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de quelques îles du lac de Nicaragua et celle de l’isthme étroit situé entre ce lac et l’océan Pacifique.
Une de ces tribus Nahuatls, les Guatusos du Rio-Frio, se sont trouvés, par suite de la situation inaccessible de la terre qu’ils habitent, séparés du reste du monde jusqu’à une époque toute récente, et ont, par cette raison, gardé leurs idées, leur langue et leurs mœurs pures de tout contact.
I y à d’autres Indiens au milieu desquels, par une rare faveur, Manoel put vivre et même commercer. Ils occupent la côte du Baume (le fameux baume du Pérou !). Ces Indiens, qui n’ont d’autre moyen d’existence que le produit de leurs récoltes de baume, conservent des mœurs différant peu des mœurs du temps de Ja conquête. Leur pays est traversé par des sentiers faits pour défier la hardiesse des étrangers. La difficulté du passage est encore augmentée par l’hostilité ordinaire des Indiens, surexcitée ici par une profonde haine de tout envahissement des blancs.
Les villes des Indiens de la côte du Baume occupent en général les sommets aplatis de la chaîne des montagnes basses qui s'étendent parallèlement à la côte du Pacifique à la distance de quatre lieues dans l'intérieur. Leurs maisons sont couvertes d'herbes où de feuilles de palmier ; les églises, — car les missionnaires ont pu pénétrer jusqu’à eux, et ces Indiens sont chrétiens, — les églises ont seules des tuiles. La plus grande de leurs villes n’a pas plus de deux mille habitants.
Manoel avait vu aussi de près les ruines nombreuses des États de Honduras et de San Salvador. Il y en a sur des collines, ayant l’aspect de forteresses et de temples ; il y en a aussi dans les vallées au bord des fleuves. Ce sont les restes des établissements des Nahuatls, ou véritables Mexicains. Ces ruines consistent pour la plupart en immenses terrasses, en tours, en constructions pyramidales de dimensions diverses, mais ayant toujours trois étages au moins, auxquels on monte par une série de degrés. On trouve aussi des caves et des passages souterrains. Il existe peut-être vingt-cinq ou trente groupes de ces monuments imposants répandus dans tout le pays, d’une mer à l’autre. Les plus connues de ces ruines, les plus visitées, sont celles de Copan, qui abondent en statues et en hiéroglyphes.
Le Yucatan, qui appartient au gouvernement mexicain, ne pouvait aussi manquer d'attirer le vagabond Portugais. Il y était allé pour voir les ruines de monuments et même de villes qui datent de la grande émigration des Toltèques lorsqu'ils abandonnèrent, il y a huit siècles, le plateau mexicain d’Anahuac ; mais, le caractère de Manoel étant connu, il devait trouver un aliment à son activité dans les vastes forêts exploitées par un demi-million d’Indiens pour l’ébénisterie, la construction des vaisseaux, les bois de teinture.
Ce qui l'avait le plus frappé, ce sont les dahlias qui ont vingt pieds de haut, et un petit insecte phosphorescent du genre des scarabées, nommé « cucujo », qui porte deux globules de couleur claire et transparente audessus des yeux, et un troisième de même genre sur la poitrine; ces globules produisent une lumière assez forte. Les dames mexicaines conservent ces sortes d'insectes dans de petites cages de fil de fer et les disposent avec art dans leur coiffure et sur leurs toilettes de soirées.
La vie est facile en ces contrées, et la flanerie de l’Européen est appelée à s'exercer Hbrement..
Tenez : près de Quito, dans l'Équateur, il y a le volcan du Rucu-Pichincha : Manoel n’alla-t-il pas s’aviser de descendre dans le cratère famant, en compagnie d’un Péruvien un peu plus fou que lui! Le guide indien qui les avait amenés jusqu'aux bords du volcan par des chemins en zigzags, où l’on enfonçait dans la pierre ponce jusqu’à la cheville, refusa, — cet homme sage, — de les suivre dans leur exploration audacieuse. Un grand chien les accompagna un instant ; mais, effrayé du fracas causé par la chute des pierres qui se détachaient à tout instant des parois, il abandonna bientôt à son tour les audacieux explorateurs.
Ces pierres lancées par-dessus leurs têtes augmentaient le danger que présentait la descente d’une pente coupée souvent par des escarpements de vingt à trente mètres. Il leur fallait éviter ces abîmes afin de n’y être pas précipités. Lorsque celui des deux qui demeurait en arrière faisait rouler des pierres, ce qu'il y avait encore de mieux à faire pour l’autre, c'était de se coucher par terre et de laisser les pierres rebondir sur son dos...
Ils descendaient dans la partie du cratère encore en ignition, et comme la pente était fort escarpée, et qu'ils ignoraient où ils arriveraient, ils
mettaient dans leur marche beaucoup de précautions. Une fumée sulfureuse montait d’en bas. Les parois intérieures du volcan, formées d’un mélange de soufre et de cendre volcanique, étaient crevassées de ravins et profondément labourées par des torrents à sec que les pluies et les neiges fondues viennent gonfler de temps en temps. Les cheminées, dont
Fig. 116, — Le Chimborazo,
l'orifice s’ouvre tantôt dans de gros blocs de rocher, tantôt au milieu des éboulements, ressemblaient à d'énormes taupinières rangées les unes à côté des autres.
