‹ Les contrées mystérieuses et les peuples inconnusChapitre 49 sur 56 · Guérrier Touareg · texte numérisé non relu

Guérrier Touareg

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Il existe, en Afrique, beaucoup de vastes étendues abandonnées à Ia solitude. Ce continent a ses savanes comme le Nouveau Monde. Couvertes pendant la saison pluvieuse d’herbes serrées et dures qui atteignent jusqu'à six ou sept pieds de hauteur, elles présentent de loin l’aspect de verdoyants pâturages parsemés de place en place de points noirs formés par des arbres, — le plus souvent quelques baobabs isolés, ou des bou-

quets de palmiers. Elles sont alors peuplées de myriades d'animaux de toute sorte. À la saison sèche, les herbes jaunissent et les Noirs les brûlent, afin de repousser les fauves, les serpents, et de détruire les insectes malfaisants.

Quant aux véritables déserts, — les déserts de sable, — ils occupent une large place sur le sol africain. Les principaux sont le Sahara au nord et au centre, le désert de Libye à l’orient, et le désert de Kalahari dans la région australe.

Le Sahara et le Kalahari n’ont pas toujours été les déserts qu’on voit aujourd'hui. Ces contrées étaient autrefois sillonnées de fleuves et de rivières et parsemées de lacs, dont il ne reste plus que les lits et les coquilles ou les ossements des animaux qui vivaient dans leurs eaux.

D’anciennes traditions permettent de croire qu’à une époque impossible à préciser, le Sahara tout entier était recouvert par une expansion des eaux de la Méditerranée. Ces eaux, contournant la chaîne de l’Atlas, seraient allées se joindre, d’un côté à celles de l’océan Atlantique, de l’autre peut-être à celles de la mer Rouge, avant que le Nil, étendant ses alluvions, eût donné naissance au sol de la basse Égypte. De cette manière, la partie la plus septentrionale de l’Afrique proprement dite, ou patrie des Noirs, se serait trouvée reculée bien loin vers l'équateur.

Dans le Sahara se trouvent encore de vastes dépressions naturelles, sortes de lacs salés aujourd’hui desséchés que l’on appelle « chotts ». M. le commandant Roudaire a poursuivi pendant plusieurs années le projet d’utiliser les chotts de Rharsa et de Melrin, situés au sud de l'Algérie et de la Tunisie, pour créer une mer intérieure capable de métamorphoser d’une manière très avantageuse les conditions générales de cette partie du grand désert africain. Le golfe de Gabès mettrait les chotts en communication avec la mer au moyen d’un canal. Ce projet, repoussé une première fois par une commission nommée par le gouvernement français, est devenu l’objet de nouvelles études, et l’Académie des sciences, sur l'initiative de M. de Lesseps, l’a pris en considération.

Deux populations distinctes habitent le Sahara; l’une sédentaire, ayant des centres fixes dans des villes ou villages (ksour) aux endroits

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où l’eau permanente a permis de s’établir ; l’autre nomade, vivant sous la tente : c’est la race des Arabes conquérants.

Quand on pénètre dans le Sahara par l'Algérie, on traverse d’abord des montagnes. Au fond des ravins l’eau court au milieu des lauriersroses. Les pentes de toutes les hauteurs sont entièrement couvertes

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Fig. 258. — Capitale des Beni-Mzab.

de broussailles et leurs sommets couronnés de chênes-verts, de chênesliéges et d'arbres résineux. Il y a même là des forêts de palmiers ; puis après les montagnes, ce ne sont plus que des rangées de collines encore broussailleuses on couronnées de quelques pins rabougris ; accidentellement on y voit deux ou trois figuiers et autant de lentisques.

Bientôt, sous l’éclat du jour, sous l’action du soleil sur une terre ardente, apparaît le véritable désert, annoncé par les brises chaudes. Les

dattiers ondoient avec des rayons d’or dans leurs palmes ; des plaines succèdent à des plaines, comme dit M. Fromentin ; plaines unies, marécageuses, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux, plaines onduleuses hérissées d’alfa, quelques palmiers çà et là, et dans le sud-est, enfin, une plaine indéfiniment plate le « Pays de la soif » ; pays «tout de terre et de pierres vives, battu par les vents arides et brûlé jusqu'aux entrailles, une terre marneuse, polie comme de la terre à poterie, presque luisante à l’œil tant elle est nue, et qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l’action du feu, sans la moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon ; — des collines horizontales qu’on dirait aplaties avec la main ou découpées par une fantaisie étrange en dentelures aiguës, formant crochet, comme des cornes tranchantes ou des fers de faux ; au centre, d’étroites vallées, aussi propres, aussi nues qu’une aire à battre le grain ; quelquefois, un morne bizarre, encore plus désolé, si c’est possible, avec un bloc informe posé sans adhérence au sommet, comme un aérolithe tombé là sur un amas de silex en fusion ; — et tout cela d’un bout à l’autre, aussi loin que la vue peut s’étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni bistré, mais exactement couleur de peau de lion (1). »

Il faut qu’on nous permette de citer une magnifique page d’un Æté dans le Sahara. C’est un passage pour lequel M. Fromentin, l’habile peintre, a mieux fait peut-être avec des mots qu’il n’eût pu le faire avec sa riche palette.

Il y à une heure au milieu du jour « où le désert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu à son centre, l’inscrit dans son cercle de Iamière dont les rayons égaux le frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n’est plus ni de la clarté ni de l’ombre ; la perspective indiquée par des couleurs fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances ; tout se couvre d’un ton brun, prolongé sans rayure, sans mélange; ce sont quinze ou vingt lieues d’un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble que le plus petit objet saillant y devrait apparaître ; pourtant on n’y découvre rien ; même on ne saurait plus dire où il y à du sable, de la terre ou des parties pierreuses, et l’immobilité de cette mer solide devient alors plus frappante que jamais. On se demande

(1) Fromentin.

en le voyant commencer à ses pieds, puis s'étendre, s’enfoncer vers le sud, vers l’est, vers l’ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays silencieux, revêtu d’un ton douteux qui semble la couleur du vide ; d’où personne ne vient, où personne ne s’en va et qui se termine par une raie si droite et si nette sur le ciel ; — l’ignorât-on, on sent qu’il

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Fig. 259, — Camp des Chambaas, près de Ouargla,

ne finit pas là et que ce n’est, pour ainsi dire, que l’entrée de la haute mer.

& Alors, ajoute à toutes ces rêveries le prestige des noms qu’on a vus sur la carte, des lieux qu’on sait être là-bas, dans telle ou telle direction, à cinq, à dix, à vingt, à cinquante journées de marche, les uns connus, les autres seulement indiqués, puis d’autres de plus en plus obscurs : — d’abord, droit en plein sud, les Beni-Mzab, avec leur confédération de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes qu'Alger, qui comp-

tent leurs palmiers par cent mille et nous apportent leurs dattes, les meilleures du monde; puis les Chamba, colporteurs et marchands, voisins du Touat; — puis le Touat, immense archipel saharien, fertile, arrosé, populeux, qui confine aux Touaregs ; puis les Touaregs, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension inconnue dont on à fixé seulement les extrémités, Tembektou et Ghadmes, Timimoun et le Haoussa ; puis le pays nègre dont on n’entrevoit que le bord ; deux ou trois noms de villes, avec une capitale comme pour un royaume; des lacs, des forêts, une grande mer à gauche, peut-être de grands fleuves, des intempéries extraordinaires sous l'équateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons à poils, des éléphants, et puis quoi? plus rien de distinct, des distances qu’on ignore, une incertitude, une énigme... » |

Le désert de Libye a quelques-uns des aspects du Sahara. Dans les parties montagneuses, de nombreux défilés coupent dans toutes les directions les hauteurs rocheuses qui ressemblent à une agglomération de formes coniques ; les gorges qui les séparent présentent un fond nivelé par les sables que les vents y accumulent. Des carcasses d'animaux et souvent des corps humains indiquent les routes suivies par les caravanes. Ces tristes restes desséchés dans une atmosphère embrasée sont momifiés, durcis, et non décomposés.

Le désert de Kalahari occupe une très grande place dans l’Afrique australe. Voici ce qu’en dit le major Serpa Pinto, qui en a traversé une partie : « La nature semble s’être complu à y mettre en juxtaposition les éléments les plus discordants. Ici, la forêt luxuriante longe la plaine sèche et stérile; le sable mobile et délié est continué par l’argile dure ; la sécheresse succède à l’eau. Ce désert ressemble tour à tour au Sahara, aux pampas d'Amérique et aux steppes de Russie ; il est élevé d’un millier de mètres au-dessus du niveau de l’Océan ; mais le phénomène le plus extraordinaire qu’il présente est encore le grand Macaricari ou le grand étang salé, bassin énorme dont la longueur varie entre 220 et 280 kilomètres. »

Au nord du Kalahari et entre ce désert et le Zambèse, se trouve le désert de moindre étendue qui figure sur les cartes de Serpa Pinto sous le nom de Baines. Ces deux déserts sont séparés par de vastes marais sa-

lés. Le désert de Baines est occupé en partie par une forêt d’une puissante végétation, avec un sous-bois épineux qui obstrue tout passage. En général, nous apprend le major Pinto, la flore de la région est légu-

Fig. 260. — Paysage dans l'ile de San Thomé.

mineuse et compte une immense variété d’acacias. « Les fleurs des tons les plus divers et les plus brillants, des formes les plus délicates et les plus charmantes, en même temps qu’elles réjouissent la vue, remplissent l'air de leurs parfums délicieux. »

Dans ces déserts de l'Afrique australe, des espèces d’ouragans, ou trombes minuscules d’un rayon de douze à quinze pieds, sévissent sur leur passage avec une violence incroyable. La trombe fait sa trouée et enlève à une hauteur prodigieuse un tourbillon de feuilles, d’arbustes arrachés et de grosses branches fracassées.

Les rivages africains ont leur puissante originalité. Nous avons montré les embouchures des grands fleuves, les barres qui les ferment pour la plupart, les raz de marée ou Le ressac. Le Cap, pays anglais actuellement, demeurant par ce fait en dehors de notre sujet, nous ne donnerons qu'un rapide souvenir aux dangers de la navigation vers ces parages lointains, dans ces temps d’une science maritime incertaine qui exigeaient la hardiesse d’un Vasco de Gama pour doubler le cap des Tempêtes, devenu depuis le cap de Bonne-Espérance : le géant Adamastor, conçu par le génie poétique du Camoëns, serait du reste une réminiscence littéraire quelque peu déplacée ici. Le « fantôme épouvantable » sorti menaçant du sein des flots avec & sa taille gigantesque, ses membres égalant en grandeur l’énorme colosse de Rhodes, son front chargé d’orages, sa barbe hérissée, ses yeux étincelants, son regard horrible, sa chevelure épaisse et limoneuse, » n’est plus qu’un épouvantail de poème épique : on va de Southampton à Cape-Town en quelques semaines : bien puni celui qui n’arrive pas!

Quant aux îles de l'Afrique, elles sont pour la plupart colonisées par des gouvernements européens ; nous n’en dirons rien, si ce n’est que la nature de leur sol participe directement de la région continentale voisine. Ainsi l’archipel de Guinée, — l’île du Prince, San Thomé, Fernando-Po, ete., — placé sous l'équateur, se fait remarquer par la végétation vigoureuse de l'Afrique équatoriale, et le pic de Clarence, couvert de forêts, s'élève en face du pic grandiose de Camarones, situé non loin du rivage africain; San Thomé présente une ligne de montagnes profasément boisées ayant pour tête un pie qui se dresse à plus de 2,000 mètres.

Paysages. — Le Kordofan.— L'oasis de Kagmar. — Les « galeries » du pays des Niams-Niams. — La région des lacs. — Les jungles. — Les plateaux intérieurs, — L'Ouadaï, — Le lac Tchad. — $es sources. — Ce qu'on appelle une « éponge ». — Le pays des diamants.

Le trait le plus saillant de la structure générale de l'Afrique, c’est l’imperfection de sa charpente montagneuse, assez connue actuellement pour qu’on en puisse saisir les caractères généraux.

Le versant de la Méditerranée s'étend par l'Égypte, la Nubie et la moitié de la région des lacs, un peu au delà de l’équateur. Ses bassins principaux sont ceux du Nil et des affluents de ce grand fleuve. Ce versant recueille les eaux du massif montagneux de lAbyssinie, et, sous le nom de désert de Libye, enlève au Sahara sa partie orientale. |

Les plateaux de l’Afrique intérieure sont sans écoulements connus. Ils commencent derrière l’Atlas, englobent à peu près tout le Sahara, et du Soudan une partie dont le lac Tchad forme le centre.

Le versant de l'Atlantique prend une portion du Sahara, le long du Ettoral, du Maroc au Sénégal ; il possède les vastes bassins du Niger et du Congo, avec les monts de Kong, et s'étend par conséquent dans les deux Guinées ainsi que fort avant dans la région équatoriale : on sait que les eaux de quelques-uns des grands lacs découverts de notre temps ne vont pas au Nil, mais se dirigent vers l’occident. Ce même versant de Atlantique s'étend encore, au sud, jusqu'aux pays des Cafres et des Hottentots. Il trouve sa limite au Cap même.

Enfin, le versant de l’océan Indien occupe la plus grande partie de l’Afrique australe avec le Zambèse et le Limpopo pour principaux fleuves et les Draken pour montagnes. Ce versant s’empare de la côte jusqu'au golfe d’Aden.

