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Les contrées mystérieuses et les peuples inconnus

Les voyages d'exploration, — qu’on appelait autrefois € voyages autour du monde », — ont cessé de captiver l'attention. Il n’y à plus de nouvelles terres à découvrir. Les îles de l'Océanie, même les plus petites, sont classées et cataloguées, comme le sont sur les cartes sidérales les planètes et les étoiles. Et pourtant plus de la moitié de notre globe reste à conquérir à la civilisation, au progrès ; plus de la moitié de la terre n’a jamais été foulée par le pied d’un Européen, voyageur, missionnaire où trafiquant. Il y à non seulement des contrées inconnues, mais des régions qui semblent absolument impénétrables, — les pôles par exemple, — le pôle nord, pour lequel l’impossible est journellement tenté; le pôle sud, bien autrement inaccessible encore, et contre lequel est venue se briser la téméraire énergie des Cook, des Dumont d’Urville et des James Ross.

Aujourd’hui les véritables voyages autour du monde se font comme une partie de plaisir, — en quatre-vingts jours , si l’on est pressé. — Du Havre ou de Liverpool on se rend à New-York ; en une semaine de chemin de fer, on atteint San-Francisco, puis, reprenant la mer, on se dirige sur Yokohama, Shanghaï, Hong-Kong, Calcutta où Bombay ; enfin on revient par Suez, Port-Said et Marseille.

C’est la grande route du tour du monde, — une route connue et battue, où il n’y a plus même de l’imprévu à attendre.

2 GÉNÉRALITEÉS.

Aussi ceux que tourmente le besoin de changer de place, ceux qu’animent l'esprit d'aventures, le prosélytisme religieux, ceux qui sont stimulés par des intérêts scientifiques ou commerciaux, devaient-ils chercher d’autres directions à leur activité.

Aujourd’hui, l’on essaye de traverser l’Afrique ou l’Australie de part en part ; on remonte aux sources des grands fleuves ; on pénètre par la ruse dans les contrées « fermées » où des gouvernements jaloux exercent de loin une suzeraineté nominale, — comme au Thibet et dans plusieurs autres parties de l’Asie ; — on tente la conquête du pôle nord ; on s’apprête à donner à ses forteresses de glace un dernier et victorieux assaut.

Ce n’est certes pas de nos jours seulement qu'on a vu des explorateurs intrépides : les annales des voyages sont pleines des grands noms de Magellan, de Jacquemont, de Caillé, de Duperrey, de Cook et tant d’autres! Mais on peut affirmer que jamais, pas même au lendemain de la découverte du nouveau monde, il n’y eut un tel empressement, un tel concours d’émulation entre les nations civilisées pour remplir les feuillets, demeurés en blanc si longtemps, de l’inventaire de notre patrimoine terrestre.

Et pour que rien ne soit perdu des résultats acquis par les pionniers lancés en avant, on fonde partout des Sociétés de géographie ; on crée des musées ethnographiques, on publie des journaux de voyage ; des Relations nombreuses, soit originales, soit traduites, ont créé une véritable littérature des voyages. Si l’impulsion donnée se poursuit chez nous, nous cesserons bientôt de mériter l’épigramme des savants allemands, qui ont ainsi défini les Français : « Un peuple spirituel, aimable, — c'était avant la guerre de 1870, — et qui ne sait pas un mot de géographie. »

On ne se fait pas une idée de la somme de vie humaine répandue sur notre globe. Ce chiffre énorme a donné lieu à bien des controverses. M. Charles Vogel, dans son beau livre, /e Monde terrestre, l’a évalué à 1,250 millions, peut-être un peu plus, en ne dépassant pas, toutefois, 1,500 millions ; Behm et Wagner s'étaient arrêtés à 1,391 millions

‘âmes, dont 321 millions pour l’Europe, 800 millions environ pour l’Asie, 200 millions pour l'Afrique, 85 millions pour les deux Amériques,

et 4 ou à millions pour l'Australie et l'Océanie. Mais combien la civilisation est clairsemée au sein de ces masses humaines!

A mesure que s'agrandit le domaine de la géographie « positive », se restreint le champ de cette prétendue science du monde, qui était autrefois à la géographie ce que l’astrologie est à l’astronomie. S'il y a encore beaucoup de terres inconnues, il n’y a plus, heureusement, de ces régions fabuleuses, fertiles en inventions ridicules et décevantes. L’Eldorado, « le pays d’or » de la tradition des Indiens du Pérou, et le prétendu lac Parime sont depuis longtemps relégués dans le royaume des chimères, après avoir défrayé bien des générations qui rêvaient de cette contrée où la terre était pavée d’or et fleurie de pierreries.