Tout à coup la pluie se mit à tomber. Ils se réfugièrent alors sous un rocher qui surplombait un profond ravin. La nuit arrivait, et depuis six heures du matin ils se trouvaient à jeun, leurs vivres étant restés chez les Indiens. Bientôt la grêle se mêla à la pluie. Les ravins, tout à l'heure
à sec, et qui par cette raison avaient facilité la descente, se transformaient en torrents. Des cataractes s’ouvraient sur tous les points du cratère, d'énormes blocs de pierre croulaient de toutes parts et bondissaient sur la paroi du gouffre avec un bruit épouvantable que se renvoyaient les échos du volcan. La situation devenait périlleuse.
Mouillés jasqu’aux os, ils cherchèrent un moment une ouverture par laquelle plusieurs explorateurs étrangers avaient essayé de pénétrer. Mais ce chemin, s’ils l'avaient trouvé, devait les conduire dans une campagne qu’ils ne connaissaient point et la nuit approchait. Ils durent se résoudre à la passer dans ce tombeau qui menaçait de ne jamais les rendre à la lumière. Dès le plus faible jour, transis de froid, mourant de faim, ils sentirent la nécessité de se réchauffer en se donnant du mouvement sous peine de périr, et ils entreprirent résolument l’ascension du cratère. Enfin à midi ils sortaient du gouffre béant !
Les volcans et les tremblements de terre. on pourrait dire que c’est la moitié de l'Amérique du Sud, toute la partie ouest sur laquelle s’étend la Cordillère ; le reste, — la Pampa, les déserts, — appartient aux dangereuses tribus des Indiens non « catéchisés », comme disent les descendants des Espagnols, — « los Indios Bravos », comme ils disent encore.
Les volcans de la Cordillère ne se comptent pas, tant ils sont nombreux. Parmi eux, le Chimborazo passa longtemps pour le pic culminant du globe. Son sommet le plus élevé atteint cependant la respectable hauteur de 6,310 mètres. Le Pichincha, haut de 4,787 mètres, est aussi un volcan superbe. Ses quatre pics portent des glaciers. De tous ces volcans les uns sont éteints, mais on a conservé le souvenir de leurs éraptions ; les autres menacent. Que la terre frémisse et gronde, aussitôt ce cri qui glace le sang dans les veines est poussé : Le tremblement de terre! Le « terremoto » ! Alors tout vacille, s’ébranle, se déchire, éclate ; les murs, le sol, les pavés ; des grondements souterrains se répercutent ; des pierres calcinées pleuvent sur les toits, de larges crevasses s’ouvrent dans la terre. C’est une oscillation rapide, continue, plus violente que la houle qui secoue et démâte un navire ; et les maisons, branlant sur leurs bases, s’écroulent dans la nuit, au milieu d’une immense clameur faite des sanglots du vent, des appels déchirants des blessés, des beu-
glements des bestiaux, de chutes sourdes des rochers, de craquements de solives; les chiens à l’attache hurlent ou aboient; les chevaux échappés ajoutent au désordre. Du plâtras se dégage une épaisse fumée qui, se confondant avec les vapeurs sulfureuses, s'élève en épais tourbillons et masque le ciel.
Des hommes terrifiés, des femmes éperdues, demi-nues se pressent
Fig. 117, — Le volcan Pichincha,
dans un affreux désordre. Chacun sent qu’il est impuissant à s'opposer au fléau. Les plus faibles s’abandonnent au désespoir, poussent des cris sauvages, élèvent leurs mains vers le ciel en blasphémant, ou se tordent sur le sol en proie à des convulsions ; les enfants cherchent leurs mères, dont la tendresse a tout à coup fait place à la terreur ; cependant quelques-unes encore serrent sur leur poitrine les plus petits, proférant en vain des appels à la pitié. Un bruit couvre tous les bruits, c’est le tonnerre souterrain continu, mêlé aux éclats dangereux des pierres, qui
s’entre-choquent en décrivant leur parabole ; puis tout à coup, comme pour éclairer cette scène d'horreur, l’ardente flamme d’un incendie qui éclate projette des lueurs sinistres sur tous ces visages bouleversés par la peur, sur ces corps nus que brise la crainte et que tord la douleur, sur ces cadavres encore chauds dont tout le sang a aflué au cœur.
Les tremblements de terre sont aussi fréquents en Amérique que les orages en Europe. On y a ressenti en cinq années jusqu’à douze cents tremblements de terre. On pâlit encore au Pérou au souvenir du terrible tremblement de terre du 13 août 1868, dans lequel le littoral fat horriblement dévasté par l’irruption des eaux de la mer. L'action volcanique fut ressentie sur une surface si étendue, qu'aucun bouleversement de la nature ne lui est comparable sous ce rapport.
En 1861, la ville de Mendoza, dans la pampa argentine, «la perle, la reine de la zone fleurie qui s’étend au pied oriental des Andes », comme disaient les poètes, fut complètement détruite par un tremblement de terre. Quelques secondes suffirent pour convertir en une vaste nécropole ses riantes habitations, ses jardins, ses églises, ses collèges fréquentés par la jeunesse des provinces voisines, — l’œuvre de trois siècles. Les ruines existantes de cette ville attestent encore la violence et la soudaineté du phénomène volcanique qui ensevelit sous les décombres quinze mille victimes humaines. La commotion se fit sentir cette fois-là de Valparaiso à Buenos-Ayres, c’est-à-dire sur une étendue de 1,800 kilomètres.
