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S8- LES CONVENTIONS

les oblige, pour sauver l'honneur de la famille, à quelque ignoble transaction, sentent frémir en eux un premier mouvement d'indignation et de révolte. Ils cassent quelque chose; ils chassent leur femme, leur fille; ils s'opposent à ce mariage honteux... Laissez faire; c'est un feu de paille. Ils vont se montrer tout à l'heure doux comme des agneaux, et consentir à tout. Le revirement est, au Théâtre-Libre, inévitable, prévu, et absolument conventionnel. Et comment les amène-t-on à capituler? Est-ce par amour pour leur enfant, par résignation chrétienne, par retour sur leurs propres faiblesses? Non I Tout cela est vieux jeul Le nouveau jeu, la convention nouvelle veut que ces bourgeois irascibles arrivent à pardonner en obéissant aux motifs de l'ordre le plus égoïste, le plus vulgaire, le plus bas. — Reynard, dont nous parlions tout à l'heure, chasse sa femme et la déshérite; mais s'il ne la reprend pas, il est menacé de perdre sa fortune. — Ledoux (dans Seul) chasse aussi la sienne ; mais que va-t-il devenir, à son âge, habitué à se faire frictionner ses rhumatismes et à manger de petits plats préparés pour son estomac? — Dumont père avait très vertueusement repoussé la succession de Tante Léontine... Mais quoi? Avec cet argent si mal gagné, non seulement on mariera la fille, mais on achètera une propriété dans le Midi... et Dumont ne rêve que repos et agriculture. Voilà le truc. Gomme le dit M. J. Lemaître, c'est un « poncif « ; et ce n'était pas la peine de tant crier contre l'héroïsme factice et la sentimentalité banale des personnages de Scribe, pour fabriquer des marionnettes qui sont toutes actionnées par la mêoie mécanique.

Descendons encore d'un degré, jusqu'aux types populaires : je me sers d'un euphémisme.

On avait pu reprocher aux ouvriers et aux paysans de théâtre leurs sentiments et leur langage conventionnels; la réaction, dans une certaine mesure, était utile (quoique, pour ma part, je préfère la convention qui, sans que j'en sois dupe, me présente des âmes simples et vertueuses et même poétiques, sous un costume champêtre, à celle qui systématiquement choisit et dépeint des êtres répugnants plus près de la bête que de l'homme; au théâtre surtout, je n'aime pas être tenté de me boucher les oreilles, les yeux et le nez). Déjà Zola nous avait donné une belle galerie d'ouvriers alcooliques, de rôdeurs de halles, de femmes en haillons... Mais, au Théâtre- Libre, on a fait mieux. Des auteurs très forts ^ et qui n'ont pas de timidité (notez bien que le premier venu des petits écrivailleurs peut avoir de ces audaces-là), nous ont montré des forçats qui s'évadent, des forçats qui se disent des choses tendres, des professionnels dont il est difficile d'énoncer

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la profession, des escarpes et des repris de justice... Tels sont les héros de l'Evasion^ des Deux Tourtereaux , de la Fille Elisa, de la Casserole, de En Famille. Et Ton dit : « Gomme c'est nature » !

Je ne suis du tout pas sûr que ce soit nature. Sans doute, la compétence doit me manquer pour apprécier le degré de véiité de ces peintures. Mais j'imagine que ni M. Villiers de l'Isle Adam, ni M. de Concourt, ni M. Ajalbert, ni M. Ginisty, ni M. 0. Méténier, ne connaissent parfaitement, je veux dire au point de pouvoir se vanter d'en avoir fait une reproduction naturaliste, les sentiments et le langage des forçats, des repris de justice et des... autres? Alors, quoi? On se moque de moi? Ces ordures n'auraient d'intérêt et ne seraient excusables qu'à titre de documents scientifiquement exacts. Voilà des gens que je n'ai pas l'habitude de fréquenter, certes, et leurs mœurs, leur style, peuvent offrir, à distance, un intérêt de curiosité. Mais, à moins d'avoir été de leur bande, on les connaît très superficiellement ou l'on n'en peut reproduire que l'extérieur; de leurs vrais sentiments, s'ils en ont, ou des lois de leurs iiitincts, ni vous ni moi nous ne saurons jamais le fond. Alors, je le répète, à quoi bon?

