PIE
La Polynésie. — Ile de Pâques. — Ducie. — L'ile Élisabeth. — Pitcairn, — L'archipel de Gam-
bier, — L'arbre à pain. — Les huîtres perlières. — Taïti, la Nouvelle-Cythère. — $es jeunes filles. — Les îles Marquises. — Les plus beaux Polynésiens. — La léproserie des îles Sandwich. — Héroïsme du P. Damien. — Le Mauna-Loa. — Les îles Hervey. — L'archipel de Samoa. — Les cent cinquante îles, îlots et écueils de l'archipel de Tonga. — L'Ile ou Christian et ses compagnons. — La Nouvelle-Zélande, — Ses beautés naturelles. — Les bassins de ses « grandes eaux ». — Les fougères arborescentes, — Le pin Kauri. — Le plus beau lin du
monde, — L'ouragan de sable. — Les Maoris. — La guerre et le cannibalisme. — Le Pai Maririsme.
La première île véritablement océanienne que l’on rencontre en venant de l’est, c’est l’île de Pâques, nommée aussi Vaïhou. Elle se trouve très isolée, en plein océan. Ses montagnes et leurs cratères éteints accausent une origine volcanique. Tous ses rochers sont noirs, brûlés, et poreux comme des rayons de miel. Le sol est couvert d’une terre rougeâtre calcinée et réduite en poussière. Sur ce sol mêlé de lave, de scories, ne croissent que quelques végétaux et aucun arbre, ce qui est surprenant pour une île située sous un aussi beau climat.
On y trouve une population de cinq à six cents habitants. C’est le reste d'environ trois mille insulaires issus de Polynésiens ou de Malais venus de l’ouest, — vraisemblablement les hommes qui taillèrent les deux cents bustes à gaines colossales qu’on voit dans l’île, debout et entières ou gisantes et brisées, placées sur des constructions qui contiennent des tombeaux. Il y a quelques années, l'ile de Pâques fut tout à coup dégarnie de sa population : une flottille de flibustiers péruviens enleva de vive force les habitants pour les transporter dans les îles à guano du Pérou, sous prétexte que l’on manquait de bras pour la fructueuse exploitation de cet engrais. Les malheureux qui, à l’expiration de leur « contrat », ont revu leur île, y ont rapporté la petite vérole, qui y règne en permanence. Par suite de la dépopulation, les longues maisons de
100 mètres et plus construites en lave, et qu'habitaient des tribus entières, tombent en ruines.
Nous passons sans nous y arrêter devant Ducie, îlot bas, inhabité,
. M . « couvert de broussailles, au centre duquel se trouve un petit bassin d'eau de mer, et qui à une ceinture de bancs de coraux où les requins
Fig. 144. — Statues à Vaïhou, ou île de Pâques.
abondent; nous passons devant l’île Élisabeth, un peu plus grande que l’île Ducie, assise également sur un banc madréporique, avec une végétation d’arbrisseaux, de buissons, de fougères et d’herbes rampantes ; nous passons devant l’île Pitcairn, curieuse pourtant par l’histoire des marins révoltés qui s’y établirent après s'être emparés du navire {a Bounty, et où vivent encore les descendants de ces marins anglais. Les îles Gambier, possession française depuis 1844, nous solli-
citent, à ce titre d’abord, et par leur importance. Elles sont sur la route de mer que suivent les bateaux à vapeur qui vont de Panama à Sydney (Australie) en passant par la Nouvelle-Zélande qu'ils traversent au détroit de Cook.
