‹ Les contrées mystérieuses et les peuples inconnusChapitre 31 sur 56 · HUE · texte numérisé non relu

HUE

La Malaisie. — Les îles Fidji. — Fureurs anthropophagiques. — Les « longs cochons ». — Archipel de Sainte-Croix. — Vanikoro etle naufrage de la Pérouse. — Les Nouvelles-Hébrides. — La Nouvelle-Calédonie et les Canaques, — Nos alliés cannibales. — L'Australie des sauvages des kangurous. — L’ornithorynque. — L'’échidné. — L'opossum.— L'émou.— Les mines d'or. — L’archipel de la Louisiade. — Les trois cent dix-sept Chinois du Saint-Paul. — Les anthropophages de l'archipel Salomon. — La Nouvelle-Bretagne et les îles voisines. — La Nouvelle-Guinée et ses nombreux explorateurs.

Nous quittons la Polynésie pour visiter les peuples de la Mélanésie ; mais sans dire adieu aux cannibales. Loin de là ; nous devons longtemps encore vivre parmi des gens qui pensent que la marque de la supériorité de l’homme est de manger son semblable.

Il y a quelque vingt ans, les journaux d’outre-Manche retentissaient de la cession des îles Fidji à l'Angleterre. Mon Dieu, oui! Sa Majesté Thakombau, souverain de ces îles, venait de sanctionner entre les mains de sir Hercule Robinson, commandant de 4 Pearl, un traité rédigé sur parchemin, en anglais et en fidgien, cédant « absolument et sans condition » tout le groupe des îles Fidji à S. M. la reine Victoria. Cette incorporation des îles Fidji était surtout l’œuvre des colons australiens qui voudraient que l'Angleterre s’annexât la Polynésie tout entière pour s’y créer des débouchés dont ils seraient naturellement les premiers à profiter. Ils avaient vu d’un œil jaloux « l’intrusion » des Français dans la Nouvelle-Calédonie.

Or ce groupe des îles Fidji comprend deux grandes îles, — Viti-Lévou et Vanoua-Lévou, — et environ trois cents petites îles. D’un sol généralement élevé, elles sont bordées de coraux. Le tiers seulement de ces dernières est habité par une population noire qui atteignait, pour tout l'archipel lors de la prise de possession par l'Angleterre, en 1860, le chiffre respectable de cent cinquante mille insulaires, chiffre effrayant si l’on pense qu’il s’agit d’une population d’anthropophages…

A Viti-Lévou une lisière de terre, où une végétation magnifique donne le coton et la canne à sucre, environne des volcans éteints, hauts de 1,000 à 4,500 mètres. Une assez grande rivière y déverse ses eaux par quatre embouchures. L'arbre qui fournit le précieux « bois de santal » s’y montre d’une belle venue, et un immense palmier, aux branches en éventail domine les forêts de l’île.

Vanoua-Lévou a la moitié de la grandeur de la précédente ; ses montagnes sont moins élevées.

Les Fidjiens sont des Papous à l’air féroce, à la chevelure énorme formant boule et qu’on prendrait d’un peu loin pour un turban. Au moment où le protectorat de l’Angleterre à été imposé à cet archipel, ces insulaires pratiquaient ostensiblement l’anthropophagie. Ils pe prisaient guère la chair des blancs qu'ils trouvent amère. Ils en connaissaient le goût; au commencement de ce siècle ils mangèrent l’équipage d’un navire américain, /' Union, naufragé sur leurs côtes. Les chefs engraissaient naguère encore des esclaves, pour s’en nourrir. ( On leur fracassait le crâne sur « la pierre à décerveler ». ) Ils donnaient le nom de « long cochon » au cadavre humain. Gourmets et sensuels, ces « gastronomes » de l’Océanie préféraient les chairs un peu avancées aux corps fraîchement tués, — comme chez nous les amateurs de gibier faisandé. On dit que d’autres, — il ne faut pas disputer des goûts, — faisaient cuire leurs sujets vivants, dans leur jus. La mode la plus générale du pays était de dépecer le corps membre par membre; les pièces de viande étaient ensuite soigneusement enveloppées de feuilles de bananier vertes , avec entourage de racines de taro et placées sur un lit de pierres brûlantes dans une sorte de four.

