qui ont le droit et la mission d’exercer ces grandes fonctions (1). » Le système sorbonien donne à neuf cents Evêques, répandus dans l’univers entier, le droit et la mission de contrôler tous les actes de la souveraineté ecclésiastique. Il est donc impossible que cette souveraineté ne soit pas neuf cent fois plus forte que lorsqu’elle était exercée par un seul, sans autre contrôle que celui de l’Esprit-Saint.

Après de telles assurances, vous seriez en vérité bien timide si vous persistiez à vous alarmer ; et vous seriez surtout bien injuste, si vous accusiez l’écrivain gallican de porter atteinte à la plénitude de la souveraineté pontificale. Il vous répondrait avec l’indignation de l’innocence calomniée : « autant que personne nous confessons et proclamons tous les droits du siège apostolique ; autant que personne nous désirons l’exaltation et le triomphe du Souverain Pontifical (2). » Ne voyez-vous pas que c'est vous qui diminuez l’autorité et les prérogatives du Pape, en

(1) Vol. II. p. 409.

(2) Vol. II. p. 411.

le privant du précieux contrôle et des utiles conseils dont le pourvoit le gallicanisme ? N’est-ce pas de la cruauté d’entraver la tendresse d’un fils, liant son vieux père uniquement pour l’empêcher de s'égarer? Ne devez-vous pas lui savoir gré au contraire d’avoir exhumé un ancien titre, qui, remis en vigueur avec le commentaire dont-il l’accompagne, offrira au vieillard les inappréciables avantages d’un conseil judiciaire? Les résultats passés de cette précieuse trouvaille ne sont-ils pas d’heureux augure pour l’avenir ? Le Pape, le Concile, Rome entière, tout l’univers catholique ne devraient-ils pas décerner des remerciements et des palmes au messager de paix, qui, avec le décret Frequens, leur apporte les doux parfums du Concile de Râle? Comment le Concile du Vatican ne tressaillerait-il pas à ce souvenir. « Qu’il plaise donc au Souverain Pontife, qu’il plaise au saint Concile de remettre en vigueur cette loi salutaire ; et que l’Eglise offre au monde moderne, à ce monde flottant à tout vent de doctrine et exposé au naufrage universel de l’ordre moral, le plus instructif des spectacles, celui de la plus grande unité religieuse et morale s’affirmant dans sa liberté et dans sa force (2). »

Dans ces espérances de notre docte adversaire, le lecteur n’a pas de peine à reconnaître le caractère de dualité et d’opposition signalé plus haut. L’ardeur avec laquelle l’écrivain gallican appelle de ses vœux le triomphe du système national, n’empêche pas l’E-

(1) Yol. II. p. 41 h

vêque catholique de désirer avant tout le triomphe de la grande unité, qui est le terme de tous les travaux de Jésus-Christ et de son Eglise.

Des espérances aussi contraires font naître en nous des sentiments également opposés. Nous ne pouvons éprouver que de la sympathie pour les désirs de l’Evêque, et nous sommes heureux de nous joindre à lui pour en espérer la prochaine réalisation. Oui, le Concile qui va s’ouvrir consolidera l’unité catholique et en préparera le complet triomphe. Nous pouvons môme espérer que le livre de Mgr Maret contribue puissamment à ce résultat ; mais il n’y contribuera qu’en amenant la complète et définitive destruction de son système.

I. Nous croyons l’avoirsurabondamment démontré : entre la manifestation de la grande unité religieuse et morale dont Mgr l’Evêque de Sura vient de nous parler avec tant d’amour, et l’adoption du système dualiste qu’il défend dans son livre avec tant d’ardeur, il y a incompatibilité absolue.