La convention est donc ici dans le choix des conditions. Le beau progrès! Scribe est déclaré « conventionnel » parce qu'il met en scène des colonels, des pairs de France, des marquis, des « riches négociants », des « jeunes veuves » , des propriétaires, des calicots, des perruquiers... Et pourtant, tous ces types-\k existent, et assez semblables à ceux que Scribe a esquissés. Mais non! il est « conventionnel ». Les jeunes n'en démordront pas. Est-ce que la nature comprend les gens du monde? Elle ne les comprend que si vous découvrez sous leurs habits dorés des âmes de boue. Tous les humains sont ignobles; seulement, les uns cachent leur ignominie sous des dehors reluisants, et les autres ne la cachent pas du tout; et ceux-ci sont donc la vraie et la seule nature! Le raisonnement est irréfutable. En vertu de quoi, les seuls naturalistes sont ceux qui nous montreront le père Paradis, un chiffonnier, dînant En Famille, écoutant son fils Auguste lui raconter en style des for tifs l'exécution d'un de ses amis place de la Roquette. Voici un petit échantillon : « Cinq plombes crossent! La Roquette s'ouvre toute grande... Tous les journalisses taffaient derrière moi! J'en ai mouché un qui m'écrasait les fumerons... Autant d'aquigé... Et puis Guigne-à- Gauche a paru, ligotté. Il avait b... l'air de se fendre l'arche, Guigne-à-Gauche... Il balançait ses châsses... Il m'a dégoté... Il m'a fait signe... Moi, ça m'a retourné! Puis, il a levé le nez et il a vu le rasoir... qui reluisait... etc, etc. » Un des auditeurs risque cette réflexion : « Moi, j'aime pas à entendre ces

histoires-là; ça me fait mal au cœur! » Belle épigraphe pour tout le répertoire de ce genre.

Que dirai- je enfin des paysans? Peut-être connaissez- vous ceux de la Terre, le roman de Zola? Le Théâtre-Libre nous en a présenté quelques-uns qui sont beaucoup plus propres, mais qui ne sont pas beaucoup plus vrais. Dans la Fin du vieux temps, M. P. Anthelme a fait agir et parler des paysans en haillons, à propos desquels je ne puis me dispenser de citer les réflexions de M. Jules Lemaître : « Quand nous avons vu la toile se lever sur ces tricots, sur ces gilets sales et sur ces charabias, nous avons songé mélancoliquement : « Boni ça y est! Nous sommes fixés. Nous connais- « sons notre Théâtre-Libre, nous le savons par cœur. Ce qu'on va « nous servir aujourd'hui, c'est le poncif rustique. Nous allons « voir des brutes avares, amoureuses de la terre jusqu'au crime, « des gars qui se flanqueront des coups de faux, quelque vieux ¥. paysan que ses enfants aideront à crever, etc. » Et nous nous armions de patience. Je me hâte de dire, ajoute le critique, que nos prévisions ont été heureusement déçues*. » En effet, ce sont presque des paysans à la George Sand, et qui parlent en un style fleuri. Alors, pourquoi cette mise en scène lamentable? et pourquoi les acteurs récitaient-ils ces jolies phrases en affectant de dénaturer les mots et en imitant les accents de toutes les provinces?