Ajoutons pour mémoire le versant de la mer Rouge, qui n’est autre chose que l’étroite pente orientale des monts arabiques.

Nous avons déjà indiqué en quelques traits les caractères des paysages que présentent les deux rives du Nil et des grands cours d’eau qui viennent s’y déverser. Les sables au milieu desquels coule le puissant fleuve ne sont souvent que des déserts ; ils en ont la morne et désolante étendue, le sol brülant, les plantes rares ; l’eau y est plus rare encore; les vents chauds les balayent ; enfin, — heurènsement cette fois comme dans les déserts, — on y rencontre ces îlots de verdure et de fraîcheur, ces oasis qui sont un refuge, un port de salut pour les caravanes exténuées.

Le Kordofan présente un vaste plateau où l’on ne trouve nulle part de cours d’eau permanent : les &« khor » sont des torrents qui coulent pendant la saison des pluies et tarissent à la saison sèche. Mais l’eau dort presque partout à peu de profondeur sous la surface du sol, et les arbres de l’Afrique tropicale ne manquent pas absolument dans le Kordofan.

Mais au milieu du Kordofan, Kagmar est une oasis charmante dans un désert aride. « L’œil fatigué des sables brülants se repose avec délice sur ce qui semble être une grande prairie serpentante, d’un vert d’émeraude. Pendant quatre mois, cette prairie est un lac; le reste de l’année, l’eau se trouve très près de la surface du sol, et l’on y puise dans plus de deux cents trous qui se trouvent au bord de la zone de verdure. Tous les jours on y voit des milliers de chameaux qu’on mène s’y abreuver de tous les déserts environnants. Aussitôt que quelques centaines de ces animaux s’en vont, ils sont immédiatement remplacés par d’autres, et continuellement on a sous les yeux le spectacle de quatre à cinq mille chameaux couvrant un espace de vingt à trente arpents de terrain. De grands troupeaux de bœufs, de chèvres et de moutons viennent aussi s’abreuver à ces puits précieux. Sur les bords de la tache de verdure, on voit une douzaine de palmiers dattiers et autant de palmiers doûm, ainsi que quelques figuiers. Ici les habitants, qui sont des Quabâbichs, cultivent le doukhu, le blé, le coton, la bâmiïa. — Des myriades d'oiseaux, d'espèces variées, parmi lesquels prédomine la cigogne noire et blanche, contribuent à animer le paysage (1). »

En pénétrant sous l'équateur, la verdure et l’eau sont de moins en

(1) Le colonel Colston. ,

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moins rares. L’un des affluents de droite du Nil, — la droite du voyageur qui remonte le cours du fleuve, — nous conduit presque au cœur de l'Afrique, au pays des anthropophages Niams-Niams et Mombouttous.

Le pays des Niams-Niams, bien que situé à 2,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, est rempli de sources vives créant des rivières sans nombre profondément encaissées. La végétation est incroyablement puissante. À la flore de l'équateur s’ajoutent les plantes qui, au nord de cette contrée, sont brülées par la sécheresse. « Pas une vallée,

Fig, 261. — Village près de Gando.

pas un ravin, dit Schweinfurth, où ne déborde en tout temps le luxe des tropiques. » Les bandes de terre qui séparent les rivières sont envahies par des taillis buissonnants ; les arbrisseaux y sont distribués comme dans un parc, alternant avec des plantes à grand feuillage.

Au bord des cours d’eau croissent en lignes épaisses des arbres énormes plus élevés que tous ceux que le voyageur, se dirigeant vers les sources du Nil, à pu voir jusque-là, — sans excepter les palmiers d'Égypte. — Ils abritent des arbrisseaux dont les cimes s’échelonnent sous le feuillage. « Vus du dehors, dit le voyageur cité plus haut, ces bois res-

semblent à un mur de feuillage ; l’enceinte franchie, vous vous trouvez CONTRÉES MYSTÉRIEUSES, 91

dans une avenue, ou plutôt dans un temple dont la colonnade soutient la triple voûte. Les piliers de cette nef ont, en moyenne, cent pieds de hauteur ; les plus bas arrivent à soixante-dix. Des « galeries » moins grandes s'ouvrent à droite et à gauche, et donnent accès à des bas côtés, remplis, comme l’avenue principale, des murmures harmonieux du feuillage. » Des arbres géants forment la voûte.

Les palmiers, « ces princes du monde végétal, » n’ont de représentant ici que parmi les plantes inférieures. Il y a aussi les espèces à grandes feuilles, les buissons épineux ; partout des lianes s’élançant de branche en branche suspendent leurs festons et leurs girandoles. « De tout cela résulte un sous-bois qui se ramifie, se mêle, s’enlace, et dont l’énormité du feuillage rend plus épaisse l'ombre verte de la « galerie ». Enfin, près du sol, tous les vides sont remplis par un fourré souvent inextricable ; surtout par des jungles d’amomes et de costus d’une hauteur de quinze pieäs et dont les tiges pressées et rigides vous arrêtent, ou ne vous livrent passage que pour vous faire tomber dans le marais d’où elles s'élèvent. Des fougères merveilleuses, non pas arborescentes, mais ayant des feuilles qui parfois atteignent de douze à quinze pieds de longueur, et qui, par leur délicatesse, forment le plus ravissant contraste avec le feuillage massif des alentours, jettent sur les plantes basses le voile si varié de leurs frondes.. tandis qu’une autre fougère, l'oreille d’éléphant, attache ses nœuds à cinquante on soixante pieds d’élévation, en compagnie de l’angréca et des longues barbes grises de l’usnée. Les troncs d’arbres que ne surchargent pas les fougères de différente espèce sont entourés, pour la plupart, des grappes de corail du cubèbe.

« Aussi loin qu’il puisse atteindre, l’œii n’aperçoit que verdure. Les étroits sentiers qui se dérobent sous les fourrés, ou qui les tournent, sont composés de marches, formées par les racines nues et saillantes qui retiennent la terre spongieuse. Des troncs d'arbres couverts de mousse, et plus ou moins vermoulus vous arrêtent à chaque pas. Ce n’est plus la chaleur des steppes inondées de soleil, ni l’air des bouquets ombreux ; c’est l'atmosphère étouffante d’une serre chaude : pas plus de vingt-cinq à trente degrés ; mais une chaleur moite, saturée d’eau par l’exhalation du feuillage, et à laquelle on est heureux d'échapper.

« Tout d’abord l’ami des jardins est ravi : la disposition des groupes

n’est pas moins artistique que la végétation est splendide ; mais les cris des oiseaux, l’activité exaspérante des insectes, la prodigieuse quantité de fourmis d’espèce minuscule, fourmis qui pleuvent de toutes les branches, de toutes les feuilles sur l’envahisseur de leur domaine, gâte bientôt votre extase. Et cependant, si l’on persévère, la majesté du lieu finit par dominer ; un calme solennel couvre tous les bruits ; à peine si le murmure du feuillage pénètre dans l’ombre qui vous entoure. Des quantités de papillons, d’un jaune brillant pour la plupart, animent le repos de cet océan de verdure, et font oublier le manque de fleurs. »

L'aspect du pays s’embellit encore lorsqu'on pénètre au sud-est chez les Mombouttous. À la végétation du pays des Niams-Niams se mêlent des bosquets de bananiers et de palmiers élaïs d’une beauté sans pareille.

Revenons vers le cours du Nil, et entrons dans la région des lacs.

Le Ganda ou l’'Ouganda est situé entre le lac Albert et le lac Victoria.

Le pays est mollement ondulé. Des montagnes s'y dressent couronnées de la végétation la plus variée. Les jardins sont cultivés avec soin. Des chemins larges et bien entretenus relient entre eux des villages dont les huttes sont d’une remarquable propreté. Le Ganda est borné au sud par le lac Victoria, dont les rives offrent de grandes beautés de paysage.

Dans le Karagoué, qui contourne le lac Victoria à l'occident, se dressent les montagnes de la Lune. Sur de hautes pentes couronnées de fourrés d’acacias naît une épaisse végétation. L’opulente vallée d’Ouzenga, entourée de collines tapissées d’herbages , et s’élevant à plus de trois cents mètres, y est plantée de grands et beaux arbres partout où ne s’étend pas la culture du bananier.

Les sources thermales de Mlagata sont vantées dans la région pour leurs propriétés curatives. Stanley a visité la gorge profonde et boisée où sont ces sources, et où croissent avec une variété surprenante toutes sortes d'arbres, de plantes, d'herbes et de broussailles. Les végétaux, serrés les uns contre les autres, s’y étouffent faute d'espace. Des collines entières semblent n’être qu'une seule et immense plante aux feuillages divers. Au moment de l’arrivée de l’explorateur américain de nombreux malades faisaient leur cure à ces sources. Tous, femmes et hommes, confondus ensemble, demeuraient couchés, à moitié endormis, dans les mares d’eau chaude.

Un peu au sud du Karagoué se trouvent les vallées du Soui, à la végétation luxuriante. Là, se voit une sorte de palmier appelée pandana, des bananiers en grand nombre, de vastes plants d’indigo sauvage. Quelques montagnes rougeàtres, aux sommets dénudés du haut en bas par de longues traînées blanches, dominent le pays. Plus loin, vers l’est, du milieu des terres cultivées, s’élèvent des collines aux croupes rondes, en partie défrichées, en partie recouvertes de broussailles. On y distingue à peine de petits villages à huttes gazonnées, cachés au milieu de vastes plantations de bananiers. Le bétail abonde dans cette riche contrée.

Les vallons de l’Ounyamouézi sont séparés l’un de l’autre par une suite d’éminences granitiques qui s’élancent, avec des formes pittoresques, en vastes dômes, en blocs puissants et bizarrement entassés. « IL y à, dit Burton, peu de scènes plus douces à contempler qu’un paysage de l’Ounyamouézi vu par une soirée de printemps. À mesure que le soleil descend à l'horizon, un calme d’un sérénité indescriptible se répand sur la terre; pas une feuille ne s’agite, l’éclat laiteux de l’atmosphère embrasée disparaît ; le jour qui s'éloigne en rougissant couvre d’une teinte rose les derniers plans du tableau que le crépuscule vient enflammer ; aux rayons de pourpre et d’or succède le jaune, puis le vert tendre et le bleu céleste qui s’éteint dans l’azur assombri. »

Dans toute la partie orientale de ce pays, se révèlent des preuves nombreuses de l’action plutonienne; elles s’étendent au nord jusqu'aux rives du Tanganyika. Les roches légèrement bombées qui surgissent du sol ont parfois quelques mètres de tour, d’autres fois des centaines de mètres. Elles forment des groupes, des allées. De ces roches, ilyena quelques-unes droites et minces plantées comme les quilles d’un jeu de géant. Couronnées de cactus, zébrées de noir par les pluies, envahies par les plantes grimpantes, ces masses granitiques donnent au paysage son originalité.

La saison des pluies commence plus tôt dans l'Afrique centrale que sur la côte du Zanguebar et de Mozambique. Elle débute par des orages d’une violence extrême. Des éclairs aveuglants s’entre-croisent pendant des heures, tandis que les roulements continus du tonnerre ébranlent toutes les parties du ciel à la fois. Si à la pluie doit se mêler de la grêle,

sfr

un grondement se fait entendre, l’air se refroidit brusquement, et des nuages d’un brun violet répandent une étrange obscurité. Les vents se répondent des quatre coins de l’horizon et l’orage se précipite vers les courants inférieurs de l’atmosphère.

Le désert qui sépare l’'Ounyamouézi de l’Ougogo a reçu des indigènes le nom de plaine embrasée. (actuellement on le traverse en une se-

Fig. 262. — Caravane.

maine). C’est un plateau brûlant, s'étendant de l’est à l’ouest, et dont la largeur est de plus de 200 kilomètres. Aux gommiers et aux mimosas se mêlent le cactus, l’aloès, l’euphorbe, une herbe rigide, que broutent les bestiaux quand elle est verte, et que brûlent les caravanes quand elle est sèche, pour favoriser la pousse nouvelle. A l’époque des grandes chaleurs, les animaux que la soif fait beaucoup souffrir, tels que les éléphants et les buffles, y meurent en grand nombre...

Dans cette partie de l’Afrique, les routes, on le soupçonne bien, n'existent pas. Les plus fréquentées, au rapport de Burton, ne sont que

des pistes de vingt ou trente centimètres de large et qui reverdissent et s’effacent pendant la saison des pluies. Au milieu de la plaine, le sentier se divise en quatre ou cinq lignes tortueuses ; dans les jungles, il disparait sous une voûte d’arbustes épineux ; près des villages, il est fermé par une haie d’euphorbe, ou un amas de fascines. Dans les espaces libres, ce sentier se traîne parmi les grandes herbes, traverse des marécages, des rivières au lit vaseux où l’on a de l’eau jusqu'aux aisselles. Tantôt il disparaît au fond d’un ravin, ou s’arrête net en face de montagnes abruptes ; il se transforme alors en une échelle de racines et de quartiers de roche, interdite, on le comprend, aux bêtes de somme.

