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Fig. 122. — Chevaux sauvages.
nâtre s’entremêle aux héliotropes à odeur de vanille ; point d’arbres, mais quelques jolis arbustes, le « mal de ojo » qui donne à profusion ses belles fleurs jaunes et rouges, de grands caroubiers qui laissent pendre leurs longues gousses dont les chevaux sauvages sont friands. Il y à tel endroit où l’on entend un grand bruit d’eau sans rien voir qui puisse l'expliquer : c’est une rivière souterraine qui peut-être alimente un lac.
Les ruisseaux sont rares, leur eau est saumâtre. Toutes ces plaines sont du reste imprégnées de sel; les lacs en offrent de très pur à leur surface. Le salpètre abonde aussi. Parfois, dans la savane, le sol est coupé de grands marais et de tourbières couverts de roseaux, de bambous et de plantes aquatiques, d’où se dégagent des miasmes putrides. Ces marécages sont produits par les mille afluents des grands fleuves... D'’étroites bandes de terrain traversent cette fange profonde, et l’on doit marcher un à un sur la chaussée praticable, suffoqué, presque asphyxié par les émanations délétères qu'aspire un soleil torride ; le moindre pas égaré, et c’est la mort, une mort hideuse, car cette vase engloutit inévitablement l’imprudent qui pose le pied sur elle.
La route que suivait Manoel, n’ayant pour tout équipage que deux mules conduites par un muletier, était loin d’être sûre. Sans parler des rencontres d'animaux sauvages, du jaguar, du puma, — lion d'Amérique qui a tous les caractères de la race féline, et dont le rugissement est semblable parfois au miaulement d’un chat énorme, — il existe encore dans les grandes prairies centrales de l'Amérique du Sud des tribus d’Indiens vivant à l’état sauvage... Jaloux de leur indépendance, ils s’aventurent à travers les Pampas, et les caravanes qui traversent la république Argentine pour se rendre dans le Chili ou dans la Bolivie sont souvent pillées et leur personnel massacré.
Les Indios bravos, c’est ainsi qu'on nomme ceux qui repoussent toute civilisation, toute contrainte, se divisent en nombreuses tribus, toujours en lutte entre elles. Remarquons en passant que ces fureurs intestines sont la principale cause de la situation stationnaire de la race. Les guerres de tribu à tribu, qui ont épuisé les Indiens de l'Amérique septentrionale, ont aussi pour ceux du Sud de funestes effets.
Le torse enveloppé-de peaux d'ours, de puma ou de chinchilla, suivant le territoire où 11 chasse, la chevelure longue, noire, flottant au vent, l'arc ou la carabine à l'épaule, le couteau planté dans ses « polenas » de cuir (1), le « lazzo » enroulé aux crins de l’étalon qu’il monte, l’Indio bravo, se rend redoutable à la ronde.
(1) Sorte de guêtre ou jambiere, faite tout d'une pièce avec le cuir de la jambe d’un cheval que l’on chausse aussitôt après avoir dépouillé l'animal, On ne les quitte que lorsqu'elles sont
usées, en les arrachant par morceaux,
Dans la pampa argentine les tribus pillardes de Péhuenches, Huilliches, et Ranqueles, dérobent des bestiaux pour aller les vendre au Chili. Ils se réunissent parfois à des € gauchos », débris de bandes insurrectionnelles, à des déserteurs de l’armée, à des maraudeurs de race blanche, réfractaires que le désert attire par des affinités mystérieuses, et font cause commune pour mieux tenir la campagne. Après avoir tué les quelques hommes qui résistent, ils dépouillent avec méthode les habitations de tout ce qu’elles contiennent de bon à emporter; ils réunissent les bestiaux, chargent leur butin, puis chacun d’eux, liant sur le devant de sa selle la femme ou l’enfant prisonnier qui lui est échu, ils disparaissent, éclairant leur retraite par l’incendie de quelque ferme. Les enfants ainsi ravis font l’apprentissage de la vie sauvage et oublient bientôt leur première existence et leur nationalité. C’est ainsi que les tribus indiennes de la république Argentine comblent les vides faits dans leurs rangs par la guerre, la misère, les maladies dues au contact des Européens et aussi par le manque de vitalité de la race rouge.
