Excusez du mot, mais il a droit de cité en style Veuillot
Le Génie du Christianisme ^ d'après M. Nisard. — Pourquoi moins lu? — Pourquoi nos anciens sont encore moins lus que lui? — Observations sur M. Nisard. -M. de Chateaubriand plus instruit qu'on ne dit. — S'il ne l'est pas davantage, à qui la faute? — Quel ouvrage a remplacé le Génie du Christianisme f — Procédé de M. Yeuillot envers ceux qui ont bien mérité de la religion. — L'oppression du silence. — On attaque Chateaubriand pour se faire quelque nom. — Quel nom ce sera? — Monument à élever à M. de Chateaubriand, en môme temps que l'Académie française mettra son nom dans l'avenir. -—Grotesques qui doivent entourer le monument.
Nous avons vu ci-dessus ce que M. Sainte-Beuve pensait du Génie du christianisme et de ses résultats. Voici maintenant ce qu'en dit M. Nisard.
Sans l'embrasser tout entier, sans le juger au fond et rapprécier exactement, comme devrait savoir le faire un écrivain religieux, ceux-là du moins en parlent sérieusement et se montrent compétents pour en parler, au lieu d'avoir le mauvais goût de recourir à d'indignes bouffonneries pour le défigurer méchamment et le faire méconnaître.
« Le Génie du Christianisme^ aujourd'hui déchu, dit M. Nisard, est un peu moins qu'un chef-d'œuvre, mais il est beaucoup plus qu'une influence. »
Ceci est bien subtil, et Ton ne voit pas trop qu'un livre, qui est beaucoup plus quune influence, puisse être un peu moins qu'un chef-d'cmvre.
D'ailleurs, ce chef-d'œuvre est beaucoup moins déchu que ne le dit M. Nisard. Il est comme tous les livres un peu anciens, moins ostensiblement recherché et couru à Paris, mais peut-être plus lu et certainement plus répandu en province et à l'étranger qu'au premier temps de sa vogue. A ce titre, Bossuet et Fénelon seraient déchus aussi, et cependant il n'en est rien, Dieu merci I
D'ailleurs, si le Génie du Christianisme était déchu, pourquoi serait-il déchu? Parce que le goût littéraire lui-même est déchu ; parce que le goût des lectures, des hautes questions religieuses est déchu ; parce qu'il n'y a plus guère que des déclamations bruyantes, triviales, vides et hargneuses, qui ne peuvent aboutir à rien de bien et qui ne sont nullement de Dieu.
Une autre cause, c'est que nous connaissons tous Ghateaubriaad, et que les merveilles connues finissent par nous frapper et nous occuper un peu moins.
Nous n'adorons plus le soleil, et cependant il est aussi beau ou plus beau que jadis. On le regarde à peine et on le laisse briller et tourner seul dans l'isolement de l'espace. Il ne cesse pas néanmoins de couvrir notre chétive planète de lumière et de fécondité.
Si les œuvres de Chateaubriand étaient déchues , Ce qui n'est pas , témoins les nouvelles éditions qui s'en font tous les jours, elles ne feraient que partager, je le répète, le sort de tous nos grands ouvrages. On en parle
encore, quoique beaucoup moins que de ceux de Chateaubriand ; mais qui les lit? qui lit Bossuet et même Pascal? Presque personne.
Ce qui fait même qu'on les met si fort au-dessus de Chateaubriand, sans dire pourquoi, sans le prouver, ce qu'il faudrait faiie, c'est précisément parce qu'on ne les lit pas. On en parle sur la foi d'autrui,par tradition, et on les relègue dans un lointain grandiose.
S'ils étaient lus, la raison publique et le style s'en ressentiraient parmi nous, et Ton n'irait pas débitant contre Chateaubriand, qui les égale en bien des points, qui les surpasse en quelques autres, ces inepties déplorables qui sont la honte de nos critiques et de notre temps.
Grâce à eux, si nous les suivions, nous n'irions à rien moins qu'à perdre non-seulement le sentiment du juste, mais du beau. Nous violerions toutes les tombes illustres, nous jetterions aux vents les cendres de nos grands hommes comme celles de nos rois. A leur place, nous mettrions, quoi? quelques animaux nuisibles et venimeux, à la cervelle étroite, au museau pointu, aux dents longues, aux mâchoires rudes, tels que chacals, fouines, chats-huants , crocodiles, hippopotames et veaux gras... comme en Egypte.
Nous sèmerions les sables du désert des membres déchirés d'Osiris ; nous mettrions sur l'autel le fauve Typhon, et sur le pinacle du temple sa bande moutonnière, malfaisante et impie.
Plus savant en littérature que M. Veuillot, M. Nisard est aussi moins injuste que lui quand ilajoute : « que M. de Chateaubriand, il est vrai , ramenait le public à la religion plutôt par l'imagination que par la science* •
Cependant il y avait de la science aussi, ou du moins beaucoup de lecture, comme en conviennent tous les hommes compétents. Si ce n'était pas la science pédant€sque, la science morte, la science de Técôle, c'était la science qui vit et féconde les idées.
« Combien, ajoute M. Nisard, attirés par Tenchanleur, voulurent voir de plus près les choses dont il parlait, en sentirent la vie et devinrent plus savants et plus croyants que lui. »
Il avait donc réussi, il avait donc atteint son but, qui était de ramener au respect de la religion. Faites-nous aujourd'hui des livres qui aient ces résultats, et il vous sera permis de critiquer les chefs-d'œuvre.
La science spéciale est l'affaire dea hommes spéciaux ; il suffit, à l'écrivain qui travaille sur les idées, de bien connaître les questions dont il parle, de les bien exposer, de les faire goûter et aimer, s'il est possible.
C'est ce qu a fait M. de Chateaubriand. Donc il a fait ce qu'il voulait faire, et son succès est plein et légitime.
Quant à ceux qui ont vu les choses religieuses de plus près, qui en ont mieux senti la vie que M. de Chateaubriand, et qui sont devenus plus savants que lui, M. Nisard eût bien dû le» nommer; car, pour mon compte, je n'en connais guère de cette espèce. Sans être un savant très-profond, M. de Chateaubriand était fort instruit, il étudiait soigneusement les questions qu'il traitait, et si ses critiques le lisaient avec l'attention qu'il mérite, s'ils étaient eux-mêmes assez savants pour l'apprécier sous ce rapport et le bien juger, ils lui seraient moins sévères et lui rendraient plus de justice.
Il peut y avoir des monographes qui soient allés plus loin que lui dans des sujets particuliers \ mais qu'on
me cite un ouvrage qui, en embrassant comme le sien toutes les grandes questions, suppose, je ne dis pas plus, mais autant de lecture, et des lectures aussi variées. Oui, que M. Nisard nous en cite, que M. Sainte- Beuve nous en cite, que M. Veuillot nous en cite !
Et puisque Chateaubriand est si déchu, si oublié, et pour me servir du « style » des critiques, si démodé, qu'ils me citent les ouvrages, les chefs-d'œuvre qui ont remplacé 4es siens et qui soient capables de les faire oublier.
Oui , qu'on m'en cite, qu'on m'en cite un seul ! Je l'examinerai, je le comparerai avec son aîné, et nous verrons s'il y a lieu de lui donner la préférence et de reléguer Chateaubriand aux antiquailles.
Mais on ne m'en citera pas. Je connais un peu la place littéraire, et j'y vois, comme dans une foire, bien plus d'objets d'imitation et de quincaillerie que de pièces solides et précieuses.
Si tout cela pouvait faire oublier Chateaubriand, ce serait donc en pervertissant le sentiment littéraire et en détruisant le goût des hautes lettres et de la saine discussion.
Chateaubriand est plus jeune, pUis vivant, plus fort que tout ce qui Ta suivi; mais il se peut, grâce aux corrupteurs du talent et delà pensée, que nous soyons devenus trop faibles, trop vieux, trop déchus nous-mêmes, pour le pouvoir Comprendre désormais. Il ne faudrait pas le rendre responsable de notre impuissance.
Si les ouvrages de M. de Chateaubriand étaient d'une érudition plus profonde, on ne manquerait pas de dire : C'est trop savant, mieux eût valu plus de pensées, plus de style et plus d'imagination.
C'est ce qui se disait dès ses débuts ; et si les écrits de Venchanleur, comme on l'appelait à bon droit, ne sont pas plus savants, c'est grâce aux conseils déplorables de ce Joubert, que la coterie hostile affecte aujourd'hui de vouloir porter aux nues, parce qu'il a trahi et calomnié Tamitié, pour complaire au puissant, comme nous le verrons ; c'est parce que ce Joubert était un esprit faux, étroit, mesquin, invalide et rétrograde, comme un trop grand nombre de critiques de nos jours.
« Dites-lui qu'il en fait trop , » écrivait-il aux amis du grand homme ; « qu'il laisse là ses in-folio et son érudition, et nous donne du Chateaubriand : c'est son style, c'est sa pensée que Ton demande. »
« L'admiration de M. de Chateaubriand pour Homère et pour les Pères, ajoute M. Nisard , fit qu'on lut Homère et les Pères. »
Si on ne les lut pas autant que M. Nisard le fait entendre, on reconnut du moins qu'ils avaient une haute valeur et qu'ils ne méritaient pas le mépris qu'en avait fait le xvnv siècle et qu'en font encore aujourd'hui M. Veuillot et ses semblables.
Ainsi l'universitaire M. Nisard est moins injuste pour le Génie du Christianisme et pour Chateaubriand en général, que Thypercatholique M. Veuillot; cependant M. Nisard, selon sa nouvelle habitude, laisse encore beaucoup à désirer pour être entièrement juste.
Depuis qu'il est un peu trop revenu de ses crises d'enthousiasme, M. Nisard se montre atteint d'une autre maladie : c'est de ne pouvoir rien accorder à son ancienne idole sans y mettre aussitôt une restriction désobligeante et injuste.
Malgré cette affection chronique , on voit qu'il ne
peut s'empécher de rendre encore quelque justice et quelque honneur à M. de Chateaubriand ; c'est que mieux doué, plus sérieux, plus instruit, il le comprend un peu mieux que ces maîtres butors qui ne font que le dénigrer, comme, par exemple, cet infortuné Veuillot, lorsqu'il tombe en ses absences de goût, de style, d'esprit, de dignité, de justice et de convenance.
A la marche toujours rétrograde et violente de M. Veuillot, je voyais bien qu'il ne pouvait être que contraire à M. de Ghauteaubriand ; qu'allant â Tinverse de toutes ses idées, il ne pouvait pas avoir une grande admiration pour lui; mais je croyais qu'il devait avoir au moins quelque respect, quoiqu'il n'en parlât presque jamais et qu'il heurtât souvent ses idées. J'y prenais d'autant moins garde que M. Veuillot profite volontiers des idées de certains écrivains, mais qu'il est trèsattentif à pratiquer l'oppression du silence envers et contre ceux qui ont pu bien mériter de la religion, mais qui n'ont pas l'avantage d'être de son opinion ou de sa coterie. Il sait ce qu'il fait : bien heureux de ses mérites et surtout plein de lui-même , il croit peut-être sincèrement qu'il n'y a que lui qui sache bien faire , qu'à lui seul il suffit à tout défendre et tout sauver. On a vu ses succès.
Un pape à Rome, un Veuillot à Paris, c'est assez ; le reste n'est rien et ne mérite que dédain , injure, anathème et oubli. J'avais pensé que c'était dans cette catégorie que la charité bien ordonnée de M. Veuillot reléguait Tauteur du Génie du Christianisme et des Martyrs^ avec les hommes et les chefs-d'œuvre les plus éminents de la primitive Église, ceux de la savante Église de France qui les suivent de si près, et
d'une foule (i*autrcs écrivains de mérite et de bonne volonté.
Ce sont pourtant là des apologistes sérieux. M. de Chateaubriand marche de pair avec les premiers, sans s'engager, comme quelques-uns d'entre eux, dans la partie litigieuse du gallicanisme ; il a eu plus de succès qu'eux et dans des temps plus difficiles. Que rien de tout cela ne fasse à M. Veuillot, qu'il méconnaisse tout, repousse tout; que pour y substituer ses excentricités, ses paradoxes , il rompe la grande tradition des docteurs et des siècles chrétiens, soit ; mais, encore une fois, je n'aurais jamais cru qu'il eût osé se joindre à tous les mécréants et renégats de sa connaissance , pour venir à leur suite, avec leurs armes qu'il envenime encore, attaquer si indignement dans sa tombe et calomnier dans ses œuvres celui qui est et restera, malgré eux, le plus grand apologiste et le plus grand écrivain de ce siècle et de bien d'autres.
Ils veulent le détruire, il les dévorera. Ils* disent qu^il est mort, parce qu'ils se sentent mourir, et qu'ils enragent en mourant. A défaut de mieux, ils veulent au moins se faire traîner par les dents dont ils le mordent, à l'immortalité du grand homme ; ne fut-ce que pour figurer sous formes de grotesques, larves, chimères, monstres, gargouilles, soit à la base, soit au toit, aux gouttières du monument, pour faire contraste avec la calme et majestueuse beauté de Tintérieur.
Qu'il leur soit fait selon leurs vœux!
Ce monument, l'équitable et réparateur avenir relèvera, et ce sera au sein de cette France, au sein même de ce Paris qu'éclaira son génie et qu'illustra son nom.
J*ose même demander à la loyauté française que, dès aujourd'hui, le monument s'élève, que ce soit sur Tune de nos plus belles places publiques, et que sa statue et ses œuvres y soient mises, en même temps que l'Académie française aura mis son nom dans l'avenir^ selon sa belle expression.
Rarement mausolée aura-Uil brillé d'une plus noble figure, et reçu en son sein des œuvres plus belles.
SniTB DES INIQUITES DE M. VEUILLOT.
Il imite Rabelais. — Il croit qu'il faut être méchant pour se faire lire. — Ses Satires. — ^^ L'écrivain méchant et le malfaiteur. — Veuillot a manqué à la gloire. — Lsl pose et \& phrase, — Ce que c'est que Rabelais, modèle de Veuillot. — Il n'est pas vrai que les notes de M. de Chateaubriand pour un ouvrage lui servissent pour un autre. — Il voulait. réduire toutes ses œuvres à douze volumes. — Loin de ne pas savoir sacrifier use idée, il n'en supprimait que trop.
Citons maintenant. — M. Veuillot est en campagne. Il s'en va çà et /à, marchant comme en procession et en guise d'évêque; non pas d'im évêque du bon Dieu, mais d'un mage de quelque Ahriman persan ou babylonien, aigrirmœnioSy comme dit le Zend.
Il a la bouche et la main pleines- ouverte s, et il lance... des bénédictions? Non pas, mais des anathèmes et malédictions en abondance.
Selon sa méthode de prédilection, c'est une confession qu'il fait; une confession de ses vertus bien entendu , et des péchés des autres , battant sa
coulpe sur leur poitrine avec une ardeur de componction tout à fait édifiante.
G*est surtout à Chateaubriand qull en veut ; il ne passe sur le corps de tant d'autres que pour arriver jusqu'à lui. Tous valent mieux que celui-ci et chacun d'eux aura du moins son mot d'éloge avant d'avoir son coup de pointe ou de marteau ; Chateaubriand n'aura que des grossièretés, des calomnies, des outrages , le tout asséné d'à-plomb, sentencieusement, sans explication : c'est une exécution sommaire.
Quand les autres ennemis, c'est-à-dire Sainte-Beuve et sadique, attaquent, ils essayent de motiver: celui-ci point : il prononce ; ça suffit. C'est un oracle, c'est lui qui le porte : Ipse dixit. Sa véracité , son équité ne sont-elles pas reconnues?
(jil Blas est mis de beaucoup au-dessus de Chateaubriand, en qui rien ne saurait plaire.
L'immonde Rabelais lui serait préféré de même, si Ton osait dire sa pensée. Eu attendant, on se contente de le trouver élégant et on le signale comme tel dans une homélie magistrale et paternelle à la société de Saint-Paul, le jour de la réception de l'auteur.