En venant de Zanzibar vers l’Ounyamouézi, « le chemin, dit Burton, perce des halliers, parcourt des forêts, où les fondrières l’interrompent, et où la plupart du temps on ne le reconnaîtrait plus sans les arbres écorcés ou brûlés qui en marquent les bords. Dans l’Ouvinza et près de lOudjiji, la piste cumule tous les inconvénients à la fois ; ruisseaux, ravins, halliers, grandes herbes, rochers à pic, marais, crevasses et cailloux. On ne sait laquelle choisir des voies transversales qui s’entrecroisent dans les endroits habités ; mais où elles n’existent pas, la jungle est impénétrable, et le conseil donné au voyageur, de préférer les lieux élevés pour y camper le soir, devient une ironie dans cette partie de l’Afrique ; il lui serait plus facile de se creuser un terrier que de s’ouvrir un chemin dans ce réseau d’épines et de troncs d’arbres. »

Sur la limite de cette contrée centrale est un vaste plateau; c’est le pays des Masaïs. Il s’y trouve cà et là quelques dépôts salins et de petits lacs dont les eaux sont saumâtres. Il est terminé à l’occident par une chaîne de montagnes qui y déroule ses anneaux en face des montagnes de la Lune.

La partie orientale de cette chaîne appartient au versant de l’océan Indien. Les monts Kénia et Kilima-Ndjaro se détachent par leur majestueuse hauteur de cette longue chaîne qui court parallèlement au littoral le plus proche.

Entre le Kordofan et le Darfour se trouve la ligne de partage des eaux, celles du versant de la Méditerrannée et celles des plateaux du centre de l’Afrique. De ces eaux les unes sont donc destinées à grossir le Nil; les autres vont alimenter le lac Tchad.

Les plateaux intérieurs s’ouvrent à nous. Le pays situé à l’est est d’abord montueux, l’eau n’y est pas trop rare, la végétation y montre quelque vigueur. Nos dernières informations sur cette contrée, nous les possédons grâce à l'exploration du docteur Pellegrino Matteucci. Le voyageur italien a réussi à traverser l'Afrique, de la la mer Rouge au golfe de Guinée (1880-81). Disons, en passant, qu’en visitant le Darfour au len-

Fig. 263. — Un marché.

demain de l'annexion de cet État par l'Égypte, il trouva la capitale El-Fascher et les principales villes tombant en ruines.

Dans cette partie peu accessible du continent africain se trouve le petit royaume de Tama, situé dans les montagnes les plus hautes de la région. Les chameaux et les bœufs de bonne race y abondent.

Depuis le voyageur allemand Nachtigal, aucun Européen n’avait pénétré dans l’Ouadaï lorsque le docteur Matteucci obtint la permission de traverser ses campagnes fertiles mais dépeuplées, et dont les villages, entourés de hautes palissades en osier, semblent abandonnés.

Si l’on vient du nord, dans les dernières oasis dominent les acacias à

épines, les dattiers et les hyphènes. Ce dernier arbre, qui n’atteint pas une très grande hauteur, estremarquable par la façon dont se bifarquent réculièrementle tronc et les branches. Son fruit, gros comme une pomme, a un noyau si dur que les riverains du Nil qui l’utilisent le désignent sous le nom d'ivoire végétal.

Mais la route est encore pénible par les grandes chaleurs. « Les soirées, heureusement, dédommagent des fatigues du jour : le vent alors se tait ; Le firmament, qu'aucun nuage ne voile, apparaît dans tout son azur foncé, avec un semis de constellations dont l'éclat n’a d’égal chez nous que celui qu'offre la voûte céleste en certaines nuits d'hiver. Un calme profond plane sur l’aire immense où, toute la journée, on a peiné en proie aux rafales du vent et aux tourbillons de sables mouvants ; dans l’atmosphère diaphane, les contours des dunes se dessinent avec une netteté prodigieuse ; çà et là, sur les pâles croulières, pointe fantastiquement un rocher ; une strie lumineuse à l’horizon annonce le lever de la lune dont le globe argenté flotte bientôt dans l’éther, avec une allure si allègre et si gaie, qu’on s’imagine à tout instant qu’il va se mettre à sautiller par l’espace. Lumières et ombres, tout enfin revêt des formes tranchées qui prêtent aux reliefs multiformes des dunes je ne sais quelle variété mystérieuse, jointe à des intensités de clarté comme le soleil n’en pourrait produire. Ce sont là les meilleurs moments du voyage, et si dans le nord la nuit n’est point d'ordinaire l’amie de l’homme, au désert, par le clair de lune, sous la belle coupole d’un ciel étoilé, parmi les fraîcheurs de l’air assoupi, elle a pour lui un charme indicible (1). »

Enfin on sort de la région des sables. Aux dunes succèdent une vaste plaine ondulée et bientôt une forêt claire d’acacias gommifères, de genêts du désert, de serrahs aux branchages feuillus. A tous ces troncs s’enroulent des plantes parasites. « Le sol, dit le docteur Nachtigal, est tout jonché de capsules traîtresses, d’ardillons aigus, agressifs, que l’on s’enfonce dans le pied au passage, tandis que mille fruits à piquants vous accrochent par les vêtements et la peau. Mais aussi quelle diversité pittoresque de formes et quelle inépuisable richesse de couleurs! Avec quel ravissement intérieur on contemple ces créations d’une

(1) Nachtigal.

nature qui fait un contraste si saisissant avec le monde morne et désolé qu'on laisse derrière soi! » — « De toutes parts, dans la forêt, ajoute le voyageur charmé, résonnaient à nos oreilles, depuis longtemps sevrées de ce concert, des gazouillements d'oiseaux que le renouveau rendait tout joyeux et dont les nids encombraient les arbres. Partout débordaient la vie, la fécondité et la grâce. »

Parmi les herbes fourragères et dans les clairières rafraichies par le voisinage du lac Tchad, les antilopes en nombre infini, aux cornes en

Fig. 264, — Éléphants au lac Tchad.

tire-bouchons de près d’un mètre de longueur, paissent tranquillement, ayant souvent parmi elles l’autruche, leur amie, qui de là s’élance aux solitudes des steppes.

En cheminant de l’est à l’ouest, à peine est-on entré dans l’Ouadaiï qu’on laisse derrière soi les dernières collines du pays montueux pour entrer dans la vaste plaine qui s'étend jusqu’à Kano, à 1,400 kilomètres à l’ouest, et où montagnes et collines ne sont plus que des accidents. C’est dans cette plaine que se trouvent les lagunes de Fitri, qui attirent une quantité de mouches importunes. Le sol est imprégné d'humidité, et si fertile qu'il produit deux récoltes par an. Les rivières du pays

demeurent à sec pendant la saison chaude. Le long des rives du Batha, l’une d’elles, s'étendent des forêts d'arbres gigantesques, dont le soleil a de la peine à pénétrer les masses. Les lions et les léopards y chassent l’antilope et les gazelles. Le palmier doûm fournit aux habitants an fruit dont l'écorce douce est utilisée par eux en guise de sucre.

Un petit État, le Midogo, dependant de l’Ouadaï, possède à son centre une montagne qui s'élève de 600 mètres au-dessus de la plaine unie. Sur la pente méridionale se trouve la capitale du même nom.

À défaut de paysage, — car nous ne saurions rien inventer, — nous ferons ici un petit tableau de genre. Les habitants de Midogo vont chercher leur eau à des sources fraîches et cristallines qui jaillissent dans la montagne entre d'énormes pierres. Ils atteignent cet endroit en sautant avec une agilité surprenante de roche en roche, leurs amphores sur la tête. Une quantité de singes, — les véritables maîtres du pays, — se tiennent pendant le jour assis sur les roches, regardant ce fourmillement de femmes, d'enfants et d’esclaves qui montent et descendent ; la nuit ils entrent dans les habitations pour dérober tout ce qu’ils trouvent à la convenance.

Le lac Tchad est enfermé dans des rives uniformes, ourlées de roseaux. Aux environs, la végétation est admirable ; l’hyphène grandit, le tamarinier apparaît dans les grandes plaines herbeuses ; la faune se montre extrêmement riche en oies de toute couleur, canards, cigognes, hérons, pélicans, en autruches, en singes, en antilopes, bœufs sauvages, sangliers, en hippopotames, rhinocéros, en girafes, en lions et même en éléphants. Des confins du Sahara, des Arabes amènent jusque-là de magnifiques chevaux.

Dans le lac Tchad se déverse, venant du sud, le Chari, fleuve véritable et qui rappelle le Nil ; d’autres cours d’eau lui arrivent de Pouest. Par contre, naguère encore, il sortait du lac une nouvelle rivière des Gazelles (Bahr-el-Ghazal) dont les eaux allaient se perdre dans le désert, vers le nord. Les alluvions du Chari ont obstrué le lit de cette rivière. Le lac Tchad est au centre du Bornou. C’est une nappe immense d’eau, de forme presque triangulaire, véritable mer intérieure, au miliea d’an pays très peuplé où la capitale, Kouka, nous l’avons dit, ne

compte pas moins de quarante mille habitants ; un peu plus loin Kano en a cinquante mille.

Les éléphants et les hippopotames se jouent sur les bords du lac habités par une population de Noirs pillards, qui viennents’embusquer parmi les roseaux de la rive pour surprendre et attaquer les convois ; grâce à leurs canots, ils se dérobent ensuite rapidement à toute poursuite.

Le territoire de Kano, l’un des États haoussas gouvernés par le

Fig. 265. — Un village près du lac Tchad,

sultan de Sokoto, présente des champs bien cultivés se succédant sans interruption ; il n’y à plus là aucun espace désert. Les jardins contiennent beaucoup de plants d’indigo, de tabac, des oignons, des patates douces et des tomates. Les baobabs sont nombreux dans cette région ; on voit aussi près de la ville des dattiers gigantesques. Au sortir de Kano, les cultures cessent; une région montagneuse commence, limite des plateaux de l'Afrique intérieure. La côte occidentale des montagnes qui enferment le bassin du Niger appartient au versant de l'Atlantique.

Les lacs équatoriaux qui n’alimentent point le Nil ou ses affluents, s’écoulent par le versant de l'Atlantique, en traversant l’Afrique tout entière, et quelques-uns par le versant de l’océan Indien. C’est ainsi que nous revenons à la région des lacs pour en décrire encore quelques sites.

Au nord-ouest du lac Moëro, de hautes montagnes coupent l’horizon. La végétation tropicale pare de ses profusions toutes les pentes qui s’inclinent vers le lac. Le Moëro forme avec le lac Bangouelo et le lac Tanganyika le centre d’une région où les sources abondent. Les tremblements de terre y sont fréquents, et parmi toutes ces sources il y à des sources d’eau chaude.

Pendant la saison des pluies, en allant du lac Moëro au lac Tanganyika, la plaine est inoudée et on a souvent de l’eau jusqu’à la ceinture. Quant aux sources, Livingstone dit qu’il faudrait la vie d’un homme pour les compter. En se rendant au lac Bangouelo, il en passa à gué trente-deux sur un espace de 96 kilomètres, et chacune d’elles demanda de vingt minutes à une heure pour la traversée du ruisseau qu’elle forme et du terrain spongieux qui nourrit ce ruisseau.

En Afrique, il est très rare de voir l’eau sourdre au pied d’un rocher comme dans la plupart des pays. L'eau sort d’un marais, ou, pour parler comme Schweinfurth et comme Livingstone, d’une « éponge ». Ces éponges, qui se forment dans de légères dépressions du sol dépourvues d'arbres et de broussailles, ne sont autre chose qu’une terre noire et poreuse qui se couvre d’une herbe courte et dure. Cette terre gonflée d’eau s’étend parfois sur plusieurs lieues avec une largeur de 1,000 où 2,000 mètres. Les grandes pluies, lorsqu'elles tombent sur les forêts, rencontrent un lit de sable fin et blanc, imperméable, et leurs eaux filtrent jusqu’à ces terres poreuses qui, alors, s’imbibent. A la fin de la saison pluvieuse, la pelouse qui couvre ces terres est entièrement soulevée, bouleversée ; entre les touffes d’herbe espacées entre elles, le sol se montre profondément détrempé. Cette terre qui retient tant d’eau la laisse échapper pendant la saison sèche ; elle donne naissance à des ruisseaux, devenant ainsi une véritable source.

Nous avons dit quelques mots des grands fleuves du versant de l’Atlantique et des pays qu’ils traversent; nous n’y reviendrons pas. Signa-

lons toutefois l'aspect « très européen » d’une terre visitée par Cameron à l’ouest du royaume de Bihé, la province de Baïilounda. Là, toutes les pentes des collines ruissellent de cascades qui apportent à une rivière les deux tiers au moins des eaux qu’elle charrie plus bas ; et ces cascades sont de l'effet le plus pittoresque. Le voyageur chemine à travers un des plus jolis pays que l’imagination puisse rêver ; dans toutes les directions s’élevaient des montagnes aux gracieux contours, dont plusieurs étaient couvertes d’une belle végétation ; de petits mamelons s’y couronnaient de villages ombragés d’arbres énormes. € Il faudrait, dit Cameron, un Longfellow ou un Tennyson pour décrire certains sites de cette région ; il faudrait un Claude Lorrain ou un Turner pour les peindre. »

Plus près du littoral, dans le Dahomey par exemple, les palmiers et les cocotiers dont le stipe élancé ressemble à de cracieuses colonnes supportant un dôme de verdure, les énodendrons au tronc colossal, les magnolias, couverts de larges fleurs blanches embaument l’air ; diverses espèces de mimosas au feuillage élégant, de sombres manguiers croissent dans ces forêts que jamais n’a frappé la hache. Au-dessous d’eux, protégés par leur ombre impénétrable, enlacés à leurs robustes rameaux, serpentent des lianes et des convolvulus aux tiges flexibles et cannelées. Cà et là enfin, formant de verts tapis, la délicate sensitive referme ses craintives folioles au moindre froissement du vent.

Rappelons que le versant de l’océan Indien est en partie occupé par le désert de l’Afrique australe.