Ces Indiens bravos sont continuellement aux prises avec les colons établis sur la frontière du monde sauvage. En ces endroits la lutte avec la nature n’a pas encore pris fin. Au milieu de la forêt vierge où les perroquets font entendre leur voix bruyante, dans la profondeur des gorges, dans les vallées, d’où les Indiens ont été chassés, maïs où se dérobent encore les onces, les tapirs et les serpents, on rencontre de vastes éclaircies qui ressemblent à un champ de bataille. La hache et la flamme y ont fait leur œuvre, et des centaines, des milliers de troncs d'arbres noircis par le feu gisent sur le sol. Malgré ce désordre, déjà ondoient çà et là des moissons de maïs ; les fèves et les pommes de terre viennent aussi à merveille dans la cendre des défrichements ; enfin les colons obtiennent de magnifiques jardins d’orangers. Des vaches broutent l'herbe épaisse, des chevaux font entendre leurs hennissements, des chiens aboïent et tout à coup on aperçoit une riante maison ; devant la porte, des enfants s’ébattent parmi les poules et les oies; des femmes, des jeunes filles, chevauchant à califourchon sur leurs mules, sans bas, ni souliers, le gros orteil seul dans l’étrier, le mollet nu jusqu’au genou, serrant les flancs de la monture, s’apprêtent à transporter quelque produit à l'établissement le plus proche. Mais les Indiens repliés dans
la montagne préparent leurs attaques, dressent leurs embuscades. Dans leurs razzias bien des colons ont péri. Les Indiens ont ravi des femmes et des enfants qu'il n’a été possible de délivrer qu'après bien des mois
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Fig. 123, — Gaucho de la Pampa armé de ses bolas.
de captivité. Une fois, sous les yeux d’une de leurs captives qui venait d’accoucher parmi eux, ils fracassèrent la tête du nouveau-né contre un tronc d'arbre, depeur d’être trahis par ses vagissements. Ils en font autant, du reste, à l’égard de leurs propres rejetons, quand ils peuvent craindre
que leur refuge ne soit signalé par des cris d'enfants. On comprend que dans cet état de choses nulle relation ne puisse s’établir entre les indigènes et les colons. Partout où se montre un de ces hommes rouges, on le tire comme à la cible.
De temps en temps, au milieu de l'étrange immobilité de la Pampa, dans le silence morne qui pèse sur la vaste étendue, une bande de bœufs sauvages passe rapide à la ligne bleue de l'horizon; on aperçoit une colonne noire et houleuse gagnant du terrain ; le sol résonne sous les pas du troupeau velu ; une légère poussière s'élève au-dessus de lui, indiquant sa course, puis tout s’efface et le voyageur retombe dans le calme effrayant du désert. Une autre fois, au-dessus des grandes fleurs onduleuses de la prairie, on voit apparaître des croupes noires, des yeux brillants agrandis par l’effroi : c’est une € manada » de chevaux sauvages, crinières au vent, la queue droite ; les superbes bêtes effrayées reniflent, grattent la terre avec fureur; les étalons se cabrent en hennissant, mordent autour d'eux et ruent pour se faire faire place ; puis toute la troupe affolée s'échappe à la faveur d’un nuage de poussière.
Ces bœufs et ces chevaux sauvages, formant d'innombrables troupeaux, ont pour origine les animaux débarqués sur le continent à la suite des conquérants. Les gauchos, pasteurs hispano-indiens, n’ont d’autre peine pour les prendre que de jeter le long lacet de cuir armé de plomb qu’ils manient avec une adresse surprenante.
Un matin, don Manoel marchait en avant. Le muletier qui l’accompagnait s'était arrêté pour sañgler plus étroitement ses deux mules dont le chargement était mal équilibré.
Au moment où notre ami débouchait sur une clairière, dans un épais fourré où dominait un chardon d’origine européenne, il aperçut un Indien et sa femme, qui se réveillaient en poussant des cris affreux : devant eux, un jaguar écorme, magnifiquement tacheté, déchirait de ses oriffes leur enfant. A leurs cris, l’animal abandonna sa proie saignante et s’élançant sur la mère, se cramponna à elle; il lui enfonça ses dents et ses griffes dans le cou : la malheureuse était morte avant de tomber. Tout cela en quelques secondes.