L’archipel de Grambier se compose de quatre îles, Manga-reva, Taravai, Aka-maru, et Ao-kena. La végétation n’y apparaît que dans les parties basses, à cause de la rareté de la terre. Quelques îlots de rochers complètement nus et hérissés d’écueils avoisinent les quatre îles principales. Ce groupe d'îles ne fut découvert qu’en 1797, par le capitaine Wilson, qui commandait le Z/4ff. Un récif madréporique de quarante milles de circuit entoure extérieurement l'archipel. On le reconnaît de loin à la blanche nappe d’écume qui bouillonne dans ses brisants. Sur ce récif, se trouvent de nombreux cocotiers, et une profusion de pandanus, qui, par leur végétation active et touffae, constituent d’impénétrables fourrés. Les solutions de continuité ouvrent des passes étroites où d'énormes blocs de coraux forment des bancs dangereux, ainsi que des-hauts fonds qui ne laissent guère plus de cinq brasses d’eau.
Tout indique que ces îles sont les vestiges d’un vaste continent, les sommets de montagnes d’un pays submergé. L'action des volcans du Pérou et du Chili s’y fait sentir. Le fait suivant est une preuve irrécusable de l'influence des volcans de l'Amérique du Sud sur les îles Gambier. Le 7 novembre 1837, de violentes détonations, qui semblaient sortir du sein des montagnes, jetèrent l’épouvante au milieu de la population. La mer se retira au large, puis, refluant vers le littoral, elle l’inonda. Ce ne fut qu'après trois ou quatre mouvements d’aller et de retour qu'elle resta dans ses limites. Ce phénomène se produisait le même jour et presque à la même heure qu'un violent tremblement de terre désolait Valdivia au Chili.
Manga-reva est une île très montueuse où quelques vallées cependant peuvent être cultivées. Les arbres ne laissent à la mer qu’une grève étroite, jonchée de rochers volcaniques, de madrépores où d’un sable blanc provenant des débris finement pulvérisés des récifs de coraux. L'arbre le plus précieux de ces îles est sans contredit l'arbre à
pain. On en plante partout où se trouve la moindre parcelle de terre. Frêle de tronc et peu élevé, cet arbre ne donne qu’une récolte par an et meurt jeune, au contraire de celui de Taïti qui donne trois récoltes et pendant de longues années. Les orangers et les citronniers sont de récente importation.
Les indigènes des îles Gambier, généralement grands, sont robustes, bien faits ; ils ont un air doux et se montrent affables. Leur teint est cuivré, leur tête aplatie à la région occipitale, avec un front fuyant, des pommettes saillantes, un nez épaté, des lèvres épaisses, des cheveux noirs et lisses et une barbe rare. Nous retrouverons les mêmes traits de race chez les Taiïtiens.
Les femmes, de moyenne taille, sont dotées d’une physionomie agréable. Elles vont pieds nus, la chevelure flottante et en désordre, néglisemment vêtues d’une robe d’indienne, serrée à la taille par un mouchoir roulé en corde : le tissu d’indienne, le mouchoir attestent le passage de l’état sauvage à un état meilleur. C’est surtout l’œuvre des missionnaires catholiques. Ils sont tout-puissants aux îles Grambier, et le voyageur y est accueilli par cette question : « Vous catholica, Mosié? » Si la réponse est affirmative, ces braves gens, plus confiants, approchent ; leurs yeux brillent de joie; ils font des signes de croix et entr’ouvrent leur chemise pour montrer leurs scapulaires : il s’agit des hommes seulement; quant aux femmes, les missionnaires leur ont appris à s’enfuir à l’approche des marins que leur amène tout navire qui a franchi les récifs.
L'arbre à pain est la base de la nourriture des indigènes. On en fait, sous le nom de «popoï », une pâte qu’on laisse fermenter. Elle se prépare en raclant d’abord le fruit cru pour lui enlever son épiderme rugueux, après quoi on coupe le fruit en morceaux, qui sont déposés comme approvisionnement dans des sortes de silos.
La popoï se pétrit avec de l’eau ; de la pâte on forme des petits pains qu'on enveloppe dans une feuille de bananier pour les faire cuire sur des cailloux rougis au feu. On utilise de la même manière le taro ou karo. Le pain ainsi préparé justifie alors le nom donné à l’arbre qui en a fourni les éléments : personne n’a pensé, sans doute, qu’on cueillait sur cet arbre exotique des petits pains d’un sou, comme on cueille des poires ou des pêches dans nos vergers.