C’est au sud du Kalahari que se trouvent ces merveilleuses mines de diamant dont la découverte toute fortuite remonte déjà à 1867. Le pays des Griquas, où sont la plupart de ces gisements, a vu tout à coup des villes surgir du sol. Quant au paysage, qu'on imagine, au milieu de terrains brülés, à la maigre végétation, des champs coupés de fosses profondes et de tranchées, au bord desquelles des machines amènent entre les mains des Cafres et des Zoulous, loués comme travailleurs, ces terres ingrates, d’où peut sortir à tout moment une seconde « Étoile de l'Afrique australe », valant, comme la première, 300,000 francs.

Plus près de l’équateur et du littoral, la partie inférieure du bassin

de la Rofouma, — rivière qui a ses sources dans les montagnes riveraines du lac Nyassa et son embouchure dans l’océan Indien, — est couverte d’une végétation exubérante de grands arbres où les lianes comblent le sous-bois et forment des fourrés impénétrables. Le voyageur n’y aperçoit le ciel que de loin en loin. Livingstone dut louer des Noirs pour tailler à coups de serpe dans cette masse de verdure et percer un tunnel à sa caravane. Le copal y abonde. Ce n’est qu'à mesure que le pays s'élève que la forêt s’éclaircit.

Alors se développe souvent aux yeux une grande plaine herbeuse, rayée de cours d’eau ensablés, que bordent des plantes parfumées. Les endroits arides, montagneux, sont envahis par les euphorbes vénéneuses aux épaisses raquettes, par les aloès arborescents aux feuilles acérées.

Le sentier, lorsqu'il y en a un de tracé pour le voyageur, se dévide sur des coteaux escarpés, au sol rouge, parsemés de roches, maigrement tapissés d'herbes, et dont l’aloès, le cactus, l’euphorbe, l’asclépias géant et les mimosas rabougris annoncent l’aridité ; cependant le baobab s’y montre majestueux, et l’on y voit parfois de beaux tamarins.

Quand on pénètre dans l’Afrique en passant par Zanzibar et Bagamoyo, on se heurte vite à une chaîne de montagnes, aux crêtes dentelées ; ce sont les montagnes de l’Ousagara. Les vents se refroidissent en balayant ces sommets souvent nuageux, et descendent en rafales glacées dans la plaine. Les forêts couvrent le sol rocailleux des parties basses de cette chaîne ; et tout ce que le voyageur a pu rêver d’horrible sur PAfrique se réalise là : c’est une confusion inextricable de buissons épineux et de grands arbres, couverts de la racine au sommet par de gigantesques épiphytes; des faisceaux d’herbes tranchantes, des réseaux de lianes énormes qui rampent, se courbent, se dressent dans tous les sens, étreignant tout, et finissant par étouffer jusqu’au vivace et quasi éternel baobab. « La terre, dit Burton, exhale une odeur d'hydrogène sulfuré, et l’on peut croire, en maint endroit, qu’un cadavre est derrière chaque buisson. Des nuages livides, chassés par un vent glacé, courent etse heurtent au-dessus de vous, et crèvent en larges ondées ; ou bien un ciel morne étend sur la forêt un voile funèbre ; même par le beau temps, l'atmosphère est d’une teinte blafarde et maladive. Enfin, pour compléter cet odieux tableau qui, du centre du Khoutou se déploie jus-

qu’à la base des monts de l’Ousagara, de misérables cases, groupées au fond des jungles, abritent quelques malheureux, amaigris par un empoisonnement continu. »

Et lorsqu'on a enfin dépassé ces montagnes, on se trouve encore dans une région aride, trop loin des lacs pour en ressentir l’influence, sans rivières, avec des salines vitreuses et des plaines torréfiées où se

Fig. 266. — Dans l’Ougogo.

produisent quelques-uns des effets de mirage de l'Arabie déserte ; les chemins n’y sont que des pistes ; faute de bois, les cabanes sont faites d’épines et de chaume, et c’est la bouse de vache qui sert de combustible. — Tel est l’'Ougogo.

Dans cette contrée, — au delà de laquelle nous retrouvons le versant de la Méditerranée, ses lacs et son Nil puissant, — le vent du nord soulevant dans ses tourbillons les molécules argileuses et siliceuses de la terre désagrégée par la sécheresse, ainsi que les détritus des plantes . brûlées par le soleil, produit les ravages de la grêle.

La flore et la faune. — La Côte-d'Or. — La Guinée méridionale. — Le Sénégal. — Les baobabs. — L'Afrique australe. — Région du Zambèse supérieur. — Le Manyéma. — Le pays des Bongos. — Le toucan. — Le haut Nil. — Les éléphants, les hippopotames et les crocodiles. — Le bassin du fleuve des Gazelles. — L'Ounyamouézi. — La mouche tsé-tsé. — Le colobe à camail. — L'Ouganda. — Le soko. — Le pays de Natal. — Les sauterelles. — Les pygargues, — Le gorille, d'après du Chaillu.

Une partie du littoral de la Guinée a reçu le nom de Côte-d'Or en raison de la richesse de ses sables aurifères. C’est un pays bas, couvert en grande partie de forêts sombres, entrecoupé de marais et de jungles. La chaleur et l'humidité des régions tropicales y développent partout une végétation luxuriante : l’arbre à coton, de plus de cent-cinquante pieds de hauteur, des bananiers d’une taille gigantesque, la canne à sucre, l’aloès, l’ananas, l’igname, le manioc, le riz, le maïs, l’arachide ou pistache de terre, le chanvre indien ou haschich, le tabac, y croissent à l’état sauvage ; les bois de teck, de santal, d’ébène, la liane aux nombreuses capitules de fleurs jaunâtres s’entre-mêlent dans les forêts à des arbres élevés, tantôt mince et déliée comme un gros fil, tantôt épaisse comme un câble, droite comme une lance ou courbée comme un arc ; se balançant aux vents, ou formant des nœuds inextricables. On trouve parmi ces arbres l’osami, dont les fleurs ont la couleur et le parfum des lilas, l’okoumé, dans le tronc duquel on creuse de belles pirogues et dont les branches fournissent ces torches résineuses si utiles la nuit pour écarter les bêtes fauves qui rôdent autour des campements.

Sur ces rivages, au milieu de cette puissante végétation où les jeux et les grimaces des singes mettent une note gaie, les léopards, les lions, les éléphants, les rhinocéros, des serpents d’une variété infinie, peuplent les fourrés. Les crocodiles et les caïmans, couchés sous de grands roseaux, surveillent les berges des rivières, et le requin, aux

embouchures des fleuves, dispute à l’indigène le produit de sa pêche.

Au milieu des prairies de la Guinée croissent des groupes d'arbres à beurre (Elæis quincense) : c’est le fruit bouilli de cet arbre qui donne ce beurre végétal que l’on commence à utiliser dans l’industrie ; on y rencontre des forêts de palmiers ; et parmi les arbres curieux, le baobab, ce géant végétal dont le tronc atteint une circonférence d’une

Fig. 267. — Village de Djolofis.

vingtaine de mètres, et le sycomore, dont les figues croissent sur le tronc même et non à l'extrémité des branches.

Certaines régions de la Guinée méridionale y donnent sans travail le cotonnier, le caféier, le tabac et le palma-christi. Les forêts y rappellent sous certains rapports celles de l'Amérique. On y trouve le bombax épineux ou fromager et diverses espèces de palmiers au milieu desquels domine l’élaïs ; enfin le palmier nain. Au bord de l’eau, vit le palétuvier aux racines fantastiques soutenant à quelques mètres au-dessus du sol un tronc proportionnellement grêle et peu élevé d'où partent des

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branches innombrables, couvertes de feuilles d’un vert sombre ; de ces branches retombent jusqu’à l’eau des quantités d’autres racines adventices, chargées d'appeler au sommet la nourriture que le véritable tronc ne saurait laisser passer. Tout cela finit par former une suite d’arcades.

Au Sénégal, dans les bois de l’intérieur, on trouve des arbres très gros ; le caïlcédra, qui fournit un bois très dur : on fait de très grandes pirogues d’une seule pièce, creusées dans cet arbre ; des roniers, arbres de la familles des palmiers. |

Rien de plus étrange, à ce que disent les voyageurs, que l’aspect d’une plaine de baobabs dans cette région. Ces géants du règne végétal, qui grandissent pendant des milliers d'années, mais dont on a cependant exagéré beaucoup la grosseur, ont des branches très courtes et, pour ainsi dire, pas de feuillage ;.. et si l’on joint à leur couleur uniforme gris sale, l’absence presque complète de végétation autour d’eux, on aura une idée de l'aspect étrange que présente un pareil paysage. Un voyageur à vu au Sénécal un baobab qui ne comptait encore que trente siècles d'existence, et qui n’avait pas moins de 180 pieds de circonférence. Sans rien perdre de sa vitalité, son tronc s'était ouvert comme un vieux saule. On y voyait une grotte de 22 pieds de hauteur et de 20 pieds de diamètre. C’était le prétoire, la loggia, l'hôtel de ville de la peuplade voisine, — à moins qu’il n’y ait exagération.

Ces mêmes arbres atteignent aussi dans l'Afrique australe des proportions gigantesques. C’est le lieu de dire que le baobab paraît doué d’une vitalité merveilleuse. Il résiste à toutes les entreprises : les indigènes le dépouillent de son écorce pour faire des cordes avec les fibres qu'elle contient ; les atteintes du feu ne l’éprouvent pas ; il ne souffre pas davantage des dégâts intérieurs, car on en trouve de profondément creusés et qui ne s’en portent pas plus mal. Livingstone a vu un baobab dans lequel vingt ou trente hommes pouvaient se coucher et dormir tout aussi à leur aise que dans une hutte. Enfin, chose extrêmement curieuse! un baobab abattu continue encore pendant quelque temps de grandir et de grossir. Le même explorateur a calculé que de vieux baobabs qu'il à vus pouvaient bien compter pour leur âge les années de l’ère chrétienne.

Dans certaines parties de l'Afrique australe, l'herbe pousse par touf-

de)

fes épaisses d’une étonnante vigueur.

Dans d’autres endroits la terre est

envahie par des plantes à tiges rampantes assez fortes pour suspendre la marche des sables, l’envahissement du désert. La plupart de ces plantes sont des racines tuberculeuses et fournissent à la fois un aliment et un liquide à l’époque des grandes sécheresses où l’on chercherait vainement ailleurs de quoi apaiser la faim et la soif. Il y à de ces tubercules qui atteignent la grosseur de la tête d’un enfant. Grâce à la profondeur où ils gisent sous la terre, leur eau garde une fraicheur agréable.

Le plus abondant des produits de ce sol est le melon d'eau, qui dans les années pluvieuses couvre des terrains d’une immense étendue. L’éléphant, le rhinocéros et les antilopes font leurs délices de ce fruit; les lions, les hyènes, les chacals, les souris même ne les dédaignent pas. Une sorte de concombre à fruits rouges jouit d’une faveur presque égale.

On signale dans le pays de Natal des mimosas nains à grosses épines, des acacias et des mimosas d’une autre espèce, remarquables par la projection de leurs branches en forme de parasol. Mention-

Fig. 268. — Femme de chef dansant, au Congo. nons encore l’érythrina ou arbre des Cafres, dont les grandes fleurs

écarlates attendent l’hiver pour s'ouvrir. Un conifère de première grandeur y est connu sous le nom d’arbre à éternuer, parce que ses esquilles

fraîches exhalent une forte odeur de tabac. Si l’on met le feu à cet arbre, il brûle lentement, flambant comme une torche gigantesque, mais il ne se consume pas en moins de plusieurs semaines.

Sur le Zambèse supérieur croissent dans la forêt de la région des cataractes des arbres gigantesques, le couchibé et le moucoussé dans le tronc desquels les indigènes creusent des pirogues ; on y trouve aussi deux fruits particuliers à cet endroit : le mocha-mocha et le mouchenché. Ce dernier est très sucré, et le major Pinto en fit une boisson rafraîchissante fort agréable.

La végétation tropicale se retrouve à l’intérieur, en quelque sorte au seuil des déserts brûlés.

Schweinfurth a décrit le féerique pays des anthropophages Mombouttous, situé à quelques degrés au nord de l’équateur. Nous connaissons par Livingstone le pays des Manyémas, à quelques degrés au sud de l'équateur, et qui lui ressemble à beaucoup d’égards, principalement par ses habitants. Les deux pays sont séparés par cette « région inconnue » à travers laquelle s’écoule un volume d’eau considérable s’échappant de plusieurs grands lacs et considéré comme devant donner naissance au fleuve Zaïre.

Le sol du Manyéma est d’une fécondité merveilleuse. Les bords des rivières sont plantés d’arbres gigantesques. Le maïs, la patate, l’arachide, la cassave, le bananier, la fève, le giraumon, n’y demandent aucun soin. La forêt qui couvre toutes les parties non défrichées donne asile aux plus gros animaux de l'Afrique, et surtout à de nombreux éléphants. Les indigènes, ignorant la valeur de l’ivoire, se servaient jadis des défenses de ces animaux pour les charpentes de leurs huttes.

Dans cette même partie de l’Afrique, des fourmis rougeâtres infestent les bois et se font redouter de tous les animaux et de l’homme. Le lion, l'éléphant qui ne les fuirait pas serait réduit en peu de minutes à l’état de squelette, — comme une préparation anatomique.

Dans le pays des Bongos, les plaines alternent avec les bois qui cou-

vrent toutes les ondulations de terrain. Ces plaines sont envahies par des herbes arborescentes qui ont jusqu’à sept et huit pieds de haut. Quelques espèces fort tranchantes peuvent faire des blessures à la suite desquelles on risque de perdre un orteil et quelquefois même le pied. De

nombreuses constructions de termites, ayant la hauteur d’un homme, forment un trait essentiel du paysage.