Déjà établie par les déductions logiques les plus concluantes, et les preuves historiques les plus irrécusables, cette incompatibilité ressort encore mieux des contradictions palpables dans lesquelles la fausseté radicale du système fait tomber à chaque pas son auteur. 11 vient de nous offrir un nouvel argument de co genre, quand, pour nous montrer combien son système est favorable à l’unité catholique, il a osé nous promettre que, si ce système était adopté, « tous les droits du St-Siége seraient plus que jamais re-

connus » ; et quant à cette inconcevable affirmation, il n’a pas craint de joindre celle-ci plus inconcevable encore : « Autant que personne nous confessons et proclamons les droits du Siège apostolique. »

Quoi? vous venez d’écrire deux gros volumes pour contester au Souverain-Pontife tous les droits de la souveraineté, et pour le soumettre à la majorité de l'Episcopat; vous refusez au successeur de saint Pierre et le droit de définir infailliblement le dogme, et celui d’enseigner infailliblement la morale, et celui de régler souverainement la discipline ; toute votre argumentation a pour but de nous prouver que nous nous trompons en revendiquant ces droits en faveur du Pape; et après cela vous osez nous dire que « autant que personne vous confessez et vous proclamez tous les droits du Siège apostolique ! » A moins d’oublier tout ce que vous venez d’écrire, pouvonsnous voir dans ces paroles autre chose qu’une amère dérision? Si vous disiez qu’éclairé des lumières dont l’immense majorité des docteurs catholiques et les Papes eux-mêmes ont été privés, vous avez su faire un choix entre les droits que ces derniers s’attribuent légitimement et ceux qu’ils ont usurpés, un pareil langage aussi téméraire que votre système, aurait du moins le mérite de la sincérité. Mais nous dire que vous proclamez « autant que personne » les droits du Siège apostolique lorsque vous lui refusez hautement les droits qu’il n’a cessé de s’attribuer, c’est prouver une fois de plus que, dans votre livre, l’Evêque ne peut parler la langue des vrais catholiques, qu’en contredisant le théologien gallican.

En lisant de pareilles phrases, on se demande comment l’esprit de système peut aveugler à ce point un un auteur sérieux. Mgr Maret a-t-il donc pu s’enfermer si bien dans le silence de son cabinet qu’il soit demeuré complètement étranger aux révolutions qui bouleversent périodiquement l’Europe? Nous supposet-il nous-mêmes aveugles et sourds à tout ce qui se passe autour de nous? Suppose-t-il que nous fermons les yeux et les oreilles aux résultats de « ce grand mouvement, de ce mouvement irrésistible qui, depuis ' un siècle porte les peuples à tempérer le pouvoir par des assemblées délibérantes? » Est-il parvenu à se persuader lui-même, et peut-il espérer nous persuader que l’autorité est devenue « plus forte, plus vénérée, plus aimée » depuis le jour où elle a été entourée de tant de conseils et de contrôles? Peut-il se dissimuler que, depuis cette époque, elle est allée au contraire, en s’affaiblissant de plus en plus ; que dix fois elle a succombé, laissant la société en proie à l’anarchie, et qu’elle est encore impuissante à se raffermir? Encore une fois Mgr Maret ignorait-il ces faits, supposait-il que nous les ignorions quand il promettait à l’Eglise, entre autres avantages, le raffermissement de son autorité pour le jour où se produirait dans son sein « un mouvement analogue » à celui qui a porté dans la société moderne de si heureux fruits ? — S’il les ignorait et s’il les supposait ignorés de nous, que dire de cette ignorance ? Et si, parfaitement instruit et nous sachant aussi instruits que lui des fruits que son système a portés

dans la société civile, il ose en appeler à cette expérience pour nous encourager à introduire ce système dans le gouvernement de l’Eglise, quelle n’est pas sa.... naïveté?

Non ; à ce sujet l’illusion n’est pas possible ; l’adoption du système gallican ne pourrait amener d’autres résultats au sein de la société chrétienne que la destruction de l’autorité. En privant cette autorité de son unité, il la dépouillerait de sa force ; et l’Eglise qui a, plus que jamais, besoin de cette force, et pour se défendre contre ses ennemis, et pour conquérir le monde infidèle , se verrait par cette funeste spoliation, hors d’état d’accomplir cette double tâche-

H. Mais le système de Mgr Maret, en brisant l’autorité des pasteurs, sauvegarderait-il au moins la liberté des fidèles ? Son auteur nous le promet ; et au premier abord, on pourrait croire cette seconde promesse mieux fondée que la première. Il n’en est rien pourtant ; et le triomphe du gallicanisme compromettrait aussi gravement la liberté chrétienne que l’autorité ecclésiastique.