On imite même la méthode facile du moine médecin et puis curé de Meudon, en écrivant comme lui des historiettes et des nouvelles à bâtons rompus, c'est-à-dire sans suite, sans ordre, sans but. Ce n'est pas là un mal et je n'en veux pas blâmer M. Veuillot. Je dis seulement que c'est un souvenir bien marqué de ses premières lectures et de ses premières impressions. Ces impressionslà ne s'efTacent guère, et comme M. Veuillot a pu le voir dans l'Évangile, s'il l'a lu avec autant d'attention que son Rabelais, « la route qu'on a suivie en sa jeunesse,
on ne s'en éloigne pas dans la vieillesse. Juxta viam quam secutus fuerit adolescens etiam cum senuerit non recedet ab ea. »
Quand on admire et imite ainsi l'ordurier Rabelais, il est tout naturel qu'on n'aime pas Chateaubriand et qu'on ait des tas d'injures à lui jeter comme à tant d'autres. C'est le grand cloaque littéraire, avec quelques feux follets à sa surface provenant de la corruption même.
Dansla confession littéraire deM. Veuillot, qui estune fort mauvaise confession, Molière et Pascal sont moins bien traités que Rabelais, parce que^ sans doute, ils sont moins élégants. Il dit même : « Je n'ai pas trouvé Molière tout à fait honnête homme. » Et pourquoi , ô Veuillot? parce qu'il n'a pas assez bien canonisé Tartuffe ? « D'ailleurs, dit-il autre part, en faisant encore à M. de Chateaubriand l'honneur de lui prendre textuellement une de ses pensées, sans le dire, mon goût n'est pas à la comédie, la nature humaine y est mise trop bas. »
Et dans la satire donc? Cependant M. Veuillot fait des satires ; il est vrai qu'il s'y trouve plus de beaux vers que de méchanceté. Aussi n'est-ce pas là la satire proprement dite, petit poëme qui a son genre, qui veut avoir son but et être complet.
M. Veuillot pourrait le bien faire ; mais les Satires qu'il vient de publier sont plutôt des pièces de vers de tous genres, de toutes formes, restées jusqu'ici dans ses cartons. Il y a bien des traits satiriques, comme dans tout ce que fait M. Veuillot, car M. Veuillot a cette idée malheureuse qu'il faut être méchant pour se faire lire; Cela est peut-être vrai, quand on ne peut pas faire mieux, mais M. Veuillot le pourrait peut-être.
Voilà pourquoi il est plus blâmable qu'un autre quand il fait mal. M. de Chateaubriand n'a pas été bien méchant, ni M. de Lamartine non plus, ni M. Victor Hugo non plus, ni madame Sand non plus, et cependant ils ont su se faire lire. La méchanceté est la ressource de ceux qui n'en ont pas d'autre; c'est la spéculation sur la bassesse et la malice humaines. C'est une des pires corruptions. Qui mord toujours son semblable est un chien enragé; qui peint toujours en noir fait son portrait.
Il faut écrire pour être utile et non pour nuire. — Mais c'est le genre du temps, dira-t-on : il paraît, en quelque sorte convenu, qu'on doit s'entre-manger de son mieux et vivre du sang et de la chair du voisin. — Cela se peut, voilà pourquoi les temps sont stériles et tristes : c'est le signe le plus certain de toute décadence.
Le malfaiteur de la plume est le dernier des malfaiteurs ; car il est généralement le plus sûr de son impunité, ou du moins d'une punition incomplète et sans aucune proportion avec le mal qu'il a fait ou tenté de faire. — Mais il est méprisé, dira-t-on. Si parfois le public écoute le diffamateur et le calomniateur, il ne laime jamais; il le relègue au ban de l'opinion, et vérifie en sa personne la sentence de l'Évangile : «Malheur à l'auteur du scandale : Vae per quem scandalum veniu »
Tout cela est vrai ; mais peu importe au méchant, si, en attendant, il y gagne quelques sous ; souvent il avouera volontiers que c'est sans sujet de haine et sans haine, mais uniquement pour rire, qu'il fait le mal. Ce n'est jamais du moins sans un appétit quelconque. Parfois un coup de plume vaut un coup de poignard et souvent rapporte plus.
Dans une autre position, le diffamateur ejût travaillé avec un autre outil. A défaut de style, il eût joué du stylet ; mais toujours dans le même but, sinon dans le même lieu.
Dieu me garde d'attribuer tout ceci à M . Veuillo t . Il est , ou du moins il a été méchant, il est vrai, pas à ce point cependant; mais il en connaît peut-être qui le sont.
Si son talent le gauve des derniers excèô, ses malheureuses habitudes littéraires, ses engagements peutêtre ou son désir de complaire l'exposent trop souvent à des torts graves et indignes de lui.
Non dépourvu de qualités privées , excellent fils, frère admirable et loyal ami, dit-on, il ne sait pas assez porter ces qualités en public.
Et cependant, qu'il me permette de le lui dire : si elles sont quelque chose, ces Vertus privées sont peu de chose en comparaison de celles qu'Hun écrivain de sa force devrait avoir. C'est bien, sans doute, de parler avec le bon goût le plus touchant des misères du peuple, à propos de celles de ses honnêtes parents; c'est beau de prendre sa vieille mère dans ses bras et de la transporter de la peine dans une honnête aisance, fruit de ses sueurs, et de lui donner ainsi une seconde fois le plaisir d'être mère et le doux orgueil d'avoir un tel premier-né ; c'est bien, d'élever ses deux sœurs comme ses enfants; c'est bien d'être fidèle dans Tamitié ; avec cela on peut laisser dire qu'on, mangerait bien ^onpère à la croqibe'au-sel, ça ne tire point à conséquence; on peut même se dispenser de faire sur une comédie qui n'en vaut pas la peine de fort beaux dialogues qui n'ont d'autre avantage que dé la faire vivoter un peu Plus. C'est bien là Veuillot I Voilà comme, avec beau-
coup d'esprit, il ne fait que des sottises. Il croit faire des merveilles, et il ne fait que des boulettes. Il en fait, ce pauvre garçon, à nourrir des armées.
Oui, c'est bien d'aider ses proches; mais, disons-le hardiment, ce n'est pas tout. Enfant du peuple qui souffre toujours, il faut être fidèle à sa naissance, à la sainte cause populaire. (Test là aussi de la piété filiale. Il faut chérir et respecter la gloire de ceux qui s'y sont dévoués.
C'est là une des vertus de Chateaubriand , et elle n'est pas moins chrétienne que les autres. Lui aussi, il eût pu faire de l'or en servant d'autres intérêts ; mais c'est la liberté, c'est la cause du peuple qu'il a préférées, et, quoi qu'on fasse, la postérité s'en souviendra.
Que certains adulateurs de tous les pouvoirs lui en veuillent, je le conçois; mais tout le reste lui en devait de la reconnaissance, et M. Veuillot plus que personne. En a-t-il eue? et comment a-t-il traité le grand homme? On va le voir. J'ai honte et regret de le dire, pour un homme de talent comme M. Veuillot ; car le talent me touche; il me désarmerait presque, si je n'avais soin de me redire que c'est, au contraire, une circonstance aggravante.
Pourquoi donc me tairais-je, malgré mes regrets? Pourquoi avoir des égards qu'il n'a pas eus pour un homme à qui nous sommes tous si redevables, qui valait mieux que nous , qui fut toujours assez haut dans la gloire pour ne pas nous offusquer, et qui avait eu soin de rester au-dessus de toutes nos disputes et de toutes nos misères?
Ainsi donc, Louis, vous avez, en ceci, manqué au devoir et forfait à la gloire. J'aurais voulu pouvoir dire, mais en vain, que ce fut par une de ces étourderies fami-
lières aux hommes dUmagination ; mais je De ptiis : il y a en tout ceci de la malice et de la réflexion préméditées.
Si vous pouviez être juste et raisonnable une fois, je vous dirais : Rétractez-vous ; Thonneur le veut.
Si, d'autre part, j'en avais la puissance, je vous malmènerais tant que je vous forcerais à venir faire amende honorable, et à effacer de votre livre, remarquable du reste, ce vil pâté qui le déshonore, qui compromet votre équité, votre délicatesse aussi bien que votre goût. En vous sommant de cette obligation, c'est en votre faveur que je parle.
Mais pourquoi tant insister sur M. Veuillot? dira-t-on» C'est parce que je crois qu'il y a de l'étoffe en lui; qu'il a encore, en définitive, plus d'esprit et de sens que de méchanceté ; parce que, malgré ses détestables défauts, sa légèreté, sa vanité, sa jalousie, il doit avoir. plijip . d'âme que ses complices, puisqu'iljf^^plus de talent; parce que le talent, c'est ,1», première et la plus évidente noblesse, 4QJ'homme, et qu'elle oblige encore plus que toute autre noblesse. . r ^ >
M. Veuillot' n'est pas comme tant^ ^'^^tres "mâfhêureux qui ont besoin de ç's^çhgffner sur quelqu'un pour se faire r^tp^fiquer. Sa plume seule le dislingue sufïisapwnent. Il n'avait donc pas besoin de cette attaque injuste. Il devait être du côté de la défense. Sa conscience l'y eût rapgé, s'il n'eût trouvé plus piquant de se permettre, aussi lui, une félonie littéraire.
Ce morceau, ou plutôt ce paquet que nous allons . citer, est loin d'être à la hauteur de ses Satires où ni/d^^' répétons qu'il y a de beaux vers. Ici^rîëù^i?est beau : tout est laid, méchant, ignoble', "fffen ne rachète le mal; et, sous le rapport moral, la malveillance, calculée, prê- ^^^
méditée, l'aggrave jusqu'au point d'en faire une mauvaise action.
Sous le point de vue littéraire, c'est une farce indécente, indigne, et pis que rabelaisienoe , quoiqu'elle sente le cru. Pour me servir des expressions de M. Veuillot, elle akonte et elle souille les belles pages qui l'entourent.
C'est ainsi que le pieux Veuillot met en avant de belles maximes qu'il emprunte à ses victimes mémes^ et qu'il fait ensuite de si vilaines choses !
« Je suis étonné, ajoute-t-il, de l'ennui fue j'éprouve à la lecture des Provinciales de Pascal. » En effet, Pascal est très-ennuyeux pour certaines gens, et nous pourrions en donner de bonnes preuves, si ces preuves n'intéressaient pas des tiers.
« Les jansénistes, qui lui ont fourni des textes, ajoutet-il, ont été plus coquins que lui (Pascal). »
Si les textes sont faux, l'injure est fondée ; s*ils sont vrais, l'injure est une indignité.
C'était donc les textes qu'il fallait examiner, mais c'eût été encore plus ennuyeux.
Voltaire est plus heureux que Pascal auprès de notre juge-mage: « Voltaire, dit-il, a certainement une jolie prose : c'est le stylet de l'assassin. Il est ferme, luisant, aigu, bien trempé, enjolivé au manche, et il tient dans la poche. •
Il tient aussi dans la manche, et en y jetant un peu d'eau bénite, on peut travailler avec, et aller trouver Chateaubriand.
Voici les préludes : « Tout ce qui n'aura pas su marcher fera des Mémoires contre l'obstacle... Ils diffameront ceux qui les auront tenus ou remis à
leur petite place. » (Chateaubriand n'a pas su mar cher ! Il a dû être remis à sa petite place !) Puis, se ravisant et se contredisant, il ajoute : « Chateaubriand a tenu et mérité une grande place ; mais ce n'est pas mon homme, en vérité. Ce n est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni Técrivain, tels que je les aime : c'est peut-être Thomme de lettres tel que je le hais. •
Le gentilhomme tel que Taime Çà et /à, c'est sans doute le comte Albéric, qui envoie à la station du chemin de fer une voiture à deux chevimx avec un cocher en gants blancs, pour recevoir le pèlerin en gants paille ; lequel pèlerin dit bonnement à Tautomédon ébahi toutes sortes de choses facétieuses et saugrenues.
Le pâié-VeuilIot. — Autres inepties, indignités et faussetés bavio-veuillotines sur Chateaubriand.
Maintenant, si vous voulez voir un gâcheur barbouiller la figure d'Apollon et y jeter une truellée au sas, lisez ceci :
• Ce qui n'est pas vraiment honnête n'est pas vraiment beau, ■ avait dit ailleurs M. Veuillot. On va voir si ceci est honnête, et si ce n'est pas ce qu'il y a de plus lourd, de plus pâteux, de plus odieux et en même temps de plus prétentieux. C'est tourmenté, soufflé, enflé, grossier, quintessencié ; c'est le nec plus ultra de la malveillance, du mauvais genre et du mauvais goût. C'est l'enfant des rues ramassant de la boue à pleines mains pour la jeter, par une envieuse malice, aux passants les plus distingués. Maintenant, laissons-le dire :
« Chateaubriand, c'est l'homme de lettres tel que je le hais ; c'est l'homme de la pose, l'homme de la phrase ; toujours affaire de sa pose ou de sa phrase, qui met sa pose dans sa phrase et sa phrase dans sa pose. •
Que signifie cet inepte galimatias, qui bave et qui phrase sans rien dire? Je ne le sais pas, en vérité. Je le sais si peu et c'est si éloigné de toute langue et de toute pensée, que j*ai eu mille peines à le copier correctement. J'ai été obligé de m'y prendre à deux fois, et encore est-ce à peine si j'y suis parvenu.
Moi, je croyais que M. de Chateaubriand avait assez bien travaillé, qu'il avait créé quelque peu et même avec assez de succès; mais voilà que la calomnie et l'envie, en sale habit de carnaval et en langage pis que poissard, viennent m'apprendre que, loin de là, il n'a passé sa vie qu'à mettre sa pose dans sa phrase et sa phrase dans sa pose^ etc. Il n'a fait que cela. Voilà comme ces vils phraseursy qui n'écrivent que pour écrire, que pour insulter, sans être utiles, sans aboutir à rien, voilà comme ils apprécient la plus grande et la plus féconde existence littéraire de notre temps! voilà la justice qu'un écrivain religieux rend à un apologiste sans égal! voilà comme on juge et, selon Vargoî du genre, comment on exécute un grand homme I
Mais est-ce tout, du moins? Non pas I prenez patience : il en faut. Chateaubriand est celui « qui pose pour phraser, qui phrase pour poser, qu'on ne voit jamais sans sa pose, quine parle jamais sans sa phrase. »
Le poseur, c'est toi, phraseur du diable! Mais disnous comment on peut parler sans la phrase? En voilà encore un que sa méchanceté rend stupide. C'est bien fait. Pour retrouver un langage comme ceci, il faut remonter à sa source, à celui de Pantagruel, de frère Jehan des Entommeures, et de Panurge , dans ce bouffon et gueulard de Rabelais. Là on voit aussi des merveilles de ce genre. C'est, comme dit le peuple, du style
arsouille. On y trouve des mots d'une ligne et demie.
Et Dieu Ten punisse, ce pieux Veuillot! j'ai été obligé de lire son impur Rabelais, afin de pouvoir comprendre le poseur et le phraseur qull nous a formé pour le service de TÉglise et rédiflcatioii des fidèles.
J^eusse aimé mieux traverser une voirie que ces volumes obscènes et sans intérêt; ils sont bêtes à force de vouloir faire de l'esprit, et fastidieux à force de vouloir être gais : malgré mes efforts, je n*ai pu achever.
Quelques détails piquants, quelques aperçus fins, quelques phrases bien coupées, c'est tout ce que Ton trouve au milieu de ce fumier ; c'est tout le mérite de ces grossières et grosses charges, de ces méchantes et lubriques saletés.
C'est donc là qu'un lévite va chercher de la boue pour en couvrir la gloire d'un chrétien ! On était si\r d'en trouver, on connaît ses réservoirs ; et, bien qu'on y puise souvent, on ne les a pas encore épuisés. Voyez plutôt :
• Tout son cœur, tout son esprit sont dans son encrier avec toutes ses phrases. » — Quelle découverte ! et que d'esprit elle exige ! Et votre cœur, votre esprit, vos phrases, à vous, illustre seigneur de Vile de satin et de papimanie, où sont-ils? Dans le ruisseau?