On cite un chef de tribu qui n’a pas mangé moins de huit cent soixante-douze « longs cochons », sa vie durant.

Les missionnaires ont réussi à convertir un bon nombre de ces aimables insulaires. Ceux-là ont renoncé aux banquets de chair humaine; mais la majorité des Fidjiens est restée païenne et plus ou moins ouvertement attachée à ses pratiques séculaires.

Sous le régime nouveau, la population devait tendre à s’accroître, mais les Fidjiens se montrent découragés devant les usurpations de la civilisation blanche ; ils regrettent sans doute le bon vieux temps et

les « longs cochons ». En outre, ils ont eu à subir, il y a quelques années, l'invasion meurtrière de la rougeole qui a emporté quarante mille d’entre eux en une dizaine de mois. Encore une race condamnée à disparaître! A l’égard de ces anthropophages obstinés, tout regret semble superflu... Qu'en pensent nos lecteurs et surtout nos sensibles lectrices ?

Fig. 156. — Habitant de Viti.

Abandonnons les Fidjiens à leur sort!

L’archipel de Sainte-Croix nous attire par un triste souvenir. L'île de Vanikoro y rappelle la perte des deux frégates de la Pérouse.

Entourée de récifs madréporiques, couverte de forêts impénétrables qui commencent près du rivage et s'étendent jusqu’à l’intérieur, cette île est hérissée de pitons. Ses plages marécageuses sont couvertes de mangliers qui lui font comme une ceinture d’un vert tendre.

C’est an milieu des brisants qui hérissent le pourtour de cette île, —

ou du moins de la plus grande île appartenant au groupe du même nom, — que les navires de la Pérouse vinrent échouer.

Longtemps après ce naufrage célèbre, le hasard fit découvrir l'endroit précis où le fatal événement avait eu lieu. Trois années s’étaient écoulées depuis que l’illustre marin avait quitté nos ports lorsque l’Assemblée constituante envoya à sa recherche une expédition placée sous le commandement du chevalier d’Entrecasteaux. Ce marin visita la Nouvelle-Calédonie, les parages de la Nouvelle-Guinée et l’archipel des Amis, mais il ne découvrit aucune indication qui pût l’éclairer sur le sort de la Pérouse. On ne songeait plus à faire aucune nouvelle recherche, lorsqu’en 1825 on apprit en France qu’un baleinier avait vu une croix de Saint-Louis et des médailles entre les mains d’insulaires de la Nouvelle-Calédonie et de l’archipel de la Louisiade. Le ministre de la marine envoya àlors dans ces parages le capitaine Dumont d’'Urville ; ce navigateur acquit la certitude que la Pérouse avait traversé l’archipel des Amis; mais là il perdait toute trace. Fortuitement Dumont d'Urville eut connaissance qu’un marin aventureux, le capitaine Dillon, venait de découvrir l’endroit où les frégates de la Pérouse s'étaient perdues ; Dillon avait trouvé à Vanikoro une poignée d'épée sur laquelle les initiales de la Pérouse semblaient gravées et divers objets ayant appartenu à l'armement d’un navire. Les indigènes assuraient que ces débris provenaient de deux grandes « pirogues » jetées sur leurs rivages par une tempête.

De nos jours M. Jules Garnier, qui s’est acquitté d’une mission d’exploration en Océanie, a reconstitué d’après le dire des insulaires et ses propres observations les phases douloureuses de ce drame maritime, à peu près telles que le capitaine Dumont d’Urville put les connaître.

L'un de ces navires fut attaqué par les indigènes, qui furent d’abord mis en fuite par quelques coups de canon ; cependant, brisé par les rochers, ce vaisseau fut bientôt en pièces ; son équipage essaya de gagner la terre, soit à la nage, soit dans des canots ; mais à mesure qu’ils arrivaient sur le rivage, les marins étaient massacrés par les indigènes.

