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Figuier colossal, à Nouka-Iliva

Fig. 14

la maladie. &« Bill Ragsdale, dit miss Bird, s’embarqua en effet volontairement sur un navire qui transportait une quarantaine de lépreux ; ses amis et ses nombreux clients, dont il avait pris congé le matin même, l’escortèrent les uns en pleurant, les autres le félicitant sur son courage et lui offrant des fleurs. Avant de monter à bord, le malheureux avocat harangua l’assistance, en engageant ses concitoyens à se résigner à une mesure qu'il déclara juste et nécessaire. »

L'avocat Ragsdale n’est pas la seule personne de haut rang atteinte par la loi de salut du royaume hawaïen. Lorsque miss Bird visita l’archipel de Sandwich une cousine de la reine Emma, veuve de Kaméhaméha IV, figurait parmi les victimes. De l’année 1865 au mois d’août 1877, l’île de Molokaï avait reçu 1,570 lépreux, et, sur ce nombre, il en était mort à cette dernière date plus de 900. Une lettre du 14 septembre 1881 évalue à 680 les survivants.

La plupart de ces malheureux internés appartiennent à la classe indigente et doivent être nourris aux frais du petit État polynésien.

Les rations de nourriture sont abondantes et de bonne qualité. Chaque lépreux reçoit par semaine vingt livres de € poï »; c’est l’aliment naticnal de l'archipel, formé de la pâte fermentée que l’on obtient avec la racine du taro ; outre ce & pain », chaque malade a encore cinq ou six livres de viande de boucherie. Si le bâtiment qui apporte les vivres est en retard, on remplace la poï etla viande par du riz, du sucre et du saumon. Le savon et le vêtement sont fournis par l’administration ; mais au delà de ces choses nécessaires, les lépreux ne peuvent rien se procurer que par leur industrie ou par le secours de leur famille. Des personnes charitables font aux nécessiteux des envois de café, de tabac, d'outils, de couteaux, de livres.

Les lépreux vont cacher leur infirmité dans de sombres huttes du village de. Kalawao; par exception quelques dames, des personnes de distinction, habitent de jolis cottages et se donnent tout le confortable que la fortune peut procurer. On peut voir à Kalawao certaines femmes chez qui le goût de la toilette a persisté, « affreuses comme des Gorgones, remplaçant les serpents de la tête de Méduse par une guirlande de fleurs, faisant les coquettes et lorgnant les admirateurs ».

L'hôpital, composé d’une douzaine de bâtiments en bois, est en bonne

situation. Mais il n’y à point de médecin dans cet hôpital ; en l’absence d’un docteur résident, les maladies communes dont les lépreux ne sauraient être exempts sont traitées par quelque lépreux de bonne volonté, charitablement assisté... nous allons dire par qui. Dans les bâtiments de l’administration se trouve le bureau du surintendant ; le gouverneur a établi là son domicile, « il est le représentant de la royauté. mais le vrai gouverneur, — c’est la mort ».

Mais s’il ne s’est pas rencontré de médecin capable de faire le sacrifice de sa vie en s’associant librement à ces infortunés fatalement condamnés à mourir, l'Église catholique a été plus heureuse. Le P. Damien Deveuster, prêtre belge, a choisi pour y exercer son ministère de charité cette colonie de malades et de mourants, où il est le pasteur d’un troupeau de créatures dont la plupart n’ont plus même figure humaine. C’est lui qui les encourage, les console, les soigne dans leurs maladies accidentelles. Le P. Damien a inauguré cette œuvre de dévouement héroïque. Depuis il à été suivi dans cette voie douloureuse et sainte par plusieurs Pères de la maison de Picpus, ses auxiliaires ou ses supérieurs. Mais n’anticipons pas.

« Une chapelle, près du lieu de débarquement, et une autre à Kalawao témoignent, dit le voyageur qui nous sert de guide, de l'extraordinaire dévouement du prêtre catholique qui avec toutes les chances de devenir un des dignitaires du clergé dont il est membre, avec la jeunesse, l’édu- “cation et tout ce qui aurait pu le détourner d’un tel sacrifice, est venu dans cette hideuse vallée, exilé volontaire, pour l’amour du Christ. I] n’y eut qu’un élan d’ananime admiration, quand on connut l’acte sublime du P. Damien. Certes aucun motifindigne, aucun soupçon d'intérêt humain ne put lui être attribué : l’envie resta muette ; le protestant le plus intolérant oublia que le prêtre qui imitait si admirablement l’Homme- Dieu en donnant sa vie pour ses frères était un prêtre catholique romain, et un sentiment spontané qu'aucune réflexion ne put affaiblir, le proclama un des plus vaillants soldats de la « noble armée des martyrs ».

Outre les deux églises catholiques, il y a à Kalawao une chapelle protestante avec un pasteur. Mais celui-ci est lépreux comme ses ouailles. Il y à aussi deux écoles où les enfants reçoivent leur instruction en

langue havaïenne d’un magister lépreux. Pauvres enfants! A quel CONTRÉES MYSTÉRIEUSES. 53

petit nombre d’entre eux cette instruction doit-elle être profitable?

Nous possédons le récit d’une visite faite à leurs tristes sujets de Molokaï par le roi Kalakauha (élule 12 février 1873) et la reine Kapiolani son épouse.