Le Maître, de M. Jean Jullien, a plus de prétentions au naturalisme. Cependant, la pièce est sans brutalité. On y voit des paysans divisés par des questions d'intérêt, de santé, que sais-je? Il y a là-dedans un vieux paysan malade, le maître, que guérit un inconnu, un passant, un chemineau. La fille, qui a une dot, s'éprend de ce chemineau, et le père consentirait à le lui laisser épouser. Mais tout le monde conspire contre ce mariage : le chemineau, que l'on arrive à faire passer pour un sorcier, est jeté à la porte... et la fille part avec lui. Sarcey trouvait la pièce obscure; mais il en jugeait quelques scènes exquises -.

Pour rencontrer Vignoble dans la peinture des paysans, au Théâtre- Libre, il faut lire Conte de Noël, « mystère moderne » en deux tableaux, de M. Linert. Là, nous sommes dans le genre de la Terre, jusqu'au-dessus des yeux; et il m'est impossible de vous raconter la pièce. « On m'assure, écrivait Sarcey au lendemain de la représentation, que le Conte de Noël n'a. pas été, dans l'idée de l'auteur qui l'a écrit et d'Antoine qui l'a reçu, une lugubre fumisterie, que tous deux sont de bonne foi; je le regrette presque, car il est probable qu'ils recommenceront. L'accueil du public n'a pourtant

* Débats, 12 juin 1892. (Impressions de théâtre, VII, 230.) = Le Temps, 24 mars 1890.

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pas été encourageant. On a sifflé, ce qui est assez rare au Théâtre- Libre, où l'on a affaire à un public trié sur le volet et sceptique. Mais les gens à système n'écoutent aucun avertissement... C'est le malheur de la position qu'a prise Antoine et du tapage qu'il a fait. Il a promis, il a du moins laissé espérer de l'excentrique, de l'horrible, du malpropre, de l'ignoble. Ses fournisseurs sont à chaque fois tenus d'enchérir. Mais on atteint vite la dernière limite du dégoûtant. Si on la passe, le public, tout préparé qu'il est, se révolte ; si l'on reste en deçà, il hausse les épaules et bâille : ce n'était pas la peine de nous déranger pour si peu! » Et Sarcey conclut ainsi : « Tout cela est d'une brutalité si voulue, et d'une grossièreté si cherchée que le public s'est fâché tout de bon ^ »

Même quand le public ne se fâchait pas, il était un peu las de ce défilé d'êtres médiocres ou ignobles; et fatalement, au bout de quelques années, les abonnés du Théâtre-Libre devaient « en avoir assez ». La sentimentalité, la vertu, l'honnêteté moyenne, le romanesque, la poésie, ont des nuances infinies et dont jamais on n'épuisera la variété; le rire a des sources multiples; mais le brutal et le répugnant^ l'extrême lâcheté, le vice cynique, sont des «extrêmes ». Les avez- vous une fois touchés, vous avez tout dit et tout peint; il vous reste à recommencer.

Ainsi, convention dans le choix des sujets, convention dans le choix des types, convention dans les sentiments et convention dans le style, voilà le bilan de ce répertoire. Je reconnais que c'était, du moin?, des conventions nouvelles; et il devait tout de même en rester quelque chose.

Mais on vit apparaître, au Théâtre-Libre, un autre genre : la pièce historique composée de tranches découpées dans l'histoire. C'était encore une réaction; et celle-là, vraiment, bien légitime.

L'histoire, au théâtre, a été exploitée et dénaturée de toutes les façons. Pour nous en tenir au dix-neuvième siècle, on sait quel usage en avaient fait les romantiques, dans ces mélodrames en vers et en prose qui s'intitulent : Christine, Henri III, la Maréchale d'Anale, Marion Deiorme, le Roi s'amuse... Et l'on continua de plus belle, après Dumas, Vigny et Hugo, à prêter toutes sortes de sottises à d'illustres morts qui ressuscitaient tout exprès pour exposer les opinions de l'auteur sur la Révolution, sur le socialisme, sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat... Cet incohérent bavardage, ce subjectivisme ridicule, durent déplaire non seulement

' Le Temps, 29 déc. 1890.

aux historiens de profession (je parle de ceux qui n'écrivaient pas l'histoire comme Michelet), mais aussi à certains dramaturges. Ceux-ci se dirent : « Les faits parlent d'eux-mêmes... Il s'en dégage des leçons saisissantes... Réduisons au minimum le dialogue et le monologue. Présentons, d'après des documents très étudiés, des tranches de vie habilement découpées aux moments psychologiques de l'histoire. Réalisons enfin dans le décor, dans le costume, dans le langage, la vraie couleur locale. » La théorie, en soi, était juste.