Le second navire s’était heureusement échoué sur une plage de sable; son équipage fut aussi attaqué; mais au lieu de répondre par ses armes, il fit tous ses efforts pour apaiser les indigènes par des présents ; c’est

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ainsi que les hostilités cessèrent, et que non seulement la paix put s’établir entre les naufragés et les sauvages, mais que ceux-ci apportèrent aux étrangers des ignames, des volailles, des porcs et des fruits de leur île... Le vaisseau qui fut jeté sur cette plage sablonneuse était tout fracassé, son, équipage s'installa à terre avec ce qu’il put sauver de

Fig. 157. — Un Fidjien.

l'armement; se mettant tous à l’œuvre, les hommes construisirent un petit navire avec les épaves du grand ; ce travail achevé, une partie des Français s’embarquèrent, furent munis de vivres frais par les indigènes et s’éloignèrent après avoir promis aux compagnons qu'ils laissaient de revenir bientôt les chercher ; mais on n’en entendit jamais plus parler. Les Français qui restèrent sur l’île furent disséminés dans chaque tribu et même dans différentes petites îles du groupe.

D'après ces informations Dumont d’Urville se rendit à Vanikoro, où

il trouva des ancres, des canons rongés par la rouille et couverts d’une épaisse croûte de coraux, des pierriers en cuivre, quelques saumons de plomb, d'autres objets encore ; mais pas un seul Français. Les tristes épaves rapportées par lillustre navigateur et par le capitaine Dillon remplissent une salle du Musée de la marine.

Le capitaine Dumont d’Urville, avant de s’éloigner de Vanikoro, fit élever un monument très simple à la mémoire de la Pérouse et de ses malheureux compagons : c’est un cube de pierre surmonté d’une pyramide quadrangulaire.

Il y a quelques mois, l’aviso le Bruat a exécuté sur le lieu du célèbre naufrage une exploration qui a permis de retrouver trois ancres de bossoir, un pierrier de bronze portant le millésime de 1621, deux canons en fonte de fer et diverses autres pièces métalliques. Les ancres étaient recouvertes d’incrustations de corail très curieuses et affectant les formes les plus bizarres.

Une population peu nombreuse et chétive, — peut-être douze ou quinze cents âmes, — habite ces îles. Les hommes, assez laids sont remarquables par la hauteur démesurée d’un front étroit. Les femmes sont encore plus laides. Tout ce monde maladif, lépreux, atteint d’éléphantiasis, misérable enfin au plus haut point, se nourrit de taros, du fruit de l'arbre à pain, de diverses variétés de bananes, et de l’ixocarpus dont le fruit farineux a le goût de la châtaigne. Ils tuent des poissons à coups de flèches. Enfin ils ont encore pour leur alimentation de rares cochons d’une petite espèce noire et quelques volailles.

Rien ne porte à croire qu’au temps du naufrage de la Pérouse les insulaires de Vanikoro eussent des pratiques de cannibalisme, mais voici ce qu'ils font d’un ennemi : ils le tuent, ils déposent son corps dans un creux du rivage baigné par la mer, et lorsque les ossements sont complètement mis à nu, ils les travaillent de diverses manières pour en faire des pointes de flèches et des lances, des ornements pour

eux et leurs femmes.

Au sud-est des îles de Sainte-Croix se trouvent les Nouvelles- Hébrides. Là encore les naturels consomment de la chair humaine et n’en font nullement mystère : leurs guerres intestines finissent par des

banquets où sont dévorées les dépouilles des vaincus. Ce goût pour la chair humaine s'étend même chez eux aux dépouilles de leurs parents et amis, à quiils réservent volontiers des funérailles gastronomiques. Heureusement pour l’honneur de l’humanité, les missionnaires protestants déploient un zèle qui portera ses fruits.

Comme beaucoup d'îles australiennes, les Nouvelles-Hébrides ont une origine volcanique. Elles sont toutes couvertes de montagnes dont quelques-unes recèlent dans leurs flancs des volcans en ignition ; il s’y trouve aussi des forêts d’où les Anglais etles Américains tirent de grandes quantités de bois de santal. Ces îles sont, dans l’ordre de leur importance, sous le rapport de la population : Espiritu-Santo, Tanna, Yaté, Erromango et Mallicolo. Elles sont habitées par cent soixante mille Papous, qui montrent quelques aptitudes pour l’agriculture. Le climat est agréable, tempéré. Le sol, fertile, donne les produits des tropiques.