« Lorsque nous débarquâmes, dit miss Bird, nous tronvâmes les lépreux rassemblés au nombre de deux ou trois cents, car ils avaient été prévenus de notre visite, et nous fûmes salués par une joyeuse musique. L'’orchestre se composait de quatre exécutants : un tambour, un fifre et deux flûtes, artistes jeunes encore qui tous étaient horriblement défigurés par la lèpre. Cette musique produisait sur nous une étrange impression, et nous pouvions malaisément dissimuler un mélange de pitié et de répulsion en nous voyant entourés sur la plage par une fonle empressée, qui nous souriait avec des visages à faire peur. Il y en avait dont la main tendue appelait une étreinte sympathique et qui s’éloignaient la tête basse, notre peu d’empressement leur rappelant qu’ils étaient des proscrits mis au ban de la société et dont le contact est une souillure. Quelques questions bienveillantes du médecin, le docteur Trousseau, diminuèrent l’embarras de la première rencontre. Peu à peu cette foule se mit à jaser et à rire, comme toute autre foule d’insulaires hawaïens, indifférents par tempérament, et, sauf quelques exceptions, à peine resta-t-il quelques traces de la sombre mélancolie qu’on devait naturellement s’attendre à trouver dans une existence si malheureuse. Très contents se montraient ceux à qui nous adressions la parole, et toujours prêts à nous répondre. Nous en reconnûmes plusieurs que nous avions connus autrefois et qui, ayant disparu du monde libre, passaient pour morts. De ce nombre était un membre de la représentation nationale, un des notables de la colonie, que le bureau hygiénique a préposé à l’inspection du magasin public. Quand nous l’abordâmes en lui disant : « Vous êtes une ancienne connaissance? — Oui, répondit-il, et que vous retrouvez dans un tombeau vivant. »

Mais détournons nos regards de ce spectacle affligeant.

Les Hawaïens subissent, comme les autres habitants de l'Océanie, l'effet désastreux du contact européen. « Nous sommes ici, écrivait naguère un missionnaire, comme des gens conviés pour assister aux funérailles d’une nation. » Le capitaine Cook avait estimé à trois ou quatre

cent mille âmes la population havaïenne ; on ne comptait plus que cent cinquante mille habitants du temps de la régente Kahumanu, cent huit mille en 1836, soixante-dix-huit mille en 1850, soixante et onze mille en 1854; le recense- 1 ment de 1872 n’accuse plus que l'existence de

quarante-neuf mille indigènes. D’après les plus récentes évaluations ce chiffre est tombé à quarante-deux mille. Iln’y a sans doute pas d’exemple, dans les annales du monde, d’une destruction pareille à celle qui s’opère dans cet archipel.

À toutes les causes de destruction s'ajoutent pour les Hawaïens le peu de stabilité de leur sol. Ils sont de plus en plus troublés par de terribles éruptions volcaniques et des tremblements de terre. En une centaine d'années, ils n’ont pas éprouvé moins d’une douzaine de fois l'effet du feu souterrain.

Après nous être élevés de vingt degrés audessus de l’équateur, il nous faut repasser la ligne et descendre de vingt degrés au-dessous. C’est que la Polynésie est la plus étendue des divisions ethnographiques de l'Océanie.

Nous voilà donc aux îles Hervey, — ou archipel de Cook, — ou encore archipel de Manaïa, comptant une dizaine d'îles dont la plus connue, mais non la plus vaste, est Rarotonga, qui ressemble à un jardin : tout y est couvert de taros, de bananiers, de potirons et de patates; mais le cocotier y est très rare. L’archipel contient de huit à dix mille habitants. Ces descendants de cannibales

Fig. 148. — Hameçon

à poulpe des îles Sandwich.

qui coupaient les têtes des vaincus et mangeaient

leurs cadavres sont convertis au protestantisme. Ils ressemblent beaucoup aux Taïtiens. Leur physionomie est heureuse et leur caractère Jovial. Ils sont agriculteurs.

À quelques centaines de lieues au nord-ouest des îles Hervey se trouve le ma gnifique archipel de Samoa, où la terre est partout d’une prodigieuse fécondité, couverte de bois de palmiers où les villages semblent enfouis, d'arbres à pain, de cocotiers et d’orangers. Partout au milieu des bouquets d'arbres se fait entendre le bruit des cascades qui se précipitent en pluie écumeuse du haut des falaises ; les bois sont peuplés de perraches, de ramiers et de tourterelles.

La population est de trente-cinq mille âmes dont cinq mille catholiques (ce sont les chiffres donnés récemment par les missionnaires, qui possèdent une douzaine de résidences dans cet archipel). Le navigateur Roggewcen dit, en parlant des naturels de Samoa, que c’est le peuple le plus honnête des îles du grand Océan. Ils sont industrieux. Ils construisent leurs pirogues avec beaucoup d’art; ils font de grands plats à trois pieds. Les femmes fabriquent avec le tapa des tissus souples et soyeux sur lesquels elles impriment des dessins.

Ces msulaires sont d’une taille très élevée, bien faits et musculeux. Leur teint est foncé ; ils portent leurs cheveux droits et ébouriffés, — en broussailles. — Une ceinture d'herbes marines constitue la partie principale de leur vêtement. La Pérouse, dont quelques-uns des compagnons furent massacrés dans l’île Toutouila, — le capitaine de Langle, le naturaliste Lamanon et neuf marins, — a déclaré que les femmes de cet archipel sont grandes et jolies, — au surplus, nullement farouches.

En passant de l’archipel de Samoa aux îles Tonga, — ou des Amis, ainsi que le capitaine Cook les a nommées, — nous sommes toujours dans la Polynésie heureuse, les beaux climats, les terres fertiles.

L’archipel de Tonga comprend près de cent cinquante îles, flots, attoles et écueils de corail. Les plus considérables sont celles de Vavaou Tonga- Tabou, Lefouga, Namouka, Eoa, Laté et Tofoua. Ces îles sont peu élevées au-dessus de la mer. Leur population peut être évaluée à vingtcinq mille habitants, dont neuf mille à l’île Tonga-Tabou (Tabou veut dire sacrée) qui est la métropole de l’archipel.

Des migrations de la Mélanésie ont peut-être amené dans cet archipel ces insulaires quelque peu teintés de noir, fort beaux d’ailleurs, et qu'on à surnommés les Anglo-Saxons des mers du Sud. Une portion de ce petit

peuple se compose de Tuas, esclaves de pères en fils à la suite de quelque guerre où leurs ancêtres ont été vaincus.