Mais avec le pain il faut manger autre chose. Quelles ressources ont donc ces insulaires? La question n’est pas oiseuse, puisqu'il s’agit de € Français » d'outre-mer. Quelles ressources? Mais ils ont des revenus considérables. On pêche aux îles Gambier des huîtres perlières, dont les perles sont d’un bel orient. Les coquilles de ces huîtres donnent aussi une très belle nacre, dont la vente rapporte annuellement de trois cent mille à quatre cent mille francs. Quoique les requins bien endentés soient nombreux dans la rade de Manga-reva, les plongeurs indigènes vont hardiment et au péril de leur vie chercher les huîtres perlières jusqu'à vingt-cinq et trente brasses de profondeur. Dame! c’est comme le pain qui ne vient pas tout cuit.
A l’ouest des îles Gambier et en montant vers l'équateur, nous trouvons encore une possession française, Taïti, que Bougainville avait nommée la Nouvelle-Cythère et à qui on s'accorde à donner le titre de reine de l’océan Pacifique. Elle à inspiré à de grands écrivains, à Delille, à Chateaubriand, à Victor Hugo, des tableaux gracieux, des pages émues. Cette île fertile et riante, ces peuples aimables de l’archipel de la Société, ont laissé de profonds souvenirs à tous les navigateurs.
Taïti est une terre élevée qui s’abaisse de tous côtés vers la mer et s’allonge en deux péninsules, unies par un isthme si bas que les hautes marées le saubmergent. Le coup d’œil qu’elle présente est pittoresque au plus haut point. Les montagnes y sont d’une grande beauté de lignes, surtout lorsque le soleil levant dore leurs crêtes et répand avec profusion ses rayons empourprés sur un paysage d’une ravissante harmonie de formes et de couleurs. De vives nuances animent les cimes les plus altières, alors que seuls les pitons basaltiques du principal diadème rocheux projettent les masses d'ombre de leurs profondes dentelures, sur les flancs des montagnes voisines. On dirait que l’île entière sort humide et reposée du sein de la mer.
Sur les plages sablonneuses s’alignent les cocotiers agités doucement par le frisson de l’aube naissante ; l’eau des lagunes est encore d’un vert assombri par le feuillage des grands peupliers qui les bordent. Sur les pentes des forêts les arbres à pain des plus vigoureux arrondissent en parasol leurs feuilles découpées ; des torrents descendent en
cascades sonores des pics où croissent les grandes fougères, et animent des rives tapissées d’héliconias purpurins, où des lianes, mêlées de fleurs, établissent des ponts naturels au-dessus de leurs eaux écumantes ; des ravins sont hérissés de hautes fougères épineuses qui semblent défendre l’approche de la rose de Chine et du suave gardenia ; quelques vallées coupées dans leur milieu par une rivière limpide, s’enfoncent ombreuses dans l’intérieur de cet Éden, avec leurs prairies entrevues, tout émaillées de fleurs, piquées de mimosas et de bambous, et leurs colonnades grandioses de palmiers. Sur les côtes, la mer s’éveille à son tour, battant de ses vagues encore alourdies les rochers de corail.
Vers la plage s’avancent en groupes de rieuses jeunes filles, à peine vêtues, leur belle chevelure noire, bien lissée, déjà parée de blanches et odorantes couronnes de gardenia toutes ruisselantes de rosée, ou de fleurs d'hibiscus, de basilic et de fougères odorantes. Elles profitent de l’aube pour aller faire leurs ablutions matinales et plonger leur beau corps bronzé dans les flots d’une mer dont la nuit n’a pas refroidi les eaux tièdes. On pense à « la Fille d'O-Taïti » de Victor Hugo et à la douce plainte qu’elle adresse au jeune étranger qui songe à s'éloigner :
Pourquoi quitter notre île? En ton île étrangère, Les cieux sont-ils plus beaux ?..