Les Anglais de Queensland (Australie) et des îles Fidji, les Français de la Nouvelle-Calédonie, emploient, dans leurs plantations, ces sauvages vigoureux et qui sont doux quand on les arrache à leur milieu, et à leurs pratiques de cannibales.

Au sud des Nouvelles-Hébrides et en avançant toujours vers l’ouest, comme nous le faisons depuis que nous passons en revue les peuples de l’Océanie, se trouve la Nouvelle-Calédonie que les indigènes qui l’habitent appellent Obao. C’est une terre française depuis 1853. Les missionnaires catholiques avaient eu le courage d’en commencer l’évangélisation dès 1844; mais ils vivaient sous le coup de menaces perpétuelles. On sait que la France y a établi un pénitencier.

Cette île, grande comme trois fois la Corse, est environnée, à la distance d’une vingtaine de kilomètres des côtes, par une ceinture madréporique interrompue seulement par quelques « passes ». Les îlots qui en dépendent sont le groupe des Loyalty : Uvéa, Lifou et Maré, dont la population, plus favorisée sous le rapport physique que celle de l’île principale ou Grande-Terre, se rapproche du type taïtien ; dans le prolongement de la Grande-Terre se trouve au sud l’île des Pins (Kunié) et l’île Uen.

En remontant la côte à l’ouest, on rencontre une multitude d’ilots

parmi lesquels l’île Nou, à l’entrée de la rade de Nouméa. Couverte de montagnes médiocrement élevées, la Grande-Terre a quelques points culminants qui atteignent jusqu'à douze cents mètres. Son sol est accidenté ; de nombreux cours d’eau le coupent et l’arrosent. Ce sol est partagé en pâturages, en forêts et en marécages. Les environs des villages sont cultivés ; le taro, l’igname, la canne à sucre, le bananier, la patate douce qui font partie de la flore indigène, sont d’un bon rapport. L’igname constitue la base de la nourriture du Néo-Calédonien. C’est une sorte: de grosse pomme de terre grenue, féculente, farineuse. Quant au taro, on en mange la racine et les feuilles cuites à l’eau.

En arbres, arbrisseaux et autres plantes, on trouve encore dans la Nouvelle-Calédonie le houp, qui est une sorte de cèdre ; le cocotier, qui donne tout à la fois aux indigènes la nourriture, la boisson, les feuilles pour combustible, la bourre des noix pour tisser leurs filets. Le «mayoré » ou arbre à pain, le niaouli, dont écorce sert à couvrir les cases ; le ricin qui pousse sans culture sur les bords de plusieurs rivières ; le nani, arbrisseau que les Néo-Calédoniens comparent à notre chou, le papayer, le pommier et le prunier sauvage, le figuier banian ou figuier des pagodes. Cet arbre gigantesque présente cette particularité curieuse que, de ses branches s'étendant au loin, naissent des racines adventices ; elles descendent vers le sol, s’y implantent et donnent au tronc du figuier l'aspect d’une colonnade, au milieu de laquelle on peut circuler. Ilexiste à l’ile Nou un de ces figuiers qui a plus de deux cents troncs et couvre un are et demi de terrain.

En fait de mammifères, après l’homme il n’y en a qu’un seul d’indioène : la roussette où vampire calédonien ayant la taille d’un gros rat et des ailes se terminant chacune par une forte griffe. Malgré les sinistres lésendes sur le vampire, il est certain que cet animal, exclusivement frugivore, n’a jamais sucé le sang des hommes pendant leur sommeil ; mais il mord avec fureur quand on lirrite.

Les oiseaux sontassez nombreux et d'espèces variées, parmi lesquelles on distingue : l’aigle à tête blanche, l’épervier, la buse, le hibou de Ceylan dont l'espèce est assez répandue, la chouette, le crabier, l’aigrette, le héron, le corbeau, le moineau vert, quatre variétés de perruches, le merle, le martinet, le verdier, le martin-pêcheur, la bécasse, les cailles,

des canards, plusieurs sortes de tourterelles, trois espèces de pigeons : l’une, appelée notou, est énorme ; elle annonce sa présence par ün roucoulement sourd, qui, se prolongeant dans les bois comme le son d’une corne, impressionne tristement et inspire presque de la terreur ; il y a enfin le cagou, oiseau qui n'existe que dans la Nouvelle-Calédonie. Il à la taille d’une très grosse poule; son plumage est gris cendré; son bec, ses pattes et ses yeux sont d’un beau vermillon; il porte à l’arrière de la tête une aigrette argentée qu’il redresse dans ses moments de colère. Le cagou ne vole point ; ses ailes lui servent à accélerer sa marche. Cet oiseau tend à disparaître.