D’autres villes encore se sont abîmées dans des tremblements de terre, Valdivia en 1837, Concepcion en 1835. Cette même année, les convulsions terrestres détruisirent aussi de fond en comble plusieurs villages. Au pied du Vanquihue le mouvement de trépidation devint si fort, que des arbres furent déracinés. Dans la province de la Concepcion, où le phénomène se manifesta avec plus de violence, des édifices furent renversés, des sources disparurent complètement, et sur une grande étendue, le littoral éprouva subitement un mouvement ascensionnel très perceptible. Ajoutons à ces catastrophes du Chili celle de Valparaiso, en 1832.
Une violente éruption du Huayna-Putina, qui eut lieu au dix-septième siècle, détruisit Aréquipa. De sourdes convulsions souterraines l’annoncèrent accompagnées de coups de tonnerre et de pluies torren-
tielles. A cette tempête en succéda une autre, bien autrement effroyable, de cendres, de pierres et de sable qui dura quarante-cinq jours. De minute en minute les détonations ébranlaient le sol; on les entendait à Lima, distante de 220 lieues. La ville, la vallée furent recouvertes d’une épaisse couche de sable ; les rivières voisines, obstruées par les pierres, changèrent de cours, abandonnant dans leurs anciens lits des poissons en quantité si grande qu’une épidémie s’ensuivit.
Notre ami Manoel avait vu de près les Indiens insoumis qui dérobent leur existence dans les montagnes de la Cordillère, le long des rives des grands fleuves qui traversent le Brésil, dans la pampa argentine, ou le désert de la Bolivie, et il les avait trouvés redoutables et peu sympathiques pour la plupart. Il avait vu aussi les Indiens attirés et retenus dans les villes et les villages échelonnés le long de la côte du Pacifique, au pied occidental des Cordillères. Nous ne le suivrons ni à Guayaquil, ni à Lima, ni à Valparaiso : c’est dans les petites villes, dans les villages maritimes qu’il faut étudier ces Indiens transformés, et pour tout dire dégénérés, dont il est nécessaire de faire d’abord connaissance pour mieux comprendre les Indiens « inconnus ».
Qui voit une de ces petites bourgades du littoral les voit toutes. Les briques blanches de leurs maisonnettes ont l’air de cuire une seconde fois à un autre foyer. Sur le seuil de la cité, Le soleil lèche de ses rayons incandescents la terre pelée ; il s'étend torride sur les falaises, sur les plages jonchées de bois flotté, sur les îlots pierreux, sur les dunes de sable. Pas un arbre, pas une plante, tout est ravagé : la plaine vaste est calcinée, fauve, brûlante; ses cailloux d’une blancheur mate, semés çà et là, reflètent l’ardente lumière qui tombe d’en haut, lumière dont l’intensité accuse plus sèchement qu'ailleurs la dureté des contours et exagère la pâleur des dunes et l’âpreté des falaises.
L’œil cherche en vain un point où se reposer. Tout brûle, tout reluit, tout scintille. Des myriades d’étincelles semblent s'échapper des terres fendillées ; parfois des tourbillons d’une poussière jaune obscurcissent le ciel ; une brise venue du large rafraîchit un instant l'air, puis le paysage reprend son apparence de morne accablement.
Au bord du rivage, des envolées d'oiseaux de mer montent et des-
cendent, comme en un balancement endormi, dans une nappe de rayons. Ils semblent s’être tous réunis là, comme en un lieu de repos, depuis la svelte frégate jusqu’au pélican goîtreux. Sur la ville, dans les airs, poussant leurs cris discordants, planent par cercles les & gallinazos », horribles vautours noirs toujours prêts à s’abattre sur la carcasse d’une mule expirée de fatigue et de chaleur. Ces oiseaux, gros comme un paon ou un dindon, peuvent s'élever au-dessus des nuages aussi haut que l'aigle. Ce sont eux qui nettoient les villes, et des ordonnances de police les protègent dans leur dégoûtante tâche.
Et le désert s’ouvre aux portes de la cité. Dans la plaine sablonneuse le chemin est indiqué à perte de vue par de petites pyramides d’ossements accumulés de loin en loin par les muletiers, — bornes milliaires d'an bien lugubre aspect.
Pénétrons dans la bourgade aux maisons blanches. Partout la saleté, l’indolence, la misère. Des enfants couverts de vermine, des mendiants lépreux ou envahis par l’éléphantiasis, faisant parade de leurs jambes enflées, de leurs pieds énormes. Quelques Européens affairés se montrent dans les ruelles étroites, sur le seuil des portes ; dans l’ombre, l'homme du pays, couché sur une natte, fame sa cigarette, mâche des feuilles de coca mélangées de bétel, ou fait entendre le grincement d’une guitare. Des miasmes putrides s’échappent de chaque case, devant lesquelles s'étalent des amas d’immondices : les gallinazos sont à l’œuvre ; 1ls travaillent à les faire disparaître et rappellent, par leur besogne, les chiens des rues de Constantinople.
Voilà la cité que « l’Indio manzo » a choisie pour y reposer. sa paresse.