Comment donc s'étonner de l’admiration que cette grande et imposante nature à fait naître? Nous l’avouons, notre plume est impuissante à rendre l’impression que produit un pays qui réalise toutes les plus séduisantes fictions de la poésie grecque et latine, et nous ne pouvons résister au plaisir de citer ici une page du Génie du Christianisme, où Chateaubriand, émule, quand il veut, de Bossuet, par les vigoureuses images de son éloquence, rivalise avec Bernardin de Saint-Pierre, par la richesse et la grâce de sa description de tout le groupe de Taïti :
& Lorsque les navigateurs pénétrèrent pour la première fois dans l’océan Pacifique, ils virent se dérouler au loin des flots que caressent éternellement des brises embaumées. Bientôt, du sein de l’immensité, s'élevèrent des îles inconnues. Des bosquets de palmiers, mêlés à de grands arbres qu’on eût pris pour de hautes fougères, couvraïent les côtes, et descendaient jusqu’au bord de la mer en amphithéâtre ;
les cimes bleues des montagnes couronnaient majestueusement ces
forêts. Les îles, environnées d’un cercle de coteaux, semblaient se ba-
Fig. 145, — Paysage à Taïti.
lancer comme des vaisseaux à l’ancre dans un port, au milieu des eaux les plus tranquilles. L’ingénieuse antiquité aurait eru que Vénus avait noué sa ceinture autour de ces nouvelles Cythères, pour les défendre des orages.
« Sous ces ombrages ignorés, la nature avait placé un peuple beau comme le ciel qui l’avait vu naître. Les Otaïtiens portaient pour vétement une draperie d’écorce de figuier ; ils habitaient sous des toits de feuilles de müûrier, soutenus par des piliers de bois odorant, et ils faisaient voler sur les ondes de dociles canots aux voiles de jonc, aux banderoles de fleurs et de plumes. Il y avait des danses et des sociétés consacrées aux plaisirs ; les chansons et les drames de l’amour n'étaient point inconnus sur ces bords. Tout s’y ressentait de la mollesse de la vie, et d’un jour plein de calme et d’une nuit dont rien ne troublait le silence. Se coucher près des ruisseaux, disputer de paresse avec les ondes, marcher avec des chapeaux et des manteaux de feuillages, c'était toute l’existence des tranquilles sauvages d’Otaiïti. Les soins qui, chez les autres hommes, occupent leurs pénibles journées, étaient ignorés de ces insulaires ; en errant à travers les bois, ils trouvalent le lait et le pain suspendus aux branches d'arbres. »
Les choses ont beaucoup changé depuis. Les insulaires sont encore bons, naïfs et hospitaliers, toujours prêts à faire fête aux étrangers qui viennent les visiter, mais sur ce sol privilégié, si riche sans culture, sous ce climat sans rival, notre civilisation européenne étiole et tue rapidement ces hommes robustes, et surtout ces jeunes filles au gai visage. Serait-ce parce que l’austérité a succédé aux fêtes et aux plaisirs? Cela se peut. Une chose certaine, c’est que la population a diminué d’une manière effrayante. Et cependant il s’agit de terres placées sous le protectorat de la France! Lorsqu'on est témoin de l’anéantissement des aborigènes dans les colonies anglaises, on est tenté d’en faire remonter la responsabilité à l'Angleterre elle-même. C’est peut-être trop de sévérité.
Il n’est pas inutile de rappeler que le protectorat de la France sur les îles de la Société remonte au 9 septembre 1842, en vertu d’une convention entre la reine Pomaré et l’amiral Dupetit-Thouars ; notre autorité combattue pendant plusieurs années n’est devenue effective
qu'à la fin de 1856. Taïti et les îles voisines constituent un poste de ravitaillement pour les navires baleiniers de l'océan Pacifique.