En quoi consiste la liberté chrétienne? Est- ce à croire et à penser tout ce que l’on veut , le faux comme le vrai ? Non , cette liberté est la liberté payenne, celle dont Jésus-Christ est venu délivrer le monde. Au lieu de cette liberté de l’erreur, qui n’est en réalité que la servitude du doute, le Fils de Dieu est venu apporter aux hommes la vraie liberté de leur intelligence, qui consiste dans le pouvoir de connaître et d’affirmer avec certitude la vérité. « Si la

vérité vous délivre, dit-il lui-même à ses disciples, c’est alors que vous serez vraiment libres (1) ». Repousser dans l’ordre du salut cette liberté de la certitude et revendiquer comme un privilège la liberté du doute, que ce soit au nom de la science, ou sous quelque autre prétexte, c’est donner un démenti au Fils de Dieu. Plus, aujourd’hui, la raison révoltée attache de prix à son indépendance, et plus la science incrédule abuse de ses privilèges prétendus pour attaquer la révélation de Jésus-Christ, plus le chrétien doit attacher de prix à l’humble soumission de sa foi, et plus il doit s’appuyer sur l’autorité de l’Eglise pour résister au torrent de l’erreur. C’est lorsque « l’orgueil fait plus d’efforts pour s’élever contre la science de Dieu » que l’autorité apostolique doit déployer plus d’énergie pour « le plier sous le joug de la foi (2) ». Mais Mgr Maret n'entend pas les choses comme saint Paul. Dans ce mouvement de révolte qui pousse la science moderne contre la foi, il voit pour l’autorité ecclésiastique un motif de lâcher les freins et non de les serrer. « Toute la liberté que l’Eglise peut laisser à ses enfants, dit-il, est plus nécessaire que jamais au milieu des problèmes redoutables que soulève l’état des esprits, des sciences etde la société (1). » C’est donc parceque les esprits révoltés soulèvent les plus redoutables problèmes, c’est parceque la science iucrédule donne à ces problèmes les solutions

(1) Jo. VIII, 32.

(2) II Cor. X. 5.

f3) Vol II. p . 408.

les plus contraires a la foi, c’est pour cela que l’autorité de l’Eglise, au lieu de guider avec plus de vigilance et de soutenir avec plus de force l’intelligence troublée de ses enfants, devra leur laisser « plus que jamais » la liberté de s’égarer!.. Et c’est ainsi que Mgr Maret entend la liberté chrétienne ! Le chrétien est d’autant plus libre, selon lui, qu’il est moins affranchi de l’erreur par le Fils de Dieu et par son Eglise ! — Oui, c’est bien cela ; aussi le système de Mgr Maret tend-il a rendre aussi difficile que possible les sentences souveraines qui, en proscrivant l’erreur, lui ôtent le pouvoir de captiver les esprits. Le Pape seul ne pourra plus ôter à l’erreur ce pouvoir tyrannique; il faudra réunir les suffrages de la majorité des Evêques. Et, en attendant que cette condition souvent irréalisable soit accomplie, les intelligences captivées par l’erreur , porteront son joug meurtrier. Ainsi le veut le gallicanisme, au nom de la liberté Prenons garde pourtant de tirer d’une manière trop absolue cette conséquence évidente des principes gallicans. Voici que, par une contradiction nouvelle, Mgr Maret défend aux chrétiens d’attendre, pour abjurer les erreurs condamnées par les Souverains Pontifes, que les sentences de ce dernier aient été confirmées par le suffrage de l’Episcopat. Il veut que, dans le cas même ou un Evêque jugerait que cette condamnation est illégitime, il soit tenu « d’exécuter fidèlement le mandat apostolique » et d’obliger par conséquent les fidèles à repousser comme une erreur ce qu’il croit être une vérité... . Comment le zélé

défenseur de la liberté des intelligences a-t-il pu se faire illusion sur la gravité des conséquences qui découlent de cette décision ? Puisque, dans un cas semblable, il est très-possible, selon Mgr Maret, que l’Evêque ait raison et que le Pape se trompe, comment l’Evêque peut-il être tenu à sanctionner, même provisoirement, l’erreur du Pape et à la promulguer comme une indubitable vérité? Et les fidèles euxmêmes, du moment qu’ils ont appris de Mgr Maret que les sentences papales peuvent être fausses, aussi longtemps qu’elles n’ont pas été ratifiées par la majorité de l’Episcopat, comment peuvent-ils être obligés, comme Mgr Maret les y oblige, de donner à ces sentences un assentiment intérieur. Les autoriser à révoquer en doute la vérité de ces décisions, n’est-ce pas les dispenser de s’y soumettre; et les obliger à s’y soumettre, tout en leur enseignant qu’elles peuvent être fausses, n’est-ce pas attenter à la liberté que Jésus-Christ a garantie à tout chrétien de ne soumettre sa raison qu’à la vérité?