A cette vue l’Indien se précipita avec beaucoup de courage sur la cruelle bête. Il s’avançait vers elle la lance en arrêt. Mais la lutte était inégale.
Heureusement pour lui, Manoel survenait fort à propos. Notre ami épaula sa carabine, et sans viser longtemps, il lâcha la détente. A tra-
Fig. 124. — Le jaguar.
vers la fumée, il vit le jaguar bondir très haut de douleur et d’effroi. Il lui logea, — au vol, — une deuxième balle dans la tête, et la bête retomba par terre en se tordant agitée par les dernières convulsions. L'enfant était mort. La mère expirait.…
Quelques heures plus tard, Manoel fut rejoint par l’Indien reconnaissant qui avait procédé aux funérailles de sa femme et de son fils, et voulait être utile à son sauveur, lui servir de guide, le protéger au be-
.soin : l’occasion s’en présenta, comme on le verra plus loin. Le même jour Manoel eut une autre rencontre. Il fit la connaissance d’un ancien partisan des guerres intestines de la république Argentine qui avait trouvé pendant bien des années un refuge dans cette vaste contrée sauvage appelée le grand Chaco, qui est au nord de la Pampa, et pour ainsi dire au centre du continent sud-américain (1). Cet aventurier avait vécu parmi les Guanas et les Matacos rendus sédentaires et agriculteurs, grâce aux efforts des missionnaires jésuites.
Le sol d’une partie du Chaco est une plaine sablonneuse : c’est la région du sud; le nord au contraire, traversé par quelques chaînes de montagnes, est couvert de la plus riche végétation tropicale. Dans le Chaco se trouvent aussi des étangs où croît le maïs d’eau, admirable plante utile signalée par A. de Bonpland, et dont les feuilles peltées et à bords repliés à angle droit ont un mètre de diamètre!
Manoel apprit que les territoires qui s'étendent entre le Vermejo et le Paraguay, ainsi que les deux rives du Pilcomayo, sont habités par les
tribus indiennes insoumises : Tobas (2), Mataguayos, Vagas, Guaycuros, Lenguas, formant ensemble, — avec les Guanas et les Matacos sédentaires, — une population d’environ trente-cinq mille âmes. En général, ces Indiens du grand Chaco vivent en assez bonne harmonie avec les provinces avoisinantes.
Le nouveau venu, nommé Lopez, avoua à Manoel qu'il avait fait partie d’une bande recrutée parmi les plus forcenés coquins de l’Uruguay et de la république Argentine, venus dans les solitudes pour chercher un refuge contre les lois pénales de leur pays. Cette bande, qui comptait une trentaine d'hommes, s’était attribué la mission de purifier la Pampa. Ces policiers d’un nouveau genre, enrégimentés sous les ordres d’un certain Rebolledo, se faisaient payer un tribut par les colons des établis-
(1) Le grand Chaco, ayant pour limite à l'est le Paraguay et au nord le Brésil, appartient, en partie à la Bolivie et en partie à la république Argentine. (2) Les Indiens Tobas sont ceux qui ont. massacré la mission dirigée par le docteur Cre-
vaux, cn 1882.
sements isolés, moyennant quoi ils S'engageaient à respecter et à faire respecter la vie de leurs adhérents, ainsi que leurs biens. Quant à ceux qui refusaient de subir leurs exigences, ils les obligeaient à quitter le pays par des persécutions de tout genre, et de terribles menaces, qui trop souvent se réalisaient.