Le commandement de Taïti comprend, comme une dépendance administrative des îles de la Société, le groupe des îles Marquises, dont la France à pris possession souveraine en 1842. Nous ne dirons que
quelques mots de ces îles.
Fig. 146. — Sanctuaire religieux à Nouka-Hiva.
Situées à deux cent cinquante lieues au nord-est de Taïti, elles sont pour la plupart hautes, montueuses, boisées quoique volcaniques, et elles possèdent de très belles sources qui forment une multitude de jolies cascades et de ruisseaux. La principale est Nouka-Hiva. Le climat de ces îles est chaud, mais très sain. L'hiver y est la saison des pluies, — comme dans toutes les régions tropicales, — mais ces pluies ne sont ni fréquentes ni continues.
La flore est riche et variée. On y distingue le cocotier, l’arbre à pain, l’énocarpus, qui fournit une châtaigne nourrissante, le mûrier à papier, l’acacia, l’Aibiscus à l'écorce fibreuse, l’ananas, le bananier, le dracæna, la canne à sucre, le bambou, les arwms, les pandanus, le ricin, le gardénia aux fleurs odorantes, et un grand nombre de fougères d’une élévation et d’une vigueur qu’on ne trouve que dans les contrées in-: tertropicales.
Quant aux animaux, on trouve en grand nombre des poules et des vampires ; mais le cochon, le chien et le rat étaient les seuls quadrupèdes connus à Nouka-Hiva, avant l’arrivée des Européens. Les poissons abondent dans cet archipel et y ont un goût excellent.
La plupart des navigateurs qui ont visité Nouka-Hiva font le portrait le plus flatteur de ses habitants ; ils n’hésitent pas à les placer au premier rang parmi les insulaires de la Polynésie, avant même les Taïtiens ; et ils ne veulent pas qu’ils soient stigmatisés du nom de sauvages. Si les hommes sont braves, généreux, honnêtes, intelligents et même spirituels, avec un visage régulier et ouvert, des yeux pleins de finesse, des dents blanches, des jambes d’un modelé parfait, les femmes ne sont pas moins séduisantes, — un peu trop rusées peut-être, un peu trop coquettes, s’attachant à plaire et y réussissant aisément ; dans leur jeunesse leur peau est légèrement brune, leurs bras et leurs mains sont de toute beauté; toutefois leurs pieds sont un peu gros et leur taille laisse à désirer.
Lorsqu’en 1855, Kaméhaméha IV, roi des îles Sandwich, accompagné du révérend M. Judd, son ministre et gouverneur, vint à Paris solliciter pour ses États le protectorat de la France, souverain et gouverneur ne furent pas médiocrement surpris de l’ignorance de notre ministère des affaires étrangères. On leur demandait où se trouvaient les îles Sandwich ; si ce n'étaient pas les mêmes îles que les îles Fidji, déjà appelées Viti; si les indigènes étaient des cannibales. 11 convient d'ajouter que cette ignorance doit être attribuée en partie à la déplorable habitude de baptiser toute terre nouvelle d’un nom célèbre à un titre quelconque; lord Sandwich à eu l’honneur d’être le parrain de l'archipel d'Hawaï.
Ce nom d'Hawaï est donné à l'archipel par la plus importante des iles qui le composent. Découverte par le capitaine Cook, en 1778, elle est célèbre par ses volcans, —le Mauna-Loa et le Mauna-Kéa. Le Mauna-Loa élève à plus de 4,000 mètres au-dessus du niveau de la mer sa cime neigeuse couronnée de feu et de fumée ; et sur ses flancs s'ouvre un cratère, toujours en ignition, plus vaste qu'aucun autre cratère de volcan connu : il n’a pas moins de onze kilomètres de tour.
’île d'Hawaï est célèbre encore par la mort de l'illustre navigateur anglais que les sauvages massacrèrent dans l’année qui suivit la découverte.