Ce qui peut expliquer en partie l’étrangeté des conceptions des voyageurs anciens, c’est que l’espèce humaine est, dans son unité, extrêmement diverse.

Un essai de classification des races ne serait peut-être pas déplacé ici; mais c’est un sujet bien scabreux! On se heurte tout de suite à des questions graves, telles que l’unité de l’espèce humaine selon la théologie, et la diversité des races selon la science. Chercher les solutions nous entraînerait trop loin.

Il serait tout aussi difficile d'obtenir sur de tels sujets un accord de vues absolu. L’anthropologie est une science trop récente, trop vaste, elle touche de trop près à tous les problèmes religieux, philosophiques, sociaux, qui préoccupent notre génération, pour que les adeptes de cette science ne se trouvent pas fréquemment en parfait désaccord, — et cela précisément sur les questions capitales.

Que serait-ce si nous voulions appeler à notre secours l’étude des types, des traits du visage, de la conformation du crâne? Nous trouvons dans l’atlas d’un in-4° américain, la tête d’un orang-outang mise en parallèle avec celle d’un cocher hottentot, et le crâne d’un chimpanzé dont l'angle facial offre quelque supériorité, comparé au crâne d’un nègre créole. Ce n’est pas nous qui nous chargerions de fixer la mesure de telles exagérations.…

Qu'il nous suffise donc, en adoptant les principes de l’application de la méthode naturelle à la classification des races, selon M. de Quatrefages, de partager l’ensemble des races humaines pures en trois troncs (blanc,

jaune, nègre) comprenant huit branches, dix-huit rameaux et trente-neuf familles ; les grandes races mixtes d'Asie et d'Amérique, qui se relient plus où moins au tronc jaune, sont réparties en vingt-deux familles.

Une particularité bien connue, c’est que l’homme supporte assez bien les températures extrêmes. Or, ces températures extrèmes peuvent varier de 120 à 130 degrés. C’est énorme! Et cependant l’homme est apte à s’acclimater à peu près partout.

De 120 à 130 degrés! Il y à, en effet, une telle différence entre les plus grands froids de la Sibérie pendant lesquels le thermomètre tombe jusqu'à 60 degrés au-dessous de zéro, et les chaleurs excessives des pays chauds. Ce n’est pas sous l'équateur, — comme on le croit communément, — que sont les chaleurs extrêmes. « Les fours de la terre, dit M. Louis Figuier, sont le nord et l’est du Sahara, le pied de l'Himalaya, la vallée du Gange sacré, les steppes sans fin de l’Afghanistan et de la Boukharie : les maxima observés ont été de 55 degrés à l’ombre, de 70 degrés au soleil. Pourquoi, dit le dicton afghan, as-tu créé l’enfer, Allah? N’avais-tu pas déjà créé Ghaznan? »

Sur cette question de l’acclimatation de l’homme il ne faut pourtant rien exagérer. On a pensé Jusqu'ici que la race humaine jouissait d’une aptitude illimitée pour l’acclimatation ; mais on ne s’est peut-être pas assez rendu compte des effets moraux et physiques qui se manifestent chez l’homme, transporté dans certains climats, moins favorables à son développement que ceux de la zone tempérée. Le climat exerce sur la vie de l’homme une influence incontestable ; la nourriture même, qui sert à renouveler périodiquement les forces de l'homme, varie suivant le climat, et il est impossible que le corps ne se ressente pas d’une révolution dans l’alimentation.

D'autre part, la température, en ouvrant ou resserrant les pores plus que de coutume, agit sensiblement déjà, dans les simples changements de saison; qu'est-ce alors quand on change de pays?

Il reste encore à tenir compte de la géographie physique de la nouvelle contrée qu’on habite : l'élévation au-dessus du niveau de la mer, lhumidité ou la sécheresse du sol; les cours d’eau, et plus encore la qualité de l’eau qu’on boit; la diffusion de la lumière, suivant que la contrée est plus ou moins boisée, ou que le ciel est habituellement plus

où moins nuageux ; enfin, la nature et la fréquence des vents dominants.