Ni serpents ni grenouilles ; des tortues de mer en abondance. Sans parler de quelques baleines qui viennent parfois échouer sur un basfond, les espèces de poissons sont innombrables. Malheureusement certains d’entre eux renferment le principe d’un poison dangereux et qui devient même mortel à une époque de l’année. Plusieurs marins sont morts pour avoir goûté à des tétrodons, à des bécunes, ou à une espèce de sardine appelée bat.

Les Néo-Calédoniens ou Canaques appartiennent à l'espèce des nègres océaniens. Ils ont la peau d’un brun foncé dans la variété noire de la race ; moins foncée dans la variété jaune, leur peau présente la nuance du tabac blond ; les cheveux sont noirs ou bruns, laineux et crépus, la barbe de même couleur est bien fournie, le nez large et épaté, profondément déprimé entre les orbites, les yeux sont grands, bordés de longs cils, injectés, — ce qui donne au regard une expression farouche, — leurs lèvres épaisses et renversées en dehors, les mâchoires proéminentes et les incisives un peu proclives, les dents blanches et bien alignées, les pommettes légèrement saillantes ; le front est haut, étroit et convexe.

Les femmes sont très laides, avec leur tête rasée, les lobules des oreilles perforés ou déchiquetés. Elles vieillissent vite. Elles sont généralement considérées comme les servantes si ce n’est les esclaves du mari.

Le Canaque marche la tête haute et portée un peu en arrière, ce qui lui donne un air grave. Le manteau de paille d’un usage général autrefois, abandonné pour les étoffes que le commerce apporte dans le pays, se retrouve encore dans les tribus isolées qui habitent les mon-

tagnes. Habitué dès son enfance à côtoyer les précipices, il ne connaît CONTRÉES MYSTÉRIEUSES, 57

pas le vertige. Il grimpe très lestement aux arbres, mais non comme le font les blancs : les mains retiennent le tronc, tandis que les pieds s’y arc-boutent tout en l’embrassant.

Les Néo-Calédoniens ont les sens de la vue et de l’ouïe d’une exquise finesse. Ils sont agiles et hardis et s’exposent à la mer, même la plus mauvaise, sur de fragiles embarcations creusées dans le tronc du houp. Très forts nageurs, ils ne nagent pas non plus selon la manière ordinaire ; les membres d’un même côté du corps agissent en même temps tout seuls, et chaque côté contribue alternativement à la propulsion. Le nageur ne se fatigue presque point, et il ne craint guère, même par de gros temps, de se confier à la mer. Les femmes se montrent aussi habiles que les hommes à cet exercice.

Voici quelles sont leurs armes et leurs outils, dans les tribus peu visitées par les blancs : les casse-tête, les haches de pierres, les sagaïes, — simples javelots longs et flexibles jetés à la main à l’aide d’un lacet, — la fronde, pour lancer des pierres taillées en forme de fuseau, très pointues des deux bouts, le bec d'oiseau, figurant assez exactement une tête de pélican, — formidable casse-tête monté sur un manche court ; — enfin des couteaux en jade, en serpentine ou en schiste quartzeux.

Ils ont des colliers de perle de jade grossièrement travaillés, des bracelets en coquillages. Ils utilisent comme ornement le poil du vampire. Ce poil qui n’a pas plus d’ux centimètre de longueur, tressé avec un art infini et une patience à toute épreuve en cordelettes, sert à faire des colliers pour les femmes. Les hommes en ornent aussi leurs armes.

C’est ordinairement à l'embouchure ou sur les bords des nombreuses rivières du pays que les indigènes s’établissent; si le voisinage offre un bouquet de cocotiers tout est pour le mieux.