Les bois sont pleins de pintades et le gibier gros et petit abonde : l'éléphant, la girafe, le buffle, de nombreuses sortes d’antilopes, le cochon à verrue, le toucan, — ce petit animal si curieux qui peut monter par des plans verticaux lisses, grâce à la faculté qu’il possède de faire le

Fig. 269, — Récolte de fourmis dans le Manyémas,

vide sous ses pattes, — le ferbous, et des félins de plusieurs espèces : lion, panthère, léopard, chat sauvage.

Les pays du haut Nil, au delà du 7° degré de latitude nord, sont accidentés et couverts de forêts de tamariniers, d’égliks (arbres de l’éléphant), d’ébéniers et des plus belles variétés d’acacias, Ces arbres, toujours verts, sont entremêlés de lauriers-roses portant des grappes de fleurs les plus variées et les plus agréables à voir; ils forment des jardins naturels, qui répandent une ombre fraîche. Les lauriers-roses ont

dans cette région les dimensions de nos plus beaux cerisiers. Les villages des Baris sont tantôt étagés sur Le flanc des montagnes qui leur servent de retraites contre leurs ennemis, et tantôt groupés ou dispersés au milieu des forêts.

Ajoutons qu’on trouve dans le bassin du fleuve des Gazelles, outre les arbres de l’éléphant et les tamarins, des kakamouts, des gimesehs, et d’autres arbres énormes.

En pénétrant dans l’intérieur de l'Afrique par le littoral de l’océan Indien, nous retrouvons les baobabs, les tamarins et aussi des palmyras, des sycomores qui s'élèvent du milieu des massifs; la faune est riche là comme dans presque toute l'Afrique sauvage; des tourterelles gémissent sur les branches, des pintades émaillent les prairies ; le pipit babille dans les chaumes ; « la plus mignonne, la plus jolie des hirondelles, dit le capitaine Burton, dans son itinéraire de Zanzibar au lac Tanganyika, rase la terre, et oppose son vol rapide aux orbes du vautour. Des bandes de zèbres, des troupeaux d’antilopes regardent curieusement et s’enfuient comme dans un rêve ».. Malheureusement la mouche tsé-tsé habite ces jongles, et Burton s’en aperçut vite en voyant diminuer chaque jour les ânes de son convoi.

Cette mouche est le fléau des populations dans certaines parties de l'Afrique équatoriale et plus encore de l’Afrique australe, car c’est surtout sur les bords du Zambèse qu’elle exerce ses ravages sur les troupeaux ; les bœufs, les chevaux et les chiens que pique la tsé-tsé succombent à un empoisonnement du sang. La même piqûre, douloureuse pour l'homme, n’a pour lui aucune suite fâcheuse. Les animaux sauvages et aussi le mulet, le porc, la chèvre, le jeune veau partagent ce privilège avec l’homme. Quant à l'âne, les opinions sont partagées : Burton, — nous venons de le dire, — se plaint d’avoir vu les siens succomber sous les atteintes de la tsé-tsé. Cette mouche se rencontre aussi à l’est et au sud de la vallée du Barozé.

La tsé-tsé est brune, presque de la nuance de l’abeille. Elle a la taille de la mouche d'Europe, avec des ailes plus longues. Elle est facile à reconnaître grâce à un bourdonnement particulier qu'on n'oublie pas quand on l’a entendu.

Nous arrivons dans une région tout à fait centrale, le pays d'Ounya-

mouézi (1) ou plutôt de Nyamouëézi, — car le Ox placé en avant de chaque nom d’État dans cette partie de l'Afrique qui s’étend des lacs à l'Océan, 2e signifie autre chose que pays. Généralement, on construit les noms des peuples en remplaçant Ox par Voua.

« La faune de l’Ounyamouézi est la même que celle de l’'Ousagara et de l’Ougogo : le lion , le léopard, l’hyène d’Abyssinie, le chat sauvage en habitent les forêts ; l'éléphant, le rhinocéros, le buffle, la girafe, le zèbre, le quagga y parcourent le fond des vallées et les plaines ; dans

Fig. 270. — Campement dans l’'Ougogo.

chaque étang de quelque étendue on trouve l’hippopotame et le crocodile ; les quadrumanes y sont nombreux dans les jungles, celles de 'Ousoukouma renfe rment des cynocéphales jaunes, rouges et noirs, de la taille d’un lévrier, et qui, d’après les indigènes, sont la terreur du voisinage ; ils défient le léopard, et quand ils sont nombreux on assure qu'ils n’ont pas peur du lion. Enfin le colobe à camail (espèce de singe) y fait admirer sa palatine blanche, qu’il peigne et brosse continuellement ; très glorieux de cette parure, dès qu’il est blessé, prétendent les Arabes, il Ja met en pièces afin que le chasseur n’en profite pas. On parle également de chiens sauvages qui habiteraient les environs de l’Ounya-

(1) Terre de la Lune.

nyembé, et qui, chassant par troupes nombreuses, attaqueraient les plus grands animaux et se jetteraient même sur l’homme (1).

Dans l’Onnyamouézi, « vers l’époque de l’année qui correspond à notre automne, les étangs et leurs bords sont fréquentés par des macreuses, des sarcelles grasses, d’excellentes bécassines, des courlis et des grues, des hérons et des jacanas ; on trouve quelquefois dans le pays loie d'Égypte et la grue couronnée qui paraît fournir aux Arabes un mets favori; plusieurs espèces de calaos, le secrétaire et de grands vautours, probablement le condor du Cap, y sont protégés par le mépris que les habitants font de leur chair. Le coucou indicateur y est commun ; des grillivores et une espèce de grive de la taille d’une alouette y sont de passage, et rendent de grands services aux agriculteurs par la guerre qu'ils font aux sauterelles. Un gros bec sociable y groupe ses nids aux branches inférieures des arbres, et une espèce de bergeronnette s’avanture dans les cases avec l’audace d’un moineau de Paris où de Londres.

« Différentes espèces d’hirondelles, quelques-unes toutes mignonnes et d’une grâce particulière, y séjournent pendant l'été. L’autruche, le faucon, le pluvier, le corbeau, le gobe-mouche, la fauvette, le geai, la huppe, l’alouette, le roitelet et le rossignol y sont représentés, mais en petit nombre, ainsi que les chauves-souris. Quant aux ophidiens, il y a un serpent gris ardoise, à ventre argenté, qui abonde dans les cases, où il détruit les rats ; il n’est pas venimeux. Les marécages sont remplis de grenouilles...

« Les lacs et les rivières contiennent des sangsues que les indigènes regardent comme habitées par des esprits... Des myriapodes gigantesques sont communs... beaucoup de papillons. des libellules.. Des nuées de sauterelles s’abattent de temps à autre sur le pays. Au printemps des vols de criquets à ailes rouges s’élèvent de terre (2)... »

Les éléphants, les zèbres, les buffles, les antilopes sont nombreux dans la même région ; les lions, les panthères et les léopards se plaisent dans les massifs montagneux qui avoisinent les lacs; les rivières, en-

(1) Burton.

(2) de

combrées par la végétation, et les bords marécageux des lacs, abritent beaucoup d’hippopotames et de crocodiles.

Malgré ce dénombrement un peu effrayant de bêtes féroces et autres, la terre de la Lune n’en demeure pas moins le jardin de la région des lacs. Ses campagnes reposent agréablement la vue par leur calme beauté; les villages y sont nombreux, les champs bien cultivés; de grands troupeaux de bêtes ovines, à bosse volumineuse comme les races de l’Inde, se mêlent à des bandes considérables de chèvres et de moutons, et donnent partout un air de richesse et d’abondance.

Dans les pâturages de l’Ouganda le gibier est très abondant surtout en antilopes. L’antilope et l’autruche abondent dans le Ouadaï, — ainsi que les éléphants et les rhinocéros à deux cornes.

En redescendant vers le sud, nous avons à signaler, parmi les animaux curieux, le soko, sorte de chimpanzé du pays des Manyémas. Il a quatre pieds de haut, la face d’un jaune clair, un front très bas, d'énormes oreilles avec des favoris. Bancal et pansu, il se tient gauchement sur ses pattes de derrière. Livingstone en possédait un à Bambarré. & C’est, dit-il, la moins maligne de toutes les bêtes simiennes que j'ai rencontrées ; elle paraît savoir que je suis pour elle un ami et reste tranquillement sur la natte avec moi. Elle marche debout et tend la main pour qu'on la soutienne. Si on refuse la main qu’elle vous présente, elle baisse la tête et son visage a les contractions que donnent à la figure humaine les larmes les plus amères ; elle se tord les mains, vous les tend de nouveau et parfois en ajoute une troisième pour rendre l’appel plus touchant. »

Les sauterelles causent de grands ravages dans le Transvaal et le pays de Natal. Les voyageurs racontent que la végétation disparaît à l’endroit où une immigration de sauterelles a passé ; leurs larves sont encore plus redoutables, s’il se peut : on les voit s’avancer en colonnes épaisses sur un front de deux ou trois kilomètres ; elles rampent sur la terre et dévorent tout. Rien ne peut arrêter ces torrents dévastateurs, ni le feu, ni l’eau, ni l'absence de vivres, car si l’on met le feu aux herbes, les larves qui tiennent la tête du mouvement, poussées par celles qui suivent, finissent par éteindre l’incendie sous leurs masses ; si, au con-

traire, c’est un cours d’eau qui leur barre le chemin, les premières lar-

ves qui s’avancent font bientôt de leurs corps morts un radeau qui permet aux autres de passer à la rive prochaine ; enfin si le pays est tout à fait aride... les plus fortes larves mangent les plus faibles... et la marche en avant se poursuit.

La faune de l’Afrique australe comprend principalement l'éléphant, le rhinocéros, le lion, le chacal, des antilopes de divers genres, l’élan, le duiker, le porc-épic ; — des autruches. Certains animaux ne se rencontrent jamais que dans le voisinage de l’eau : tels sont le rhinocéros, le bufile, le gnou, la girafe et le zèbre….

Dans la région du Zambèse supérieur, nous signalerons la présence des pygargues, aigles pêcheurs gigantesques qui habitent les rives du fleuve. La tête, la poitrine et la queue sont d’une parfaite blancheur, tandis que les ailes et les flancs ont le noir de l’ébène.

Mais l’animal qui s’impose le plus à l’attention, dans toute la faune africaine, c’est le gorille, singe énorme et redoutable dont l’existence à longtemps été mise en doute. Le Carthaginois Hannon, dans son voyage sur la côte occidentale de l'Afrique, avait signalé les gorilles comme une race d'hommes velus. Ce ne fut qu’en 1847 qu’un missionnaire, P.-$. Savage, découvrit de nouveau ce singe gigantesque sur la côte du Gabon. Le & pays » du gorille est donc la Guinée. C’est dans les profondeurs boisées qu’il se cache, — qu’il parvient à se dérober; — mais sur les indications de Savage, Paul da Chaillu a réussi à étudier minutieusement son caractère et ses mœurs.

« Ma résidence en Afrique, dit du Chaiïllu, m’a procuré de grandes facilités pour nouer des relations avec les indigènes ; et comme ma curiosité était vivement excitée par les récits que j’entendais faire de ce monstre si peu connu, je me suis déterminé à pénétrer dans ses repaires et à le voir de mes propres yeux. C’est un bonheur pour moi d’être le premier qui puisse parler du gorille en connaissance de cause, et si mon expérience et mes observations m'ont démontré que plusieurs des habitudes qu'on lui prête n’ont de fondement que dans l'imagination des Nègres ionorants et des voyageurs crédules, d’un autre côté, je suis à même de garantir qu'aucune description ne peut donner une idée trop forte de l'horreur qu'inspire son aspect, la férocité de son attaque et de l’implacable méchanceté de son naturel.

« Je regrette d’être obligé de détruire d’agréables illusions, mais le gorille ne s’embusque pas sur les arbres de la route pour saisir avec ses griffes le voyageur sans défiance ; il ne l’étouffe pas entre ses pieds comme dans un étau ; il n’attaque pas l'éléphant et ne l’assomme pas à coups de bâton ; il n’enlève pas les femmes de leurs villages ; il ne se bâtit pas une cabane de branchages dans les forêts, et ne se couche pas sous un toit, comme on l’a rapporté avec tant d'assurance ; il ne marche pas non plus par troupes, et, dans ce que l’on a raconté de ses attaques en masse, il n’y a pas l’ombre de la vérité.

«Il vit dans les parties les plus solitaires et les plus sombres des jungles épaisses de l’Afrique, et de préférence dans les vallées profondes, bien boisées, ou sur les hauteurs très escarpées ; il se plaît aussi sur les plateaux, quand le sol est parsemé de gros quartiers de rochers dont il fait alors ses repaires favoris. Les cours d’eau abondent dans cette partie de l'Afrique et j'ai remarqué que le gorille se trouve toujours dans leur voisinage. »

Da Chaillu dit que le gorille est vagabond. On ne le voit guère deux jours de suite dans les mêmes endroits ; c’est qu’il a vite épuisé, pour sa nourriture exclusivement végétale, les ressources que peuvent lui procurer les forêts en fruits, graines, noix, feuilles d’ananas ou d’autres plantes, — et le gorille est un gros mangeur.