On a remarqué qu'après un certain temps, l’action du climat sur l’étranger semble diminuer ; mais cet affaiblissement s’opère souvent à ses dépens : il a insensiblement modifié ses habitudes, et il s’est fait en lui un changement de constitution. Si l’homme civilisé parvient à neutraliser ces effets contraires, il ne les ressent pas moins à la longue et les transmet à sa descendance. L’Européen qui s'établit dans les Indes ou aux Antilles, par exemple, n’est plus le même homme à son retour; s’il reste dans le pays, ses enfants, aisément acclimatés, ne se trouveraient pas à leur aise en Europe.

On peut croire qu'il s’est opéré au milieu des populations, dans le courant des siècles, des modifications qui ont fini par introduire dans le genre humain de profondes distinctions de race ; chacune de ces races ou familles s’est ressentie des influences climatériques qui l'entourent, et il en est résulté une organisation particulière.

Il y a dans les races divers degrés d’aptitudes à l’acclimatation ; celles qui sont le plus favorisées au point de vue intellectuel ont plus de facilité que les autres à s’acclimater. Cela n’est point douteux. Néanmoins, chaque race se trouve comme enfermée dans de certaines limites géographiques qu’elle ne peut pas franchir impunément. Toujours, qu’il s’agisse des Européens ou des Chinois, des Nègres, des Peaux Rouges ou des habitants des îles Sandwich, le changement de climat a eu pour effet la dégénérescence et souvent l’extinction. Il y a pourtant, semble-t-il, une exception à cette règle générale : c’est l’Israélite qui la fournit.

S'il est vrai que le climat puisse produire avec le temps les distinctions profondes qui séparent les diverses branches de l’espèce humaine, à quoi sert la dispute déjà vieille et toujours ardente de l’unité ou de la pluralité des races?

Un professeur allemand a remarqué que le type de la race est bien plus accentué chez la femme que chez l’homme. Soumises aux influences du milieu et du moment, les femmes sont plus passionnées et donnent à tout leur être l'expression du sentiment momentané qui les agite.

€ Voyez, dit-il, la Négresse sensuelle, impressionnable, naïve et de bonne humeur ; la Turque apathiqne, lourde et rêveuse ; la Juive alle-

mande infatigable, de compréhension vive, d’une fidélité absolue à la parole donnée ; la Polonaise adonnée à l’éclat, à toutes les passions ; la Française impressionnable, spirituelle, gracieuse et vaniteuse ( c’est le professeur Reclam qui parle); l’Anglaise maladroite, de conception lente, mais opiniâtre et portée à son intérêt; voyez l’Allemande peu active, mais persévérante dans son travail, dans son dévouement, dans ses sympathies comme dans ses antipathies. Est-ce qu’elles n’expriment pas dans tout leur être les particularités de leur race, beaucoup plus nettement que leurs seigneurs et maîtres? Malgré le volume supérieur de sa cervelle, conclut le professeur, malgré son intelligence cosmique, l’homme est, au point de vue physiologique, moins distinct de l’animal que ne l’est la femme. » — Nous y souscrivons volontiers, — mais par pure galanterie.

Comme le titre de notre livre le fait entrevoir, nous aurons à nous occuper beaucoup des races inférieures et des peuples plongés depuis des siècles dans un état qui semble ne souffrir aucune amélioration.

Tels sont les ichtyophages, dont la gloutonnerie est toute bestiale ; les peuplades de l’Amérique qui se nourrissent de terre, celles qui habitent les arbres ; — le docteur Crevaux a même rencontré dans les forêts de la Guyane des Indiens amphibies. — Tels sont encore les Nègres, quis’accommodent assez bien de l'esclavage, et les Parias, repoussés par diverses races hautaines ; tous gens peu vêtus, mais qui ont des prétentions à la coquetterie, qui se teignent le corps et le visage d’une manière indélébile, grâce à l’opération du tatouage, qui déforment dès la naissance le crâne de leurs enfants pour lui donner la façon exigée par la mode ; ou encore qui aplatissent le nez de leur progéniture, — facile embellissement ; — qui se percent les oreilles, les lèvres ou le nez pour y passer des ornements d’un goût douteux ; qui se noircissent les dents ou se les aiguisent en dents de scie comme certains anthropophages.

Les anthropophages! On croit rêver. Cette affreuse coutume sera, plus difficile à extirper qu’on ne l’imagine. C’est qu’elle ne revêt pas également partout le même caractère de férocité. Elle peut être accidentelle, inspirée par la superstition ou par la vengeance.