Les habitations ont la forme d’une petite tour ronde avec une ouverture si basse qu'on ne peut entrer qu’à genoux. Ces cases sont surmontées d’un toit pointu. Le tout est dominé par un ornement, un buste ou même une statue en pied, en bois à peine dégrossi : cela s’appelle un tabou ; quelquefois le tabou a pour tête le crâne d’un ennemi tué à la guerre. Une grande case commune à toute la tribu domine les autres cases, et sert aux fêtes et aux assemblées.

Les Français ont trouvé la Nouvelle-Calédonie partagée entre un

certain nombre de tribus, gouvernées cha-

cune par un grand chef, dont le pouvoir est héréditaire. Jadis, ces autocrates ne « tueur »,

avaient auprès d’eux un un bourreau; ils lui ceux qu'il leur plai-

désignaient

sait de vouer à la mort, soit qu'il

commise,

y eût crime ou faute soit que le sujet leur ombrage, soit enfin que le Grand-Chef l’eût trouvé bien en chair et digne de fournir la principale pièce d’un joyeux festin. Alors le tueur allait se poster sur le chemin de:la victime désignée, et il lui cassait la tête sans sommation ni avertissement d’aucune sorte. Il se contentait de dire aux autres membres de la tribu : Laissez passer la justice du Grand-Chef!

Le tueur en titre d'office se chargeait aussi, moyennant un léger cadeau, de l'exécution des vengeances particulières...

Certaines peuplades se sont montrées particulièrement rebelles à notre domination.

C’étaient, outre les Canaques du voisinage de Nouméa, — qui massacrèrent un jour douze colons, — les naturels de Kuanné, qui, en 1861, donnèrent une Fig. 158. Ro CRRER de Balade, lugubre célébrité à la baie du a MARS EE D

Massacre, — encore une baie du Massacre! C’étaient aussi ceux de

Uaïlu et les tribus des Attinens. Les actes de violence exercés à titre de représailles envers les blancs étaient suivis d’orgies de cannibales.

Les Ounouas, nos alliés, nous rendaient de signalés services pour la répression des Canaques récalcitrants. Armés à l’européenne, les Tayos- Fusils, — c’est le nom qu'ils s’étaient donné, — ne le cédaient en rien comme cruauté, — on s’en doute bien un peu, — aux naturels insoumis. & Dans leur victoire, dit le docteur Patouillet, médecin de la marine, qui à séjourné dans notre colonie, ils n’épargnaient ni les femmes ni même les enfants à la mamelle. Je suis même persuadé qu’ils se livraient après le combat à des festins dont les cadavres ennemis faisaient les frais ; mais 1l eût été aussi inutile qu’impolitique de contrarier dans leurs mœurs ces alliés toujours fidèles, et l’on fermait les yeux sur des faits qu'on désespérait, hélas! de pouvoir empêcher. » Ces Tayos-Fusils surprirent une nuit, dans une case isolée, le farouche Grondou, chef de plusieurs tribus, qui depuis plusieurs années tenait tête au gouvernement de la colonie ; ils le mirent en morceaux et il fut maugé sur place.

Voici comment les Néo-Calédoniens se font la guerre de tribu à tribu, ou entre Canaques indépendants et Canaques soumis.

€ Duranttoute la campagne, dit le docteur Patouillet, l’envahisseur se nourrit aux dépens de l’ennemi, loge dans ses cases, qu’il brûle en les quittant, mange ses ignames, détruit celles qu’il ne peut consommer, et dévore les meilleurs quartiers des cadavres laissés sur place. J’insiste sur cet abandon des cadavres, car c’est pour une tribu une honte ineffacable que de laisser sur le champ de bataille un de ses morts. Aussi, comme dans l’Zliade, voit-on, après des hostilités matinales qui n’ont été funestes à personne, le premier guerrier qui tombe devenir le centre d’un combat sanglant. Des cruautés inouïes signalent la victoire ; on mange les morts, mais si l’on est pressé de quitter le champ de bataille, on se contente de couper leurs têtes, qu’on mettra pourrir comme trophées sur les tabous des cases. Les membres et le foie sont également emportés pour le repas. On bourre d’ignames crues le tronc, dont on a arraché les entrailles, on remplace la tête par une marmite, et c’est une insulte pour la tribu... D’autres fois, on déterre les ignames