I ne vit pas habituellement sur les arbres comme on l’a dit. Il est trop gros pour s’y établir, sauter de branche en branche comme les singes de petite taille. Fil grimpe à un arbre, c’est pour y cueillir des fruits. Il se sert de ses énormes dents canines pour broyer des écorces d’arbre et casser certaines noix, quelquefois très dures.

« Les singes qui vivent habituellement sur les arbres, comme le chimpauzé, dit du Chaillu, ont les doigts des mains et des pieds beaucoup plus longs que ceux du gorille, qui se rapprochent bien plus des mains et des pieds de l’homme... Le gorille ne vit pas en troupe. En fait d'adultes, je ne n’ai presque jamais trouvé ensemble que le mâle et la femelle, quelquefois un vieux mâle erre isolément. Dans ce cas, pareil à l’éléphant solitaire, il devient plus sombre et plus méchant que jamais, et son approche est plus dangereuse.

&« L’allure naturelle du gorille, ajoute du Chaïllu, n’est pas sur

deux pieds, mais à quatre pattes. Dans cette posture la longueur des bras fait que la tête et la poitrine sont très relevées ; quand il court, les jambes de derrière sont ramenées sous le corps ; le bras et la jambe du même côté se meuvent en même temps, ce qui donne à la bête une singulière démarche. Elle court avec une extrême vitesse. Je n’ai jamais vu de femelle attaquer le chasseur : cependant des nègres m'ont dit qu’une mère qui a son petit avec elle se bat quelquefois pour le défendre. C’est

Fig. 271. — Village dans le royaume de Massoua.

us spectalce charmant qu'une mère accompagnée de son petit qui joue à côté d'elle. J’en ai souvent guetté dans les bois, désireux d’avoir des sujets pour ma collection ; mais, au dernier moment, je n’avais pas le cœur de tirer. Dans ce cas-là, mes Nègres montraient moins de faiblesse ; ils tuaient leur proie sans perdre de temps.

« Lorsque la mère fuit la poursuite du chasseur, le petit s’accroche par les mains autour de son cou; il se suspend à son sein en lui passant ses petites jambes autour du corps.

« Je crois que le gorille adulte est tout à fait indomptable. J’ignore dans tous les cas comment l’expérience pourrait en être faite, car il me

paraît impossible qu’on prenne jamais un gorille adulte vivant, puisque le chimpanzé adulte, moins féroce, n’a jamais pu être capturé.

« Quant aux petits gorilles, à l'exception peut-être d’un sujet qui a été pris à la mamelle, et c’était une femelle, pendant le peu de temps qu'ils sont restés avec moi jusqu'à leur mort, mes traitements, doux ou rudes, n’ont pu vaincre la férocité native et la méchanceté tenace de ces petits monstres. Le sentiment de leur captivité les aigrit sans cesse, comme mes jeunes sujets l’ont prouvé ; ils refusent toute nourriture, excepté les fruits de leurs forêts natales ; ils mordent, ils déchirent avec leurs dents et leurs griffes celui même qui pourvoit attentivement à leurs besoins ; enfin ils meurent sans maladie apparente et sans autre cause probable que la rage toujours nouvelle d’une nature qui ne peut souffrir ni la captivité n1 la présence de l’homme. »

Les Nècres de l’intérieur des terres, nous apprend le même voyageur, aiment beaucoup la chair du gorille, aussi bien que celle des autres grands singes ; cette chair est d’un rouge foncé et très coriace. Les tribus de la côte n’en mangent pas, à cause de l’affinité qu'elles trouvent entre la nature de cet animal et la leur.

NE

Chasses. — L'éléphant, — L'hippopotame. — Le rhinocéros. — Le lion. — L’antilope, — Trappes, fosses et pièges. — Le hopo. — L'élan oréas. — Les buffles. — Chamois. — Le gorille. — L’autruche, — Pêches.

L'Afrique est en général un triste pays de chasse et peu d’Européens se hasarderaient dans les plaines boisées du Douthoumi, dans les jungles et les forêts de l’Ougogo, dans les steppes de l’Ousoukoma, les halliers de l’Oudjiji ou le pays aride des Somalis pour le seul plaisir de se montrer aux Noirs ou aux Bédouins du cap Guardafui comme des émules de Nemrod, avec la chance de gagner sur cette terre malsaine de ces maladies dont on ne se relève jamais, d’être déchirés par la griffe des fauves, où même capturés et mangés par certains indigènes, — comme de vrais gibiers.

Il y a toutefois, parmi les chasseurs, quelques célèbres exceptions. L’Anglais Baidwin et le Suédois Anderson se sont popularisés par leurs exploits cynégétiques. Il n’y aurait que justice de nommer après eux Jules Gérard, bien que ses lions algériens fussent pour ainsi dire naturalisés français.

Charles Baldwin, explorateur de l'Afrique australe après Livingstone, mais chasseur avant tout, a parcouru les côtes orientales de ce continent, du Natal à la baie de Delagoa, franchi les monts Draken, visité, la carabine en bandoulière, les républiques de l’Orange et du Transvaal et atteint les chutes du Zambèse par le Merico, le Sicomo, le Kalahari et le lac Noami. Tout en s’abandonnant avec fougue à sa passion, il a réussi à en tirer parti et à amasser, en quinze ans, une fort honnête fortune.

Charles-Jean Anderson à aussi choisi l'Afrique australe pour territoire de chasse, — de grandes chasses. Les Bushmen l’aidèrent à poursuivre l’éléphant, le rhinocéros , Je gnou, le lion et quelquefois aussi la girafe,

Mais tout en se faisant suivre par de nombreuses troupes d'indigènes,

Baldwin comme Anderson substituaient aux armes du pays les armes perfectionnées de l’Ancien Monde, la poudre et les balles, même les balles explosibles. Ce ne sont pas ces chasses-là que nous voulons raconter, si émouvantes qu’elles puissent être. Rigoureusement, nous devons montrer ici les Africains — noirs ou bronzés, — aux prises avec les hôtes de leurs forêts, de leurs marécages, de leurs déserts, et réduits aux moyens primitifs et périlleux du chasseur sauvage. Toutefois, parties de l'Afrique, le fusil est déjà une

dans certaines

arme de chasse assez habilement mamiée.

La chasse la plus fruc-

tueuse et à laquelle les Noirs

se livrent depuis longtemps, est celle de l’éléphant. On sait que le commerce de l’ivoire se fait des rives du Nil à celles du Niger et du Congo. L'achat des défenses d’éléphant et aussi des dents d’hippopotame a servi et sert encore à couvrir le trafic humain, la traite des esclaves.

Les dépouilles de l’éléphant sont done convoitées sur toute la surface

du continent africain.

Fig. 272, — Bédouin errant, du pays Somali.

La plupart des Noirs craignent d’attaquer l’énorme pachyderme qui, lorsqu'il saisit son adversaire, le broie littéralement. Les Djours et d’autres indigènes creusent dans le voisinage d’un églik, — arbre dont cet animal aime beaucoup la feuille, — d’énormes fosses qu’ils recouvrent de menues branches et de paille. Lorsque l’éléphant est « encavé » ils osent venir le tuer à coups de lance.

Cependant les Nègres de la Louêna, — pays où l’éléphantabonde, —attaquent hardiment ces animaux , sans autre arme que leurs sagaies ; Les Pahouins également. Les nains Akkas, qui sont très braves, ne craignent pas non plus d'attaquer l'éléphant à coups de lance.

Dans les régions infestées de moustiques, les éléphants se creusent, à proximité de l’eau, une sorte de baignoire d’une profondeur proportionnée à leur taille et dont l’entrée est en plan incliné. Le pachyderme asperge copieusement les parois de cette fosse avec sa trompe, et se frotte ensuite contre ses parois jusqu’à ce qu'il ait tout le corps enduit d’une croûte de vase, qui le préserve des piqûres d'insectes auxquelles il est fort : sensible. Quand il à terminé cette toilette, il sort de sa cuve à reculons. C’est le moment que guette le chasseur.

Dans d’autres parties de l'Afrique où les Noirs n’oseraient s’attaquer à une troupe d'éléphants, ils guettent ceux de ces animaux qui s’éloignent des leurs et s’efforcent de les cerner en mettant le feu aux herbes : l'éléphant, quand il se voit entouré de flammes, demeure immobile, c’est le moment pour les Noirs de l’attaquer. Ils lui décochent une multitude de traits; mais la peau du pachyderme est si épaisse qu'il est fort difficile de le blesser mortellement. Les chasseurs doivent parfois, pendant plusieurs jours, poursuivre l’énorme bête de leurs attaques.

Cette manière de chasser les éléphants en incendiant la plaine desséchée, est usitée en plusieurs parties de l’Afrique, notamment chez les Cafres et chez les Niams-Niams. Ces derniers, réunis à l’appel du tambour au nombre de plusieurs mille, aussitôt qu’une troupe d’éléphants est signalée, se mettent à pousser ces animaux vers un coin de la plaine qui a été tout exprès préservé du feu. Armés de torches, les chasseurs entourent l’enceinte ; les flammes s’étendent bientôt de tous côtés, et Les pauvres bêtes, étouffées par la famée et couvertes de brûlures, tombent devant leurs destructeurs, qui les achèvent à coups de lances. Schwein-

furth constate qu'ils ne se contentent pas de tuer les mâles, et qu'ils massacrent également femelles et jeunes. « IL est facile de comprendre, ajoute-t-il, comment, d'année en année, ce noble animal devient de plus en plus rare. L’avarice des chefs, qui n’ont jamais assez de cuivre, et la gloutonnerie de leurs compagnons, qui n’ont Jamais assez de viande, les

Fig. 273. — Piège à hippopotame,

rendent tous passionnés pour la chasse. Je les ai vus souvent revenir à leurs cases chargés de gros fagots que je prenais pour du bois à brûler ; c'était leur part de butin : lorsque la viande d’éléphant a été coupée en lanières et séchée au feu, elle offre toute l’apparence du menu bois. »

Les amazones du roi de Dahomey, très courageuses sur le champ de bataille, montrent aussi beaucoup d’intrépidité dans leur manière de chasser l’éléphant.. Elles partent en nombre, munies de fusils, et se di-

rigent du côté où l’on a signalé la présence d’une troupe de ces animaux. Lorsqu’elles se trouvent en présence des éléphants elles les cernent et s’en approchent le plus près possible en rampant, cachées par les hautes herbes ou les broussailles ; parvenues à bonne portée, elles font feu toutes ensemble. Ils ne tombent pas tous, comme on peut le croire : malheur aux chasseresses qui se trouvent sur le passage de ceux qui fuient, surtout s’ils sont blessés ! Aussi terribles maintenant qu’ils étaient inoffensifs, ils les foulent aux pieds, ou, les saisissant avec leur trompe, les lancent en l’air et les déchirent avec leurs défenses. Ces expéditions donnent de beaux bénéfices au roi de Dahomey, mais elles coûtent cher à ses amazones.

Il y a plusieurs manières de tuer l’hippopotame ; l’une d’elles est établie sur la connaissance de ce fait que l’animal ne sort de l’eau que le soir pour venir paître comme les autres ruminants ; il regagne ensuite le fleuve exactement par le chemin qu'il a suivi. Les chasseurs l’attendent donc au passage ; l’un d’eux est armé d’un harpon au fer recourbé, attaché à une corde de plusieurs mètres; l’engin est muni d'un flotteur.

On devine ce qui va se passer. L’hippopotame se prélasse sur la rive lorsque le sros des chasseurs vient l’effrayer par ses cris, ou en battant du tambour, ou même en lui mettant sous le nez des torches enflammées. Cet animal n’attaque pas l’homme ; il s'enfuit done à toute: vitesse ; mais il frôle les chasseurs apostés qui l’attendent et le saluent de leur javelot.

L'’hippopotame blessé précipite sa course, se jette à l’eau, se cache ; mais ses efforts sont vains ; ils ne font qu'agrandir la blessure qu’il porte au flanc. Au jour, les chasseurs, montés dans leurs canots et guidés par le flotteur, achèvent de le tuer à coups de lance.

On dresse aussi à l’hippopotame un piège, où une branche d’arbre dérangée par l’animal laisse tomber sur lui une pointe de fer très lourde suspendue au bout d’une corde.

Les habitants des bords du Nil ont encore une autre manière d’attaquer l’hippopotame. Ils tendent des filets à mailles très fortes. Ces amphibies ont la peau d’un rouge foncé assez semblable à de la viande crue, et marquée de grandes taches noires. Au soleil, leur corps humide paraît

dun gris bleu. Quand l’un d’eux s’est embarrassé dans les filets, il est facile aux indigènes d’en venir à bout avec leurs lances.

Dans leur chasse aux hippopotames les Noirs de l’Afrique australe, choisissent, comme partout, la tombée du jour, qui est le moment où l’animal s’en va hors de l’eau chercher sa nourriture. On le voit s’avancer, remuant constamment ses petites oreilles pointues pour s’assurer qu’aucun danger ne le menace ; le mâle pousse d’effroyables rugissements. Dans les sentiers que les amphibies se sont frayés à travers les roseaux épais, les Cafres enfoncent des pieux, dont la pointe durcie au feu demeure hors de terre. Ils se mettent ensuite à poursuivre les hippopotames, qui, reprenant en toute hâte le chemin de la rivière ou du marais, s’enfoncent les pieux dans la poitrine. Dangereusement blessés, ils deviennent aussitôt pour le chasseur une proie assurée. Les Noirs obtiennent de l’hippopotame une graisse dont ils aiment le goût en faisant fondre la couche de lard qui se trouve entre les côtes. Quant à la chair, elle est trop fibreuse pour être tendre.