• 11 fait de cet encrier un piédestal où il prend toutes ses poses. » — Gomme c'est beau, une pose sur un encrier !
« Il est de ceux qui ne savent écarter aucune pensée capable de revêtir une belle couleur. •
Il en est bien, et nous en voyons la preuve, qui ne savent même pas écarter celles qui ne peuvent revêtir qu'une laide et sale couleur.
Quant à ce qu il dit de Chateaubriand , rien n'est plus faux.
Pendant une vingtaine d'années, j'ai assisté à son travail de composition, et je Pai vu cent fois écarter des pensées non-seulenaent capables de revêtir, mais ayant déjà parfaitement revêtu une belle couleur.
A chaque ouvrage , il en rejetait assez de cette espèce pour faire la fortune de dix Veuillot et de vingt Bavius.
En effet, celte fausse et méchante pensée, comme tant d'autres, est encore empruntée à Bavius.
A entendre ledit Bavius en son groupe, les débris des recherches faites pour les Martyrs auraient servi nonseulement à Vltinéraire, mais aux Études historiques. « Il ne nous a fait grâce de rien, » dit Bavius.
Or, comme c'est moi qui ai fait les recherches pour les Études historiques, je sais et j'affirme qu'il n'y en avait même pas une qui vînt des Martyrs. On le verra bien, lorsque plus tard je dirai quel auteur M. de Chateaubriand suivait dans son récit.
Quant aux idées, il en biffait, élaguait tant, que j'étais ' toujours en dispute et en lutte avec lui à cet égard; parfois il en jetait au feu par poignées, et je me brûlais les mains à les retirer du brasier pour les remettre aux cartons.
Il eût voulu détruire ainsi plus de la moitié de ses œuvres et ne laisser tout au plus que douze volumes. • Alors, disait-il, ce serait du Chateaubriand. »
Je fus même chargé de négocier avec ses éditeurs , mais sans succès heureusement, comme je le dis ailleurs, cet auto-dafé littéraire.
Je puis donc me vanter , et je me vante, comme Auguste, d'avoir sauvé des flammes bien des morceaux du Virgile moderne, et des morceaux tels que, malgré
les grincements et les impatiences de Tenvie, la juste postérité n'en retrouvera pas dans notre siècle. Toutes ces ineptes et misérables faussetés tomberont , et le génie restera.
iitola. —Indignité de Veuillot.— Bonne appréciation de Sainte- Beuve. — René plus chaste que les écrits de Veuillot. — Chicane de Sainte-Beuve , au sujet du soleil et de la messe dans le désert et des oiseaux et ours du Meschascebé. — Une édition d'Homère, par Zoïle. — Précaution que prend en conséquence M. de Vigny dans son testament. — Épiphonème de condoléance sur Veuillot.
Voilà comme sont ces messieurs du dénigrement : ils ne savent pas même le premier mot des hommes ni des choses ; ils ne les. ont fréquentés ni connus intimement, et ils vous en disent, ils vous en content comme s'ils avaient toujours été présents à leurs entretiens et à leurs travaux.
Ce sont ceux-là qui ne savent écarter ni un cancan de ruelle, ni une idée banale, hors l'idée de droiture et de sincérité.
Les amants du laid, du trivial, de l'ignoble, les contempteurs du beau sont donc aussi les contempteurs du vrai. Cela doit être : c'est un aveuglement providentiel et fatal.
Nous ne somaies pas au bout, et voici du neuf : « Atalay nous dit-il, est ridicule * et René odieux. • Ainsi sont jugés, en deux mots, les deux écrits qui, sans contredit, ont eu le plus de succès dans notre siècle et dont le style est incomparable.
De Taveu de tous les autres critiques, même les plus malveillants, René, quant au slyle , est le chef-d'œuvre de Chateaubriand. S'il y a quelque chose à redire sur le fond, il est si bien sauvé par la forme qu'on ne s'en aperçoit pas, à moins d'avoir le mauvais œil et de ne vouloir remarquer que ce qui est mal.
Tout le monde a lu ce chef-d'œuvre, et, malgré l'inconvénient du fond, c'est un aveu général que René est chaste et que son verbe est si pur qu'il n'en reste aucune mauvaise impression. C'est la statue antique, c'est l'Apollon du Belvéder, ou plutôt c'est Jérôme, c'est Augustin gémissant et brûlant.
l; M. Sainte-Beuve se montre encore ici d'une entente littéraire bien supérieure aux déplorables boutades de cet innocent de Veuillot : « La poétique à'Atala^ dit-il, c'est un nouveau côté de l'art élevé revenant à l'antique, sortant décidément de Diderot, de Marmontel, et de tout ce procédé vulgaire, au fond, prosaïque, dont Voltaire lui-même et Rousseau n'avaient pu s'affranchir dans la composition. »
Ceci est d'une haute et bonne critique. M. Veuillot n'est pas obligé de la comprendre \ mais il devrait du moins s'abstenir de dogmatiser à faux comme il fait. Il a voulu être lui-ménàe, cette fois-ci au lieu de suivre les autres, et il a été absurde autant que prétentieux.
Si M. Veuillot n'était pas un si grand poëte, ne serait-on pas tenté de lui dire ici ce que M. Sainte-Beuve dit précisément, à propos d'iitaZa, à l'abbé Morellet, surnommé Panurge : « Panurge cesse de comprendre, sa calotte de plomb le reprend... > Puis, à propos d'un autre endroit à*Atala : « C'est pour le coup qu'il faut s'écrier : Panurge , pauvre Panurge, jamais rayon de poésie n'a percé la sécheresse de tes méninges ! »
II y a plus de danger et d*impureté dans une seule page des romans pieux ou des confessions théâtrales de M. Yeuillot, que dans tout le René, que dans toutes les œuvres de Chateaubriand. Qu'est-ce, par exemple, qu'un pénitent qui nous parle sans cesse de son impureté à côté de la pureté de ses sœurs?
Que vos sœurs soient pures, je le crois volontiers; que vous soyez bon frère, je le crois de même; mais si vous êtes impur, purifiez- vous, et, en attendant, taisez-vous^ et ne nous en dites pas tant: « Je me parais de la pureté de mes sœurs. » Chateaubriand n'en a pas tant dit, et vous l'avez outragé. Être réduit à se parer de la pureté d'autrui, c'est être bien nu, bien pauvre de son fond.
ÔuMm/a, quoique bizarre en certains endroits, soit ridicule, vous ne le pensez pas plus que vous ne pensez que René soit odieux, et il ne Test pas, puisqu'il gémit de ses faiblesses, qu'il s'en confesse plus humblement que vous et qu'il s'en punit en s'exilant.
Atala est ridicule ! vous ne voulez donc tenir compte de rien que de Tenvie qui vous ronge, vous affole et vous aveugle? Vous ne voyez donc pas la magnificence qui l'entoure, vous ne voyez pas ces incomparables peintures des fleuves, des solitudes et des bois de T Amérique, où Técrivain se montre presque aussi grand que la nature?
M. Sainte-Beuve, qui s'entend mieux en littérature, en convient et met à tout propos René au-dessus de tout ; mais comme il faut toujours qu'après une pensée juste il finisse par quelque niaiserie minutieuse, il nous dit, sur la foi de je ne sais quel Américain pointilleux, que ce ne sont pas les grands, mais les petits ours qui s'enivrent de raisin ; comme s'il avait assisté à toutes les fêtes des ours pour en informer nos badauds;
comme si les grands ours ne pouvaient pas s* enivrer, puisque les pedts s'enivrent?
Une autre observation du même homme et de même force veut que les oiseaux si bien peints par M. de Chateaubriand ne soient pas sur le Meschascebé « mais sur TOhio ; comme si TOhio n'était pas un affluent du Meschascebé, un de ses tributaires qui, selon Texpression du grand peintre, • l'engraissent de leurs limons et le fertilisent de leurs eaux 1 » Comme si le poète cessait d'être vrai quand il peint sur un fleuve les animaux qu'un voyageur distrait peut-être, ou malveillant, aura cru voir sur un autre fleuve qui le touche et s'y décharge? Ne sont-ce pas les mêmes parages? Et mérité-je d'être repris par un pédant prétentieux , si je peins sur la Seine ce qu'il aura cru voir aussi sur la Marne et la Bièvre ?
Convenons que lorsqu'on n'a que de pareilles chicanes à faire à un écrivain, c'est qu'on n'a rien à lui dire. Telle est pourtant la force d'à peu près toutes les chicanes que Ton fait à Chateaubriand : le parti pris de dénigrer im grand homme force à bien des misères, petitesses et absurdités! Ce serait un mauvais métier, si on le faisait pour la gloire.
M. Sainte-Beuve ne veut pas non plus que le soleil puisse venir, en se levant, jeter un rayon sur Thostie que le prêtre célébrant la messe dans la solitude élève au-dessus de sa tête. C'est pourtant bien naturel, et quoique tout simple, le phénomène est assez beau pour mériter qu'on le décrive et pour y trouver un moyen d'élever l'âme jusqu'à Dieu : « L'astre annoncé par tant de splendeur, dit l'auteur d'Atala, sortit enfln d'un abîme de lumière, et son premier rayon rencon-
tra rhostie consacrée que le prêtre en ce moment même élevait dans les airs. charme de la religion ! ô magnificence du culte chrétien 1 »
Tel est le tableau de M. de Chateaubriand. Voici maintenant les observations du critique : elles sont assez remarquables par leur nullité prétentieuse pour mériter d'être faiises sous les yeux du lecteur.
— « Et Chateaubriand, dit-il, tire de cet accident du rayon une raison de croire. •
— Non, monsieur, il n'en tire pas ime raison de croire ; mais une raison d'admirer la beauté du spectacle de la nature dans ce rapport accidentel avec le culte chrétien. Le texte même d'^Atala^ que iious venons de citer, ne permet ni au bon sens ni à la bonne foi, d'en tirer autre chose. ^
Cependant le critique continue sa chicane de plus ei^ plus pitoyable : * L'invraisemblance, dit-il, s'ajoute ici à la légèreté et au faux brillant. »
Où est donc l'invraisemblance que le soleil, en se levant, puisse rencontrer Thostie élevée par le prêtre dans les airs? Quelle légèreté, quel faux brillant y a t-il àce magnifique tableau du soleil sortantd'un abîme de lumière et venant jeter un rayon sur une hostie, quand il inonde de ses feux toute la solitude où cette hostie lui est, en quelque sorte, présentée par le prêtre qui l'élève dans ses mains comme un autre soleil ?
— « Bon Dieu ! s'écrie ensuite notre bon apôtre, que dirait Calvin qui dans sa colère compare la messe à une Hélène, de la voir ainsi mêlée à T Aurore aux doigts de rose?»
Il s'agit bien de ce qu'eût pensé l'atrabilaire et antipoétique Calvin ! Et quel rapport, jô vous le
demande, la messe et celte magnifique aurore du désert, au moment de la messe, peuvent-elles avoir avec la belle Hélène ? Il est permis de radoter, mais pas à ce point.
— •Mais, ajoute-t-il, d*un ton pieux, que doivent penser surtout de ces jeux de lumière ceux qui croient tout gravement au saint sacrement de Tautel et qui, par conséquent, n'y croient pas moins les jours de nuages que les jours de soleil? •
Et qu'a-t-il vu dans le texte de M. de Chateaubriand qui l'autorise à tirer cette sotte induction?
M. de Chateaubriand veut dire tout simplement que la magnificence de la nature s'allie bien avec la beauté de la religion et qu'un rayon du soleil levant sur Thostie, qui est un%oleil aussi, ne peut qu^aider l'hounne à comprendre cette beauté et à s'élever vers Dieu par Vadmiration de la beauté de ses œuvres.
Que le lecteur soit averti par là de ce qu'un esprit faux et louche peut, dans son aveugle malignité, faire du texte le plus irréprochable et le plus beau. C'est cependant ainsi qu'on en agit presque toujours avec Chateaubriand. On lut* prête ses niaiseries et ses petitesses afin de le trouver superficiel et petit.
Et où se permet-on de telles infidélités, de telles indignités? dans une étude sur Chateaubriand, placée en tête d'une des dernières éditions des œuvres du grand homme (1862).
Ils disent tous qu'il est mort, qu'on n'en veut plus, qii'il est à jamais passé, et le lendemain ils en donnent eux-mêmes de nouvelles éditions.
Zoïle au moins ne donna point d'édition d'Homère. Et bien lui prit, car la Grèce l'eût répudiée en infli-
géant à Tédition le même châtiment qu'au critique.
Ce que la Grèce n'a pas vu, et n'eût pas toléré, la France le verra, le tolérera-t-elle? Il ne faut pas se fier toutefois à ces éditions faites par l'ennemi dans le but de s'attacher, malgré tout, à la destinée d'une mémoire illustre, et pour se placer dans son sein comme le serpent lui-même, pour la mieux déchirer.
C'est ce qui a ému, je le répète, M. de Vigny, et l'a fait s'écrier, dans son testament, que, « pour exciter la curiosité publique, lés éditeurs souillent la mémoire des écrivains par des préfaces et des commentaires suspects, quand ils ne sont pas hostiles. » En conséquence, pour mettre son nom à l'abri de ce danger, il lègue ses œuvres à un ami.
Dans cette nouvelle édition des Œuvres complètes^ rhostilité du critique-éditeur n'est pas douteuse, puisque Vélude sur Chateaubriand qu'il met en tête est extraite mot pour mot de son gros pamphlet en deux volumes contre Chateaubriand. Il est des indignités qu'il n'a pas osé y reproduire cependant, mais combien il en reste encore!
• A propos d'une autre édition faite du vivant de M. de Chateaubriand, des mains étrangères, mais des mains bienveillantes, avaient mis aussi quelque chose du leur.
Cependant, à propos de cette édition, M. de Chateaubriand irrité s'écriait: «Les indignes! ils ont osé faire dans ma chemise ! » Que dirait-il de celle-ci?
M. de Vigny 'a donc bien fait de se prémunir par son testament , et M. Odilon Barrot a eu bien raison aussi de dire que l'on devrait nommer des tuteurs pour les morts.
Est-ce ce beau passage d*Auala dont nous venons de
parler^ que M. Veuillot trouve si ridicule? Est-ce ce passage qui rend ridicule Atala tout entière ?
Et croient-ils qu'en joignant leurs bévues, ces deux critiques infirmes puissent faire admettre leurs jugements faux et saugrenus sur les plus grandes beautés littéraires?
S'il s'en tient à eux, s'il ne les répudie pas, voilà le public bien informé I
C'est ainsi que ces mécréants gâteraient le goût et pervertiraient l'esprit de la nation; qu'ils souilleraient et détruiraient tout ce qui est bien dans les choses de l'esprit, si Ton s'en rapportait à eux. Dans leur incapacité ou leur malice, ils feraient croire que le laid c'est le beau, et que le vrai beau est ridicule.
Insensé de Veuillot ! avoir du talent, et ne pas savoir respecter, apprécier le génie et ses chefs-d'œuvre! pouvoir donner de l'or et ne jeter que ce vil plomb !
Le genre de discussion de M. Veuillot.'— Ce qyii reste de la lecture de sa polémique religieuse.— Sa politique. — Quoique de la résistance, il eût aimé mieux être du mouvement. — Son opinion dépravée sur la conviction politique. — Les Martyrs : ici le jugement de M. Sainte-Beuve est un modèle d'intelligence et de jxistice littéraire, à côté de la grossière iniquité et des sottes déclamations de M. Yeuillot. — Il loue le Tasse d'avoir revu et corrigé sans cesse sa Jérusalemy afin de faire pour le mieux, et il en blâme Chateaubriand. — Confessions de M. Veuillot; les intrigues secrètes contre le prochain. — L'Egypte: Chateaubriand, dans sa belle description, l'avait devinée telle que les découvertes scientifiques nous la montrent. — Chateaubriand suborneur de la mer. — Pourquoi Chateaubriand a péri tout entier. — L'Univers : une visite à Chateaubriand.