On à des récits pathétiques des efforts tentés, souvent avec succès, par d’intrépides officiers de l’armée de l’Inde, pour sauver de la mort

el

des milliers de Mériahs que les sept à huit cents villages des Khonds étaient habitués à sacrifier annuellement à la déesse de la terre, et aussi pour empêcher les infanticides. Ce fanatisme traditionnel, lié à des pratiques de cannibalisme, est loin d’être extirpé.

À l'heure présente, la civilisation apparaît sérieusement aux prises avec l’homme sauvage. Quelques faits, qui doivent trouver leur place dans cette Introduction, établissent qu’il n’en est pas, dans les lois du progrès, comme en philosophie, où l’initié, — selon le mot profond de Ballanche, — tue l’initiateur. Ici, c’est le nouvel initié à la civilisation qui disparaît. Il y a là un grand motif de ne pas redouter de voir un Jour les races que nous allons arracher à l’état de nature ou à la barbarie, nous rendre en une seule fois toutes nos visites; et nous devons écarter l’idée d’un retour offensif de plusieurs dizaines de millions de gens humiliés dans leur amour-propre.

Hâtons-nous donc de faire connaître certains peuples, hier encore inconnus et qui n’existeront bientôt plus. Ce sont pour nous des peuples nouveaux et, tout à la fois, des peuples qui disparaissent.

Un fait incontestable et hors de discussion, c’est que les indigènes de l'Australie, de la Nouvelle-Calédonie, de la Nouvelle-Zélande, des îles Sandwich, des îles Marquises, de Taïti, et de la plupart des îles de l’aire polynésienne sont atteints de maladies nouvelles dont les suites deviennent fatales pour eux. On les voit s’étioler et s’éteindre, et ces faits se produisent au contact des Européens. M. de Rochas, M. Brainne, M. de Quatrefages, Darwin, tous les anthropologistes et tous les voyageurs sont d'accord sur ce point.

€ Faut-il admettre, avec les paléontologistes, dit M. de Fontpertuis, un ordre fatal de succession des races supérieures aux races inférieures ? voir dans les Polynésiens les derniers représentants d’une race que le refroidissement terrestre aurait peu à peu refoulée vers l'équateur, seul point de la terre où elle puisse encore vivre, mais d’une existence difficile et compromise par le moindre écart? croire à l’insalubrité du climat? On sait ce que signifie, au point de vue moral, la succession des races supérieures aux races inférieures : la destruction des Australiens et l’extermination des Peaux Rouges. »

Dès l’arrivée d’an navire européen dans une terre de la Polynésie, des maladies épidémiques se déclarent parmi les indigènes ; Darwin a donné une explication de ce fait en l’attribuant aux miasmes putrides emmagasinés à bord du navire pendant une longue traversée et qui, inoffensifs pour l'équipage, qui s’y est graduellement habitué, deviennent délétères et mortels pour quiconque est surpris par leur brusque atteinte. La phtisie pulmonaire, qui exerce de si cruels ravages dans les mêmes parages, pourrait bien y être aussi une importation du monde civilisé. Les naturels de la Nouvelle-Calédonie n’en’doutent pas ; ils citent le fléau de Koturé, qui a coïncidé avec la venue des premiers caboteurs anglais ; et à en juger par la sensation inexplicable de froid que les Maoris et les Taïtiens disent éprouver à notre contact, l'affirmation ne manque pas de plausibilité.

Ce sont les Européens qui ont introduit dans ces archipels de l’Océanie le tabac, le gin, le rhum, l’eau-de-vie ; or, l’abus de ces narcotiques et de ces liqueurs devait exercer des ravages sur des constitutions formées par une nourriture peu substantielle et incapables de supporter aucun écart de régime, aucun changement d’habitudes.

M. Frout de Fontpertuis, que nous venons de citer, s’est souvent demandé s’il n’y aurait pas lieu de ranger parmi les causes de ce dépérissement inexplicable l'impression de découragement et de tristesse qu'ont dû causer à des races fières les entreprises des Européens ; leur nombre, leur audace, leur intelligence, et, il faut bien le dire, leur cupidité et leurs passions déréglées. M. de Quatrefages, tout en mentionnant ces causes, ne s’est pas arrêté à en examiner la portée; mais Gratiolet leur a accordé beaucoup plus d’importance, et des faits que rapporte M. Sproat semblent bien donner raison à l’éminent physiologiste.