Ce n'est pas que la tranche de vie, à la bien considérer, ne soit à peu près le contraire de tout ce qu'exige l'art dramatique. Nous demandons au drame une chose, et une autre à la lanterne magique. La vie par tranches^ c'est ce que je vois tous les jours. Lorsque j'entre dans un bureau de poste où j'assiste au va et- vient des employés et du public, pendant les quelques minutes où j'attends mon tour, je contemple une « tranche de vie ». Quand je vois, dans la rue, deux agents de police qui traînent un homme au poste, avec gamins qui suivent et badauds qui s'arrêtent, c'est une « tranche de vie ». Je suis en visite, dans une maison où je connais à peine les êtres, où j'entends des phrases convenues, où j'en dis de stupides, c'est une « tranche de vie » . La « tranche de vie » peut avoir la réalité de la photographie instantanée et ne pas être intéressante du tout. C'est proprement le mur derrière lequel il se passe quelque chose; et lorsque quelque écrivain, qui se dit psychologue, m'invite à venir au théâtre, j'attends qu'il me montre ce qui se passe derrière le mur.

Cependant, j'y insiste, par réaction contre le tintamarresque abus que l'on avait fait de l'histoire au théâtre, le système tranche de vie appliqué à l'histoire n'était pas sans mérite, et devait avoir une bonne influence. En ce genre, le Théâtre Libre a donné deux pièces curieuses : la Patrie en danger, des frères de Concourt, — la Mort du duc d'Enghien, de M. L. Hennique.

La Patrie en danger, c'est toute la Révolution française en cinq tableaux, dont voici les titres : le 1/i juillet 1789; — la nuit du 9 août 1792; — Verdun; — Fontaine, près Lyon; — le Préau de Port-Libre. Des personnages typiques, représentatifs de tout un groupe, y sont liés par une intrigue assez ténue : Perrin, jeune homme du peuple, et qui doit devenir général à vingt-cinq ans, aime Blanche de Valjuzon, jeune fille noble; il ne l'épousera pas, mais il mourra avec elle sur l'échafaud. La chanoinesse de Valjuzon représente les préjugés nobiliaires, et Boussanel le fanatisme jacobin. Avouons que ces personnages sont un peu convenus, un peu trop littéraires, et par leur « signification » , et par leur style ou leur jargop.

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Mais le mérite des Concourt est surtout dans l'art avec lequel ils ont su resserrer dans leur pièce une quantité vraiment prodigieuse de petits détails historiques : c'est une mosaïque de faits et de documents. De là, au théâtre, une impression assez pénible. Aussi Sarcey grogne-t-il très fort contre le procédé des auteurs, lesquels, selon lui, font œuvre non pas même d'historiens, mais de curieux d'histoire : c Ils se proposent, dit-il, de mettre sur la scène l'époque de la Révolution, ils lisent tous les mémoires, tous les journaux du temps; à mesure qu'ils trouvent une phrase qui leur paraît topique, un mot qui leur semble caractéristique ou pittoresque, ils le prennent en note, si bien que leur dossier va se gonflant de toutes ces études patiemment faites. Après quoi, leur grand travail est de distribuer ces faits, ces phrases et ces mots dans leur ouvrage, et de les piquer en bonne place, comme un coiffeur qui pique des cheveux sur un crâne factice : mais c'est une perruque qu'il fabrique, et non une chevelure. On appelle cela une œuvre documentée. Documentée tant qu'on voudra. C'est une œuvre morte. Elle est intéressante à lire dans le volume, car elle rappelle à chaque instant des souvenirs historiques, et l'on admire le travail patient et délicat de marqueterie. Au théâtre, c'est mortel^ »