Si nous avons insisté sur ce jugement, qui n'en valait certes pas la peine, c'est qu'il a pourtant son intérêt comme spécimen, comme échantillon du veuillotisme ; c'est que c'est du veuillotisme tout pur. C'est M. Veuillot lui-même ; c'est sa manière de discuter, ou plutôt de ne pas discuter ; il vous jette une énormité irri-
tante et fausse , et il passe ; puis tandis que le lecteur éclairé s'en indigne, il ricane et insulte : il a fait son coup.
Voilà toute sa méthode en toute chose ; il ne va pas plus loin; il ne voit ou ne veut voir que les surfaces, et il croit avoir lancé la foudre quand il lâche son pétard.
G*est ainsi qu'il traite non-seulement les plus grands hommes, mais les plus grandes questions.
Étonnez-vous maintenant des tristes succès qu'il obtient et des hommages qu'il attire suf tous les sujets qu'ir touche. On sent que la sincérité n'est pas là.
Si jamais personne crut avoir la main forte et eut la main malheureuse, c'est bien lui : partout où il la porte, il y porte la défaveur, il y porte la ruine.
Si M. Veuillot ne discute pas, on ne discute pas non plus avec lui : il n'y a pas lieu ; ce serait perdre du temps. On le cite, et c'est tout ce qu'il veut ; puis on est bien forcé de dire : Il n'y a rien à répondre à cela, nos lecteurs en jugeront.
Alors, il croit triompher. C'est ainsi, comme on l'a bien assez dit, que les choses déplorables qu'il a débitées au nom de la religion ont été portées p^r la presse libérale, dans toutes les provinces, dans toutes les campagnes, et ont ouvert la voie au succès des livres dont Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux, se plaignait encore hier en plein Sénat.
A force de se permettre en son nom toutes sortes d'excès, on a fait haïr la religion, et Ton s'étonne que cette haine s'exprime à son tour ! C'est un malheur; mais il fallait être bien peu voyant pour ne pas le prévoir ; pour ne pas dire aux bouches mauvaises , aux
langues noires : Par le ciel, taisez- vous! corbeaux sinistres, cessez de croasser la haine et Tabsurde au nom du Dieu de lumière et d'amour; cessez d'irriter la tempête autour de la barque du pêcheur, déjà trop agitée.
Mais la religion a toujours eu des ennemis, direz- vous? Est-ce une raison pour lui en faire de nouveaux et de gaieté de cœur? Lisez, en effet, si vous le pouvez, la collection de certains journaux religieux, et, au milieu de quelques articles bien écrits, vous y trouverez des audaces, des excentricités, desparadoxes, des provocations insensées tant que vous voudrez ; mais pas une bonne raison, pas un bon enseignement, pas la moindre lumière.
Et cependant, c'est ce qu'on devrait trouver dans un journal vraiment chrétien, et tout le reste devrait en être soigneusement écarté. Un journal fait dans un esprit vraiment chrétien serait le journal de la sympathie, de la bienveillance, de la liberté, de tous les bons progrès, de la charité, de la fraternité même. Rien ne devrait être plus franc, plus loyal, plus généreux, qu'un journal religieux.
Et cependant en est-il, du moins en a-t-il été toujours ainsi ? On peut sortir de cette lecture l'esprit agité, le cœur irrité, mais nullement instruit, nullement amélioré. C'est là, cependant, que s'est inspirée, que s'est formée une partie du clergé de nos jours. On dit même, ce que j'ignore et ce que je voudrais ne pas croire, qu'il en a retenu la violence et le langage. Ce serait un grand malheur, et Dieu veuille qu'il n'en soit rien !
Si M. Veuillot, ce que je lui souhaite, parvenait à redevenir journaliste, je crois qu'il serait plus sage, ou" que le clergé ne le suivrait plus dans ses excès. Ce se-
rait lui rendre un service à lui-même; car s'il croyait réussir mieux en étant raisonnable, il le serait peutêtre ; et comme il a été capable de mal, il serait peutêtre capable de bien.
C'est cependant plus difficile, surtout lorsqu'une fois le vase est imbibé, et que TétofTe a pris son pli.
Si, ce qui ne sera pas, la religion catholique venait à disparaître de France, et qu'on la jugeât d'après la lecture de VUnivers, assurément on dirait : Comment vouliez-vous qu'elle tint avec de telles doctrines? et combien elle était déjà tombée !
Nous avons voulu citer de cette discussion mauvaise, ou plutôt de cette absence de discussion; nous avons voulu citer un échantillon de dénigrement cynique dont tout le monde peut juger, parce que tout le monde a lu ou lira Chateaubriand, et peut dire si « Atala est ridicule, René odieux; si le Génie du Christianisme manque de foi, si les écrits politiques de Chateaubriand manquent de sincérité. »
C'est au fond, quoique sous d'autres formes, le même système que celui de Sainte-Beuve , système cent fois réfuté. Sainte-Beuve devient le docteur en théologie de M. Veuillot, après avoir été son guide en politique : gloire à V^iillot! Mais la sincérité politique de Chateaubriand était entière , coînme il Ta suffisamment prouvé, quoi qu'ils en disent.
. C'est bien à Veuillot à venir parler de sincérité politique, lui qui dit lestement que toute conviction politique est de l'égoïsme et de la folie; qui avoue que, sous Louis-Philippe, il était de la résistance, mais qu'il eût été tout au^si volontiers et même plus volontiers du mouvement.
Mais il faut citer toute .cette maxime morale de M. Veuillot; c'est un spécimen de sa belle âme et de sa piété; c'est un rare morceau comme audace et comme déQ jeté à toute pudeur : • Je dirai que j'ai peu d'estime pour ce qu'on appelle une conviction, à moins qu'elle ne soit religieuse ; toute conviction qui n'est pas religieuse, c'est le sophisme spécieux de la passion, de Tentêtement et de l'intérêt. On peut être, il est vrai, de bonne foi (quelle bonté ! ) sous l'empire de ce sophisme; il y a dans presque toutes les maisons de fous quelqu'un qui, de bonne foi, croit être le soleil. • (Rome et Lorette.)
Voilà un langage ! Le bout de l'oreille se montre ici : on reconnaît l'homme qui a ou qui se donne mission de détacher, au moyen de la religion, les légitimistes et les libéraux de leurs opinions politiques ; c'est profaner la religion sans grand résultat. Cependant, avant de l'apprécier à sa juste valeur, gardons-nous de nous laisser abuser par la ruse de cette distinction hypocrite et sophistique entre là conviction religieuse et la conviction politique : ce sont deux vertus soeurs et provenant de même source.
L'homme qui n'a pas de conviction politique n'aura pas de conviction rehgieuse, il ne sera pas religieux, il ne sera même pas moral : il sera un animal dormant, mangeant et buvant; ce ne sera pas un homme.
Aussi avait-on cru jusqu'ici que la conviction politique était une force, une dignité, une vertu : on avait même cm qu'un homme sans conviction n'était pas tout à fait un honnête homme. On respecta toujours rhomûie de conviction.
Chez nos valets de la plujne et nos entrepreneurs de thèses et de systèmes, à tant la ligne, tout est changé. L'homme de conviction leur parait si éloigné de leur industrie que, pour eux, il n'est plus comparable qu'à un fou.
C'est ainsi que Thomme privé de pudeur regarde rhomme vertueux comme privé de raison.
J'en ai regret, j'en ai honte; mais je suis forcé de le dire : Voilà encore, voilà bien du veuillotisme tout pur; voilà encore sa manière de discuter, ou plutôt de rendre impossible toute discussion.
Quoique infirme au sens moral, il sent bien qu'il a donné prise sur lui en bafouant la conviction, et il croit s'en tirer en criant à son adversaire : « Tu es fou I ■
Ainsi, désormais, celui qui choisit ou croit avoir choisi le meilleur et se dévoue courageusement et contre tous ses intérêts à cette conviction sera le fou, et le sage sera Têtre faible, égoïste, infime ou vil, qui ne tient à rien qu'aux avantages matériels I
En effet, malgré les précautions et ambages dont s'enveloppe cette . phrase, c'est bien là le sens qui en résulte.
Celui qui, pour mieux justifier ses faits et gestes, ose penser et parler ainsi devait être Tennemi de Chateaubriand ; il lui eût fait tort en ne Tétant pas.
Ce que c'est cependant que d'avoir de l'esprit et pas de gêne ! On change la morale au lieu de changer sa vie; on se fait des théories, des maximes à son usage, au lieu de se conformer aux maximes reçues : de ce qui était la honte, on fait la gloire ; ce qui était la gloire, on en fait la honte.
On trouve moyen , en se masquant avec adresse du
mot «religion, » d'insulter impunément, triomphalement, ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes; d'outrager la vertu comme étant la dernière des maladies, et rhonneur comme étant le malheur suprême.
Si toute conviction politique est une /olie, en voici un du moins qui ne sera jamais fou sous ce rapport. Tant que le juste-milieu règne et donne à ses journalistes plus d/ appointements qu^aux évêques^ il le sert ou croit le servir; quand la république éclate, il l'acclame; quand elle chancelle, il la pousse, il l'insulte journellement, et il dit : « Louis-Napoléon sera le généralissime de l'ordre : nous serons tous ses soldats. » Le général est encore en grade, mais le soldat est quelque peu à la réforme.
Ce n'est pas que notre moraliste ne soit passablement lunatique aussi : mais sa démence est d'un genre tout autre que celle de la conviction; et si, ce qu'à Dieu ne plaise! il venait aussi, lui, à tomber fou, ce ne serait certes pas à force de rester fixe dans une même conviction, mais à force de tourner.
<• Tombé au fond de l'abîme, dit l'Écriture, l'impie méprise ; Impius, cum in profundum venerit, contemnit. »
Ainsi ce ne sera plus l'homme au cœur noble et délicat, l'homme fort et ferme dans sa foi ; ce sera le sauteur impudent et sans âme, ce sera le valet adulateur de tous les pouvoirs, de toutes les coteries qui payent, ce sera le lâche déserteur de toutes les causes qui tombent, ce sera l'éternel renégat, le vil esclave du trigenta argenteos, prix que Judas vendit le Christ , qui pourra lever la tête et prétendre à l'admiration des peuples! L'autre n'aura plus qu'à la baisser, qu'à se cacher et qu'à fuir comme un être maudit et frappé de Dieu.
« Dans les Martyrs^ ajoute notre censeur rabelaisien, ce sont des fautes de goût qui étonnent. » Quelles fautes? Il n'en dit rien , car il n'en sait rien. Et contre quel goût ? Contre celui de Veuillot, de Panurge, de Pantagruel? .
« J'aime mieux, dit-il, la fille de Flavien que Cymodocée. » Aimez ce que vous voudrez, mais ne prétendez pas imposer vos amours. La fille de Flavien peut être fort intéressante, mais ce n*est pas Gymodocée.
■ Les Martyrs renferment des postiches archéologiques horriblement démodés; Térudition est plaquée, accrochée, raccrochée : c'est un bric-à-brac, »
Les beaux jeux de mots et la bonne critique! Quiconque s'y laissera prendre, je ne Ten plaindrai pas: s'il se trouve indignemeut trompé, il l'aura mérité : ceci est dit pour les gobe-mouches. C'est de la poudre jetée aux yeux de ceux qui s'en contentent : c'est bien notre ci-devant phraseur. Ecce iterum!
Toujours des mots, et pas une idée et pas une vérité I
Les écrivains modistes seront en effet démodés, et il en est plusieurs qui sont déjà démodés ou qui le seront de leur vivant.
Mais Chateaubriand n'était pas un écrivain modiste : il dominait et n'imitait pas; il peignait pour l'éternité, et ses peintures ne passeront pas comme vos caricatures.
Il est depuis longtemps reconnu, n'en déplaise au chauvinisme et au myopisme, que rien n'est plus artistement, plus finement fondu que les couleurs empruntées par Chateaubriand aux deux antiquités.
La forme épique seule le force parfois à une majesté, à une solennité froide et monotone. Il faudrait atlri-
buer ces défauts moins à Tauteur qu'à cette forme un peu usée qu'il a suivie, et peut-êlre dû suivre ^
« Chateaubriand avait la sensation chrétienne , il n'avait pas le sens chrétien.» Devine, devinaille ! comme disent lés bonnes femmes quand elles content aux enfants des choses inintelligibles.
Qu'est-ce, en effet, qu'une sensation chrétienne? Il y en a tant qui ne le sont pas. Et qu'est-ce que d'avoir une sensation chrétienne, sans avoir le sens chrétien ? Tout cela est si subtil que ça ne se comprend guère, mais ça fait une phrase dans la pose , une pose dans la phrase^ ça phrase pour /j/iraser, et ça suffît. .
« Fontanes était un épicurien catholique. » Encore de ces alliances de mots à la Veuillot. On ne croyait guère jusqu'ici qu'un épicurien fût très-catholique , mais puisqu'un si grand docteur le veut bien, cela sera désormais.
1. «M. de Chateaubriand, dit Joubert, ne ressemble pas aux autres prosateurs. Par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier, qu'il nous enchante. » Il enchanterait même les serpents, mais il n'enchantera pas certains butors.
« Dans les MartyrSj dit à son tour et avec toute raison M. Sainte- Beuve, la puissance du talent n'a été en défaut nulle part, et même dans les endroits qui pourraient sembler les plus rudes à traverser, sa baguette magique a su produire des prestiges sacrés qui font presque l'effet des miracles dus à la verge d'Aaron. . . > Et ailleurs : < A côté des inventions pénibles, systématiques, nous retrouvons à chaque page des beautés, des miracles d'imagination et d'harmonie, et ce sera ainsi jusqu'au bout... Dans les Martyrs^ M. de Chateaubriand a livré la bataille la plus difficile, la bataille épique, et il suffit à sa gloire de dire qu'il ne l'a point perdue. »
Après ces observations si compétentes, si sensées, si justes, on peut laisser déblatérer le grand Veuillot : ça n'a plus d'inconvénient.
« Fontanes, fait pour sentir Téclectisme de Chateaubriand, disait : Ils y reviendront. On y est revenu, mais on est parti pour ne plus revenir. » — Vous le dites, parce que vous le désirez; mais votre désir vous trompe et vous trompez les simples.
Remarquez d'ailleurs qu'en ceci , comme en tout le reste, tout est combiné, calculé méchamment pour nuire à la mémoire de Chateaubriand et pour éloigner de sa lecture; le mot éclectisme^ mot si maudit par le veuillotisme , est mis ici pour assimiler l'auteur des Martyrs à M. Cousin, et l'envelopper aux yeux de la secte dans une même réprobation.
Voilà bien de ces coups à la Veuillot, toujours perfides, toujours malfaisants, d'mtention du moins. Chateaubriand éclectique ! c'est la première fois qu'on rappelle ainsi, et c'est la seule injure neuve qu'il y ait dans ce factum vitupérieux.
« Le livre (les Martyrs) est faux de pensée, de couleur, de style, trop chargé de métaphores, d'épisodes maladroits, d'une langue trop retentissante et qui fatigue par le soin et la recherche *. » — Il ne fatigue pas du moins par le fiel de l'envie, par la grossièreté, la bassesse et la trivialité. Je ne m'étonne plus qu'on s'ennuie
1. Ailleurs il loue le Tasse d'avoir remanié souvent sa Jérusalem^ afin de faire pour le mieiuc. Chateaubriand ne cherchait pas à faire autre chose, et il y réussissait aussi bien que le Tasse ; mais Chateaubriand ne peut jamais bien faire aux yeux de M. Veuillot. Cependant M. Veuillot n'est pas non plus de ceux qui négligent la phrase; et quoique souvent assez médiocre, elle est fort travaillée, et c'est par la phrase qu'il vaut, bien plus que par l'idée, qui manque souvent.
Mons Veuillot n'est pas bon, et il ne hait pas de nuire : il sentait le besoin de s'en confesser autrefois ; mais il ne s'en est pas corrigé. Cependant, je crois qu'il trouve encore plus de
à la lecture de Pascal, car on pourrait y trouver le Mentiris impudenlissime appliqué à des principes qui ne sont guère plus erronés que certaines assertions.