La flore du pays est riche; située sur la limite de la mer de Corail, elle montre déjà quelques rapports avec la flore mélanésienne et comprend des espèces absentes de la Polynésie orientale.

L’Anglais Mariner, qui eut à souffrir beaucoup chez les insulaires de Tonga après le meurtre du capitaine Brown (1806), a décrit le site le plus pittoresque de toutes les îles Tonga, la côte occidentale de Vavao.

Fig. 149. — Femme de Samoa battant le tapa.

À l’en croire, la nature arassemblé en ce lieu toutes les richesses végétales de ces îles; les tamanaos et les toas s’y montrent en bois épais au milieu desquels sont creusés divers bassins d’eau douce; sur le penchant d’une colline, une belle plaine est plantée en cocotiers et en arbres à pain, partout des fleurs odorantes aux vives couleurs.

Lord Byron, séduit par les mœurs et les coutumes de ces insulaires, à placé dans une desîles Tonga les scènes de son ravissant poème : /'Z/e ou Christian ct ses compagnons. Mariner, qui avait appris malgré lui à connaître ces îles, et dont le poète anglais lisait avec intérêt le tableau qu'il en a tracé, — Byron aimait passionnément les relations de voyages, — Mariner, disons-nous, à noté qu’il existe dans l’île principale « une

caverne singulière, située sur la côte occidentale. Son entrée est au moins à une brasse au-dessous du niveau de la mer quand la marée est basse. Qu’onsefigure un rocher creux, s’élevant de plus de soixante pieds au dessus de la surface de la mer, n’ayant qu’une entrée connue à six pieds sous l’eau; on peut donc dire que la base de cette caverne est la mer même. »

Voilà la scène principale où se déroule l’action du poème.

On se souvient en quels beaux vers lord Byron fait le récit de la première prise de possession de la caverne sous-marine.

& Un jeune chef, — il y avait de cela mille lunes , — plongeant pour | chercher des tortues dans le voisinage de cette roche, avait suivi sa proie jusque dans cette caverne ainsi découverte pour la première fois. Par la suite, pendant les périls et les incertitudes d’une guerre cruelle, il y avait caché une jeune captive, fille d’une race ennemie, sauvée par la pitié des siens d’une inévitable mort. Quand les orages des combats furent calmés, le chef conduisit sa tribu insulaire vers le lieu où les eaux couvraient de l’ombre verdâtre de leur cristal transparent ce portique de rocher. Là, il plongea, — laissant craindre qu’il ne reparût plus. Ses compagnons étonnés, immobiles dans leurs canots, le croyaient insensé ou devenu la proie du requin. Ils contemplaient d’un aïr désolé la roche entourée par les ondes, et s’arrêtaient soudain en se reposant sur leurs rames, lorsqu'ils virent sortir de l'Océan une divinité, — ou du moins ils la crurent telle dans leur respectueuse crainte. Avec elle reparut leur compagnon triomphant à son côté, fier de sa fiancée, habitante des mers. Détrompés, ils transportèrent le couple sur le rivage au son des conques retentissantes et au bruit de joyeuses acclamations. »

Au sud-ouest des îles Tonga s’élève du sein de l'Océan un groupe volcanique connu sous le nom d’îles de la Nouvelle-Zélande. Les Hollandais lui donnèrent ce nom au dix-septième siècle. Les côtes et les rives de quelques fleuves navigables y ont été seules habitées et encore tardivement, car rien ne raconte aux yeux des voyageurs l’histoire des races disparues, ni villes en ruines, ni vestiges de monuments.

Ce sont aussi des terres merveilleusement fertiles. Naguère encore

couvertes de forêts d'arbres gigantesques elles donnaient asiles à des tribus de cannibales farouches, sans cesse en guerre les uns contre les autres. Iln°y à qu'une soixantaine d’années que les Européens ont songé à tirer parti de ce sol vierge et fécond, et grâce à la beauté du climat, à la richesse du sol, et surtout à la présence des gisements d’or, la nouvelle-Zélande a vu le courant de l’émigration se diriger sans interruption vers elle. Des villes qui ne sont encore marquées sur aucune carte se sont élevées comme par enchantement sur le littoral. Les rues de la plupart de ces villes sont bien pavées, éclairées au gaz ; on y rencontre des bornes-fontaines et des boîtes aux lettres; des routes ont étéouvertes, on à construit des phares sur le littoral ; on a perforé l’épine dorsale qui longe les deux îles, pour Joindre le port de Canterbury avec celui de Littleton ; des steamers naviguent continuellement le long des côtes et font le voyage d'Australie et de Tasmanie, d’autres par le Pacifique mettent directement l’Europe en communication avec la colonie anglaise. L'intérieur se peuple rapidement de « squatters », — colons éleveurs de bestiaux et cultivateurs devant lesquels recule la population sauvage. Encore quelques années, et les aborigènes, — les Maoris, — ne seront plus qu’un souvenir.

La Nouvelle-Zélande se compose de deux grandes terres, — comme les Iles britanniques, — et de plusieurs petites îles. Les deux grandes terres sont : l’île du Nord, ou Te Ika Maui, et l’île du Sud ou Tawaï Pounamou ; une troisième appelée l’île Stewart est la plus importante parmi les petites îles du groupe. Ce pays doit son caractère principal à la chaîne de montagnes qui s'étend dans toute la longueur des deux grandes terres. Sur cette puissante ossature vient s’appuyer ou s’adosser toute une région de collines et de plateaux, semée d’un grand nombre de cônes volcaniques, traversée par des cours d’eau dans toutes les directions, et bornée par de vastes plaines. C’est dans l’île du sud que les montagnes de la chaîne atteignent leur développement le plus grandiose ; l’étendue de ses glaciers et la grandeur des lacs que renferment les hautes vallées leur a valu le nom d’Alpes méridionales. Ces montagnes sont reliées entre elles par des contreforts, et séparées par des vallées où coulent des rivières profondément encaissées. Au milieu, les sommets du mont Cook, éclatants de neiges et où miroitent des glaciers, s’élèvent

jusqu'à 4,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, — ce qui est presque la hauteur du mont Blanc.