Quant à la Mort du duc d'Enghien, de M. L. Hennique, c'est, comme V Ecole des veufs pour la rosserie bourgeoise, le chef-d'œuvre du genre historique au Théâtre-Libre. « Ce drame bref et distingué, dit iVl. J. Lemaître, et qui n'est pas à proprement parler un drame, mais une sorte de chronique dialoguée, nous a surtout intéressés par ce qui s'y trouve sous-entendu. C'est un cas remarquable de suggestion dramatique -. « Trois tableaux : le bureau du général Levai, à Strasbourg. On lui apporte l'ordre d'arrêter le duc d'Enghien. — Le duc d'Enghien à Ettenheim : on l'arrête. — Une casemate du château de Vincennes : on fusille, à la cantonade, le duc d'Enghien. « Tout cela, dit M. Lemaître, sec, concis, rapide et donnant d'ailleurs une impression de vérité... » Ce n'est pas l'avis de Sarcey, qui a écrit sur le duc d'Enghien de M. Hennique un de ses feuilletons les plus exaspérés, lise plaint qu'on ait supprimé une seule chose : les sentiments qui expliquent l'action. « Le drame, dit-il fort judicieusement, ce n'est pas une série de petits faits plus ou moins exacts, plus ou moins authentiques : c'est la peinture des passions qui ont amené ces faits, des caractères qui les ont mis en jeu. Comment I on me représente cette tragédie de la mort du

* Le Temps, 25 mars 1889.

' Débats, 17 décembre 1888 (Impressions de théâtre, V, 328).

duc d'Enghien, et je ne vois rien des fureurs qui ont agité Bonaparte, des inquiétudes qu'il a traversées, rien de l'opposition qu'il a rencontrée dans son entourage, de la servilité de ceux qui, par crainte ou par flatterie, se sont faits les complices de ses colères...; je ne sais rien, rien, rien... On ne me fait connaître à fond aucun des personnages qui ont joué un rôle dans ce drame sanglant, on ne me donne pas la moindre idée de l'époque où il s'est passé, et l'on appelle ça du théâtre * ? » Rappelons ici la très amusante fantaisie de Sarcey, « refaisant Polyeucte à la mode nouvelle ». Ceci fut écrit à propos des Mauvais bergers^ de M. 0. Mirbeau : « Au premier acte, grande cérémonie du mariage : Polyeucte épouse Pauline; et c'est un tableau superbe, où passent et repassent de magnifiques costumes, d'une exactitude sur laquelle tous les journaux s'extasient le lendemain. — Au second acte, baptême de Polyeucte dans une crypte; on lui fait prononcer des serments terribles, que Néarque reçoit d'un œil qui serait farouche, si nous le pouvions voir. Mais la scène et le théâtre sont plongés dans la nuit. — Au troisième acte, sacrifice aux dieux offert dans le temple : spectacle prestigieux. Polyeucte et Néarque s'élancent à l'autel et brisent les statues des faux dieux... Rumeurs dans la foule, confusion, désordre... On constate les progrès incessants que fait notre théâtre dans la représentation de la vérité... etc., etc. ^ » Bref, Sarcey nous montre très spirituellement le contraire ou V envers de la tragédie cornélienne : tout ce qui se passe, chez Corneille, avant le lever du rideau ou pendant les entr'actes, un moderne en eût fait l'essentiel : il n'eût oublié que l'analyse des sentiments.