« Le livre est faux de pensée,., » En quoi est-il faux? Il ne le dira pas et pour cause. Avancer ce qui n'est pas, est plus facile que de le prouver.
Jamais la couleur ne fut plus vraie ni mieux adaptée au sujet et aux localités que dans les Martyrs, En lisant, on voit. Tout se réveille et revit sous cette plume magique et prestigieuse : ce sont partout des miracles d^imagination, comme le disent tour à tour et Joubert et Sainte-Beuve eux-mêmes, qui cependant ne gâtent guère Chateaubriand.
Il faut bien venir du port de Bercy'dans un tonneau pour sentir autrement ou pour dire le contraire.
plaisir à faire une phrase méchante^ que dans la méchanceté même. D'ailleurs, nous avons des casuistes qui absalvent tout.
< Je pourrais, dit-il, garnir bien des pages des noms de ceux à qui j'ai pardon à demander.. . Qu'ils sachent que je regrette amèrement de leur avoir fait tort. Qu'ils me remettent ces fautes, tant celles qu'ils connaissent que celles qu'ils ne connaissent pas, car nos amis et nos ennemis même ignorent la moitié des violations que nous commettons contre la loi qui nous ordonne d'aimer le prochain. .. Je tro\ivais dans mes souvenirs cent violations de ma parole.. . Je me suis laissé prendre à tous les pièges de l'orgueil. » (Rome et Lorette^ passim.)
Laissons à M. Veuillot son orgueil, qu'on ne lui saurait contester; mais rendons-lui justice, et avouons qu'il est vrai quand il dit que nous ignorons la moitié des violations qui se commettent contre la loi qui nous ordonne d'aimer le prochain. Il y a, dans ce genre de commerce, des journalistes, des commisvoyageurs, des compagnies, des sociétés bien réglées. On croit gagner le ciel en intriguant contre le prochain qui dépiaît. Les rues sont pleines de gens zélés qui vaquent à cet office, au lieu de rester tranquilles à dire leur chapelet dans leur coin; M. Veuillot connaît ce pays: il en sait les détours.
Tout ce qui sort du ton, de la teinte de Gargantua déroute le grand Yeuiliot et le fait déraisonner, radoter, rabâcher, clabauder.
C'est le cas de dire que c'est un aveugle qui parle des couleurs.
Mais nMmporte I il est le seul de son dire, mais ça fait •scandale, et c'est un genre d'illustration comme im autre. Braver le goût de tous les connaisseurs, ne vous fait pas moins remarquer que de braver la raison et le sens commun ; nous excellons en ce genre d'exercice, et nous lui devons la meilleure part de notre belle renommée.
Pour moi, chétif, qui n'ai pas droit de dogmatiser ainsi, je viens de relire quelques livres des Martyrs, et surtout celui de VÉgypte, et j'en ai été plus frappé que jamais.
J'ai revu cette Egypte, je l'ai reconnue : c'est d'un charme infini. Loin d'être trop retentissante et trop recherchée, comme dit le phraseur, la langue m'en a paru simple, riche et vivante comme la vallée dlsis sortant tout en fleurs de son inondation. Chaque trait est à la fois pittoresque et savant : c'est l'érudition fondue en poésie. Loin d'être laborieux, recherché, le charme naît sous les doigts de l'enchanteur, comme l'oiseau de paradis sous le soleil des tropiques et dans la fine chevelure du tamarin des Indes.
Non-seulement son pinceau a du charme, il a de la devination, et tout en faisant briller les surfaces, il perce jusque sous terre; il pressent l'antique encore enseveli, il fait revivre les siècles, il révèle la vieille Egypte avant qu'elle soit retrouvée par la lecture des hiéroglyphes et les fouilles de la science.
Aujourd'hui que TÉgypte est si connue et s'est tant .révélée, la description des Martyrs est encore à la hauteur; et je m'en rapporte, à cet égard, au goût du savant et élégant vicomte de Rougé : qu'il nous dise si Chateaubriand n'a pas pressenti, deviné l'antique Egypte en peignant TÉgypte moderne il y a quarante ans, et s'il ne la peint pas telle qu'elle nous est apparue depuis?
J'ai lu tous les travaux de nos égyptologues qui sont d'un si haut intérêt; il me. semblait que M. de Chateaubriand les avait sous les yeux avec ceux de la commission d'Egypte, et nous en donnait le fidèle et brillant résumé empreint dans son savant et poétique récit.
Qu'après cela, les Veuillotet compagnie nous disent ce qu'ils voudront, je n'en ai cure.
Je veux bien qu'il soit bon d'ignorer, ça peut rendre plus intrépide et plus décidé dans rabsurdfe; mais encore faudrait-il garder une certaine mesurie, ne pas fouler aux pieds toute modestie, ni choquer toute évidence. La prétention non fondée retombe sur le prétentieux. L'injure, le dénigrement, la méchanceté et l'envie ne doivent plus être acceptés que pour ce qu'ils valent, pour néant: lamentable Veuillot, de ne rien comprendre à tout cela !
Auras-tu donc toujours des yeux pour ne pas voir? Gros Veuillot, quoi, touj ours les plus grandes merveilles Sans entrer en ta boul', frapperont tes oreilles !
Néanmoins,je reconnais que la forme épique adoptée par Chateaubriand a ses exigences et ses inconvénients avec ses avantages ; il eût été plus libre, plus lui-même dans la simple forme romanesque; mais on l'eût certainement accusé d'abaisser la religion et de la mettre au-
dessous du paganisme, qui avait su inspirer des épopées.
Une fois celte forme adoptée, il fallait en subir les conséquences, il fallait de la solennité, du grandiose; et, pour trouver le naturel et le dramatique, pour se faire lire, il fallait avoir recours à ces épisodes qui rentrent tout aussi bien dans le sujet que Terreur finit par rentrer dans le vrai, et qui sont tous dramatiques et d'un intérêt saisissant.
C'est le mécanisme général qui est un peu froid, parce qu'il est connu et usé ; mais il nepouvait être mieux mis en œuvre ni le plan mieux rempli.
M. de Chateaubriand a livré en cela une bataille difficile; et, comme Ta dit très-bien M. Saintç*Beuve, beaucoup plus connaisseur que Veuillot, qui tombe à plat dès qu'il cesse de le copier, « on ne peut pas dire qu'il lait perdue. » Il faut être un Louis Veuillot de Boignes et de Bercy, de Rabelais et de Marot, il faut être un ennemi des classiques et du goût pour dire le contraire.
Jusqu'ici, c'étaient les Martyrs , avec leur immortelle et pure auréole, que M. Veuillot s'efforçait de flétrir et de martyriser de nouveau.
Maintenant ce n'est plus le livre, c'est la tombe qu'il insulte.
• J'ai vu à Saint-Malo le tombeau de Chateaubriand, l'emphase de ce tombeau peint Thomme. » Quelle emphase, ô phraseur! un rocher sauvage et sans ornement, une simple croix ronde de granit qui n'a pas un mètre ?
« Chateaubriand a exploité sa mort comme son talent. • Comment a-t-il exploité sa mort, phraseur? Dis-le donc et donne une fois du moins la raison de tes injures. La tombe elle-même, la tombe sacrée sera donc désormais un thème à calomnie pour les coureurs
d'historiettes et les faiseurs de phrases, qui, comme le dit ailleurs M. Veuillot , insultent à toutes les bonnes renommées (Je la terre, pour attirer un peu d'attention !
L'esprit impur et envieux ne pourra^donc plus laisser reposer en paix les ossements! Puisqu'il en est ainsi, je m'étonne que certains héros de Juillet, devenus -dévots, n'aient pas poussé leur victoire jusqu'à Saint- Denis pour remuer et outrager aussi ceux des rois !
Mais suivons Tinsulteur des morts, des morts chrétiens.
« Chateaubriand a pris une dernière pose dans son tombeau ; il a fait de son tombeau une dernière phrase, une phrase qui se peut entendre au milieu du bruit de la mer (ô la phrase !), une pose qui se peut voir encore de loin dans la brume et dans la postérité (ô la phrase I la phrase !). Mais ce calcul sera trompé, n'ayant toute sa vie songé qu'à lui-même et rien fait que pour lui-même, Chateaubriand a péri tout entier. »
Enfin nous sortons de l'enflure et du vide pour arriver à quelque réalité, à la source, à la cause de cette rage noire , aveugle et impie.
Qu'on le pardonne ; je me vois forcé ici à une de ces anecdotes que le secrétaire d'un homme illustre et recherché sait toujours en assez grand nombre. Je n'en ' avais jamais dit un mot jusqu'ici, pas plus que de tant d'autres qui lui ressemblent. Si j'en parle aujourd'hui, ce n'est pas pour récriminer, mais pour expliquer des choses qui, sans cela, paraîtraient encore plus étranges.
Il n'a pas été aussi facile qu'on le pense de troubler et d'aigrir l'esprit du clergé français et de le pousser à l'absurde. Longtemps il laissa VUnivers et sa coterie s'agiter et crier seuls dans le désert.
Le rédacteur en chef du journal, qui reproche si vertement aux autres d'exploiter leur talent^ était, dit-on, bien payé et n'entendait pas travailler gratis , quoique pour Dieu.
Cependant l'abonné était rare; les premiers fonds du journal s'épuisaient, il fallait vivre d'emprunts; tant on en fit, que les actions de deux cent cinquante francs tombèrent, dit- on, jusqu'à quinze francs.
Soit qu'il eût ses raisons de bien espérer de l'entreprise, soit par dévouement, le gérant les rachetait.
Les actionnaires, inquiets de l'absence de dividende, s'informaient de leurs fon Js ; mais on ne les convoqua qu'au bout de cinq ans, je crois, pour leur rendre réponse.
Au lieu de dividende, objet de leurs vœux, ils trouvèrent un déficit. On leur dit : Payez une dette de cent mille francs, ou cédez vos actions à vingt-cinq pour cent .
Un des rédacteurs ordinaires promit bien de faire rembourser la dette , mais il ne put : le rédacteur en chef et le gérant s'étaient liés comme d'un lien siamois ; lun n'allait pas sans l'autre, et M. Veuillot passait alors pour être la fortune du journal , qui n'avait pas encore d'autre fortune.
Force fut donc aux actionnaires de céder leurs actions au prix offert; et le journal devint la propriété d'un seul ou de deux.
Mais la dette et la gêne n'avaient peut-être pas disparu avec les actionnaires.
Cependant je ne puis dire si ce fut alors, après ou avant, que deux personnes éminentes dans le journal, et que M. Veuillot connaît bien, vinrent successivement chez M. de Chateaubriand; mais elles y vinrent, je les ai vues.
« — Nous avons appris, monsieur le vicomte, dit Tune d'elles, que vous nous lisiez, » et c'était vrai ; Tillustre vicomte n'était pas des plus tendres, et il ne haïssait pas trop de voir de temps en temps houspiller le prochain. Bientôt cependant, il en avait assez : « Ils chantent pouille, • disait-il, et il jetait le journal.
Ces messieurs, qui vinrent Tun après l'autre, lui firent entendre qu'il leur manquait, je crois, une quarantaine de mille francs.
M. de Chateaubriand fut très-poli et bienveillant même, mais je ne pourrais pas dire ce qu'il fit. Il est possible qu'il ne fit autre chose que de renouveler son abonnement. Voilà pourquoi peut-être il a péri tout entier. S'il avait donné ce qu'on lui demandait, il eût peutêtre vécu à jamais. Voyez à quoi tiennent la gloire et la destinée? Il est vrai qu'un simple renouvellement d'abonnement, c'est bien peu; mais le vicomte ne pouvait guère en faire davantage, puisqu'il était obligé, comme M. Veuillot le lui reproche si délicatement aujourd'hui, de placer sa gloire en viager. Il a assez souffert de cette humiliation pour que M. Veuillot la lui pût pardonner, et comprendre que, puisque malgré sa grande rhétorique, sa grande renommée, ses grands travaux, ses grands services, son grand âge, il en était là, il ne pouvait pas faire grand'chose pour les autres, malgré la meilleure volonté.
Cependant, si l'on y ajoute la manie malheureuse de se faire valoir au détriment d'un mort, c'est là peut-être ce qui enflamme, « enfîelle » la plume sainte, et nous a valu celte épaisse tartine que nous venons de goûter.
Je pourrais signaler bien d'autres faits et mécomptes de ce genre, suivis de même colères; mais je ne parle de
tout cela qu'à contre-cœur, et il faudrait des développements qui impliqueraient des tiers, des quarts, etc.
Ça n'en finirait pas : le secrétaire d'un homme illustre, je le répète, sait toujours bien des choses qu'il ne doit pas dire. Sans qu'il les dise , et par la raison même qu'on sait qu'il les sait, il est exposé souvent à bien des haines, à bien des calomnies. On veut, au préalable, étouffer sa voix, ruiner son témoignage, en cas qu'il ait l'intention de parler. C'est en ce sens que M. de Chateaubriand me disait souvent : «Vous hériterez de mes haines, et vous n'aurez pas mes forces. » En effet, il ne m'a pas laissé son manteau, et, sans penser guère à me défendre moi-même, je suis obligé de le défendre contre ses anciens adulateurs, quelque égard que je veuille bien avoir pour certains non satisfaits.
Si malgré mon isolement et ma faiblesse, je viens néanmoins lutter contre ces forts, c'est qu'en vérité ils en font trop, et que ma conscience m'oblige enfin de m'expliquer et de protester. Mon Dieu! secourez-moi, crie le nautonnier de mon pays, au milieu de la tempête et des flots déchaînés : ma barque est si petite, et la mer est si grande I — Moi je puis ajouter ; Et les requins si nombreux !
« La gloire de Chateaubriand, nous dit donc le généreux Veuillot, est venue s'éteindre dans cette mer dont il a voulu suborner le murmure (voyez, le coquin 1 surborner la mer!) et le transformer en applaudissement éternel. » — la phrase, toujours et toujours la phrase! toujours la poétique, la rhétorique, la mimique ! Que vous êtes pieux, que vous êtes noble, ô Veuillot ! de venir outrager ainsi la gloire et la pauvreté dans la tombe, par des phrases fausses et banales, qu'un rhétoricien nç
^ 245 — ferait pasi Et cependant il traitera de grande rhétorique la prose irréprochable de Chateaubriand, que, dans son bon temps, M. Nisard, plus compétent et mieux avisé, appelait la plus belle poésie.
En citant ces misères, une triste pensée nous obsède; et pour nous en soulager un peu le cœur, nous voulons la déposer ici. Nous nous sommes demandé cent fois pourquoi tant d'attaques injustes? pourquoi ce langage inique? Voici pourquoi : on n'en croit pas le premier mot; mais on s'imagine qu'il y a, en grand nombre, des béats et des béates qui croiront et iront criant partout : Jésus Maria! ne lisez pas Chateaubriand! Voyez ce qu'en dit le pieux Veuillot. Ne lisons donc que Veuillot et consorts.
Oui, c'est là ce que l'on veut; et si Ton réussit, le tour est joué , et les dévots bien attrapés, mais contents.
Caractère du talent de M. Veuillot.— Citations diverses de M. de Chateaubriand. — Les pharisiens. — Nouvelle position, et amélioration du genre de M. Veuillot.— Tristes résultats de sa polémique religieuse.
« Quel sera donc, ajoute M. Veuillot, le destin de Tavenir {sic) de beaucoup d'autres qui n'ont pas cette grande rhétorique, qui n'ont pas ce grand éclat, qui ne sont que d'habiles ouvriers, mais des ouvriers de choses inutiles, sans aucune bonne pensée, et souvent sans aucune pensée?»
C'est cela même, sans aucune pensée I c'est là le fond de tout ceci. Exceptez-en le désir de nuire, pour se faire valoir, pour se poser y et il n'est ici, en effet, aucune bonne^ ni même aucune pensée^ pour quiconque sait lire et ne se laisse point étourdir et aveugler par des mots. Il en est même ainsi d'à peu près tout ce que nous donnent certains auteurs si satisfaits d'euxmêmes^ et si attentivement et systématiquement dédaigneux pour autrui.