On les voit là, ces Indiens déchus, — les hommes couverts du puncho de laine et portant une culotte déguenillée de ratine descendant à mijambe; — bas ou guêtres leurs sont inconnus, et c’est tout au plus si la plante des pieds est protégée par des sandales de cuir ; — les femmes serrant sur leurs épaules un méchant pagne qu’elles remontent sur la tète et qui s’agrafe à la poitrine par une cuiller d’étain, dont le manche aigu sert d’épingle ; une jupe de laine courte, à gros plis, —— rouge sang ou jaune d’ocre, — leur descend au genou, qui est nu. [aspect de ces malheureux est des plus tristes : ces longs cheveux, qui tombent sur
le visage des femmes, — les hommes tressent les leurs en nattes, — ces faces abôties et cauteleuses, ces peaux brunes frottées d'huile, ces gros yeux noirs idiots, ces bouches d’où s'échappe la salive verte de la coca, tout cela est écœurant et montre la déchéance d’une antique race et le degré de misère où sont tombés ceux des Indiens qui se sont soumis
Fig. 118. — Route des Incas dans les Andes.
aux envahisseurs de leur pays ; l’eau de feu, — « chicha » ou « aguardiente », — les tue et, si l’on plaçait côte à côte le fier guerrier des Pampas et le € manzo » stupide, nul ne croirait que tous deux sont frères. Les femmes surtout font de la peine à voir; elles perdent toutes jeunes leur grâce et leur beauté natives. Cette race indienne si pure de forme, si vigoureuse autrefois, est devenue rachitique et malsaine. Ivres d’ordinaire, ces infortunées créatures fament sans relâche la pipe (la « ca-
chimba »), mâchent la coca, et puisent dans des bouteilles de terre l’eaude-vie frelatée qui brûle la gorge.
Disons cependant qu'il y à encore beaucoup du sauvage chez ces Indiens soumis. Ainsi l’armée bolivienne, recrutée presque uniquement parmi les Indiens purs, amène sur les champs de bataille des soldats que ne rebutent ni les marches pénibles et longues, ni le manque de nourriture, des « guerriers » à qui un peu de maïs et de coca rendent toute leur énergie ; ce soldat-là combat avec bravoure, ténacité, et montre le plus grand mépris de la mort; mais au moment de l’action, aussitôt après les premiers coups de feu, l’Indien jette son fusil pour s’élancer sur l’ennemi le couteau à la main; plus d’une fois, il est suivi dans la mêlée, par sa femme, — qui vit avec lui de la vie des camps, — et qui vient à l’heure du danger lui prêter assistance, la « navaja » au poing.
Et maintenant si, laissant ces Indiens, nous nous donnions un peu d’air ? Il ne faut rien moins pour cela que franchir les Andes et monter sur les hauts plateaux du Pérou.
Don Manoel Vicente est ici un excellent guide ; il a pris part à ladirection des travaux de ce fameux chemin de fer transandin, prodigieuse merveille que la civilisation peut revendiquer avec fierté.
Quand on examine une carte de l'Amérique du Sud, l’œil est immédiatement attiré par la Cordillère des Andes, qui sépare dans toute sa longueur et en deux parties très inégales le vaste continent. Cette accumulation énorme de couches rocheuses, superposées à des milliers d'années d'intervalle, donne son caractère particulier à toute l’Amérique du Sud. Ce sont ses nombreux volcans qui menacent sans cesse les villes du littoral occidental et qui prêtent un aspect général d’aridité à la côte du Pacifique. A l’orient de la Cordillère, s’étend le Brésil avec ses immenses plaines et ses grands fleuves, la république Argentine ; à l'occident, derrière la barrière volcanique des Andes, le Chili s’allonge au bord du Pacifique ; au nord du Chili, le Pérou s’assied sur la Cordillère et ses ramifications. Plus près de l'Amérique centrale, l’Équateur et la Nouvelle-Grenade sont situés sous la zone torride et leurs plateaux habitables se trouvent séparés des plaines inférieures par
Fig. 119. — Forêt inondée dans l'Équateur.
des espaces déserts et des forêts infranchissables. Enfin, au centre même du continent, limitée en quelque sorte par la Pampa et les solitudes du Chaco, bien plus que par le rio Paraguay qui lui sert de frontière, se trouve la Bolivie.
C’est dans la Cordillère du Pérou que se trouve cette ligne de chemin de fer, la plus élevée, — et de beaucoup, — qu’il y ait au monde. Après des prodiges de toute sorte accomplis par les ingénieurs, la Cordillère a été franchie à 4,800 mètres au-dessus du niveau de la mer (le chemin de fer du Pacifique transcontinental, qui est après cette ligne, la ligne la plus élevée, n’atteint que 2,750 mètres.) Le chemin de fer transandin met le littoral du Pérou en relation avec les richesses minières dela Sierra qu’il traverse et des contrées fertiles, — la « montana », — que forme l’opulent bassin de l’Amazone. Après avoir franchi une trentaine de ponts viadues et tout autant de tunnels, la ligne se développe enfin librement sur les hauts plateaux des Tudes où, par une pente douce et facile, elle arrive à la Oroya, qui est pour le moment le point terminus. Remarquons en passant que le Pérou a possédé des chemins de fer avant d’avoir une seule route carrossable.
Le Pérou est partagé du nord au sud par la Cordillère des Andes. Du côté qui fait face au Pacifique, s’étend sur une faible largeur une région sablonneuse, coupée à intervalles assez rares par des vallées plus ou moins cultivées et n’offrant dans son ensemble qu'un pays aride, voilé les trois quarts de l’année par un épais brouillard. « Il semble, dit un écrivain qui connaît bien le Pérou (1), que la nature, imitant en cela les soins jaloux d’un avare, ait semé la désolation sur cette contrée pour dérober à la cupidité humaine les incomparables richesses qu’elle renferme. » Il ne pleut pas sur cette côte où le froid comme le chaud sont également inconnus. On sait que les régions tropicales sont celles où il y a le plus d’orages : par une exception remarquable, il ne tonne jamais à Lima et dans tout le bas Pérou.