Mais on peut répondre à Sarcey, tout en reconnaissant avec lui que la conception dramatique classique est d'un art plus humain et plus difficile, que des pièces dans le genre de celle que M. L. Hennique a écrite sont intéressantes précisément par tout ce qu'elles laissent deviner, — je dirai plus, par tout ce qu'elles obligent le spectateur à reconstituer dans son cerveau et dans son cœur. Dans la Mort du duc d'Enghien, je n'entends pas Bonaparte, je ne le vois pas : mais sa volonté formidable n'en pèse pas moins sur toute l'action; et peut être, ainsi reculée des yeux, sa personne énigmatique devient-elle plus mystérieuse et plus fatale. Seulement, pour suggérer au spectateur des sentiments et des impressions, il faut évidemment choisir d'une main très sûre des épisodes qui soient aptes à provoquer ces réflexions; tout, dans un pareil drame, doit porter; et la pièce doit être jouée avjc assez de naturel

< Le Temps, 17 décembre 1888 [Quarante ans de théâtre, VIII, 275). 2 Le Temps, ?0 décembre 1897 [Quaraiite ans de théâtre, VII, 313).

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pour produire une sensation de réalité. Le genre est donc, en soi, légitime; de telles pièces, bien faites, c'est-à-dire concises, serrées, sans rien de traînant ni de faux, peuvent agir fortement sur le public; — et surtout, comme je l'ai déjà dit, elles nous reposent, par une autre espèce de fatigue, de celle que nous éprouvons devant des mélodrames déclamatoires où, sous prétexte d'analyser les sentiments des héros historiques, on leur prête les plus absurdes discours.

Remarquez, d'ailleurs, que Sarcey tombe ici dans une de ses erreurs accoutumées. Je veux bien qu'il soit nécessaire et intéressant d'analyser à fond la psychologie d'êtres humains en pleine crise de passion; cette passion, présentée dans ses seuls effets, paraîtrait brutale, invraisemblable ; et ce qui nous semble curieux en elle, ce n'est pas l'assassinat final, ce sont les degrés par lesquels on peut arriver à ce sanglant dénouement. Mais s'agit-il d'un fait historique, vrai en soi, dont les héros nous sont connus depuis longtemps et sur lesquels nous avons lu tant à! histoires et tant de mémoires^ nous sommes capables, j'imagine, de reconstituer nous-même les motifs qui les ont poussés à agir. Bien plus, nous prenons plus de plaisir à imaginer nous-même ces motifs qu'à les entendre exposer par fin littérateur qui les a inventés dans son cabinet et qui n'a pas plus que nous la clef de leurs âmes.

C'est dans le même système que M. Maurice Barrés avait écrit Uiie journée parlementaire^ pièce des plus suggestives dans sa brièveté, et sur la valeur de laquelle Sarcey, je l'ai dit ici même', s'est absolument trompé.

Nous sera-t-il permis maintenant de conclure; et, si rapide qu'ait été cette enquête, pouvons-nous espérer que le lecteur demeurera d'accord avec nous sur quelques points d'art et de morale?

Ce que nous devons au Théâtre-Libre, ce qu'il y a de durable dans son influence sur l'art dramatique, je ne crois pas qu'on puisse le mieux résumer que M. J. Lemaître, dans le feuilleton consacré au Grappin'^. J'en retiens seulement l'essentiel : souci plus exact de la mise en scène, — dans le dialogue, un tour et un accent plus réels, — le pessimisme même ayant des chances d'être plus près de la vérité que l'optimisme ; et toute une fine réfutation de certaines idées trop chères à Sarcey. Joignez à ces quelques

< Voy. le Correspondant du 25 avril 1903.

2 Débats, 7 novembre 1892. (Impressions de théâtre, VII, 299).

pages de M. J. Lemaître les différents articles de M. Em. Faguet sur les pièces de chez Antoine*, et vous aurez le bilan presque complet. J'y veux ajouter ceci : les jeunes auteurs du Théâtre- Libre ont victorieusement démontré le principe même contre lequel ils voulaient réagir, à savoir que Tart dramatique : 1° choisit, 2° déforme. Ils ont choisi^ tout comme les classiques, des « crises morales » dont ils ont seulement éliminé trois choses : l'exposition, les préparations, la psychologie sous forme d'analyses. Reste un noyau très dur, très difficile à avaler et qui donne une rude impression de naturalisme. Et ils ont déformé^ c'est-à-dire que leurs personnages sont simplifiés à outrance, et que comme Scribe et ses disciples en faisaient des automates de sentimentalité ou de gentillesse, ils en ont fait des automates de vice et de « crapule ». Et ces bourgeois cyniques, ces rôdeurs ou ces filles ne sont pas plus complexes que les héros de Corneille ou de Victor Hugo. Que dis-je? Us le sont infiniment moins.