Je le demande encore une fois à ceux qûî ont lu, que leur en est-il resté? en quoi sont-ils plus instruits et meilleurs? n'en sont-ils même pas plus ignorants, plus haineux? Comme brise-raison, comme trouble-tête, Veuillot est excellent, inconaparable, si Ton veut; mais comme guide, il est funeste, il est fatal. A moins qu'on ait les yeux définitivement fermés et scellés pour toujours, il est facile de le voir aujourd'hui. Jamais il ne raisonne, toujours il insulte, et quiconque il a insulté, il le tient pour complètement réfuté : c'est l'interprète des haines, et ces haines satisfaites par ses attaques l'ont confirmé tristement dans cette idée de son succès.
Il a de l'humeur, mais c'est de la bile; il a de la verve, mais c'est de la violence; il a du feu, mais c'est la torche de discorde; c'est l'homme des querelles et le fléau de l'idée.
S'étant toujours mis aux ordres de quelques passions ; n'ayant jamais été assez fort pour être indépendant, on s'est grimé, dès sa jeunesse, à un rôle forcé, à un pugilat de mauvais aloi et de mauvais goût.
N'allez pas demander un raisonnement sage, une discussion loyale et sérieuse, on n'en est pas capable, on n'en a pas l'étoffe, on n'en veut pas, on se moquerait de vous. Invectiver, huer, conspuer son adversaire, on croit que c'est assez ; on ne peut rien de mieux. On ne sent pas que ce n'est là qu'un triste pis-aller, et que c'est tout simplement transformer un adversaire, peut-être loyal et bienveillant, en ennemi acharné, et faire retomber sur la cause qu'on défend les inconvénients de ses excès.
Cependant, voilà ce qui s'est donné et ce qu'on nous a
donné vingt ans et plus pour le modèle des écrivains religieux , pour le censeur des évéques, pour le flambeau des fidèles !
Et néanmoins, il a du talent, des qualités même ; mais ce talent, qui se guindé et se hausse, est creux et sans base ; c'est une pyrotechnie éclatante qui s'éteint, qui se fond dans Tair après avoir éclaté, et n'y laisse que le vide et la nuit.
Cependant il est sage; car s'il avait voulu faire autrement, il n'eût pas eu tant de succès ; ce pays-ci, grâce à certains guides habiles et secrets, n'est pas toujours sérieux, il aime parfois qu'on Téblouisse et l'égaré. S'il est servi à souhait, il n'a pas lieu de se plaindre.
La preuve de ce qui vient d'être dit des idées de notre auteur, c'est que je suis bien sûr qu'on mettrait ses plus grands partisans dans l'embarras en leur demandant quelles sont les idées de M. Yeuillot. S'ils voulaient être sincères, ils seraient obligés de répondre : M. Yeuillot n'a point d'idées à lui: il rend celles qu'on lui commande : c'est une voix qui crie haut, du fond d'un esprit vide. Avec lui , ceux qui se contentent de paroles sont richement servis ; mais ceux qui veulent des choses s'en vont affamés.
Finit-il par s'apercevoir qu'il est allé un peu trop loin contre Chateaubriand? Je ne le crois pas. Il ne s'occupe pas de si peu , que d'examiner sa conscience littéraire; celle des autres, à la bonne heure.
Cependant, après avoir fait le mauvais garçon, il semble éprouver le besoin de faire le bon apôtre et de mettre sur le compte du zèle les petits déportements de sa jalousie : • Celte époque orgueilleuse (où jamais la science ne rechercha si sincèrement la vérité) a mé-
prisé le vrai (les excentricités et les lubies de M . Veuillot). Elle a imprimé des fables malsaines (M. Veuillot fait beaucoup de romans) sur des papiers menteurs (ô la phrase, ô Temphase!) qui, au bout de peu d'années, tomberont en poussière. Les monuments de son esprit disparaîtront dans le néant, et il ne restera pour la raconter* que le simple et le vrai qu'elle aura méprisés » (le Çà et là, avec une foule de bibelots veuillotins).
« Je ne crains pas qu on m'ahonte en me reprochant le peu que je vaux. » (Ohl non, vous ne craignez pas; peut-être faudrait-il craindre un peu plus, et avoir un peu moins d'arrogance.)
« Je connais ma faiblesse. » (Non, vous ne la connaissez pas; vous n'y croyez pas.)
« Si je n'aimais la vérité, je me condamnerais au silence. » ^
Ce ne serait peut-être pas mauvais; mais vous n'en ferez rien. En attendant, on ne peut pas se mieux tirer d'un mauvais pas, ni plus habilement annoncer le nombre innombrable des productions qui suivront.
1. C'est encore une de ces cent et quelque miUe réminiscences empruntées à Chateaubriand et arrangées par M. VeuiUot à l'usage de M. Veuillot. On dit que M. Veuillot n'aime pas le latin; ce qui est certain, c'est qu'il traduit très-bien le français. Dans Chateaubriand, rien n'est bon, mais, avec un coup de doloire, M. Veuillot rend tout parfait.
Quant au récit ; chez Chateaubriand c'est un perroquet qui le fait du haut d'un arbre ; dans M. Veuillot, c'est le simple et le vrai; en d'autres termes, le Çà et là. C'est un grand variétaire sur un thème donné, que M. Veuillot. Mais ces habiles variations ne trompent pas toujours celui qui a lu .'Cela peut expliquer un peu tout cet acharnement. Il est d'un bon geai de becqueter dur le paon qu'il a plumé, et même de le faire disparaître et périr tout entier j s'il le peut, afin de se pouvoir carrer et pavaner plus fièrement à sa place.
La vérité ne serait peut-être pas fâchée d*uu peu de silence, d^un peu de répit, mais M. Yeuillot ne la lâche pas : il veut parler, il veut la défendre, sauf à s'entendre dire par la reine, comme ce brouilloUj cet émeutier, ce frondeur de Retz, à la fin d'une journée de barricades : • Vous avez bien travaillé, monsieur; maintenanL allez vous coucher. »
M. Veuillot ne se couche pas, c'est la foudre sans sommeil, c'estle marteau toujours martelant. Il sauvera tout, malgré tous, au risque de tout perdre : c'est son idée, son bon plaisir.
On a vu comment M. Veuillot traite les morts ; et, comme il est toujours conséquent à lui-même, voici comment il juge quelqu'un qui ne les a pas épargnés non plus : il trouve cela très-mal dans les autres :
« Saint-Simon, dit-il, esta la mode parce que, dans notre époque féconde en statuettes^ le plaisir le plus exquis est d'égratigner les statues (et d'écorner les tombes)... Si Saint-Simon est honnête, il Test malhonnêtement. Il a cent fois plus besoin de déchirer les hommes que de combattre leurs .erreurs. (M. Veuillot ne déchire pas, il combat les erreurs !) Il (Saint-Simon) ne peut faire autre chose que mordre : S'il n'a un liomme sov^ la dent, il n'est capable de rien. Notre époque de grande jalousie lui fournirait des émules, »
Elle en fournit si bien, que M. Veuillot l'avoue lui-même, et que les gloires de nos jours n'ont pas un laurier qu'elles ne voient hair.
Si le collègue en satire de M. Veuillot, le bachique Horace, vivait encore, il dirait à son heureux confrère : « Change le nom, pas la chose, et c est de toi que la fable se conte : Mutato nomine, non re... » Mais M. Veuillot
hait les classiques et n'aime pas qu'on lui parle de latin.
Et c'est le même homme qui s'écrie dans son homélie de réception à la Société de Saint- Vincent- de-Paul dont nous avons déjà parlé comme célébrant Rabelais :
• Où est aujourd'hui la conscience littéraire...? C'est encore une chose que nous autres chrétiens nous avons à restaurer... Nous seuls serons assez retenus dans Tu- .sage de ce pouvoir exorbitant (le trouve- t-il encore exorbitant?) que chacun a d'écrire et d'imprimer à sa guise, pour ne nous permettre jamais ni Téloge mensonger, ni la basse calomnie^ ni la falsification des faits, ni ces témoignages impudents porlé^ sur ce que l'on ignore. •
Tout ceci est très-bien. Parfois il échappe à M. Veuillot de beaux principes; le malheur est qu'en pratique il fasse souvent le contraire, sans y penser, sans doute. S'il y pensait, il n'émettrait pas des assertions comme celle-ci : « Les juifs pratiquent et glorifient tous les crimes. » .
Est-il permis de traiter ainsi tout un peuple, nonseulement quand on est ami de Mirés, quand on pratique une religion qui vient de sa race, quand cette race a produit Moïse, David et Jésus-Christ, quand elle a montré dans ses derniers combats pour l'indépendance de la patrie sainte plus de vaillance que Sparte, et plus d'intelligence, d'activité, de fermeté qu'aucun autre peuple?
C'est pour de tels excès que M. Veuillot s'est vu obligé de laisser les Juifs, qu'il voulait reléguer à la porte , sur le trottoir, venir écrire ceci dans son journal : « Rabbi Josué dont vous avez fait un dieu. »
Pas une seule autre feuille religieuse ne s'est jamais exposée à pareille chose.
M. Veuillot allait plus loin : il invitait Tennemi du bon Dieu, le bon Joseph Proudhon, à écrire dans VUnû vers^ afin que par les réponses de M. Veuillot le monde vît une belle passe d'armes et un beau tournois de plus. Maintenant que M. Veuillot a dit tout ce qu'il a voulu, laissons parler M. de Chateaubriand et voyons si ce n'est véritablement que Thomme de pose et de phrase qu'on a voulu nous dépeindre, et si ce n'est pas, au contraire, l'idée pure et l'élégance dans la simplicité. Ces extraits sont pris de la préface de l'édition complète de ses œuvres, en 1826.
M. de Chateaubriand avait dès lors en tête des ennemis à peu près semblables à ceux d'aujourd'hui, et ce qu'il dit des ims peut parfaitement s'appliquer aux autres. Les succès qu'ils obtenaient différaient même assez peu de ceux qu'ils ont obtenus dans ces derniers temps. On ne dirait pas que les lignes qu'on va lire soient écrites depuis quarante ou soixante ans , mais d'hier, tant elles ont peu perdu de leur actualité.
• Soyez athée , dit-il , mais prêchez l'arbitraire, la police, la censure, la sage indépendance de l'antichambre, les charmes de la domesticité, l'humiliation de la patrie, le goût du petit, l'admiration du médiocre, tous vos péchés vous seront remis (Préfaee de I'Essai, 1826).
« Comment se fait-il que V Essai , qui n'eût été reçu qu'avec un murmure d'improbation, si je l'avais donné en 1801, au lieu du Génie du Christianisme^ soit plus près des idées du jour (1826) que sous l'usurpation? et comment arrive-t-il que le Génie du Christianisme est
moinfe dans Tesprit de ce moment qu'il ne Tétait à Tépoque où je Tai fait paraître ?
« Quelles causes menaçantes ont pu iDroduire dans l'opinion un effet si contraire à Tordre des temps et des événements? Par quelle fatalité T^^^ai serait-il devenu le livre du présent et le Génie du Christianisme le livre du passé? Quelles fautes ont été commises, quelle route de perdition a-t-on suivie pour arriver à un pareil résultat?
• Se serait-on trompé dans les moyens de rendre à la religion son éclat et sa véritable puissance? Aurait-on cru que cette religion généreuse ne pouvait prospérer que par Textinction des lumières et la destruction des libertés publiques ?
« Serait-on parvenu à inquiéter les hommes les plus paisibles, les esprits les plus calmes, les plus modérés, en nous menaçant d'un retour à des choses impossibles, en livrant le pouvoir à une petite coterie hypocrite, qui amènerait une seconde fois et pour toujours la ruine du trône et de Tautel... ? (Se trompait-il?)
« Ce n'est donc pas avec des doctrines de calomnie et d'intolérance que la rehgion trouvera des hommes capables de la défendre. De faibles mains, qui ne sentent pas même le poids du fardeau qu'elles ont à soulever, le laissent à terre sans pouvoir le déranger d'une seule ligne.
« Où sont les talents qui, jadis, venaient au secours des principes religieux et monarchiques quand ils étaient attaqués? Repoussés, ils se retirent et laissent le combat à Tintrigue et à Tincapacité. La France voulait Tnnion dans la religion, la monarchie légitime, les libertés publiques, et Ton s'est plu à la désunir, à Talarmer sur les objels de ses vœux.
« C'est une triste chose que d'en être aux professions
•-- 254 — de foi, aux controverses religieuses, à ces querelles déplorables qu'on aurait dil abandonner, mais puisqu'on nous a menés là, il faut en prendre son parti.
« Je crois fermement. J'irais demain d'un pas ferme à Téchafaud. Je ne démens pas une syllabe de ce que j*ai écrit dans le Génie du Christianisme... Voilà ce que je suis.
« Voici ce que je ne suis pas.
• Je ne suis point un trafiquant en religion... Je ne fais point métier et marchandise de mes opinions. Indépendant de tout, fors de Dieu, je suis chrétien sans ignorer mes faiblesses, sans me donner pour modèle, sans être persécuteur, inquisiteur, délateur, sans espionner mes frères, sans calomnier mes voisins.
• Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien, qui propose la religion comme un frein utile aux peuples. Je n explique point l'Évangile au profit du despotisme, mais au profit du malheur.
« Si je n'étais pas chrétien, je ne me donnerais pas la peine de le paraître, foute contrainte me pèse, tout masque m'étoufife; à la seconde phrase, mon caractère l'emporterait et je me trahirais*. J'attache trop peu d'importance à la vie, pour m'ennuyer à la parer d'un mensonge.
« Se conformer en tout à l'esprit de douceur et d'élévation des Evangiles, marcher avec le temps, soutenir la liberté par Tautorité de la rehgion, faire entendre du haut de la chaire des paroles de compassion pour ceux qui souffrent, quels que soient leur pays et leur culte,
1. Tel était, en effet, son vrai caractère. Qu'on juge par là de la vérité, de la sincérité des jugements de Bavius et compagnie.
réchauffer la foi par l'ardeur de la charité ; voilà, selon moi, ce qui pouvait rendre au clergé la puissance légitime qull doit obtenir : par le chemin opposé, sa ruine est certaine...
« Je ne redeviendrai incrédule que quand on m'aura démontré que le christianisme est incompatible avec la liberté ; alors je cesserai de regarder comme véritable une religion opposée à la dignité de Thomme.
« Gomment pourrais-je croire émané du ciel un culte qui étoufferait les sentiments nobles et généreux, qui rapetisserait les âmes, qui couperait les ailes du génie, qui maudirait les lumières, au lieu d'en faire un moyen de plus pour s'élever à l'amour et à la contemplation des œuvres de Dieu ? Quelle que fût ma douleur, il faudrait bien reconnaître, malgré moi, que je me repaissais de chimères.
i Mais tel n'est point le caractère de la vraie religion ; le christianisme porte pour moi deux preuves manifestes de sa céleste origine. Par sa morale, il tend à nous délivrer des passions ; par sa politique, il a aboli l'esclavage. C'est donc une religion de liberté ; c'est la mienne.
« Renfermons-nous dans cet axiome : il n'y a pas de véritable religion sans liberté, ni de véritable liberté sans religion... La querelle n'est point, après tout, entre les protestants et les catholiques, comme les habiles d'un parti voudraient le faire supposer, mais entre le philosophisme et le fanatisme... Le premier nous ramènerait les mauvaises mœurs du siècle de Louis XV, le second nous replongerait dans la crasse et dans l'ignorance du bon vieux temps. Ceux-là extermineraient philosophiquement les prêtres, ceux-
ci brûleraient charitablement les philosophes ; les impies et les fanatiques, acharnés à se détruire , s'ils étaient les maîtres, ne s'arrêteraient qu'au dernier bourn-au et à la dernière victime.
« Mes ouvrages, comme je l'ai déjà fait observer, sont les pièces justificatives de mes Mémoires. Il m'a paru, en relisant mes ouvrages pour les corriger, que deux sentiments y dominent: l'amour d'une religion charitable et un attachement sincère aux libertés publiques.