d’un champ voisin, et on remplace chacune d’elles par un petit morceau de cadavre. Je me rappelle uu de nos travailleurs indigènes qui s'était procuré ce divertissement dans une de nos expéditions. Doui, — c'était son nom, — accompagné de son camarade Taoumou, qui poussait des lamentations ironiques, appelait à grands cris les ennemis, réfugiés sur la crête d’une montagne d’où, à l’abri de nos balles, ils nous regardaient dévaster leurs plantations. Voyant que ces malheureux, maloré toutes ses provocations, n’osaient venir à portée de son fusil, il leur criait : & Je regrette de vous avoir tué des hommes ce matin, € mais afin qu'il vous en revienne assez pour venir m'attaquer plus tard, « vous voyez je vous en sème. »

&« Le même Doui, à un autre moment dela journée, leur jeta toute ane collection de paniers, qu'il avait trouvés auprès de leurs cuisines et leur dit, en leur montrant du doigt les ruines famantes d’une case, où les cadavres de vingt-sept des leurs, surpris le matin, achevaient de se calciner : « Je vous mange vos ignames, mais vous ne mourrez « pas de faim ; j'ai tué pour vous ce matin vingt-sept porcs ; venez les « chercher, voilà des paniers pour les emporter. »

« Nous étions impuissants à contenir les barbaries de nos farouches alliés, et c’est à peine si je pus arracher à la mort un enfant de sept ans, le petit Bouaguène, que je ramenai à l’école indigène de Houagape.. Dans l’ardeur de l’attaque, les noirs avaient massacré des femmes et des enfants. Taoumou, dont je viens de parler, voulant respecter la défense que nous avions faite de tuer les femmes, fit sortir d’une case, à laquelle il venait de mettre le feu, une Calédonienne d’une vingtaine d'années, avec son enfant qu’elle allaitait. Mais s’apercevant que le petit être était du sexe mâle, il le lui arracha et le rejeta sans pitié dans les flammes. Je ne fais pas de l'horrible à plaisir : je ne suis que l'historien de ce que j'ai vu et de ce que beaucoup d’autres ont été condamnés à voir, comme moi, sans pouvoir l'empêcher. »

Où en sommes-nous quant aux Canaques à l’égard de l’anthropophagie ? On ne saurait le préciser ; mais nous pouvons dire que, depuis notre prise de possession de la Nouvelle-Calédonie, les naturels ont « mangé » une centaine de blancs. En 1861, ils massacrèrent et dévorèrent douze hommes de l’équipage de l’A/emène, au lieu dit depuis la baie du Mas-

sacre. Les Calédoniens tuèrent et mangèrent cinq des compagnons de M. Jules Garnier, l'explorateur dont nous avons parlé.

Quant aux hommes de leur race, passés du champ de bataille au garde-manger, on ne saurait les compter. Depuis quatre ans déjà le pavillon français flottait sur la Nouvelle-Calédonie quand la tribu des Aramas tendit un piège à celle des Néménas. Treize Néménas ayant succombé, leurs cadavres servirent à d’horribles festins.

[1 faut attribuer ces orgies de chair humaine à la faim habituelle, à la surexcitation dans laquelle se trouvent les indigènes après la lutte, et encore à la vengeance satisfaite, à la joie du triomphe poussée jusqu'à l’égarement de l'esprit.

I] faut dire peut-être à la décharge de ces malheureux sauvages, — si toutefois de pareilles abominations peuvent être atténuées, — qu'ils étaient réduits à une nourriture presque exclusivement végétale. Dans le nord de l'ile principale, à Balade et dans ses environs, les indigènes en venaient parfois à manger de la terre. Cook, lors de sa découverte de la Nouvelle-Calédonie, y avait noté les premiers cas de géophagie qu’il eût encore observés dans ses voyages. Tous font leurs délices des insectes les plus dégoûtants, araionées, chenilles, larves de toute nature, puces, etc. C’est pour eux une aubaine de voir les sauterelles s’abattre sur leurs îles comme un nuage qui crève ; mais les colons ont une tout autre manière de voir. N’oublions pas que la Nouvelle-Calédonie n'avait aucun quadrupède et que les indigènes n’ayant point d’armes pour chasser les oiseaux, cherchaïent avec ardeur une autre satisfaction à leur appétit. & Si nous voulons manger de la chair, disaient-ls naguère encore, il faut nous battre. » C’est atroce, mais c’est énergique. Et ils ont bien des fois fait des provisions de bouche aux dépens d’équipages qui avaient dû maudire une prétendue mansuétude des naturels, signalée par Cook, qui avait mal jugé les Canaques, en se faisant d’eux une trop bonne opinion.