Rien n’est donc plus certain ; l’adoption du système de Mgr Maret n’aurait pas des résultats moins funestes pour la liberté des fidèles que pour l’autorité des Pasteurs. L’erreur seule aurait lieu de s’en réjouir; et le premier sans doute, à en déplorer les tristes conséquences serait le Prélat que nous venons d’entendre faire des vœux si ardents pour que l’Eglise puisse « offrir au monde moderne, à ce monde flottant à tout vent de doctrine et exposé au naufrage universel de l’ordre moral , le spectacle de la plus

grande unité religieuse et morale s’affirmant dans sa liberté et dans sa force. »

Mais, que Mgr l’Evêque de Sura se rassure, les grands résultats que souhaite sa piété ne seront pas compromis par le triomphe du système qui a surpris sa bonne foi. Nous pouvons, au contraire, espérer que la proscription définitive de ce système assurera l’acquisition de ces heureux fruits ; et, entre toutes les causes qui auront contribué à hâter ce désirable évènement, la publication du livre que nous venons d’examiner ne sera certainement pas la moins puissante.

Si ce livre n’eut pas paru; et si, en Allemagne, une publication analogue (1) n’eut trahi l’existence et les

(1) Le Pape el le Concile, par Janus. Cette brochure qui a paru à Leipzig, chez Steinacker, n’est que la reproduction de cinq articles publiés au mois de mars dernier, par la Gazette d’Âugsbourg , sous ce titre de : Le Concile et la Civilth. — En changeant de titre, l’auteur ou les auteurs (car à la page iv> ils déclarent que ce n’est pas seulement en figure mais en réalité qu'ils possèdent les deux têtes de Janus) les auteurs, disons-nous, ont délivré leur œuvre d’un des nombreux mensonges dont elle était surchargée. Ils ne disent plus qu'ils combattent un parti extrême dont la Civilth est l’organe. Ils laissent aux pamphlétaires de bas étage l’oxploitation de ce fantôme du Jésuitisme qu’ils n’avaient pas craint d’évoquer d'abord, mais qui leur paraît sans doute un peu usé. C’est à la Papauté que s'attaquent directement aujourd’hui les auteurs de la brochure en question, tout en se prétendant encore catholiques. La papauté, selon eux, a exagéré ses droits et outrepassé les limites de son pouvoir depuis l’année 845 en aquelle furent publiées les fausses décrétales. Depuis lors, il

aspirations d’un parti au sein duquel vivent encore les traditions gallicanes et fébroniennes-, on aurait pu croire ces traditions complètement perdues. Lorsque, il y a quelques mois, nous entreprîmes, dans une publication périodique (2), une petite campagne en faveur de l’infaillibilité pontificale, un prélat aussi docte que pieux nous écrivit d’Allemagne pour nous manifester l’étonnement avec lequel il nous voyait attacher un si grand prix à la définition de ce dogme. « Je n’ai pas besoin de vous dire que j’ai toujours cru à cette vérité, nous disait-il. Elle ne me parait guère moins indispensable que l’existence de Dieu, pour nous mettre en état de croire tout ce que l’Eglise impose à notre foi Car, de même que la foi est impossible si on ne commence pas par admettre l’existence du Dieu qui en est le principe, elle ne l’est guère moins. Si on n’admet pas l’infaillibilité du Pape qui en est le canal ordinaire. Mais c’est précisément parce que l’infaillibilité du Pape doit-être regardée par tous les catholiques comme un premier principe, c’est pour cela qu’elle ne me parait pas avoir besoin de définition ».

Le vénéré prélat peut comprendre aujourd’hui, que, si évident que soit ce premier principe, il se

n'y a plus eu, selon eux, dans l’Eglise, aucun Concile vraiment libre ; et le prochain Concile ne sera libre qu'autant qu’il commencera par adopter le système de Janus, et par dépouiller la Papauté de toutes les prérogatives qui déplaisent à ce Dieu pseudonyme.