De l’autre côté de la Cordillère, au contraire, se déploie dans toute sa beauté l’admirable bassin de l’Amazone avec les grands affluents qui l’arrosent. Tandis que vers le Pacifique les rares cours d’eau en-
(1) F.B. d’Avricourt.
caissés entre les parois des montagnes roulent une eau torrentielle qui les rend impropres à la navigation, sur le versant oriental de la fameuse chaîne, les tributaires de l’Amazone, l'Ucayali, et plus haut le Rio Tambo et l’Apurimac, grossis eux-mêmes de nombreux aflluents et débarrassés dès le 11° degré des bas-fonds ou des rochers qui encombraient ou resserraient leur lit, roulent à travers des forêts immenses leurs eaux limpides et profondes.
Entre ces deux régions si différentes d'aspect se dresse, avec ses crêtes dentelées, ses volcans et ses sommets neigeux, dont quelquesuns atteignent 6,700 mètres d’élévation, la chaîne des Andes. Tantôt unique elle présente à son sommet une suite de terrasses couvertes de maigres pâturages ; tantôt se dédoublant en plusieurs chaînes parallèles elle forme des vallées profondes, prodigieusement fertiles, entre lesquelles s’écoulent, en remontant vers le nord, l’Amazone et son affluent le Rio Huallaga, puis en descendant vers le sud jusqu’au lac de Titicaca, des cours d’eau de moindre importance qui arrosent les hauts plateaux. Ainsi en quittant le bord de la mer on traverse une plaine nue de dix à trente lieues ; c’est ce qu’on appelle « la côte ». Les Andes s'élèvent ensuite avec leurs plateaux et leurs vallées, c’est « la sierra », enfin on redescend sur le versant opposé « la montana », c’est-à-dire cette région élevée, montagneuse et boisée qui incline vers l’est et regarde la frontière du Brésil. |
La vie, les richesses sont au delà de la Cordillère. La montana possède des arbres des essences les plus précieuses, le cèdre, l’acajou, le palissandre, la cascarilla, dont l'écorce fournit le quinquina, tous les bois de prix se pressent et s’étouffent faute d'espace sous l’ardente action de la végétation tropicale. Une seule de ces forêts ferait en Europe la fortune d’un État : le Pérou, loin de pouvoir en profiter, faute de communications faciles, va chercher à San-Francisco les bois dont il a besoin pour l'édification de ses maisons et la construction de ses chemins de fer.
Le Pérou est l’ancien pays de l’or. En produit-il encore ? Pourquoi ne parle-t-on plus de ses mines ? C’est que ces mêmes mines, qui, de l’année 1780 à l’année 1789, donnèrent l'Espagne à 184 millions de francs, produisent aujourd’hui une quantité de métal à peine suffisante pour les besoins de la monnaie. Elles existent toujours cependant ces mines
qu’exploitait avec tant de succès l’ancienne vice-royauté du Pérou; il y a 70 mines d’or, 884 mines d'argent, des mines de mercure, de cuivre, de plomb. Malheureusement, pendant les événements qui précédèrent ou suivirent la guerre de l'Indépendance, les travaux furent à peu près abandonnés ; l’eau envahit à la longue les puits et les galeries souterraines, forées du reste avec peu de soin, et d’immenses travaux seraient aujourd'hui nécessaires, ainsi que des appareils hydrauliques dont on ne peut disposer, pour rendre à l’industrie les incalculables richesses que recouvre cette épaisse nappe liquide.
Il fallait au Pérou des voies de communication. I1 possède déjà un tronçon de chemin de fer qui ne manque certes pas d'importance. Le reste viendra peut-être.
En attendant, sur le versant oriental des Andes, des fermes s’établissent journellement sous la protection de quelque misérable forteresse, perdue au milieu des forêts, dernier point occupé militairement par les troupes de la république. Retranchés derrière un cours d’eau, cachés au milieu d’épaisses broussailles, les Indiens Chunchos lancent leurs flèches contre la palissade du fort, tandis qu’à une faible distance se fait entendre comme un cri de défi à la barbarie le sifflet d’une machine à vapeur fonctionnant dans quelque hacienda.
En quittant le port de Callao et en suivant la fertile vallée du Rimac, petit cours d’eau qui descend des montagnes, on s’apercoit bientôt après que celles-ci se rejoignent et que sur leurs pentes gisent des ruines de terrasses et de murailles du temps des Incas. Ce sont là encore des vestiges de ces villes mortes, volontairement abandonnées jadis par leurs habitants.
On raconte que deux siècles avant la venue des Espagnols, les prêtres et les devins parcoururent le pays annonçant l’arrivée prochaine des descendants du troisième fils de Kamo, — l’Adam des Indiens. — Ces prophètes assuraient que la contrée serait conquise et ils exhortaient les populations à se retirer dans l’intérieur des terres. Plusieurs villes se dépeuplèrent ainsi totalement ; leurs habitants s’enfuirent, abandonnant les maisons et les édifices publics, et ils s’établirent sur le versant oriental des Andes ; mais l’effroi et la tristesse avaient gagné les cœurs ; loin de rebâtir d’autres cités, les indigènes se laissèrent aller peu à peu
Fig, 120. — Un pont sur l'Apurimac.
à revenir à l’état sauvage et menèrent la vie des peuples pasteurs. La 1101t/0ccces villes abandonnées, la « Ciudad Muerta », comme on
la nomme maintenant, cachée sous les dunes de sable à deux journées du Cusco, échappa aux premières investigations des conquérants espagnols, et, à part les dégradations du temps, elle est restée telle qu’elle était avant l’avènement d’Atahuel, le dernier Inca.