C’est à peu près de la même façon que l’on chasse le rhinocéros, bête fort redoutable lorsqu'elle avance à travers les grandes herbes, soufflant furieusement comme un marsouin, la tête haute, la queue roulée sur Ja croupe, l'allure superbe, à la fois puissante et rapide, Après l’avoir tué, les Noirs lui coupent la langue pour la manger, lui enlèvent sa corne, — ou ses cornes, car il y à une espèce de rhinocéros qui en a deux, — et taillent dans sa peau de larges bandes dont la vente est fort avantageuse. C’est avec cette peau que l’on fait les courbaches.

Le rhinocéros blanc est plus facile à atteindre que son congénère noir. Dans l'Afrique australe, le rhinocéros blanc est de plus grande taille que le rhinocéros noir. Mais celui-ci est plus dangereux ; il a la vue basse, mais l’odorat très fin. Quand le rhinocéros noir aperçoit ceux qui le poursuivent, la chasse devient un duel à mort, et si la bête n’est pas tuée du premier coup les chasseurs courent les plus grands dangers.

On ne « chasse » pas les crocodiles, mais on leur fait parfois la chasse pour les éloigner des lieux dont la présence écarte l’homme; on les effraie par quelque démonstration hostile. Baldwin raconte qu’il tirait des coups de fusil à ceux de l’Omvelouse Noire, rivière dont ils infestent les rives.

Quant au lion, les Africains songent bien plus à se défendre contre lui qu'à l’attaquer. Ils enferment parfois leur bétail, — nous l’avons dit, — dans une enceinte réservée au milieu de leurs villages : les kraals de l'Afrique australe sont toujours disposés de manière à protéger les troupeaux de chaque tribu. Pourtant pendant la nuit les lions réussissent souvent à enlever quelque chèvre. C’est que le lion adulte qui a des lionceaux à nourrir fait montre d’une hardiesse extrême lorsqu'il va à la provision. |

Des voyageurs parlent même de bœufs enlevés par lui. Mais c’est une manière de dire qui exige une explication. Un lion n’est pas assez fort pour emporter une vache ou un taureau afin d’aller le dévorer paisiblement du côté où l’attendent la lionne et les petits ; les voyageurs ont à cet égard accepté trop facilement les fables que leur racontent les indigènes dans tous les pays où il y a encore des lions. Quelque prodigieuse que soit la force du lion elle ne va pas jusqu’à lui permettre des rapts de ce genre.

S'il s'attaque en pleine campagne à un troupeau de taureaux, ceux-ci à son approche se réunissent et se mettent sur la défensive, les vaches se placent au centre du groupe qu’ils forment. Frappant du pied résolument, mais avec des regards d'angoisse, et tandis que des flots d’écume blanchissant leur poitrail témoignent de leur terreur, les taureaux attendent l’ennemi. Le lion trotte pesamment autour de leur foule pressée, comme s’il voulait choisir sa proie ; il la choisit peut-être : — quelque jeune taureau, qui n’ose pas le regarder en face, lui présente sa croupe et, tournant sa tête, suit ses mouvements.

Le lion mettra toute son adresse, toute sa science de chasseur à séparer de ses compagnons le taureau qu'il convoite. S'il y réussit, il lui reste à amener l’animal à l'endroit où il a établi son repaire. Pour cela, tantôt il court après lui, — comme un chien de berger, — tantôt il lui barre le chemin ; il lui fait prendre à droite ou à gauche ; sa prunelle étincelante exerce aussi une redoutable fascination sur la pauvre bête affolée, qui obéit malsré elle à son dominateur, et se rend à l’endroit où elle sera étranglée et dépecée.

La dépouille du lion, — son pelage et sa chair, qui est fort bonne à ce qu'il paraît, et comparable à celle du veau, — ne tente pas assez les

=] [SL Le]

chasseurs noirs pour qu'ils essayent de s’en emparer en s’engageant dans de périlleuses aventures.

Cependant les Cafres des frontières de la colonie du Cap ont le courage de forcer un lion. Sans se laisser troubler par ce terrible rugissement du #angeur d'hommes qui ébranle les forêts, cet effroyable soupir, ce ouf! d’une incomparable puissance de poumons, ils prennent leurs dispositions pour cerner l’animal qu’ils veulent tuer. Ils s’avan-

Fig. 274. — Village du pays des Bassoutos,

cent sur lui jusqu’à ce que le félin soit à portée de leurs flèches. Le lion, lorsqu'il est atteint par leurs traits, s’il voit toute retraite coupée, bondit sur l’uu des chasseurs. C’est l’épisode émouvant de la journée. Ce chasseur doit pouvoir éviter l’animal, rendu furieux par sa blessure, en se laissant tomber à plat contre terre et en se couvrant d’un vaste bouclier de bufile épais et dur dont la forme est concave. Malheur à lui si le lion est plus prompt! Tandis que le chasseur sur lequel la bête fauve s’acharne se dérobe à ses griffes et à ses dents, les autres chasseurs s’approchent hardiment et tous à la fois ils attaquent le Lion à

coups répétés de leurs sagaies. Mais l’animal prend le change et croit recevoir tous ces coups de l’adversaire qu’il piétine et essaie de déchirer. Au retour, on fête par des réjouissances et des honneurs ceux qui se sont le plus distingués dans cette chasse dangereuse.

Les Cafres, on le voit, sont certainement plus hardis chasseurs que la plupart des Africains. Ils savent aussi employer la ruse. Dans l’Afrique australe, pour détruire les léopards et posséder leur riche fourrure, les indigènes enfoncent parmi les herbes qui entourent le pied d’un arbre, des pieux ayant leur pointe en l’air armée d’un fer de sagaiïe bien aiguisé. Aux branches de l’arbre, on suspend assez haut de grosses pièces de viande. Le léopard, pour les atteindre, fait des grands sauts et court le risque de retomber sur les fers tranchants, où assez souvent il s'embroche.

Ces mêmes Cafres construisent aussi un piège, qui, toutes proportions gardées, ressemble exactement à une souricière. Ils mettent pour appât, dans le fond, une poule ou un chevreau. Le léopard, malgré sa prudence ordinaire, poussé par la faim, pénètre dans le piège, dont la porte s’abat aussitôt derrière lui.

Le lendemain et les jours suivants, furieux, bondissant, — ou grinçant des dents et évitant le regard de ceux qui viennent lui rendre visite, — la bête captive doit endurer toutes sortes d’injures : Le voilà, le mangeur de poules! il est donc pris, l’infâme chien! se souvient-il du veau rouge qu'il a étranglé à la fin de la dernière lune? Que n’avait-il attendu le propriétaire de l’animal, qui lui aurait certainement administré une bonne correction à l’aide du bâton? Mais non, le drôle avait pensé que sa robe aurait plus de prix en continuant à se bien garnir la panse! — Je me ferai un collier de tes dents et de tes griffes, dit l’un; je porterai ta queue enroulée autour de mon corps, dit un autre ; les plus nobles parmi les chefs se pareront de ta peau, ajoute le plus modeste.

La magnifique bête montre ses dents; ses grands yeux d’un beau vert doré, pleins d’audace et de ruse, menacent encore. Son pelage moucheté de taches brunes ou noires sur un fond jaune orangé, qui passe au blanc vers la partie inférieure du corps, se hérisse. Il fait entendre un grognement furieux, comme s’il allait s’élancer… et parmi tous ces

Fig. 275. — Les léopards bloqués.

guerriers à la parole abondante, c’est à qui se reculera le plus promptement.

Le léopard ainsi pris au piège, quand il s’est épuisé à secouer les barreaux de sa cage pendant plusieurs jours, reçoit le coup de la mort, — juste châtiment de tous ses méfaits.

Trappes, fosses et pièges, engins de la ruse, jouent un grand rôle dans les chasses africaines. Les Bushmen de l'Afrique australe construisent au milieu d’un espace découvert de vastes pièges qu'ils nomment «hopo » : ce sont deux haies qui, laissant d’abordentre elles une large ouverture, se rapprochentpar l’une de leurs extrémités de manière à resserrer le passage qu’elles forment. Au bout de ce passage est une fosse profonde, dissimulée par des joncs. Les indigènes se livrent au loin à une battue qui amène des animaux de toute sorte dans l’ouverture du hopo. Là, des chasseurs cachés derrière les haïes jettent leurs javelines au milieu des bêtes effarées qui, pensant s’échapper, se précipitent du côté de la fosse et tombent les unes sur les autres dans le trou creusé pour les recevoir.

Dans l’immense fosse gisent pêle-mêle des antilopes de diverses variétés, — très nombreuses ; — les ongiris, l’inyala farouche et prudente, armée de cornes en spirales, dont le poil à reflets argentés est long sur la poitrine et la partie inférieure du corps ; des oryx, des royebuck, etc.;' des élans, — cet élan oréas du Cap qui atteint plus de six pieds de hauteur, mesuré au garrot : il a les jambes courtes, le corps épais et rond, le fanon allongé, le garrot surmonté d’une bosse, une robe isabelle, avec une épaisse crinière noire. Le chasseur sait à quoi s’en tenir sur sa prestigieuse vitesse.

On fait aux buffles l’honneur d’un piège spécial, consistant en une fosse creusée dans un endroit battu par ces animaux et aboutissant à quelque source. La fosse est recouverte soigneusement de broussailles. Au fond de la fosse, un énorme pieu dont la pointe est en l’air recoit et blesse l’animal lorsqu'il tombe dans le trou qui s’ouvre sous ses pas.

Les Cafres aiment aussi à faire aux chamoïs et à toutes les petites espèces d’autilopes une chasse forcée. Les chasseurs disséminés rabattent le gibier vers un point central. Ils se rapprochent en poussant des cris, serrant leurs rangs de plus en plus jusqu’à ce que le gibier soit

complètement cerné. Alors, ils l’assaillent et tuent à coups de sagaies tout ce qu'ils peuvent atteindre. Dans la saison sèche, les chasseurs, avant de se retirer, mettent le feu aux herbes, pour retrouver plus facilement les fers de leurs armes.

Mais dans beaucoup de parties de l’Afrique les animaux de plusieurs espèces ne sont l’objet d'aucune poursuite. Ainsi dans le Bornou, le docteur Nachtigal a vu de nombreuses antilopes paissant tranquillement à l'approche de sa caravane, en bêtes qui, n'étant jamais pourchassées par l’homme, ne se dérangent même pas à son approche. De quelque côté que l’on regardât, on n’apercevait qu'antilopes aux cornes en tirebouchon. Leur nombre était Çincroyable ». Là ce sont les lions qui se livrent à la chasse. — Les

éléphants et les hippopotames des rives du lac Tchad ne sont pas plus tourmentés par les indigènes que les antilopes.

Un animal que l’on n’inquiète guère, non plus, dans les forêts de l'Afrique occidentale qu'il habite, c’est le gorille; mais pour celui-là, il y a plus de peur que de générosité, Les Nègres ne l’attaquent Jamais avec une autre arme que le fusil; et dans les régions de l’intérieur où l’on ne sait pas encore ce que c’est qu'une arme à feu, le gorille est laissé en possession paisible de son domaine. € Tuer un gorille, dit P. du Chaillu, est un exploit qui donne à un chasseur une réputation immortelle de courage et de détermination, même chez les plus braves des tribus nègres qui, en général, on peut le dire, ne manquent pas d’intrépidité à la chasse. »

Si le chasseur possède des armes à feu, carabine ou fusil, il peut essayer d'entrer en lutte avec l'énorme quadrumane. C'est ce que

du Chaillu a fait avec quelque succès, suivi courageusement par des chasseurs indigènes. € Si, dit-il, la fortune favorable au chasseur le met en présence de l'animal, il n’y a plus à craindre que celui-ci prenne la fuite. Quand je surprenais un couple de gorilles, le mâle était d’ordinaire assis sur un rocher ou contre un arbre ; dans le coin le plus obscur de la jungle la femelle mangeait à côté de lui, et ce qu’il y a de singulier, c’est que c’était presque toujours elle qui donnait l’alarme en s’enfuyant avec des cris perçants. Alors le mâle, restant assis un moment et fronçant sa figure sauvage, se dressait ensuite avec lenteur sur ses pieds, puis jetant un regard plein d’un feu sinistre sur les envahisseurs de sa retraite, il commençait à se battre la poitrine, à redresser sa grosse tête ronde et à pousser son rugissement formidable. Le hideux aspect de l’animal, à ce moment, est impossible à décrire. En le voyant, je pardonnais à mes braves chasseurs indigènes de s’être laissé envahir par des terreurs superstitieuses, et je cessai de m’étonner des étranges et merveilleux contes qui circulaient au sujet des gorilles ».

Le tableau suivant, que trace du Chaillu de la rencontre d’un gorille à la mort duquel il prit part, donnera une idée de l’impression que doit produire ce terrible quadrumane.

& Pendant que nous rampions, au milieu d’un silence tel que notre respiration en sortait bruyante, la forêt retentit tout à coup du terrible cri du gorille.

« Puis les broussailles s’écartèrent des deux côtés, et soudain nous fûmes en présence d’un énorme gorille mâle. Il avait traversé le fourré à quatre pattes ; mais quand il nous aperçut, il se redressa de toute sa hauteur, et nous regarda hardiment en face. Il se tenait à une quinzaine de pas de nous. C’est une apparition que je n’oublierai jamais. Il paraissait avoir près de six pieds, son corps était immense, sa poitrine monstrueuse, ses bras d’une incroyable énergie musculaire. Ses grands yeux gris et enfoncés brillaient d’un éclat sauvage, et sa face avait une expression diabolique. Tel apparut devant nous ce roi des forêts de l'Afrique.