•2) Le Messager du Coeur de Ji'sui. à partir d’avril 1869.

trouve encore et en Allemagne et en France, parmi ceux-là même qui sont chargés d’éclairer les autres, des esprits assez obscurcis par les préjugés pour nier cette évidence.

C’est la seule chose que l’ouvrage de Mgr Maret ait parfaitement démontrée ; et, sous ce rapport, il a été une vraie révélation. Depuis nombre d’années, le Gallicanisme faisait le mort ; et ceux d’entre nous qui ne le croyaient pas mort entièrement, ne lui supposaient pas assez de vie pour oser laisser de nouveau paraître ses anciennes prétentions. Nous pensions qu’en nous faisant plus vivement sentir la nécessité de l’union, les attaques plus violentes livrées à l’Eglise avaient banni du sein de l’armée catholique ses divisions anciennes; que la haine des impies contre la papauté l’avaient rendue plus chère à tous les vrais chrétiens. Nous aimions à nous persuader qu’en entraînant dans le camp de la libre pensée, les esprits auxquels le joug de la foi est trop onéreux , le rationalisme moderne n’avait laissé dans nos rangs que des hommes disposés à estimer et à défendre comme leur plus cher trésor, la plénitude d’autorité confiée par Jésus-Chrit à son vicaire. Nous disions donc et nous écrivions qu’il ne restait plus parmi nous aucun vestige des lamentables dissensions d’une autre époque, et que ces noms de Gallican et d’Ultramontain devaient être effacés de notre vocabulaire. Et voilà que, tout-à-coup le drapeau du Gallicanisme est simultanément déployé en France et en Allemagne ; et les soldats enrôlés sous ce drapeau semblent ré-

solus à racheter par leur activité ce qui leur manque du coté du nombre par l’activité et la hardiesse.

Il n’est donc plus possible d’opposer à la définition de l’infaillibilité pontificale, le motif qui poussait un grand nombre de bons esprits à en révoquer en doute l’opportunité. On ne dira plus qu’il est inutile de remuer la poussière du passé, pour frapper dans son tombeau un cadavre incapable de nuire. Le Gallicanisme sort de l’obscurité où il se cachait ; et il prend à tâche de démentir tout à la fois et ses adversaires qui le dédaignaient, et ses prudents amis qui usaient de toute leur influence pour empêcher qu’il ne fut question de lui au prochain Concile. Loin de se résigner à passer pour mort, il n’aspire à rien moins qu’à gouverner l’Eglise ; et loin de fuir le jugement du Concile, il n’hésite pas à le provoquer.

Comment le Concile répondra-t-il à cette provocation? Il ne nous appartient pas de le dire. Mais il est certain premièrement que le Concile ne définira pas comme appartenant à la fol catholique la doctrine gallicane, censurée plus d’une fois par les Souverains- Pontifes, avec l’approbaiton au moins tacite de l’immense majorité du corps Episcopal. 11 est certain, en seéond lieu, que si les Pères du Concile jugent à propos de porter sur cette doctrine une sentence définitive, cette sentence ne pourra être qu’une condamnation. Nous en avons pour garants d’abord les antécédents de cette cause, qui rendent impossible toute autre issue; puis les sentiments bien connus de tous les Evêques étrangers à la France et du plus grand

nombre même des Evêques Français, enfin la démonstration que Mgr Maret vient de leur fournir a tous les dangers et les contradictions du système gallican.

Si cette prévision se réalisait et si, au lieu de renouveler les décrets de Constance, le Concile du Vatican proscrivait le Gallicanisme , que ferait Mgr Maret? L’illustre Prélat a d’avance répondu a cetle question; et il s’est exprimé avec une clarté et une force, qui ne laissent aucune place à l’inquiétude. Qu’on écoute la belle protestation qu’il a placée en tête de son livre: « Telle est notre œuvre, dit-il; il nous reste à la déposer aux pieds du Souverain- Pontife, aux pieds de nos vénérables Collègues, les Pères du futur Concile. Nous la soumettons, du plus profond de notre cœur, à leur examen, à leur jugement. Nous rétractons d’avance tout ce qu’il pourrait y avoir, contre notre intention, et malgré tous nos soins, do contraire à la vérité catholique. Nos affirmations sont souvent énergiques parce que nos convictions sont profondes. Mais nous savons aussi que, dans ces sortes de matières, l’illusion n’est pas impossible ; et nous préférerons toujours un acte de foi et d’obéissance à l’Eglise aux spéculations d’une science toujours imparfaite. »

Ces paroles nous montrent combien, chez Mgr.