Avec un peu d'imagination, il est facile de reconstituer la ville morte. Une quadruple rangée de collines ceintes de palmiers, émaillées par une flore luxuriante, s’abaissait en pente douce vers une vallée, encombrée elle-même d’une abondante végétation. Dans ce fond, la cité merveilleuse était comme perdue dans un Éden de verdure, de fleurs et de beaux arbres, oùles murailles aux façades argentées par le soleil luisaient au milieu de massifs de palmiers, de bouquets de cèdres nains et de lasocas, protestant par leurs blancheurs contre les envahissements des lianes et des passiflores.
« Aujourd’hui, dit un « bayle » (1), les salles des festins sont vides ; tout s’y est consumé; on n’y voit que ruines, que pierres amoncelées et couvertes de ronces. Il n’est resté là que le silence, interrompu seulement par le cri-cri du grillon entre les murs croulants des forteresses. »
Il n’y a rien de curieux comme les notes de Manoel Vicente sur la traversée de l'Amérique, de Valparaiso à Buenos-Ayres, c’est-à-dire à travers les Andes du Chili et la pampa argentine.
Le Chili, comme toutes les contrées situées dans les Andes, offre un sol extrêmement accidenté. Les volcans, rangés suivant une ligne qui se dirige du sud au nord, y ont une altitude considérable. C’est à cette rangée de volcans qu’on attribue la fréquence des tremblements de terre dans cette partie de l'Amérique du Sud.
On ne rencontre pas, dans les belles forêts primitives du Chili, cette multitude de lianes qui rendent pour ainsi dire impénétrables les forêts équatoriales ; on n’y trouve pas non plus ces magnifiques orchidées parasites ; mais les lianes sont représentées par des lardizabales, et des cistes ; les orchidées sont remplacées par des loranthes et des sarmientes. La végétation arborescente est d’ailleurs subordonnée à l’état plus ou moins humide du climat ; à mesure qu’on se rapproche de l'équateur, le sol see,
(1) Composition dramatique des anciens Américains.
arénacé, ne porte plus que de rares arbustes rabougris, bientôt remplacés par de superbes cactus, suspendus de la manière la plus bizarre sur la pente des rochers.
Dans les hautes vallées, on observe un type de végétation qu’on ne voit pas même à des altitudes plus considérables dans les montagnes plus rapprochées de l'équateur (MM. Boussingault et Brongniart avaient déjà fait cette remarque). C’est qu’au Chili, dans les régions élevées, les plantes, pendant une grande partie de l’année, sont ensevelies sous une épaisse couche de neige, où elles restent dans un état complet d’engourdissement. Lorsque la chaleur de l'été vient à les vivifier, elles se développent avec une surprenante rapidité, en affectant une contexture déprimée, épaisse, et ne montrant pour ainsi dire que les organes les plus essentiels de la conservation et de la propagation ; elles se serrent l’une contre l’autre dans le moindre espace possible, formant ainsi sur la terre, comme sur les rochers les plus lisses, des masses dures, compactes, que la hache seule parvient à entamer.
Dans les plaines basses de la partie méridionale du Chili, la végétation des prairies n’est pas sans analogie avec celle des régions élevées ; les graminées ont des racines si développées, si chevelues, qu’elles s’enchevêtrent de manière à présenter un réseau tellement solide, qu'à la longue elles recouvrent les dépressions du terrain d’un plancher assez résistant pour supporter le poids d’un cheval. Dans les bas-fonds, ce singulier tissu radiculaire recouvre souvent des marais très étendus. C’est à ce feutre végétal brisé, arraché au rivage par les oscillations que le vent imprime à la masse fluide qu'a été attribuée l’origine des îles flottantes que l’on voit sur certains lacs, particulièrement sur celui de Taguatagua. Ces îles, ou « chivines » des Indiens, sont assez étendues pour recevoir des troupeaux qu’on y laisse paître à l'ombre de quelques arbustes.
Voilà le pays qui est notre point de départ. Nous laisserons à l’extrême sud du Chili les Indiens Araucans, dont nous aurons plus loin l’occasion de parler. Mais nous demandons la permission de dire quelques mots du désert d’Atacama, situé au point de jonction du Chili, du Pérou et de la Bolivie et pour la possession duquel à éclaté la guerre de 1879, le Chili ayant pour adversaires la Bolivie et le Pérou.
Cette région de l'Amérique n'avait jusque-là été qu’à peine explorée. C’est en 1877, seulement, que des recherches savamment conduites révélaient les richesses de toute sorte que renferme ce sol aride. Une connaissance topographique démontra en outre que cette solitude n’était point, comme on l'avait cru jusque-là, une plaine uniformément sablonneuse, mais un immense massif rocheux, bossué d’ondulations nombreuses, avec des dépressions indiquant quatre grands bassins. Des convulsions volcaniques ont changé le niveau et tari la source des eaux ; mais on reconnaît encore, au milieu des rochers, le lit des rivières qui fertilisèrent jadis cet espace stérile, oublié et dédaigné dans les délimitations des frontières, et qui grâce à ses mines d’argent à pris tout d’un coup assez d'importance pour armer les unes contre les autres les anciennes colonies espagnoles.