^BansV Essai historique même, au milieu d'innombrables erreurs, on distingue ces deux sentiments. Si cette remarque est juste ; si j'ai lutté partout et en tout temps, en faveur de l'indépendance des hommes et des principes religieux, qu'ai-je à craindre de la postérité? Elle pourra m'oublier, mais elle ne maudira pas ma mémoire ; mes ouvrages sont une histoire fidèle des trente prodigieuses années qui viennent de s'écouler, et offrent encore auprès du passé des vues assez claires sur l'avenir ; j'ai beaucoup prédit, et il restera après moi des preuves irrécusables de ce que j'ai inutilement annoncé. (Nous avons vu de ces preuves.)
« Les deux partis crient et s'insultent ; les républicains nous transportent loin de nous, dans des perfections imaginaires ; les autres ions retiennent en arrière, refusent de s'éclairer et veulent rester les hommes du XIV» siècle, dans Tannée 1797*. • (Préface de TEssai.)
1. « Dis-je aujourd'hui autre chose que cela? N'est-ce pas le fond de toutes les idées politiques , de toutes les plaintes, de toutes les prévisions que l'on retrouve dans les Réflexions politiqites, dans la Monarchie selon la charte^ dans le Conservateurf et dans mes opinions à la Chambre des pairs, etc.? Il y a cependant trente années que cela est écrit. . . Cette fureur de dire la
Ces extraits sont un peu longs, mais ils répondent si bien à la plupart des préventions et des attaques contre rillustre mort, que nous n'avons pas cru pouvoir les faire plus courts.
Indépendamment de la pensée si nette et si solide, qu'on en compare le style à toutes les pièces, à tous les bavardages et bredouillages que nous avons vus se poser si fièrement contre lui, et Ton jugera de la différence, et Ton comprendra, si Ton peut, que des écrivains de cette espèce aient osé attaquer si indécemment un maître incomparable.
Si Ton trouvait ces extraits* trop vifs contre un certain zèle, j'en pourrais citer de plus vifs encore, et venant d'une bouche qui n'a dit que la vérité, qui vécut, souffrit et mourut pour la vérité.
En effet, le temps de sa passion commençait, le Christ allait mourir. Voyant depuis longtemps les menées des pharisiens pour le perdre et pour tromper le peuple ; voyant surtout leur faux zèle et leur hypocrisie, il voulut leur dire une dernière fois la vérité, pour préserver ses disciples et son peuple de leurs mauvaises pratiques et de leurs mauvais exemples. La circonstance était solennelle, le discours Test aussi.
« Les scribes et les pharisiens, ditrhomme-Dieu,en saint Matthieu (chap. xxin), sont assis sur la chaire de Moïse. Observez et faites ce qu'ils vous diront; mais
vérité à tout le monde explique assez bien les accidents de ma vie politique. {Essaiy cli. i.)
«... Il est passé, le temps des félicités individuelles; les pe- Utes ambitions, les étroits intérêts d'un homme s'anéantissent devant l'ambition générale des nations et l'intérêt du genre humain. »
n'allez pas faire selon leurs œuvres ; car ils disent et ils ne font pas; ils mettent, et lient sur les épaules des hommes^ des fardeaux lourds et impossibles à porter, mais ils ne veulent pas y toucher même du bout du doigt.
« Ils font toutes leurs œuvres pour être vus des hommes, ils élargissent leurs philactères et amplifient leurs bandelettes. Ils aiment les premières places dans les festins et les premiers sièges djins les synagogues. Ils aiment à être salués sur la place et à être appelés Maîtres par les hommes. Vous autres, ne vous appelez pas maîtres. Il n'est qu'un maître qui est au ciel, et vous tous, vous êtes frèfes. Sur la terre, n'appelez non plus personne, mon père, parce que vous n'avez qu'un père qui est dans les cieux.
« Quiconque s'élèvera sera abaissé; mais malheur à vous, scribes et pharisiens hypocritesr, parce que vous fermez le royaume des cieux devant les hommes! Quant à vous, vous n'entrez pas, et les entrants, vous ne les laissez pas entrer,
< Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que , sous prétexte de vos longues prières , vous dévorez la substance des veuves, et c'«st pour cela que vous serez jugés plus sévèrement.
« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous courez la mer et la terre pour faire un prosélyte , et quand il est fait , vous le rendez deux fois plus digne de la géhenne que vous-mêmes.
• Malheur à vous, conducteurs aveugles, qui dites si un homme jure par le temple : ce n'est rien , mais s'il jure par l'or du temple, il doit son serment. Insensés et aveugles I lequel doit-on plus estimer de l'or ou du temple?...
« Malheur à vous, scribes et pharisiens , qui avez abandonné ce qu'il y a de plus important dans la loi, . c'est-à-dire la justice, la miséricorde et la foi.
« Malheur à vous, parce que vous êtes semblables aux sépulcres blanchis.... Serpents, races de vipères, comment échapperez-vous à la condamnation de la géhenne ?»
Tel es* le chant du cygne divin de Sion , de celui qui aima tant Thumanité, de celai qui passa dans ce monde en faisant du bien , de celui qui n'éteignait pas une mèche qui fumât encore. Il fallait que le mal fût bien grand pour lui arracher ces fulminants anathèmes.
Il va sans dire que je n'entends les appliquer à per sonne en particulier; et, cependant, en général. n'est-il pas encore quelque chose de vrai en tout cela ? Les générations passent, mais les défauts des hommes ne passent pas; rÉvangile est venu améhorerles générations, mais il n'a pas toujours pu changer les cœurs ; et dès les temps de saint Grégoire le Grand , il y avait des chrétiens auxquels il ne craignait pas de dire que, pour quelques-uns, le travail de la prière se changeait en une négociation d'affaire : Nonnullis in usum nego" ciationis vertitur labor orationis. .
La race de cette espèce de négociants a- t-elle disparu? N'en est-il plus qui dévorent la substance des veuves et même des familles? Si les rabbins eux-mêmes comptent au nombre des malheurs du monde les cérémonies et observances superstitieuses des pharisiens, s'ils les appellent des plaies , comme les sauterelles de rÉgypte, comment devrait-on regarder et appeler leurs semblables parmi les chrétiens? Et cependant qu'il en est! Si le zoïlisme nous dévore , combien le phari-
saïsme n'est-il pas plus redoutable et plus dévorant? On a beau crier dessus comme sur le loup, il ne lâche pas sa proie et n'abandonne pas son œuvre d'envahissement, de ténèbres et d'abrutissement.
Quant à M. Veuillot, s'il y a eu du mal, s'il y a eu de l'imprudence et de l'étourderie en lui , il y a eu aussi du bien ; il y a du talent surtout.
D'ailleurs, je ne sache pas qu'il écrive encore dans les journaux religieux; mais il ne reste pas oisif pour cela. Outre les volumes assez nombreux qu'il nous donne chaque année, il tient quelque part, ce me semble, un rôle de ténor, dont il s'acquitte à merveille. Sa chasuble de V Univers ne le gêne plus ; il est en veste andalouse ; il est maître de ses mouvements, et il en profite comme un jeune homme. Je n'ai vu personne secouer avec plus d'énergie, dans un petit journal , l'argentine artillerie du bonnet chinois ; on dirait que c'est là son genre, et qu'il n'a fait que cela toute sa vie.
Il s'est amendé, m'est avis, dans son nouvel emploi ; il est spirituel et piquant , mais il est plus gra- . cieux et moins injurieux que jadis. Sa marotte a des rubans et des fleurs; son épigramme pince et rit, tandis que souvent sa polémique était choquante.
Il gagne fort à ce changement; et je le trouve plus chrétien, comme il est , que lorsqu'il nous débitait ses homélies au gros sel et au vinaigre.
Je l'aime encore mieux quand il se permet de faire un peu l'amour ; il s'en tire à merveille , on voit qu'il y est expert. Parfois, en effet, Çà et là s'arrête dans ses pérégrinations de tout genre et à toutes fins. Chez le comte Albéric, sans doute, ce modèle des comtes, il avise un beau lûinois dignement porté par une héritière assez
bien en dot et en parchemins; Çà et /à, charmé de Tau haine, tousse et s'assied. Il pose ses fines mains gantées de paille et son beau menton frais rasé, sur le pommeau de sa canne voyageuse : l'œil doux, la face irradiée de sourires et de tendresse, il contemple, il admire. « — Madeleine^ » lui dit-il enfin, d'un ton colombin et un peu sournois, « vous êtes belle!!! vous avez des nattes brunes....» Mais le nouvel admirateur n'était pas seul ; il y avait des gentillâtres dans le pays. Çà et là ne se déconcerte point. Il se met en mesure de les éreinter bien et dûment, l'un après l'autre ; ils sont bientôt expédiés.
Alors il s'approche de la belle Hélène, qu'il eût mieux fait d'appeler Ghimène, comme il en appelle tant d*autres ; et d'un accent vainqueur , mais tendre, il lui dit tout droit : « Madeleine , prenez ce vaillant, qui. . . . »
C'est-à-dire qui a fait pour ses sœurs et sa mère, sans parler de ses rivaux , ce que nous venons de voir cidessus.
Oui , Veuillot, voilà où je vous aime. Vous étés incomparable en ce genre de tournois. Je ne sais pas si la belle Madeleine a fait la sourde oreille ; mais, s'il en est ainsi, elle a eu tort.
Ah ! bon Veuillot, voilà donc pourquoi vous voyagez tant, pourquoi vous allez toujours çà et là faisant l'école buissonnière , tendant vos lacs et filets aux colombes et aux perdrix. Le traître ! il ne s'en vantait pas, et si je ne l'avais pris sur le fait, il ne Veut même pas avoué dans ses confessions.
Nous avons déjà dit que, débarrassé de sa chasuble du ci-devant Univers, qui est depuis longtemps jetée aux choux ou aux orties, M.Veuillot, dans son nouveau journal et sans doute ailleurs^ commence à être beaucoup
moins féroce, moins dévorant et moins massacrant que jadis. Il devient même presque gentil, et il sera d'une bonne influence dans la feuille où il écrit; il en diminuera la méchanceté en la rendant au moins élégante ; il changera le gros fiel en fine plaisant^e ; il pensera parfois; au lieu de l'abaisser, de ravilir,.il élèvera l'esprit de ses collègues, et par contre-coup de ses lecteurs.
Cependant, soit dit à son honneur, la cage est trop petite pour Toiseau; ses ailes s'y. froissent, sa voix s'y coupe et s'y fausse; il peut sauter, becqueter, pousser de petits cris, et il ne s'en fait pas faute; mais il ne peut chanter , il n'a pas son essor. Il n'en a pas moins de peine ; car c'est , à mon avis, un rude métier que d'être obligé d'avoir toujours de l'esprit, alors même qu'il n'y en a plus ; de tailler, de briser de toute façon sa phrase et sa pensée pour produire le trait, l'imprévu et faire rire. Toujours faire rire! il y a là de quoi pleurer.
M. Yeuillot se dédommagera et nous dédommagera dans des ouvrages à part, s'il n'achève pas trop de se gâter en se modelant pour son nouveau rôle, comme il s'était déjà endommagé, avant VUnivei^s^ en soutenant, " avec aigreur et emportement, une politique qu'il n'aimait pas.
Peut-être est-ce là, avec quelques petites autres causes, ce qui l'a rendu si énormément injuste envers M. de Chateaubriand.
La polémique religieuse de ces derniers temps. — Sa violence. Ses résultats. — Le pape et Rome.
En effet, M. de Chateaubriand- et Pécrivain dont nous venons de parler se ressemblent peu; leur caractère el leur méthode sont différents : M; de Chateaubriand a voulu faire aimer la religion, M. Veuillot la faire craindre.
En faisant aimer la religion, M. de Chateaubriand y a ramené son siècle ; en la faisant haïr, à force de Ja montrer impérieuse, déraisonnable et terrible , M. Veuillot en a éloigné ses concitoyens : il a préparé le succès de M. Renan et du roman le Maudit.
Il a réveillé toutes les antipathies qui dormaient, el donné un vaste mouvement d'ensemble à l'incrédulité.
Voilà donc ce que c'est que la religion ? s'est-on dit , et au lieu de Tétudier dans sa pure essence, on s'en est éloigné, et Ton ne s'en rapproche malheureusement que pour la combattre.
A force d'exalter le pape et sa puissance temporelle, on Ta fait tomber; à force d'en menacer le monde, on Ta irrité, soulevé, et voilà le pontife délaissé qui gémit seul de Tabandon et de la désaffection de son peuple .
Il suivait les idées de M. de Chateaubriand, lorsqu'à son avènement à la tiare , il voulut aider à la délivrance deTItalie et- rendre quelque liberté à l'antique patrie, à l'antique métropole de la liberté.
Alors son peuple le bénissait : il croyait que la religion bien entendue n'était pas une voûte de ténèbres, un joug de plomb et de fer, mais un bouclier sacré réellement descendu du ciel, mais un astre radieux.*
Son peuple, ému de reconnaissance, le suivait et l'acclamait dans les rues de Rome , comme les Israélites suivaient et acclamaient le Christ dans les rues de Jérusalem et sur les monts de Galilée.
On les prenait l'un et l'autre pour des libérateurs. Hoçanna au fils de David ! s'écriaient les fils de Jacob, écrasés par le joug des Pharaons romains. Viva Pio nono! Evviva padre nostro benigno e caro! s'écriaient les enfants de Numa, les citoyens romains, les élèves de saint Pierre, écrasés de même par la pression de l'Autriche.
La chaire pontificale était devenue un char de triomphe, une sorte de Thabor.
On a arrêté Pie IX dans sa voie de triomphe pacifique, de gloire non sanglante, et pourtant rédemptrice.
Un parti sinistre murmurait et l'insultait dans l'ombre qu'il aime, et d'où, quand il n'est pas maître, il lance ses traits.
Ce parti paraissait peu à craindre alors, puisque tout le monde était contre lui.; et cependant , c'est ce parti qui4'a emporté, qui s'est emparé du pontife, et semble ravoir toujours, depuis, tenu sous son souffle mortel.
Ce n'est pas le premier pape qui se soit laissé faire violence et qui ait fini par se voir très-peu maître sur sa chaire pontificale et sous sa tiare-trirègne.
Sous cette pression fatale , Pie IX a donc changé d'idées ; hélas! et changé aussi de fortune.
Il a quitté les idées de salut, qui étaient les siennes, qui étaient d'en haut, pour les idées des autres, qui sont d'en bas.
Toutes les vieilles politiques l'entouraient et le sommaient, au détriment de la religion, de soutenir, au nom de la religion, leurs iniquités, leurs abus.
M. Veuillot n'avait pas non plus d'abord ces idées rétrogrades; quoi qu'il en soit, M. Veuillot fut trouvé bon pour exprimer les idées de la secte réactionnaire, et il en fut chargé par ceux qui avaient converti le pape et qui le menaient alors.
Ils abrégeaient même beaucoup la besogne pontificale, en se chargeant bénévolement et avec zèle de lui signaler les livres à mettre à l'index , les personnes à excommunier, en préparant même les sentences. Le pape n'avait plus qu'à signer, pour ne pas dire à obéir."
Alors Pie IX n'était plus pour eux un de ces papes dangereux dont le cœur est plus grand que la tête; c'était une grande tête et un grand pape : il faisait ce qu'on voulait.
Le centre principal de cette avant-cour romaine était dans cette singuUère France, d'où sortent à la fois et
par torreots, les principes du progrès et de la réaction, des révolutions et des contr^révolutions, de la démocratie et de Tabsolutisme, de la liberté sans limites et du pouvoir sans bornes.
On forgeait ici les foudres pour le Vatican, et on les envoyait toutes brûlantes à leur destination , sans cesser pour cela d'agir en sous-œuvre et de pousser ferme à un changement en toutes choses.
C'est ainsi que quinze à vingt ans durant , et sous prétexte de gallicanisme, on a proscrit les livres et bouleversé les institutions de TÉglise de France , l'Église la plus savante, la plus fidèle, la plus dévouée de la chrétienté.
C'était le jeu le plus propre à ôter tout respect, à déraciner toute foi du cœur des peuples.