« Notre vue ne l’effraya pas. Il se tenait là, à la même place, et se battait la poitrine avec ses poings démesurés, qui la faisaient résonner

comme un immense tambour. C’est leur manière de défier leurs ennemis. En même temps, il poussait rugissement sur rugissement.

&« Le rugissement du gorille est le son le plus étrange et le plus effrayant qu’on puisse entendre dans ces forêts. Cela commence par une sorte d’aboiement saccadé, comme celui d’un chien irrité, puis se change en un grondement sourd qui ressemble littéralement au roulement loin-

Fig. 277. — Femmes à la pêche sur la Rofouma.

tain du tonnerre. La sonorité de ce rugissement est si profonde, qu'il a l’air de sortir moins de la bouche et de la gorge que des spacieuses cavités de la poitrine et du ventre. Ses yeux s’allumaient d’une flamme plus ardente pendant que nous restions immobiles sur la défensive. Les poils ras du sommet de sa tête se hérissèrent, et commencèrent à se mouvoir rapidement tandis qu’il découvrait ses canines puissantes en poussant de nouveaux rugissements. Il avança de quelques pas, puis s'arrêta pour pousser son épouvantable rugissement ; il avança encore et s'arrêta de nouveau à dix pas de nous, et comme il recommencçait à

rugir en se battant la poitrine avec fureur, nous fîmes feu et nous le tuâmes.

« Le râle qu'il fit entendre tenait à la fois de l’homme et de la bête. Il tomba la face contre terre. Le corps trembla convulsivement pendant quelques minutes, les membres s’agitèrent avec effort, puis tout devint immobile : la mort avait fait son œuvre. J’eus tout le loisir alors d’examiner l’énorme cadavre; il mesurait cinq pieds huit pouces, et le développement des muscles de ses bras et de sa poitrine attestait une vigueur prodigieuse. »

& Il est de principe chez tous les chasseurs qui savent leur métier, dit ailleurs du Chaiïllu, qu'il faut réserver son feu jusqu’au dernier moment. Soit que la bête furieuse prenne la détonation du fusil pour un défi menaçant, soit pour toute autre cause inconnue, si le chasseur tire et manque son coup, le gorille s’élance sur lui, et personne ne peut résister à ce terrible assaut. Un seul coup de son énorme pied armé d'ongles éventre un homme, lui brise la poitrine ou lui écrase la tête. On a vu des Nègres, en pareille situation, réduits au désespoir par l’épouvante, faire face au gorille et le frapper avec leur fusil déchargé ; mais ils n'avaient pas même le temps de porter un coup inoffensif ; le bras de leur ennemi tombait sur eux de tout son poids, brisant à la fois le fusil et le corps des malheureux. Je crois qu'il n’y à pas d’animal dont l'attaque soit si fatale à l’homme par la raison même qu’il se pose devant lui face à face, avec ses bras pour armes offensives absolument comme un boxeur, excepté qu'il a les bras bien plus longs, et une vigueur bien autrement grande que celle du champion le plus vigoureux que le monde ait jamais vu.

« Quelquefois, il s’assied pour se battre la poitrine et pour rugir en regardant son adversaire avec fureur; puis il marche en se dandinant de droite et de gauche, car ses jambes de derrière, qui sont très courtes, paraissent suffire à peine pour supporter la masse de son énorme corps. Il prend son équilibre en balançant ses bras comme les matelots sur le pont d’un navire, son large ventre, sa tête grossièrement plantée sur le tronc, sans aucune attache apparente du cou, ses gros membres musculeux et sa poitrine caverneuse, tout cela donne à son dandinement une gaucherie hideuse qui ajoute à son air de férocité. En même

temps ses yeux gris enfoncés dans leurs orbites jettent des éclairs sinistres ; ses traits contractés se sillonnent de rides affreuses, et ses lèvres minces, en se séparant, laissent voir de longs crochets et des mâchoires formidables, entre lesquels les membres d’un homme seraient broyés comme du biscuit. »

Livingstone nous à fait connaître la manière de chasser l’autruche dans l’Afrique australe. Ce gigantesque oiseau paît tranquillement dans des plaines tellement découvertes qu’il serait impossible de l’approcher sans être aperçu. Les Bushmen doivent souvent faire plusieurs milles en rampant sur le ventre pour surprendre les autruches. Lorsque le moment est venu d'attaquer l’autruche, un certain nombre de chasseurs font semblant de vouloir lui barrer le passage du côté opposé, mais elle se précipite follement au-devant des chasseurs, qui lui lancent leurs javelines ; elle n’essaye d'échapper au danger qu’en précipitant sa course. Cette ressource qui supplée à son intelligence n’est pas à dédaigner, car l’autruche pourrait lutter de vitesse avec une locomotive. Généralement, l’autruche ne se défend pas ; mais quand elle est poursuivie par des chiens, il lui arrive de se retourner vivement et d’un coup de pied vigoureux de briser les reins de l’assaillant.

Pour ce qui est des oiseaux, les Noirs prennent au collet la pintade, le petit francolin, etc.; ils abattent avec des pierres lancées au moyen de frondes les perdrix, les pigeons ramiers, les corbeaux, les tourterelles et d’autres oiseaux, — même au vol.

Quant à la pêche, une de leurs manières les plus originales de se procurer du poisson, est celle des indigènes du Sénégal qui, armés d’une lance et se tenant debout dans une pirogue, harponnent les poissons qu'ils aperçoivent. Les riverains de la Rofouma, cours d’eau situ“ près du lac Nyassa, font preuve de beaucoup d’adresse dans leur manière de prendre le poisson au moyen d’un engin ayant la forme d’un entonnoir, — tel qu’on le voit sur notre gravure.

Parmi ces peuples si divers que nous venons de visiter, les uns, comme les Indiens de l'Amérique septentrionale, les indigènes de lAustralie, de la Nouvelle-Zélande, des îles Sandwich et de la plupart des îles de l’aire polynésienne, semblent condamnés à disparaître avant même d’être mieux connus, on peut dire même, avant d’avoir une place dans l’histoire de l’humanité ; ceux-là ne passeront point par les divers états qui séparent l’homme sauvage de l’homme civilisé.

Il y a d’autres peuples, au contraire, qui paraissent appelés à occuper largement la scène du monde, peut-être à y changer la face des choses, à y faire obstacle au progrès. Ainsi, en négligeant les populations de l'Asie centrale, de l’Inde et de l’Indo-Chine, et pour ne compter qu’avec les cent soixante millions de Nègres africains, qui peut dire ce que le &« Continent mystérieux », selon l’expression de Stanley, recèle de surprises et de périls pour l’avenir? Le fusil n’est pas seulement au Congo l’unité monétaire : on a vu les guerriers du pays des Zoulous aller engager le travail de leurs bras dans les mines de diamants de lAfrique australe avec le secret désir de rapporter chez eux un fusil et de la poudre. Il sera plus facile de faire reconnaître aux populations noires la supériorité des armes à feu sur leurs lances, leurs flèches et leurs sagaies, que de les convertir à des idées de civilisation.

Nous n’ignorons pas qu'à côté de la propagande que font les négociants en vue de l’écoulement de leurs marchandises, il se fait avec un zèle méritoire une autre propagande d’un ordre plus élevé. Malheureusement les Nègres, en abandonnant leurs pratiques de fétichistes, sont mieux préparés à recevoir la loi du Coran qu’à adopter les préceptes de l'Évangile; il est avéré que les marabouts remportent plus de

succès dans l'Afrique occidentale que les missionnaires catholiques et anglicans.

La politique, le commerce, la religion, ces trois grands mobiles de activité humaine, ont de tout temps fait entreprendre des expéditions dans les pays & nouveaux ». À ces mobiles, la science ajoute aujourd'hui un autre mobile tout aussi puissant. Les missions se multiplient ; une rivalité d’émulation s'établit entre les diverses nations des deux mondes ; on a quelque peine à suivre tant de voyageurs dans leur marche hardie à travers des régions inexplorées. Ils partent bien approvisionnés de tout; et, quand ils ne sont pas massacrés, ou tués par des climats meurtriers, ils reviennent exténués, sans bagages, quelquefois sans chaussures. Mais peu importe à ces hommes énergiques, si les résultats demeurent acquis ! ï

Actuellement, il n’y à rien d’aussi intéressant à observer comme l’établissement des missions météorologiques aux pôles boréal et austral.

A ceux qui demandent quel profit on peut retirer des expéditions aux pôles et qui désapprouvent les sacrifices faits dans un simple intérêt scientifique, il y à une réponse satisfaisante à donner.

L’exploration des contrées polaires est sortie du domaine de la science pure ; elle va donner lieu à des applications nombreuses dont on connaîtra bientôt toute la valeur. Un moment viendra où l’on saura d'avance si un été sera chaud ou pluvieux, si un hiver sera doux ou rigoureux, ce qui dépend en grande partie de la température des pôles, du froid excessif qui retient au pôle nord les glaces ou d’une diminution du froid permettant la dérive des icebergs et des glaçons vers le sud. On connaîtra probablement aussi, grâce à la télégraphie électrique, les dangers immédiats de la navigation dans toutes les mers.

N'oublions pas que la clef de la plupart des phénomènes dont notre atmosphère est le siège se trouve dans les environs du pôle nord. Les conditions extrêmes au milieu desquelles se manifestent les forces de la nature dans le voisinage des pôles, nous offrent les meilleurs moyens d'étudier l’essence même de ces forces.

Le magnétisme terrestre est soumis à des perturbations violentes dans les contrées polaires. En ce qui concerne la météorologie, il est évi-

dent que les masses de glaces qui encombrent la région cireumpolaire doivent exercer une influence considérable sur la distribution du calorique et de la vapeur d’eau à la surface de notre globe ; or, cette distribution constitue, de nos jours, une des bases principales de l’étude des causes des mouvements de l’atmosphère.

Les glaces des régions polaires sont sans doute le régulateur de nos climats ; et l’origine de bon nombre de ees ouragans violents qui, pendant l'hiver, ravagent l’Europe septentrionale, doit probablement être cherchée dans l’extrème Nord.

Telles sont les considérations que le regretté capitaine Weyprecht, de la marine autrichienne, et le comte Wilezeck, au retour de leur expédition, firent valoir auprès du Congrès des météorologistes réunis à Rome en 1879, en vue d'obtenir l’appui de cette assemblée pour arriver à la réalisation de leur projet : ils proposèrent l'envoi, par les États- Unis et les principales nations de l’Europe, d’expéditions scientifiques qui recevraient pour mission d'aller occuper certains points, déterminés d'avance, des contrées polaires, et de s’y livrer à des observations permanentes, faites partout simultanément d'heure en heure et comprenant la température de l’air, celle de la mer, la pression atmosphérique, la direction et la force du vent, la nébulosité, la pluie et la neige, les orages, le magnétisme terrestre dans ses diverses manifestations.

Cette proposition reçut l'accueil le plus favorable, et le Congrès ayant chargé son comité permanent de convoquer à Hambourg une conférence ayant pour objet d'examiner le projet des explorateurs autrichiens, cette conférence adopta le projet, s’occupa du choix des stations, et de la participation des différents États à l’entreprise. Enfin, une autre conférence tenue à Saint-Pétersbourg arrêta le programme définitif des études à poursuivre.

Dix États d'Europe et deux États d'Amérique ont envoyé des stationnaires. La France est représentée dans cette grande entreprise internationale par une mission qui, sous les ordres du capitaine de vaisseau Marteau, s’est établie sur une île de la Terre de Feu. La mission néerlandaise a débarqué à Port-Dickson, aux embouchures de l’Iénisséi ; la mission autrichienne, à l’île Jean-de-Mayen; la principale station américaine, qui porte le nom de Fort Conger, est établie à la baie Lady

Franklin, qui entaille profondément la terre de Grinnell : c’est le poste le plus avancé dans la direction du pôle nord; la pointe Barrow a été choisie par l’autre station américaine ; la mission suédoise, après avoir en vain tenté d'atteindre la baie de Mossel, sur la côte nord du Spitzberg, est revenue s'établir provisoirement au cap Thordsen, l’une des pointes de l’Eis Fiord ; les points choisis par la Russie sont l'embouchure de la Léna et la Nouvelle-Zemble.. C’est un premier réseau de postes d'observation qui prendra de jonr en jour plus de développement et d'importance. Indépendamment des résultats attendus, la conquête du pôle nord est assurée.

Voilà un stimulant de plus pour les explorateurs dispersés dans les autres régions du globe. Toutes les fois que l’homme a soupçonné l’existence de parties du monde demeurées en dehors de son domaine, il a cherché à y pénétrer, bien qu'il n’y eût souvent en perspective que des périls à affronter et des déceptions à recueillir. Mais ce n’est pas un banal sentiment de curiosité qui le pousse ainsi vers l’inconnu; ce n’est pas toujours, non plus, l’appât de profits à réaliser; c’est plutôt un irrésistible besoin de fournir un exercice à l'énergie et de mesurer l’étendue de ce qui est possible aux forces humaines. Voilà ce qui porte en avant les explorateurs à travers des régions inhospitalières, au milieu d’arides déserts, sous des soleils meurtriers ou dans les mers glacées des pôles. C’est aussi le spectacle de grandeur morale qu’ils nous donnent, qui fait l'attrait de ces relations de voyages qui nous enchaînent à leurs pas, bien plus que les aventures qui nous sont racontées par eux, ou les tableanx qu’ils mettent sous nos yeux.

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