En 1860, M. Malcom Sproat prit possession, au nom de l'Angleterre, de la partie de l’île Vancouver qui occupe le fond du Barelay-Sound, au nord de l'entrée du détroit de Fuca. Là vivaient plusieurs tribus, parlant des idiomes différents ; elles semblaient placées à un degré très inférieur de l’humanité. Ces sauvages ne virent pas d’un bon œil la venue des Anglais ; ils abandonnèrent la côte et se retirèrent daus l’intérieur.

Cependant, durant un premier hiver ils parurent bénéficier du voisi-

nage des Européens. Ils travaillaient volontiers pour eux. Lors des règlements de compte, les Anglais leur cédaient des vêtements, de la farine, du riz, des pommes de terre. Mais à la fin de l’hiver M. Sproat et ses compagnons s’aperçurent d’un changement très marqué de dispositions chez ces indigènes. Tandis que quelques jeunes gens acceptaient avec empressement les bénéfices de la civilisation qui s’offraient à eux, Les hommes faits, les vieillards, taciturnes, menaçants presque, se tenaient à l'écart, réfugiés au fond de leurs huttes.

M. Sproat devina que la vue des Anglais, de leurs navires, de leurs machines et de leur industrie les affectait péniblement ; le sentiment de leur propre infériorité accablait ces pauvres sauvages ; ils perdaient toute confiance en eux-mêmes, toute estime dans leurs traditions et leurs usages. Bientôt la maladie s’abattit sur eux et exerça de terribles ravages, qu’on ne sut à quoi attribuer : M. Sproat avait défendu de leur vendre des liqueurs fortes. Cependant ils mouraient fatalement l’un après l’autre. Comment ne pas s’arrêter à l’idée qu'ils tombaient « victimes du découragement morne et stupide dont ils s'étaient sentis atteints dès leur premier contact avec une race mieux douée » ?

Un mot encore avant d’aborder notre sujet. Une étude de l’homme sauvage et barbare n'offre rien de rebutant : il faut laisser répéter aux esprits chagrins les vers de Boileau :

De Paris au Pérou, du Japon jusqu'a Rome, Le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme.

Non, l’homme est au contraire un animal des plus intéressants. Toutes les fois qu'on l’observera avec attention, on se convainera bien vite qu’aussi bien chez l’Indien des bords de l’Ucayalé et le Noir africain du lac Victoria, qui vivent dans une perpétuelle enfance, que chez la plupart des peuples civilisés, — lesquels n’entrent pas dans le cadre de notre livre, — il ya des lois de milieu, d’âge et de développement, qui déterminent les caractères et les degrés de civilisation. Telle barbarie qui nous rebute ou nous indigne à peut-être ses raisons d’être aussi bien que la culture la plus raffinée. On en pénètre les secrets mobiles, à l’aide des observations que nous fournissent les voyageurs, dans

leurs relations, et, en appréciant mieux les causes, on devient moins sévère dans ses jugements sur leurs effets.

Voici dans quel ordre se présenteront les développements de notre livre.

Nous visiterons d’abord les régions arctiques, où le froid semble avoir établi son immuable empire; il y a là des peuples à peine entrevus dans le crépuscule polaire : Esquimaux, Lapons, Samoyèdes, Tongouses ou Yakoutes. Après cela nous appellerons l’attention de nos lecteurs sur le Nouveau Monde, depuis l'Amérique britannique jusqu’à la Terre de Feu ; nous leur montrerons les Peaux Rouges résistant désespérément aux envahissements de la race blanche. Nous doublerons ensuite le cap Horn comme de simples caboteurs, pour aller d’île en île à travers l'Océanie. Les archipels de la Polynésie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, le continent australien, la Nouvelle-Guinée et plusieurs terres de la Malaisie nous offriront des stations successives.

Nous aborderons ensuite l’Asie par la presqu'île de Malacca, et nous remonterons vers le nord, en étudiant ces pays inexplorés ou fermés à la curiosité des Européens, ces peuples inconnus, sauvages ou barbares, qui s’échelonnent de l’Indo-Chine à la Sibérie. De la Mongolie, du Thibet, nous passerons par-dessus les contrées de l’Asie centrale où se rencontrent et se heurtent les Russes et les Anglais; nous traverserons les déserts de l’Arabie. L'Afrique est ouverte ; nous y pénétrerons à la suite des Livingstone, des Speke, des Grant, des Burton, des Lejean, des Brazza, des Cameron, des Schweinfurth, des Stanley, et des Serpa Pinto.

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