L'ile du Nord, moins pittoresque que l’île du Sud, est féconde en phénomènes volcaniques ; le haut plateau situé à l’ouest de la chaîne de montagnes est ouvert en plus de cent endroits par l’action du feu souterrain. Des cônes de trachite, d’autres de basalte plus petits et de formation récente, d'innombrables sources thermales, qui lancent à de grandes hauteurs des masses d’eau bouillante, des fumerolles, des vol-

Fig. 150. — Source de vapeur de Koropeti (Nouvelle-Zélande).

cans et des solfatares offrent au géologue de nombreux sujets d'étude. Le principal foyer de ces phénomènes se trouve au milieu de l’île, près du lac Taupo. C’est là que, sur un plateau stérile, se dressent deux volcans gigantesques, le Tongariro, avec ses vastes cratères vomissant une épaisse vapeur; le Ruapahu, qui élève jusqu’à 8,000, ou 10,000 pieds son large cône tronqué. Comme il est presque toujours enveloppé de nuages, on ne sait si un plateau occupe son sommet, ou si un cratère y est ouvert. Quand le ciel est clair, les versants de ce volcan éteint apparaissent couverts de neige, entrecoupés de glaciers et de profonds ravins. Sur ces montagnes, se trouvent les sources des deux principaux fleuves de l’île.

Entre le lac Taupo et la baie d’Abondance, sur la côte orientale, s’étend la région des lacs, célèbre par ses sources thermales. Là, en plus de mille endroits des vapeurs jaïllissent de la terre ; ces phénomènes prennent diverses formes ; tantôt ce sont des sources chaudes intermittentes, analogues aux geysers d'Islande, tantôt des famerolles, des volcans de boue ou des solfatares. Les plus renommées sont celles qui surgissent sur les deux rives du Waïkato, occupant un espace d’un mille environ. Le site offre en cet endroit un spectacle saisissant. « Formant rapides sur rapides, le fleuve se précipite d’un cours impétueux dans une vallée profonde, encaissée par des montagnes à pic; ses eaux entourent de flots d’écume deux petits îlots et tourbillonnent avec un sourd mugissement. Sur les bords, on voit s’élever de blancs nuages de vapeur au-dessus des bassins d’eau bouillante et des cascades qui se jettent dans le Waïkato. Des sources intermittentes complètent cet ensemble, et jaillissent les unes après les autres, comme dans ces chefsd'œuvre hydrauliques que l’on admire à Versailles et à Saint-Cloud ; mais là, ce n’est point un jeu éphémère et coûteux, l’amusement d’un jour de fête; c’est le perpétuel et inépuisable jaillissement de la nature (1). »

Il ne faut s'approcher qu'avec une prudence extrême de ces fontaines intermittentes, qui sortent de leur repos au moment où l’on s’y attend le moins. Les compagnons de M. de Hochstetter, le savant géologue autrichien, en firent l'épreuve un jour qu’ils se préparaient à prendre un bain dans le fleuve ; ils avaient déposé leurs vêtements sur le bord d’un bassin, quand tout à coup de violentes détonations se firent entendre, l’eau s’agita, la fontaine jaillit avec force, et à peine eurent-ils le temps de se jeter en arrière pour éviter une douche d’eau bouillante. Les volcans de boue, disséminés sur les deux rives du Waïkato, près des sources thermales, sont plus perfides encore, car le sol amolli cède au moindre poids. Des bulles visqueuses, s’élevant dans la vase, éclatent en laissant échapper des gaz méphitiques. Malheur à qui fait un faux pas au bord de ces boues brülantes, il risque d’être englouti. De semblables accidents ne sont pas rares.

(1) E. Jonveaux, CONTRÉES MYSTÉRIEUSES. 54

Le petit lac Rotomahana qui recoit les eaux d’un grand nombre de sources chaudes, est surtout redevable de sa célébrité aux magnifiques sources du Te Tarata, situées à quatre-vingts pieds au-dessus du lac, sur la pente d’une colline couverte de fougères, et qui sont la plus étonnante merveille de cette contrée si riche en phénomènes curieux. Voici la description qu’en adonnée M. Jonveaux, d’après la relation de M. Ferdinand de Hochstetter : « Le bassin principal a quatre-vingts pieds de long, soixante de large; ses paroïs sont formées d’une argile rougeâtre et incrustées, dans leur partie inférieure, de stalactites blanches comme la neige. Il est rempli d’une eau parfaitement claire et limpide, dont la teinte bleu d’azur se reflète dans les nuages de vapeur qui tournoient au-dessus et arrêtent les regards ; mais on peut toujours distinguer le bruit sourd du bouillonnement intérieur. On dit que parfois cette énorme masse liquide est lancée dans les airs avec une force prodigieuse, et qu’alors les yeux peuvent plonger jusqu'à une profondeur de trente pieds dans le bassin vide; mais il ne tarde pas à se remplir de nouveau. Comme dans les geysers d'Islande, les eaux déposent des stalactites siliceuses, et la source, en se répandant sur la colline, a formé un amphithéâtre qui semble taillé dans le marbre blanc le plus pur, et dépasse tout ce que l’imagination peut concevoir. On dirait une large cascade soudainement pétrifiée par un pouvoir magique. Le pied de la colline s’avance assez loin dans le lac; au-dessus s’étagent des terrasses d’inégales hauteurs ; chacune des marches de ce vaste escalier porte un petit bord en saillie, d’où pendent, sur le gradin inférieur, de gracieuses stalactites, et une plate-forme, plus ou moins large, qui enferme des bassins remplis d’eau d’un bleu magnifique. Ce sont autant de baignoires naturelles, élégantes et commodes, parmi lesquelles on n’a qu'à choisir; le nageur en trouve de grandes et profondes, qui lui permettent de se livrer à son exercice favori; pour les timides, Ja nature à disposé des réservoirs plus petits. La température de ces bains est très variée, l’eau étant plus ou moins chaude, selon son rapprochement ou sa distance du bassin principal. Au milieu de la dernière plate-forme s'élève un rocher couvert de mousses et de fougères, que l’on peut gravir sans danger, et d’où l’on domine le cratère d’eau thermale. Sur le côté méridional de la colline, les eaux se ré-

pandent en assez grande quantité pour former un ruisseau, qui bondit sur les gradins en dégageant des nuages de vapeur. Le blanc pur des stalactites, au milieu desquelles, semblables à des joyaux épars, se trouvent enchâssés les bassins d’eau bleue transparente, les parois rouges du cratère, la verdure des buissons et des tapis de mousse, les nuages de vapeur qui montent dans les airs, tout contribue à former un tableau qui ne s’efface jamais de la mémoire du spectateur ».

