LES CONVENTIO!«S
nature ne portent, au théâtre, que s'ils sont préparés, amenés, rendus inévitables*... »
11 y a donc, dans cet abus des mots de nature, une des conventions les plus fortes de la comédie rosse. Et il est aisé de compléter les réflexions de Sarcey par cette très simple observation : mettre au théâtre la vie réelle, c'est présenter des gens qui parlent^ qui échangent leurs idées et qui essaient de s'influencer, de se persuader, de se démasquer mutuellement. Chacun dit, dans la vie, ce qu'il croit convenable à la situation, aux circonstances, à l'état de son interlocuteur; aucun ne se préoccupe, dans le dialogue, de se montrer tel qu'il est, mais tel qu'il voudrait qu'on le crût, et tel qu'il faut qu'il soit pour le gain de sa propre cause. Voilà donc une relativité dont le théâtre doit tenir compte, et d'autant plus qu'il se pique d'être plus vrai. Dans un monologue, un personnage dramatique peut avouer qu'il est une canaille; dans le dialogue, il se ferait tort à lui-même; il le sait, quel qu'il soit, et si bête qu'il soit; et il dissimule aussi longtemps qu'il peut le fond de sa nature, jusqu'au moment où la passion, l'exaspération, l'imprudence, fait jaillir de ses lèvres un mot où il se révèle subitement tel qu'il est. Rien n'est donc plus faux, plus conventionnel, que cette prétendue vérité qui est en contradiction absolue avec les nécessités mêmes de la vie.
Eh bien, parmi les pièces où les personnages ne cessent de dire tout haut ce qu'ils devraient se contenter de penser tout bas, et d'où l'auteur a systématiquement éliminé non seulement la vertu, mais même l'hypocrisie, parmi ces pièces, dis-je, il y a un chefd'œuvre, c'est-à-dire une comédie qui est absolument et parfaitement ce qu'elle veut être, et qui se placera, dans l'avenir, tout à côté de la Parisienne, de Becque, — je veux dire l'Ecole des veufs.
Le sujet est révoltant, les sentiments des personnages sont d'un cynisme que j'aime à croire exceptionnel, le dialogue est faux, en ce sens que les interlocuteurs ne sauraient aucunement, dans la vie réelle, se parler sur ce ton-là; mais enfin, le genre admis, avec ses conventions spéciales, l'exécution de l'Ecole des veufs est d'un maître : tout y est incisif, piécis, mordant; tout porte; et j'y admire cette sobriété qui e^t pour moi le signe de la force. A en juger par l'Ecole des veufs, représentée en 1889, M. Georges Ancey devrait être aujourd'hui un de no5 premiers auteurs dramatiques. Il s'est contenté d'écrire Ces Messieurs : vous verrez que la censure lui jouera le mauvais tour de lever son interdiction, et que Ces Messieurs obtiendront autant de succès que Décadence!
< Lq Temps, 2 juillet 1888.
DO TBÉATRE NATOBALlSTE 37
Moins forts, mais procédant des mêmes théories et des mêmes conventions, sont l'Argent^ ÏEonneur^ la Tante Léontine^ etc. « U Argent, écrit M. J. Lemaîlre, me semble un des chefs-d'œuvre de ce que Sarcey n'a pas craint d'appeler la comédie rosse... Tout de même, l'Argent dépasse peut-être, par quelques points, le type montparnassien du vaudeville pessimiste. J'y crois sentir plus de vérité vraie dans la peinture et, chez l'auteur, plus de sincérité, moins d'impassibilité systématique et d'orgueilleuse morosité. L'ignominie et l'inconscience morale des personnages n'y sont guère moins profondes ; mais la benoîte hypocrisie, conservatrice de la société, n'est pas totalement absente de leurs propos et de leurs comportements et les sauve, quand il le faut, de l'invraisemblance. Puis, l'ordure n'y est nulle part étalée *. » Il s'agit, dans l'Argent^ d'une famille qui manœuvre autour d'un testament. C'est à qui se fera avantager par le père, Reynard, gros industriel, qui fabrique du chocolat plus ou moins frelaté. M""" Reynard, qui a aidé son mari à créer son usine et à sortir de ses premiers embarras financiers, obtient d'abord une part égale à celle de ses enfants, Laurent et MathilJe. Ceux-ci, furieux du succès de M™® Reynard, l'accusent auprès de Reynard, et produisent des lettres qu'ils lui ont volées. La mère, pour se venger d'être dépossédée; pousse un des clients de son mari à déposer contre lui une plainte en falsification de denrées alimentaires : c'est la faillite et la police correctionnelle. On transige alors; on se pardonne réciproquement; la fortune sera exactement partagée. Certes, on en a fait un grand nombre de ces comédies où l'on dispute à un malade, à un mourant, les lambeaux du prochain héritage. Mais, ici, la now veauté est dans le ton. Si vous saviez comme tous ces gens-là se parlent les uns aux autres 1 avec quelle vulgarité, quelle bassesse d'âme, quel je-men-fichisme grossier, presque ordurier ! « Il y avait du moins des colombes parmi les « corbeaux » de M. Becque. La pièce de M. Fabre, c'est des corbeaux sans colombes 2, »
Vous montrerai-je encore dans l'Honneur et dans la Tante Léontine des bourgeois tout pareils, dont on pourrait dire qu'ils ne cessent de capituler avec leur conscience, s'ils avaient une conscience? Mais à propos de ces pièces et de quelques autres, comme Seul^ de A. Guinon, ou le Grappin, de Salandri, nous devons signaler justement ces « capitulations de conscience », comme un des ressorts essentiels du théâtre libre. Les bourgeois de ce pays ne sont pas tous de cyniques inconscients; quelquesuns, quand ils apprennent qu'ils sont volés, trompés, ou qu'on
^ Impressions de théâtre, IX, 373 (article sans date). 2 Impressions de théâtre, IX, 383.