On sait qu'un déplorable conflit entre les naturels et les Anglais entraîna la mort du grand marin; mais les Hawaïens, qui le considéraient comme un demi-dieu, le regrettent encore à l’égal d’un de leurs chefs les plus vénérés. Le temps n’a pas effacé Cook de leur mémoire : il s’est contenté de dégrader le monument qui lui a été élevé.
Quoi qu’il en soit, ces îles ne peuvent plus être rangées parmi les pays qui appellent l’investigation : elles ont un roi constitutionnel, des ministres responsables, deux chambres législatives, une armée permanente, une police, une cour suprême de justice, un service postal, un gouverneur pour chacune des douze îles qui composent le groupe, une dette publique, des douanes, des impôts, des Journaux, un système d’éducation populaire, — et quisait? peut-être même obligatoire ; enfin leurs habitants ne sont pas des cannibales, et il est douteux qu'ils l’aient jamais été, Ils furent jadis des idolâtres ; mais, convertis au christianisme depuis 1819, ils renoncèrent volontairement à leurs idoles, qu'on ne trouve plus que dans les collections des missionnaires.
Nous ne parlerions donc point des îles Hawaïennes, — c’est leur désignation officielle, — si une horrible et douloureuse particularité ne faisait tache au milieu de toute cette prospérité naissante ; il s’agit de la réalisation sur notre globe d’une de ces visions de l’enfer que racontent les poètes. Ici nous rentrons en plein dans l’inconnu et le mystérieux.
Parmi les douze îles de l’archipel, — huit seulement sont habitées, — il en est une, Molokaï « l’île des précipices », où les rochers forment des murailles naturelles montant toutes droites de la mer jusqu'à une hau-
teur de 1,000 pieds, de 2,000 pieds et davantage. Une plaine située derrière une de ces murailles infranchissables est, de par la loi, le vestibule de la mort. En cetendroit on exile, on déporte, on interne les lépreux du royaume, et ils sont nombreux. Ils n’ont là aucun secours à attendre du savoir humain, impuissant à leur égard, aucune espérance de sortir vivants de ce vaste tombeau anticipé, de ce charnier où la décomposition et l’anéantissement s’opèrent du vivant de l'être, — lamentable communauté de proscrits, morts socialement « dont toute l’occupation est de mourir », — maris sans femmes, épouses sans maris, — cruels divorces! — enfants sans famille, — orphelins dont les parents vivent, — désintéressés de & tout ce qui se fait sous le soleil », condamnés, comme redoublement de supplice, à voir s’anéantir à leurs côtés les malheureux dont le sort les à faits les compagnons et les héritiers, véritables cadavres ambulants, respirant encore, promenant autour d’eux les regards de leurs yeux vitreux, évoquant l’idée de spectres repoussants.
Aux îles Sandwich, maloré une atmosphère des plus salubres, la lèpre est devenue une cause de dépopulation. & Cet horrible fléau ne faisait-il autrefois que de rares victimes? se demande un voyageur. N’estce que depuis quelques années que sa contagion à fini par les multiplier tellement, que le gouvernement a jugé nécessaire d’avoir recours à une rigoureuse mesure de police hygiénique? On ne sait. » Miss Arabella Bird, après un séjour de six mois dans l’archipel hawaïen, à écrit des pages émouvantes sur la léproserie des îles Sandwich. Nous en parlerons d’après la voyageuse anglaise.
C’est en 1865 que le parlement hawaïen décida de prévenir la propagation de la maladie, par la fondation, dans l’île de Molokaï, en un lieu nommé Kalawao, d’un établissement où seraient confinés les lépreux. Déjà des résidents de race blanche étaient atteints par la contagion. La résistance fut grande de la part des malades ; mais ils durent céder. Un grand exemple de soumission à la loi fut donné par l’avocat Bill Ragsdale, appartenant à la race indigène par sa mère et Américain par son père. C’était un homme politique distingué, un personnage considérable. Il se dénonça lui-même au shérif, se disant prêt à s’expatrier immédiatement, bien qu’il n’eût encore que les premiers symptômes de