À l’époque où Manoel traversa la Pampa, la bande, à peu près anéantie, un homme après l’autre, par un ennemi invisible, s'efforçait en vain de se reformer de nouveau. Chaque jour l’un des aventuriers était frappé, — marqué, — à l’œil droit d’une balle vengeresse. On sut, peu après, que le meurtrier n’était autre qu'un pauvre chasseur, Fortunato aux longues-jambes, auxquels les « Régulateurs » de la Pampa avaient infligé devant sa femme et ses enfants le supplice du fouet, pour le punir d’avoir vaincu leur capitaine dans un tir à la cible. A partir de ce moment, Fortunato aux longues-jambes se voua à la destruction des bandits, se mit à leur piste, les surprit tour à tour et seul à seul, dans les bois ou sur le seuil même d’une habitation, à la porte d’un cabaret, et là, sans hésitation aucune, il leur logeait dans la tête le plomb de sa carabine : il avait juré de ne revenir embrasser sa femme et ses enfants qu'après avoir exécuté l’arrêt de mort prononcé par lui contre ses bourreaux, au moment même où ils lui avaient fait subir l’humiliation d’un châtiment immérité. Lopez avait abandonné ses compagnons ne tenant nullement à voir arriver si promptement sa dernière heure.
Don Manoel voyageait maintenant accompagné de son nouvel ami Lopez, suivi de son muletier, et flanqué de l’Indien reconnaissant qui volontiers conduisait l’une des deux mules. Le pauvre diable, encore sous le coup qui l’avait frappé, s’efforçait de se rendre utile de diverses manières.
Un soir, au moment où le soleil descendait à l'horizon de cette surface plane au milieu de laquelle les voyageurs semblaient se mouvoir sans avancer, le muletier jura ses grands dieux qu'il entendait « los Indios bravos ». Il se coucha par terre, et, se relevant tout blême, il réitéra son dire. Ce fut une panique générale. [Indien courut à la découverte; Lopez cacha sa carabine dans les hautes herbes pour n’avoir pas la tentation de s’en servir, Manoel, au contraire, faisait jouer les ressorts de son revolver, tandis que le muletier prudemment prenait position et
s’établissait entre les deux mules qui, avec leurs charges, formaient un abri, permettant de résister à un premier choc.
Bientôt, en effet, une troupe d’Indiens fut en vue. Suivant les traces de la petite caravane, ils accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux. En quelques minutes ils atteignirent et chargèrent les voyageurs, en les dépassant aussitôt. Manoel évita un coup de lance en se jetant de côté, un casse-tête s’abattit sur le crâne du muletier, et Lopez, saïsi et presque garrotté dans un lazzo, fut renversé et entraîné au loin par un cavalier rouge de terrible allure.
En ce moment, l’Indien qui s'était attaché aux pas de Manoel revint auprès de lui et parut consterné de la mauvaise tournure des choses. Il faut dire que les assaillants n’avaient pas essayé de parlementer. Cependant ils rebroussèrent chemin, et alors l’Indien s’interposa. Que dit-il à ses farouclies frères du désert? Sans doute il demanda la vie sauve pour celui qui lui avait sauvé la vie à lui-même, et l’obtint.
Les maraudeurs de la Pampa montrèrent toute sorte d’égards à don Manoel, et s’offrirent même de lui servir d’escorte, peut-être avec l’arrière-pensée que les circonstances aidant, le chargement des deux mules pourrait leur être abandonné. Manoel compta ses protecteurs, dont 1l se serait si volontiers passé ; ils étaient sept.
Lorsqu'on se remit en marche, Lopez et le muletier avaient cessé de vivre. Mais il n’y avait pas une heure que la petite troupe frayait sa route à travers les grandes herbes et les arbustes épineux, lorsque surgit un vengeur des deux blancs, sous la forme et les apparences d’un énorme puma.
Le lion d'Amérique fuit d'ordinaire le chasseur, et ne se mesure avec lui que s’il est pressé par la faim. Celui-ci devait avoir jeûné longuement, à en juger par son ardeur dans l’attaque. L’animal courut droit sur l’Indien qui ouvrait la marche, lequel commandait aux six autres. I] fut bien reçu.
I faut voir l’Indio bravo monté sur son mustang, sans autre arme qu'un lazzo, attaquer seul le puma, sans espoir de survivre s’il n’étrancle pas tout d’abord la bête féroce ; il faut voir cet homme rouge, la chevelure flottante, l’œil agrandi, fixe, les. traits crispés, presser de ses senoux les flancs de sa monture et s’élancer au galop vers le lion