Maret, le catholique l’emporte sur le gallican, et combien est assurée la victoire de l’Evêque, défenseur-né de l’unité catholique, sur l’homme de parti qui a compromis son nom en cherchant à faire prévaloir des tendances séparatistes

Une page comme celle que nous venons de transcrire peut faire pardonner à un écrivain bien des oublis et bien des inexactitudes. Il suffit de connaître la fascination que l’esprit de système exerce sur la pauvre' raison humaine pour ne s’étonner d’aucun des faux raisonnements, d’aucune des citations tronquées, d’aucun des faits inexactement rapportés, qui se rencontre inévitablement sous la plume d’un écrivain dominé par cet esprit. Mais à ce mal dont les plus grandes intelligences ne savent pas toujours se préserver, Dieu a préparé un remède dans l’autorité de son Eglise ;et,grâee a cette miséricordieuse disposition, le monde de la science a pu contempler à plusieurs reprises, depuis dix huit siècles, un spectacle qui auparavant ne lui avait jamais été offert. On a vu des hommes entourés, comme Fénélon, de la triple auréole du génie, de l’autorité et de la vertu, après avoir soutenu durant des années un système qu'ils croyaient la vérité même, reconnaître leur erreur, aussitôt qu’elle leur a été signalée par l’autorité de l'Eglise, la condamner hautement et s’armer pour la détruire d’une impitoyable sévérité. Naguère encore nous avons eu sous les yeux un exemple semblable ; et quel est le catholique qui n’en ait été frappé d’admiration ? Est-il en effet quelque chose de plus admirable ? Est-il possible a l’homme de mieux témoigner son dévouement à la vérité qu’en la faisant triompher en lui même sur ses préjugés, et sur son amour propre ? Est-il une devise plus noble et plus digne d’un savant chrétien que la devise de Saint-

Augustin : Volo a veritale superari ; je veux être vaincu par la vérité.

Mgr Maret vient de nous prouver que celte devise est la sienne. Nous sommes donc assurés qu’il déteste du fond de son cœur l’orgueilleuse insubordination des hommes qui, rangés sous le même drapeau que lui, font d’avance entendre au Concile que s’il osait condamner leurs opinions, ils mettraient leurs opinions au-dessus de son autorité. Mgr l’Evêque de Sura sera plus conséquent avec lui-même. Si le Concile déclare que l’infaillibilité pontificale est^la foi de l’Eglise, s’il interprête et renouvelle dans ce sens le décret de Florence, l’ardent défenseur de l’autorité des Conciles ne se donnera pas un honteux démenti ; il sera heureux, en reconnaissant son erreur, de s’unir à l’immense majorité de ses frères dont cette erreur le séparait, et de proclamer, en vertu même des principes gallicans, l’infaillibilité du Pape.

Notre illustre adversaire pourrait-il nous faire un crime d’appeler de tous nos vœux un pareil résultat. Fermement persuadés, comme nous le sommes, de a vérité du dogme qu’il combat, pourrons-nous ne pas désirer que la définition de ce dogme mette un terme à nos divisions, et assure à la cause de la papauté le plein concours de champions aussi valeureux que lui ?

Non, il ne pent blâmer de pareil vœux ; et il ne peut non plus trouver mauvais que nous lui empruntions ses propres paroles ; et que, ce qu’il dit du décret de Florence nous le disions d’une définition

solennelle, qui n’en sera que la confirmation « que ce décret soit proclamé d’une voix unanime par les huit cents évêques qui vont se réunir dans l’église de Saint-Pierre ; qu’il retentisse sous les voûtes sacrées, et que cet hommage de la piété filiale aille consoler le cœur du saint vieillard qui personnifie avec tant de majesté le souverain Pontificat ! »

Page 1