Fig. 151. — Une baie en Nouvelle-Zélande,

Ce qui surprend dans la végétation de la Nouvelle-Zélande, c’est l'abondance des fougères et l'absence de prairies et de fleurs. Les plaines, vues de loin, semblent couvertes de gazon ; ce sont en réalité des landes de fougères. Ces fougères étalent partout, dans une admirable profusion, leurs feuilles d’un vert brillant ; les unes s'élèvent surmontées d’une couronne, d’autres s’attachent aux troncs des bouleaux, quelques autres enfin se montrent avec leurs feuilles arrondies entourées d’une bordure de capsules.

D'immenses forêts s'étendent sur les montagnes, et couvrent les

pentes jusqu'à la limite des neiges éternelles. Les masses de pins kauris, — l’arbre-roi de la Nouvelle-Zélande, — y dominent. Ces pins kauris ont ceci de particulier qu’ils ne se développent que par groupes ; ils remplissent des forêts entières de leurs troncs parfaitement cylindriques, semblables aux colonnes multiples d’un temple. Dans une forêt de plusieurs siècles les ramifications des hautes branches forment un dôme de verdure sombre presque impénétrable aux rayons du soleil. Les kauris viennent très bien près des côtes, dans les ravins, et sur les pentes des montagnes à pic.

Ces forêts de la Nouvelle-Zélande sont superbes, silencieuses, la lumière y est tamisée partout. Un voyageur, — le comte Russel- Killough, — en s’enfonçant pendant des heures dans ces solitudes imposantes ne pouvait s'empêcher d'admirer combien la nature est belle en tous lieux malgré la diversité de ses aspects. En Kibérie, de si grandes forêts eussent fourmillé de loups, de rennes et de zibelines ; au Brésil, des serpents monstrueux, suspendus aux branches, eussent, siflé sur son passage; dans l'Inde, le rugissement des tigres eût ébraulé le sol; ici rien que quelques inoffensifs robins, et le bourdonnement des abeilles égarées, rentrées à regret dans la vie sauvage ; le silence serait presque absolu sans le murmure perpétuel de ruisseaux d’une limpidité parfaite, encaissés dans des rives d’éme-

raude, Quant aux vallées, elles se couvrent d’épais buissons de lin indigène (le phormium tenax), — le plus beau lin du monde, — dont

les hautes flèches surmontées de fleurs rouges embaument l'air. Les cryptogames tiennent la place la plus large parmi les quatre mille ou les cinq mille espèces dont se compose la flore de ces îles. Ces sortes de plantes privées de fleurs contribuent à donner au paysage un aspect parfois monotone.

La Nouvelle-Zélande possède des arbrisseaux appartenant à des espèces rares et des arbres d’un aspect étrange, entre autres le koromika, dont les masses arrondies ressemblent au rhododendron, le « bois de lance, » qui porte sur une tige longue, mince et droite, une touffe de feuilles étroites, tournées la pointe en bas comme la barbe d’une lance ; le matapo, plante superbe, dont chaque feuille est un

sujet d'étude, avec son délicat réseau de veines noires sur un fond d'un jaune verdâtre ; le mappo, le gohi, etc.

On remarque encore au bord des lacs les voûtes de verdure ornées des grandes fleurs écarlates d’une sorte de myrte, le rata, et un arbuste, le manouka, dont la fleur ressemble à la pâquerette, — pétales blancs avec centre brun, — et a une odeur aromatique très pénétrante.

Aucun quadrupède n’est indigène à la Nouvelle-Zélande, excepté le rat; en revanche on n’y trouve ni serpents ni reptiles hideux.

Des canards de différentes sortes, des poules d’eau, le pukeko, animent la surface des lacs, où parfois se réfugie aussi le joli pêcheur d’huîtres nommé toréa.

Les anciens Maoris trouvaient des ressources alimentaires dans un oiseau gigantesque aux ailes rudimentaires très répandu dans leurs îles et qui aujourd’hui a complètement disparu, le moa. Le jour, ces oiseaux se tenaient cachés dans des trous au milieu des forêts ; ils en sortaient la nuit pour chercher leur nourriture. Ils couraient et sautaient avec uue rapidité extrême. Les naturels savaient les attirer en imitant leur cri et, les éblouissant par une lumière soudaine, ils s’en emparaient ou les assommaient à coups de bâton.

Dans ces îles, la salubrité d’un climat tempéré, délicieux, permet de demeurer constamment en plein air, — même après l'expiration de la saison chaude.

Sur la partie de la côte où a été bâtie Nelson, — à la pointe nordouest de l’île du Sud, — l’air est d’une transparence extrême, à ce point que l’on prétend y avoir vu les étoiles en plein midi. Le géranium et beaucoup d’autres plantes conservent leurs fleurs en toutes saisons. Les forêts n’y sont jamais dépouillées, presque tous les arbres y restent toujours verts. D'autre part les magnificences des régions montagneuses, bien boisées, enrichies de lacs, ne manquent même pas de la grandeur sauvage, des glaciers, des torrents impétueux et des sombres gorges de la nature alpestre.