Mais, tout de même, et convention pour convention, la leur n'était pas inutile à connaître et à éprouver. Voici, ce me semble, pourquoi : les types, les automates déjà créés étaient sans cesse reproduits par les continuateurs et les imitateurs des « maîtres de la scène ». Ces jeunes ont refusé d'entrer, comme les autres, dans le magasin des marionnettes; ils se sont tournés vers la vie réelle et ils ont emprunté d'autres types; et quoiqu'ils aient fait de ces types des marionnettes aussi, ils ont prouvé que l'on pouvait du moins en fabriquer de nouvelles. Oui, ils nous ont ramené vers la source de tout art, la nature; et pour avoir plongé trop bas, pour avoir mal vu ou mal choisi, ils nous ont cependant donné une leçon d'art. D'autres déjà, à leur suite, ont été plus avisés, plus prudents, plus habiles; ils n'en sont pas moins leurs obligés.

Reste la question morale, à mon avis la plus importante.

D'abord, il est bien entendu, lorsque nous parlons de morale dramatique, que nous songeons au grand public, à celui qui sait la vie, à celui que n'effarouchera pas une situation risquée, et qui se prononce sur l'ensemble de la pièce, et qui est capable de dégager de cette pièce une leçon non formulée, mais, le plus souvent, suggérée par l'auteur. A ce point de vue, — et c'est le plus large, — on aurait bien des réserves à faire sur Vimpression immorale que Aonne, dans son ensemble, le répertoire du Théâtre-Libre. Il est bien évident que l'on pourra toujours contester l'utilité d'étaler sur la scène certains spectacles honteux, d'insister sur certaines situations équivoques, de produire des personnages sans

* Notes sur le théâtre contemporain, 3 vol. 1888-89-90, passim.

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conscience et sans mœurs, de faire entendre certains discours troublants ou grossiers. Je ne crois pas que la morale gagne à être enseignée par la production du vice; je craindrais que la réaction vertueuse, que l'auteur a voulu provoquer, ne s'opérât point toujours normalement; il y a là, comme dans la douche froide, une question de tempérament : bien des gens, qui n'ont pas le sang assez vif ni assez chaud, n'en rapportent que des rhumatismes. Cependant, et en admettant que la réactioji se fasse, les pièces du Théâtre-Libre me semblent d'une réelle portée morale. En effet, le théâtre nous présente, en général, les mœurs du lendemain. Depuis 1880, plus que jamais, nous vivons dans les théories de l'égoïsme à outrance, de l'arrivisme féroce, de l'indifférence morale, bref de Yamoralilé. Et quelques-uns se sont demandé quelle pouvait bien être la société issue de pareils principes?... Eh bien, la voilà, cette société, la voilà telle qu'elle sera et telle qu'elle commence d'être! Les voilà, les jeunes gens, les jeunes filles, les veufs ^ les époux, les ouvriers; les voilà, regardez-les bien et écoutez-les attentivement. Sur la scène, ils vous écœurent et vous épouvantent; demain, vous les coudoierez dans la rue; demain, vous serez vousmême M. Lamblin ou M. Mirelet. Je trouve celte leçon magistrale. Je remercie ces auteurs de nous l'avoir donnée, et de nous avoir montré, dans un effrayant raccourci, les mœurs que nous préparent et la rage de jouir, chez les uns, et, chez les autres, V abdication.

LE

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