Lorsque M. Jules Garnier visita l’île des Pins il y a une vingtaine d'années , il la trouva gouvernée par une jeune fille de dix-neuf ans, à l'autorité de laquelle les insulaires se soumettaient sans murmurer. Mais ce qui leur semblait dur, c'était de renoncer à manger leurs ennemis. & C’est beau et bon, disait un naturel de l’île au voyageur, aussi

bon que porc et vache. » Et il exprimait ses regrets du temps jadis, lorsque la tribu mangeait les coupables frappés par ordre du chef. Alors on mangeait aussi les enfants lorsqu'ils n'étaient pas bien conformés, ou lorsque le père se trouvait malade, incapable d’aller à la pêche. Dans ce cas, aussitôt le petit être né, on le portait au bord de la mer, on le

Fig. 159, — Voyageurs traversant un marais.

lavait soisneusement, on le faisait cuire sur des pierres rougies au feu avec des taros et des ignames, et on s’en régalait : c'était une manière de diner avec « les membres » de sa famille.

Bien que le climat laisse peu à désirer sous le rapport de la salubrité, — à part les nuits extrêmement fraîches succédant à des Journées très chaudes ; — bien que l’on constate une complète absence de fièvres intermittentes, maloré de grandes surfaces en marais, — ce qui constitue une immunité en quelque sorte unique, — la population canaque

diminue très rapidement. La phtisie, inconnue, dit-on, avant notre arrivée, décime aujourd’hui les indigènes. C’est peut-être exagéré. Il est vrai que la vie des Néo-Calédoniens est courte. Ces sauvages meurent vers leur quarantième année et généralement d’affections de poitrine, ce qu'un médecin autorisé attribue, non pas à l’abus des liqueurs et du tabac, mais au manque de vêtements. Chez eux, la femme se ceint les reins d’une frange de dix centimètres ; les hommes font encore moins de frais.

Quoi qu’il en soit, les Canaques sont menacés de disparaître de leur sol avant une cinquantaine d'années.

Il y a une Australie qui s'appelle Melbourne, Syduey, Adélaïde, Paramatta, qui possède des routes, des chemins de fer, des réseaux télégraphiques, le confort, le luxe de l’Angleterre, sa mère patrie, une Australie dont l’industrie active fabrique des produits qui rivalisent avec ceux de l’ancien monde, comme on peut le voir depuis plusieurs années, dans toutes les expositions internationales : ce n’est pas de ce pays dont nous avons à nous occuper ici : c’est de l’Australie des sauvages et des kangurous.

L'Australie, qui est un véritable continent par son étendue, équivaut au trois quarts de l'Europe. On n’y à guère exploré encore que les deux cinquièmes de l’intérieur. Cette terre présente de vastes plaines et des plateaux peu élevés ; mais, en somme, elle manque de relief, bien que dans sa partie orientale, celle qui fait face au grand Océan, elle soit parcourue du nord au sud par une chaîne d’assez hautes montagnes, dont les points culminants ont environ 2,500 mètres ; cette chaîne s’appelle successivement Alpes australiennes et montagnes Bleues. C’est dans cette chaîne, franchie pour la première fois en 1836 par le major Mitchell, que se trouvent les riches mines d’or qui ont attiré tant d’aventuriers et donné en trente années pour quatre milliards de francs de métal précieux.

Une autre chaîne de montagnes importantes, montant au nord depuis ses premiers chaînons qui sont près d’Adélaïde, paraît se perdre dans le désert central.

Le plus grand fleuve du pays est le Murray. Grossi du Darling et des

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