A l’époque des équinoxes le vent du sud-ouest amène dans la Nouvelle-Zélande des pluies diluviennes. Mais c’est du nord-ouest que se déchaînent de terribles ouragans. A la fin des journées d’été, quand la

chaleur a raréfié l’air outre mesure, ces ouragans s’annoncent par ure poussière impalpable qui obscurcit l’air et pénètre partout. Lorsque la nuée fauve qui indique l’approche de l’ouragan de sable apparaît à l’horizon, les oiseaux cessent de chanter, les moutons cherchent un refase dans le fond des ravins ou à l’abri de quelque haute roche, le sauvage se tapit entre deux arbres, le colon se hâte de rentrer dans sa demeure et d’en clore toutes les ouvertures. Tout à coup le mugissement de la tempête éclate, le jour fait place à la nuit; les arbres ploient et s’inclinent vers la terre; des plantes arrachées du sol, des buissons même, s’envolent comme des oiseaux effarouchés, et, sur les chemins, les cailloux se mettent à rouler comme au fond d’un torrent. Heureux alors les squatters qui ont songé à assurer leurs récoltes par les haies vivaces d’une sorte de genêt épineux qui devient fort touffu ; heureux aussi ceux dont la demeure est abritée et qui ont pris soin d’assujettir solidement leur toit.

Les anciens Maoris (c’est le nom que se donnent les aborigènes de la Nouvelle-Zélande) franchissaient la limite qui sépare l’état sauvage de la barbarie, et parvenaient à un certain degré de culture, au moment où la découverte de leurs îles fut faite par les Européens. C’est ainsi qu'ils vivaient réunis en villages nommés € pahs », et ces villages protégés par des fossés et des palissades étaient entourés de champs bien entretenus qui produisaient la patate, le taro et les melons. Les tribus étaient gouvernées par des chefs. Ces indigènes ne manquaient pas d'industrie. Avec les filaments de leur beau lin, ils tressaient des nattes et fabriquaient des tissus pour s’en faire des manteaux; ils s’en servaient aussi pour la confection de leurs filets de pêche et des voiles de leurs canots.

La religion des Néo-Zélandais était une sorte de polythéisme. Les puissances de la nature déifiées par eux, n’avaient cependant aucun temple consacré à leur adoration. Doués d’éloquence, ces hommes primitifs possédaient aussi des légendes, des poésies et des chansons, — sir Greorges Grey en à publié un recueil; — à défaut d'écriture, des conteurs les transmettaient de génération en génération ; les enfants recevaient en commun une certaine éducation.

Mais la famine alluma parmi les tribus des guerres sanglantes. Les Maoris, découragés, abandonnant la culture des terres, ne semblèrent

plus avoir d'énergie que pour les combats. Avec leurs principes qui exaltent la vengeance et font valoir la loi du talion, — œil pour œil, dent pour dent, — les occasions de sanglants débats naissaient incessamment. Le meurtre appelait le meurtre, et des vengeances particulières

Fig. 152. — Naturel de la Nouvelle-Z'lande.

mettaient aux prises des tribus qui ne demandaient pas mieux que d’en venir aux Mains.

Devant l’ennemi, chaque parti s’exaltait en écoutant les discours de ses chefs, en exécutant frénétiquement la danse de guerre, en insultant ses ennemis par des gestes et des injures. Ivres de carnage, ils se Jetaient dans la mêlée, et c’est encore sous l’influence de cette excitation qu’après la bataille les vainqueurs dévoraientles vaincus, assouvissant ainsi

leur haine au delà de la mort, bravant encore ceux qui n’étaient plus et défiant la colère de leurs familles et de leurs tribus.

Tels étaient les Néo-Zélandais que les navigateurs nous apprirent à connaître. Ils justifièrent bientôt pleinement leur réputation de cannibales par plusieurs actes horribles. Ce fut d’ahord le massacre du capitaine Marion de Fresne, et d’une partie de ses équipages en 1772 ; l’année suivante se renouvelèrent de semblables scènes, — suivies comme toujours du banquet de chair humaine. Cette fois les victimes appartenaient au navire anglais /’ Adventure. On cessa tout à fait alors d’aborder à la Nouvelle-Zélande. En vue des côtes, les marins se résignaient à souffrir parfois le supplice du scorbut plutôt que d’aller demander à ces rivages inhospitaliers les végétaux qui auraient amélioré leur état.

Le capitaine d’un brick du commerce venant de la Nouvelle-Galles et touchant au détroit de Cook, entra cependant en relations avec une tribu de Maoris émigrés de la baie de Tanaraki à la suite d’un sanglant démêlé avec les Anglais. Ce capitaine consentit à transporter les fugitifs à l’île Chatam, située à deux cent cinquante lieues à l’est. En deux voyages le brick amena dans cette île environ cinq cents individus, hommes, femmes et enfants. Mais qu’arriva-t-il? Dès leur arrivée, les Néo-Zélandais commencèrent le massacre des insulaires, — qu’on nomme les Morioris, — et mangèrent nombre de victimes. On comptait environ deux mille Morioris dans l’île Chatam , il n’en resta guère plus de cent cinquante, et asservis à des maîtres bien cruels. Ces mêmes Néo-Zélandais, un peu plus tard, égorgèrent le capitaine et les matelots d’un baleinier français, /e Jean-Bart, qui avait imprudemment abordé à cette île Chatam, devenue un repaire d’anthropophages.

Le docteur Thiercelin, au cours de ses voyages en Océanie, a recueilli de la bouche d’un vieux chef maori, hébété par l’âge et l’ivrognerie, des révélations sur cette conquête de l’île Chatam, il y a quelque soixante ans, dans les conditions que nous venons de raconter. « Chaque jour, lui disait le vieux cannibale, de nouvelles victoires nous donnaient de nouvelles victimes, et les femmes et les enfants ne se nourrissaient plus que de la chair des vaincus. Quel bon temps que ce temps-là! Il me semble encore voir ces scènes de carnage, boire encore le sang des vaineus de la veille. Enfin après une grande bataille qui dura toute une jour-

née, nous ne vimes plus d’ennemis debout. Mais nous avions tant et tant de morts devant nous que nous ne pouvions les manger tous. Pour les conserver nous les avions séchés et fumés. » Et comme le voyageur réprouvait ce massacre des vaincus, le bonhomme répliqua : « Pourquoi les tuer? mais pour ne pas être tués par eux. Ils avaient la terre, nous la voulions ; la force décide du droit. Qu’eussiez-vous fait à notre place?