Ce n’est pas une petite affaire que de traverser la Cordillère. On ne saurait se faire une idée de l’insuffisance des moyens de locomotion usités sur le revers oriental de ces montagnes ; sans en excepter les localités où le voyageur, se fiant à de trompeuses promesses, compte trouver des relais : singuliers relais, qu'on n’atteint généralement qu'après avoir accompli les trois quarts du parcours pédestrement, en remorquant par la bride un animal rétif, auquel l’usage de toute allure un peu vive semble inconnu, à moins toutefois qu’il ne prenne un galop effréné pour retourner au gîte, après avoir traîtreusement désarçonné son cavalier.
L'’ascension n’est pas exempte de dangers.
L'imposante chaîne des Cordillères est coupée de distance en distance, de gorges, — de « quebradas », — profondes, placées souvent à une grande altitude. C’est par là que le voyageur doit chercher sa voie. Certains cols sont au moins aussi abruptes, aussi périlleux à franchir que ce fameux col des Géants dans le mont Blanc où les chasseurs de chamoiïis ne se hasardent pas sans crainte. Chemins et sentiers sont remplacés par une suite de talus escarpés et de failles béantes, au fonds desquelles des amas de galets attestent le passage d’anciens torrents.
Les massifs de montagnes les plus considérables de notre Europe ne peuvent donner une idée du grandiose aspect des Andes du
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Fig. 121. — Condor et guanaco.
CONTRÉES MYSTÉRIEUSES. al
Chili. De quelque côté que se portent les regards, ce ne sont qu’énormes blocs erratiques projetés au hasard par les commotions volcaniques, masses rocheuses brusquement coupées, cônes déchiquetés en dents de scie, rochers en surplomb, abîmes incommensurables, entonnoirs vertigineux, pans de basalte aux arêtes tranchantes, pitons nacrés de neige, revêtus jusqu'à mi-hauteur par une végétation d’un vert sombre, et qui apparaissent dans une perspective lumineuse. Entre deux croupes de montagnes boisées, reluit, comme un trait d'argent, un ruisseau. Quelquefois, très haut, réfléchissant l’azur, un lac charmant dort entre des pics neigeux. Il est là comme « l’œil bleu de la montagne », suivant la poétique expression de Théophile Gautier, à demi entr'ouvert et regardant amoureusement le soleil.
Tout à coup, la vallée que l’on suit se resserre, disparaît presque aussitôt, et l’on n’a plus devant soi qu’une immense fente, profonde de quelques centaines de mètres, au fond de laquelle une rivière coule comme dans un gouffre ; les bords en sont coupés à pic et forment comme deux murailles ; au loin, on entend le bruit retentissant d’une cascade ; on suit un étroit sentier taillé dans le roc, suspendu sur l’abîme, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de masses de porphyre et de trachyte mal équilibrées, et qui menacent de vous entraîner, de vous écraser dans leur chute.
Aussi loin que s'étend la vue se dressent, blanches de neige et à demi voilées par la brume, des coulées basaltiques, des arêtes aiguës, et s’évasent les cratères jonchés de cendres, de scories et de pierres ponces des volcans éteints.
Ils sont nombreux ces volcans. C’est dans les Andes chiliennes que l’Aconcagua, au cratère couvert de frimas, forme le point culminant du Nouveau-Monde (6,834 mètres de hauteur), faisant déchoir de sa haute situation le Chimborazo, qui a longtemps passé pour la plus haute “montagne de l'Amérique.
Dans le voisinage, se trouve le Tupungato, qui a détrôné l’Illimani et le Nevado de Sorata. Il ne reconnaît que la supériorité de l’Aconcagua, et celle du Sahama qui n’est pas bien loin de là, dans les Andes boliviennes, sur la frontière du Pérou.
Cette nature bouleversée est morne, ce chaos impressionne comme un
sépulcre. On croit assister encore au creusement des gouffres insondables que créent en surgissant les entassements titanesques. Si des nuages courent au-dessus, le ciel est si bas qu’il semble écraser ce paysage tourmenté ; la chaleur devient suffocante, lourde, sèche, imprégnée d’émanations sulfureuses indiquant qu’un orage va éclater.
Le soleil, après avoir pâli, puis rougi, a disparu; les nuages passent du jaune d’ocre au noir bleuâtre, puis laissent échapper les éclairs, la foudre et la grêle qu’ils recèlent dans leurs flancs. L’instant d’après, si le soleil reparaît, sa lumière aveuglante ruisselle sur les glaciers en cascades de flammes.
Et dans quelques heures, lorsque le soleil descendra à l’horizon, les têtes couvertes de neige des colosses passeront par presque toutes les couleurs du prisme. Alors le blanc éclatant se transforme en orange, en rouge, en violet, enfin en bleu avec des nuances intermédiaires fugitives, mais d’un effet saisissant. Les ruisseaux de neige fondue suspendent leur bouillonnement, se cristallisent, accrochant partout leurs stalactites. La neige, tantôt sporadique, se durcit sous les pieds. C’est un véritable paysage polaire, hérissé de frimas avec la croix du Sud brillant au firmament d’un éclat merveilleux. « Les scènes naturelles, à dit un voyageur, — qui à, lui aussi, traversé les Andes et les pampas (1), — font impression surtout par l’idée de grandeur qui s’en dégage; le sentiment qu'on éprouve le plus communément en face des beaux paysages est l'admiration involontaire de la faiblesse pour la puissance. À mesure que l’horizon s’étend, que la montagne s'élève, que l’abîme se creuse, que le rocher surplombe, que la cataracte augmente, que la forêt s’assombrit, que la végétation devient désordonnée, l’âme s’émeut davantage. Le grandiose, l’imposant vous dominent, vous écraseut et font naître dans l’esprit l’idée de l’immensité de l'infini qui résume et comprend toutes les beautés. »
On monte. Par endroits de grandes fougères arborescentes d’une élésance parfaite forment un dais à un tapis de cryptogames d’une variété infinie ; des orchidées présentent leurs grappes mordorées ; des thibaudias sèment çà et là leurs bractées colorées et leurs tubes roses, cramoi-
(1) Lucien-Napoléon Wyse.