Fig, 153, — Un Maori.

La guerre avait empêché de planter les pommes de terre ; la famine serait venue ; il fallait manger, pourtant. Où sont les temps de ma jeunesse? Où sont nos bons repas où nous buvions le sang du vaincu, où nous avalions son œil, où nous repaissions nos bouches et nos yeux de carnage ? Le chefn’est plus chefque de nom. Il ne peut boireque de l’eau de feu, qui l’abrutit. Mais la chair pantelante d’un ennemi qui vient de rouler à ses pieds, il doit y renoncer pour toujours. »

Ce n'étaient pas seulement les prisonniers que l’on dévorait chez les

Maoris, mais des esclaves, des enfants, pour des fautes lévères, étaient CONTRÉES MYSTÉRIEUSES, 55

aussitôt tués que mangés : on les faisait mourir pour leur apprendre à vivre!

Voilà des sauvages peu sympathiques et qui ne ressemblent guère aux autres Polynésiens, ceux que nous venons de visiter. Chez toutes ces peuplades de l'Océanie il s’est commis des violences, des actes criminels : il y à plus d’une baie du Massacre dans ces îles ; mais l’anthropophagie ne s’y montre qu’accidentellement, tandis qu'avec la Nouvelle- Zélande nous inaugurons une tournée en plein pays de cannibales.

Donc, il y a un demi-siècle, les Maoris se noprrissaient encore de la chair de leurs ennemis ; ils faisaient griller leurs têtes sur des charbons ardents pour s’en repaître, lorsque les missionnaires chrétiens apparurent chez eux en courageux pionniers de la civilisation autant qu’en apôtres de l'Évangile, Mais leur œuvre fat interrompue par des soulèvements, et l’on put assister à ce spectacle plus qu'étrange de sauvages convertis au christianisme, connaissant et respectant la Bible, et conservant néanmoins les pratiques sanguinaires du temps de l’idolâtrie. Aujourd’hui encore, dans un mouvement de vivacité, un Maori lance à un blanc ces paroles sinistres : «Je mangerai ta tête; je me nourrirai de tes parents; » mais ce n’est plus qu’une manière de parler.

Le chef Hongi, le « Napoléon zélandais », comme on l’a surnommé, au retour d’un voyage d'éducation en Europe, entreprit de soulever le pays tout entier contre ses envahisseurs. Les colons qui, à un moment, avaient pu se procurer de vastes territoires par l’échange de deux ou trois hachés ou de quelques livres de tabac, se virent çontester leurs droits de propriété, assistèrent impuissants à l’incendie de leurs établissements déjà prospères, au massacre de leurs femmes et de leurs enfants. Toutefois leur tâche se poursuivit, avec des alternatives diverses. Enfin, au mois de février 1840, les îles zélandaises furent déclarées colonie dépendante de la couronne britannique. À dater de ce moment les insulaires, dans leurs rébellions, devaient avoir devant eux les troupes anglaises. En 1861, le général Cameron n’avait pas moins de douze mille hommes à leur opposer.

Pendant longtemps, au plus fort de la lutte, les missionnaires anglicans furent respectés ; répandre une goutte de leur sang eût passé aux

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yeux des Maoris pour un acte odieux ; mais tout à coup surgit un prophète, — un fou, — nommé Te Ua, qui prêcha avec succès anx insurgés une religion nouvelle, le Pai Maririsme. Le nouvel apôtre conservait seulement de l’enseignement évangélique le droit des Juifs à se considérer commele peuple de Dieu, etil revendiquait ce privilège pour les Maoris, de même race, selon lui, que les Juifs.

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Fig. 154, — Un tatouage artistique.

La prédication de cet énergumène eut pour résultat de changer la disposition des esprits à l’égard des missionnaires. Ils furent autant haïs qu'ils avaient été aimés jusque-là ; on les accusa de servir d’espions au gouvernement de la colonie et d'enseigner une religion à laquelle ils ne croyaient pas, à la seule fin de préparer l’asservissement des indigènes. Bientôt après le martyre atteignit les missionnaires anglicans.

Le comte Russel-Killough, qui à visité la Nouvelle-Zélande, se plaît à reconnaître d’excellentes qualités chez le Maori. A en croire ce voyageur, le Maori n’est pas enclin au vol, ne se porte point à des actes de violence et sait se montrer reconnaissant. « Il n’est pas traitre, »

ajoute-t-il, qualité qui, à son avis, « le distingue immédiatement de tous les sauvages, sans excepté ceux qu'ont enveloppés Châteaubriand et Cooper d’une auréole beaucoup trop poétique, car s’il est un vice universel chez tous les hommes de Ja nature, c’est la perfidie ».

Il y a une vingtaine d’années les Maoris ont fait un suprême effort pour conserver le restant du territoire où leur indépendance trouvait encore un refuge. [ls se plaignaient d’être traités comme une race inférieure faite pour être esclave. Ils élurent un roi; ce fut Potatau, qui avait été un guerrier puissant et un orateur habile, mais dont l’âge avait fait un vieillard aveugle et perclus; quelques autres chefs se joignirent à lui. Mais, malgré toute leur bravoure, ils ne purent opposer une longue résistance à leur puissant ennemi civilisé. Quand les indigènes de la Nouvelle-Zélande auront disparu, on pourra affirmer qu’aucun peuple de l'Océanie n’a aussi résolument tenu tête à l’ascendant européen, avant de le subir.

Les Maoris, décimés dans leurs luttes contre les Anglais, dépouillés des meilleures parties de leur sol, refoulés toujours plus vers l’intérieur du pays et privés de la sorte des ressources que peut fournir la mer, tendent à disparaître ; déjà on neles trouve plus guère que dans les gorges presque inaccessibles des hauts sommets neigeux qui couronnent leur terre montagneuse.

En 1840, on comptait sans distinction d'âge ou de sexe cent dix mille où cent vingt mille Maoris. En 1850, les statistiques ayant le plus de précision n’en donnent qu'environ soixante-dix mille; enfin le recensement publié le 19 décembre 1867 porte la population maori au chiffre de trente-huit mille cinq cent quarante. Un peuple ne change pas brusquement d’habitudes, de vêtements, de nourriture; il ne passe pas subitement de l’indolence au travail, de l’insouciance aux préoccupations de l'intérêt sans subir de graves altérations.

Aux diverses causes de dépopulation dontnous venons de parler s’ajoute le mélange qui s’opère entre les deux races en contact, mélange qui à déjà produit plusieurs milliers de métis. Généralement les métis proviennent d’unions entre des Européens et des femmes indigènes, et dans ce cas, dès la troisième génération les traits distinctifs des Maoris sont presque entièrement effacés. On peut donc prévoir le moment ou

s’éteindront les derniers Maoris. Tandis qu'Auckland et les autres villes fondées par les Anglais augmentent en population et en richesses, que les buissons touffus et les plantes sarmenteuses qui tapissent encore une grande partie des vallées se métamorphosent en vertes prairies et en riches moissons, on voit les Maoris subir à leur tour la loi fatale qui fait succéder les races aux races, comme les individus aux individus.

À certains moments, durant les trêves, les Maoris ont étudié de près les Anglais et ils se sont montrés fort capables d'apprécier les avantages que ceux-ci leur offraient en venant vivre sur leur sol. Si les Maoris disparaissent ce n’est donc pas, ainsi que les Peaux Rouges, en fuyant les approches de Ia civilisation. Au lieu de se dégrader en n’empruntant aux blancs que leurs vices, les Maoris se sont améliorés en s’appropriant de préférence tout ce qu'ils ont trouvé de bon et d’utile chez les Européens ; et l’on peut dire que dans l’espace de cinquante années, ils se sont élevés de la plus affreuse barbarie à un certain degré de culture.

Mais — chose pénible à constater! — qu'à la venue des blancs, il y ait répugnance et terreur chez les habitants des mondes nouveaux, — comme en Amérique et dans certaines parties de l'Océanie, — qu'il y ait une résistance dénotant une certaine vitalité, puis la paix avec tous les bénéfices de la civilisation, comme dans la Nouvelle-Zélande, le résultat quant à la disparition des peuplades indigènes est le même partout : le contact du blanc est fatal à l’homme de couleur.

Quelques représentants des anciennes tribus les plus sauvages, — les Européens ne les ont jamais vus, — sont, au dire des Maoris, cachés dans les retraites les plus inaccessibles des deux îles. Ils parlent d'eux comme de sauvages farouches, laissant croître une chevelure inculte, ayant des doigts et des ongles d’une longueur démesurée, et mangeant la chair crue. Voilà de véritables « peuples inconnus » et qu'il est malaisé de faire connaître. Mais par les goûts et les habitudes odieuses qui ont longtemps caractérisé la fleur de la population de la Nouvelle-Zélande, on peut se faire une idée des hommes « farouches, » « ayant des doigts et des ongles d’une longueur démesurée. »

Avant de quitter la Polynésie, il ne sera pas déplacé de dire quelques mots des deux industries principales qui se partagent l’activité des

émigrants : l'élève des moutons, dont la laine vaut celle du Cap et l’exploitation des mines aurifères.

Des millions de moutons trouvent maintenant leur pâture dans les vastes plaines herbeuses qui du haut des montagnes paraissent sans fin. Il y en a beaucoup parmi ces plaines, de remarquables par un degré de sécheresse qui rend les pâturages précieux pour les animaux de l’espèce ovine. Dans le principe, on s’était établi sur des pâturages naturels ; aujourd’hui on voit à leur place des prairies cultivées et des enceintes closes.

Toutes les saisons sans exception y sont éminemment favorables au développement et à l'élevage du bétail; mais le mois de novembre, — qui inaugure la saison chaude dans l’hémisphère austral, — est le moment de la plus grande activité ; les immenses troupeaux béêlants dispersés sur les collines et dans les vallées, se concentrent en masses considérables autour des maisons de ferme. Là, des milliers d'ouvriers travaillent à les débarrasser de leur abondante toison, et bientôt de longues files de chariots se forment sur les routes qui aboutissent aux ports de mer, où la laine devient l’objet d’un commerce étendu et fructueux.

Mais la propriété se divise à l’infini ; les éleveurs de moutons voient avec terreur le jour où la Nouvelle-Zélande sera un grenier à blé. I] leur faudra alors transporter l’industrie pastorale dans les plaines immenses de l'Australie centrale où ils règneront sans conteste sur des milliers de lieues carrées d’un sol impropre à la culture.

Quant aux mines aurifères, elles se trouvent dans l’île méridionale. Leur découverte date de 1856, et bientôt après l’exploitation commença. Mais c’est surtout en 1861 que la fièvre de l’or éclata. Les travailleurs affluèrent alors de toutes parts ; des villes de toile se formèrent. Le bruit des merveilleuses richesses découvertes, dépassant la Nouvelle-Zélande, alla exciter la convoitise des mineurs australiens qui abandonnèrent en foule les champs épuisés de Victoria pour les gisements presque vierges d’Otago. Ce qui a été extrait des gisements aurifères n’est rien auprès de la quantité d’or qu’ils renferment. Suivant un calcul de M. de Hochstetter, les gisements de l’Aoerère seuls représentent une valeur de plus de cinq cents millions. Les

observations géologiques du savant viennois l’ont convaincu que les

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