sis, verts et jaunes ; une gorge est encombrée d'énormes cécropias, une autre de figuiers aux troncs polis, de palmiers gualtes à la tige blanche ; on rencontre encore de grand daturas aux belles campanules d’un violet foncé, des passiflores arborescentes aux feuilles glauques longues d’un mètre, aux belles fleurs blanches d’un parfum pénétrant ; enfin après des espaces découverts, nus, de véritables oasis formées par des massifs de bambusacées, de robiniers et de plantes grimpantes.
Peu de bruits : celui du torrent que le vent éloigne et rapproche tour à tour ; la pierre qui se détache accidentellement et roule au fond des abîmes en réveillant les échos ; et parfois le bêlement des guanacos et des vigognes, l’appel plaintif des marmottes blanches, ou le cri rauque des grands condors des Andes, — les buîtres, — qui planent dans les airs en attendant que la mort ait choisi ses victimes dans le troupeau de bœufs qui s’acheminent péniblement à travers les défilés praticables. Par moments, un silence inquiétant et pénible, qui pèse au voyageur. En même temps la rareté de l’air lui donne le vertige; son œil s’affecte de la blancheur des horizons neigeux, les pics semblent tourner sur eux-mêmes, les collines rousses, les mornes moussus se meuvent, oscillant lourdement sur leurs bases comme s’ils allaient se joindre; les artères battent aux tempes avec violence, le cœur est comprimé; on veut crier : il ne sort du gosier qu’un râle et, la main attachée au pommeau de la selle, l’œil troublé, sans regard, on lutte; mais la défaite est prochaine, les doigts se desserrent, la respiration s’arrête et le voyageur, dans une dernière crise, sans force, sans voix, s’abat avec sa mule sur le chemin.
C’est l’effet du « sorrocho » ou « puna », cette épouvantable torture bien connue des aéronautes, odieux malaise produit par la raréfaction de l'air et qui a plus d’une analogie avec le mal de mer; il est donné à peu de gens de s’y dérober ; les Indiens seuls, soit par habitude, soit par l’ampleur de leur poitrine, soit enfin par l'emploi de la coca, peuvent gravir ces hauteurs avec insouciance et à pied.
Les Indiens des hauts plateaux font le plus grand usage des feuilles de la coca. Cet arbuste, originaire de la Bolivie, est réellement doué de propriétés merveilleuses. La coca prévient et combat le malaise, l’oppression douloureuse que donnent les grandes altitudes ; elle remplace
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encore les vivres et l’eau ; avec quelques grammes de feuilles qu'ils màchent, les Indiens passent quatre ou cinq jours sans manger et sans boire tout en supportant d’excessives fatigues.
En traversant un de ces torrents qui sont à sec l'été et qui dès les premières pluies précipitent tumultueusement leurs flots bourbeux, Manoel vit un Indien, le chef d’une bande de brigands « salteadores », tombé le matin même au pouvoir des soldats et des agents lancés à sa poursuite par le gouverneur de la province. On le conduisait à la bourgade voisine pour être jugé. Le salteador marchait entre quatre soldats, qui s’étonnaient de le voir on ne peut plus tranquille sur son sort, se livrant même à des accès de gaieté. La « comitiva » traversait le rio sur un de ces ponts delianes suspendus à des hauteurs vertigineuses, lorsque tout à coup l’Indien, brisant ses liens, s’élança dans le torrent. L’eau écumait à cent pieds au-dessous du pont, entraïnant avec force dans sa course des troncs d’arbres, roulant même des fragments de rochers. Personne, comme on le pense bien, ne prit le même chemin que le salteador. Tout en admirant sa témérité, les soldats ahuris se bornèrent à suivre des yeux le corps rouge de l’Indien entraîné dans le gouffre. On le vit surnager un moment au milieu de l’écume jaunâtre, puis enfoncer, — peut-être volontairement et dans la crainte de recevoir une balle, — remonter encore et disparaître enfin à un coude de la rivière. Réussit-il à se sauver ? trouva-t-il la mort dans les flots? Jamais on n’entendit plus parler de lui.
Enfin, peu à peu, les hautes montagnes demeurent en arrière, les quebradas s’élargissent de plus en plus, au milieu des contreforts qui s’affaissent : la Pampa, la plaine immense et onduleuse est ouverte. De frais ruisseaux descendent des hauteurs, étendant leurs nappes sur le sable blanc ou doré, et se jouant avec des caïlloux polis. Le nuage qui passe s’y mire. Les urubus et les condors viennent y lustrer leur plumage. Le sol, formé de sable et d’humus et tapissé d'herbes roses, est coupé, çà et là, par de profondes ornières. Les évolus et la sauge pourpre dérobent aux yeux les fondrières et les ravins ; l’œnothère épineuse émaille de fleurs la vaste plaine.
Après quelques journées de marche se présentent de vastes et verdoyants pâturages, de grasses prairies. Le sol, qui a été longtemps
marécageux est encore humide, car nulle part dans les pampas la végétation n’est aussi belle. Un véritable tapis de verveines blanches et rouges couvre la terre ; le trèfle des pampas aux fleurs d’un blanc jau-