Comment I vous me commandiez hier de réciter cette prière, ma mère m'a élevé en me l'apprenant, elle est morte en la récitant, et vous me dites aujourd'hui que cette prière ne vaut rien ?
Demain, que direz- vous et que faut-il croire? Gomment faut-il prier?
Des fidèles, en grand nombre, des prêtres, des évêques même s'étonnaient de ces changements qui n'étaient utiles qu'à quelques faiseurs, qu'à quelques libraires.
On en gémissait, mais en secret. La terreur régnait. Le seul père Lacordaire osait dire, du fond de sa retraite de Sorrèze : « Satumale théologique, qui compromettrait Dieu lui-même, si Dieu pouvait être compromis. »
La tempête, au souffle ardent et noir, croissait toujours : c'était le vent du désert, le feu du smoum qui
donne la mort, et l'on disait que c'était le vent de Dieu et le souffle de vie qui devait purifier la terre. blasphème!
Malheur au simple fidèle, malheur au prêtre, à Vévêque même qui, par sentiment du devoir eût voulu s'y opposer-! Il eût été insulté, opprimé, renversé, écrasé.
Voyez Tarchevêque de Paris, l'infortuné Mgr Sibour; il avait, cependant, fini par se rendre et se soumettre bien humblement à tout ce qu'on voulait, et pourtant que n'a-t-il pas eu à souffrir avant de recevoir le dernier coup.
On avait déjà dit de Mgr Affre : Sa mort a lavé sa vie. Je Tai entendu de mes oreilles. Mais lavé de quoi? Eh bien ! de son gallicanisme donc !
D'ailleurs, entendez autre chose si vous le voulez : un gallican n'est-il pas capable de tout? — Voilà comme on arrange les vertus et comme on nous fait la charité.
Il fallait voir comme on était fier, comme on était menaçant alors. Nous sommes les plus forts, disait-on : vienne une guerre, et Ton le verra.
C'est ainsi que Ton violentait, intimidait et trompait tout le monde; le Saint-Père comme les fidèles. On eût mis le feu volontiers aux quatre coins de l'Europe, et compromis la tête des trois quarts de la chrétienté pour satisfaire cette monomanie furieuse, cette ambition homicide et insensée, antichrétienne surtout.
La guerre désirée, la guerre prêchée, la guerre est venue. Qu'a-t-on trouvé? Quelques jeunes gens fort courageux, sans doute, mais en quel nombre? A peine quelques compagnies. Et ce sont ces jeunes gens, c'est surtout le souverain-pontife qui a porté la peine des
fautes qu'il n*eût pas faites de lui-même, et de Tobsession coupable dont il a été l'objet.
On voit qu'il ne fallait rien moins qu'un écrivain guerrier pour lancer les proclamations, pour rédiger les manifestes de la faction belliqueuse et pour faire la petite guerre en attendant la grande.
M. Veuillot s'en est acquitté avec éclat, et si le pape y a perdu un royaume, son ultra-défenseur y a gagné un nom, et la faction des biens.
Cette campagne comptera dans l'histoire de l'Église, peut-être même y fera-t-elle une triste époque. Jamais encore on n'avait montré Rome et la religion sous un plus mauvais jour, et jamais leurs ennemis, leurs amis même peut-être, ne l'oublieront.
La guerre a presque cessé d'un côté ; mais loin de cesser elle continue, elle redouble de Tautre.
L'ennemi n'en est plus à se défendre : il attaque, et point de trêve. Le sol se va minant de toutes parts sous les pas du pape, et les catacombes résonnent de bruits menaçants, comme les flancs du cheval deJTroie.
Compromis par les siens, et maintenant délaissé, le pontife élève ses lamentations au milieu des solitudes et des ruines de Rome. Depuis longtemps même il ne serai t plus, s'il n'était gardé, non par les noirs génies qui l'ont perdu, mais par les enfants de Brennus, par les Gaulois.
Ses cris de désolation ne semblent même plus toucher ceux qui criaient plus haut que lui auparavant. On garde ses illusions et Ton vit de sa même vie. Est-ce de l'indifférence après tant d'arrogance, après tant de prétention ? Dieu le sait.
Après Dieu, celui qui semble mieux voir les choses, c'est le pontife. Sa Sainteté ne s'aveugle pas, ne se
flatte pas; loin de dissimuler, elle avoue avec douleur, que ce n'est pas seulement au temporel, mais même au moral et au spirituel que Rome est attaquée ; que les rôles sont intervertis, et que ce qui était appelé le mal auparavant est aujourd'hui appelé le bien, et que le bien est appelé le mal.
En effet., pour les ennemis du saint-siége, la question n'est plus de savoir si les ennemis ont raison, mais si ce n'est pas Rome qui a tort; si les dissidents sont impies, mais si ce n'est pas Rome qui est ennemie de Dieu et de l'humanité. A peipe est-il lancé, que l'anathéme remonte accompagné de malédictions.
Voilà ce que le Saint-Père, autrefois tant béni, déplore à bon droit; car c'est un pas immense de l'ennemi, c'est une batterie nouvelle, une nouvelle phase du combat. Le combat redouble et la nouvelle batterie fait feu de toutes parts.
Ij Index a beau faire, l'Index fait peu : excepté, toutefois contre les livres encore un peu religieux. A ceuxlà il peut nuire; mais, aux autres, il ne fait que donner le vent. Ce n'est pas pour plaire à l'Index que leurs auteurs ont écrit ; ce n'est pas pour gagner les indulgences que leurs bombes et mitrailles arrivent jusque dans les bureaux de la sainte congrégation.
Tel est l'état des choses: il est triste pour Rome; et, s'il vivait, le pape Gerbert s'écrierait encore, comme au concile de Reims : lugenda Romal Chateaubriand, en parlant de Rome, pourrait en dire, avec non moins de vérité qu'en 1803 : « Figurez-vous quelque chose de la tristesse et de la désolation de Tyr et de Babylone, etc. »
Que ceux qui l'ont amenée là se félicitent et disent
encore qu'ils ont travaillé pour son bien et pour la plus grande gloire de Dieu!
Tel ne fut point le résultat des travaux de M. de Chateaubriand. Il est donc naturel que M. Yeuillot en diffère ; mais, au lieu de Tattaquer, n'eût-il pas mieux fait de Timiter ?
Ne poussons pas plus loin ces observations, elles sont pénibles et nous ont coûté. Puissent-elles n'être pas inutiles. Nous n'avons pas le dernier mot de M. Veuillot , ni des chrétiens qui l'ont suivi ou qui l'ont poussé.
Lui, qui a tant attaqué, il a été, à son tour, l'objet d'attaques excessives et de traitements bien durs. Il devait s'y attendre. Une nature faible pourrait en souffrir dans ses qualités intellectuelles et morales, mais uâe nature forte s'y amende.
La Providence n'est pas tendre, disait-on, quand on se croyait siîr de tout renverser et briser : en effet, la Providence n'a pas été tendre ; mais, après ses rigueurs, elle peut avoir ses faveurs. Ses rigueurs même sont des faveurs pour un vrai chrétien, car elles sont des expiations ou des avertissements. Et nv/rtc intelligite^ erudimini quijudicatis terram.
Le Correspondant, — M. de Pontmartin et Sainte-Beuve. — M. de Loménie. — Il est plus défensif que M. de Pontmartin. — De quel côté serait le danger, s'il j en avait; du côté de la défense ou du côté de l'attaque ?
TaDdis que ÏOpinion nationale, qui parle cependant beaucoup de la liberté de la presse , se fait un centre d'hostilité contre M. de Chateaubriand, qui a si bien défendu cette Uberté comme toutes les autres, et qui les a pour ainsi dire sauvées et consolidées en France, le Correspondant^ plus intelligent et mieux avisé, Ta dignement défendu. C'était son devoir, mais il Ta fait, quoique Thostile M. de Broglie soit l'un des princes de ce journal. 0-
Ce n'est pas que le Correspondant soit* tout à fait dans les idées de Chateaubriand ; mais , grâce au bon sens de MM. de Montalembert, de Falleux et Cochin, il s'en rapproche et sait respecter ce qui est respectable. Il a donc fait défendre d'abord Tillustre vicomte par un de
ses propres vicomtes. Le vicomte du Correspondant écrit bien quand il veut, mais peut-être est-il trop exclusivement littéraire pour embrasser et apprécier la généralité du génie de Chateaubriand ; il raisonne bien, il est propre à plus d'un genre de composition ; mais peutêtre est-il un peu trop de ceux qui croient que, lorsqu'on sait écrire, tout est dit , et qu'il n est rien au delà d'une phrase bien tournée. C'est une erreur.
Il y a des académiciens au Correspondant^ et naturel- 1 ement le vicoml^ voudrait bien être aussi de l'Académie.
Or le critique ingénieux, grâce à une femme aimable^ et par elle à un homme qui était grand et auguste alors, mais qui depuis sa mort n'est plus qu'un comédien portant masque; oui, grâce à tout cela, il est de l'Académie, il est critique de profession comme le vicomte du Correspondant et de la Gazette.
Aussi le vicomte met-il ses gants les plus jaunes pour se présenter devant son cocritique, et c'est avec la grâce la plus charmante qull lui fait entendre qu'il n'a pas absolument dit la vérité.
Ce vicomte si poli, si délicat , débute cependant par un manque de tact et de goût que je ne conçois pas dans un homme qui doit savoir son monde et connaître les convenances.
En tête et en titre de son article, il accole deux noms qui ne s'accolent pas; qui, n'ayant rien de commun, ne doivent jamais se trouver ensemble. L'illustre défunt n'eût point approuvé ce rapprochement, et il eût donné un fier coup de coude pour s'en débarrasser. M. de Loménie, mieux avisé , intitule ses articles : Chateaubriand et la cntiqv>e.
L'article de M. de Pontmartin est plus heureux, plus élégant que son titre ; mais comme défense, il n'est pas fort. C'est même à peine une réponse ; tout entier à ses belles phrases et à ses beaux compliments pour l'ennemi, il n'a pas Vair de se préoccuper de si peu. Il tourne autour de la question, et il n'y entre pas. Il laisse subsister tous les échafaudages et constructions de la haine et de la calomnie : il n'a même pas trop l'air d'en soupçonner l'iniquité, la fausseté; c'est un bienheureux qui voit tout en beau. Il est si mielleux, si aimable, qu'il semble toujours prêt à tirer son chapeau à la malveillance et à souhaiter le bonjour à la calomnie.
C'est le plus froid, pour ne pas dire le plus nul des défenseurs; maie c'eât le plus charmant des adversaires. Il semble qu'il n'ose contredire, tant il a de petits soins et d'égards pour qui n'en a aucun, tant il est courtois envers la félonie, lui qui, comme du reste tous les écrivains du temps, sait si bien mordre quand il veut : c'est là, en effet, le grand talent de nos jours et ce n'est pas toujours un beau talent.
^ Quel plaisir, quelle utilité et quelle instruction reth-e-t-on de voir des écrivains s'interpeller, s'aborder comme des bouledogues, jouer ^de la grifFe et de la dent l'un contre l'autre, et se manger la face comme des enragés? Quand Ugolin rongeait le crâne de ses fils dans la tour Maudite, il était du moins poussé par une faim mortelle ; les nôtres se dévorent pour le plaisir de la chose, pour faire prouesse, comme le chevalier errant et cherchant aventure.
Pourquoi ne pas réserver au moins quelque chose de cet excès d'énergie pour 'défendre ce que les hommes
ont de plus sacré : le droit, le devoir, la justice et la liberté? pour éclairer, élever l'esprit de Thomme, pour amender son cœur et le pousser à tous les progrès?
Ajoutez-y la défense de lopprimé^Ja répression de l'oppresseur, et vous aurez fait de la plume un instrument plus puissant et meilleur que Tépée : en la faisant servir au progrès, vous Taurez fait servir au bonheur de Thumanité , vous aurez plus fait que des rois.
Par là, comme on le vit dans Chateaubriand, le simple, mais noble métier d'écrivain s élèverait à la dignité d'une fonction sociale et n'en serait pas la dernière.
L*honnéte écrivain du Correspt^ndant s'efface donc un peu trop ici devant son devoir : il a levé la lance, mais il Ta baissée aussitôt en saluant jusqu'à terre, et il n'a pas voulu combattre à beau fer émoulu.
Quand il s'agit de M. de Laprade, il va mieux. M. de Laprade est aussi de TAcadémie et de plus, son coreligionnaire au Correspondant y deux puissantes causes de dévouement réciproque.
Cependant,^ après quelques passes d'armes assez vives, il tombe encore en profonde admiration devant son adversaire, lève sa visière, ouvre la bouche, mais ne parle plus que pour saluer, pour demander merci, et lui proposer de ne plus chanter désormais avec lui, dans le ciel lumineux donné d'Ormuzd, que Téternel honover de la réconciliation sans fin.
En attendant, tout ce qu'il dit de plus fort en faveur de Chateaubriand^ contre l'œuvre perfide du petit Ahrimanqui le poursuit jusque dans son immortel Elysée,
c est ceci : « Voici un livre qu'on ne voudrait pas avoir fait. •
C'est bien quelque chose, sans doute ; mais il ne dit pas pourquoi on ne voudrait pas avoir fait ce livre; il devait le dire. Il se met à gémir, au contraire, d'un ton piteux ^ « ... Oh I monsieur, vous êtes vraiment une foudre de guerre! pourquoi m'avoir lue cet homme mort;^? »
Eh bien ! quoique formulée ainsi, et l'écrivain du Correspondant la formule d'une manière plus flatteuse, cette plainte fait encore plus de plaisir à Tennemi que ne lui en eussent fait de plus grands éloges.
Passer aujourd'hui pour terrible, c'est le comble du succès.
Qu'a gagné le vicomte à tant de ménagements, pour ne pas dire tant de petits soins? Des railleries. J'ai donc vaincu, je suis donc terrible, en effet, s'est-on dit, puisqu'on se désole et se lamente ainsi sur le sort des malheureux que j'ai touchés ; et on a ri des lamenta- Uons de M. de Pontmartin, et à son tour -il s'est vu criblé de traits méchants dans une Causerie du lundi. M. de Pontmartin ne cause plus que le samedi, un jour maigre ; cependant il cause rue du Coq-Héron, et en assez bon coq, ce qui ne l'a pas empêché d'être plumé par le causeur de la rue de Valois, par Témouchet du Mont-Parnasse et du Panthéon, qui va faire ses raz^flas, ripailles et saints lundis de volatiles littéraires, sous la feuillée du Constitutionnel^ cet autel de l'inexorable Minerve : Immitis ara Dianse.
Il est des moments néanmoins ou le coq-héron se retire avec avantage des serres et griffes de son vautour. Celui-ci avait osé lui dire en son ramage : — Que
me veux-tu, tu ne sais même pas le latin: tais-toi donc, langue d'oil, avec ton jargon nimousin.
—Ah! je ne sais pas lelalin! dit l'autre, et toi, Anglo- Picard, sais- tu le français? En attendant, tu vas voir, je vais t'en donner du latin 1 Et il lui lance à la face le mot critérium. Il y avait de quoi tuer un homme plus fort que Bavius, car le mot est d'autant plijs terrible qu'il est plus grec encore que latin. Mais n'importe! en des débats de cette importance, on n'y regarde pas de si près. On ne dit pas non plus, si le lion du lundi s'en est relevé.
Quand j'écrivais les lignes qu'on vient de lire sur M. de Pontmartin, je n'avais pas lu les articles de M. de Loménie qui se trouvent aussi dans le Correspondant, Ils sont un peu indécis au début et non moins excessivement élogieux que ceux de M. de Pontmartin envers le critique ennemi. Bien que j'aie donné la raison des politesses de M. de Pontmartin, je les conçois moins que de la part de M. de Loménie ; M. de Loménie est professeur, il avait sous les yeux l'exemple de M. de Laprade.
M. Peyrat n'a pas craint de dire qu'il avait fallu du courage à Sainte-Beuve pour démasquer (lisez diffamer, calomnier) Chateaubriand.
Mais ici encore Peyrat se laisse aveugler par la haine et ne dit qu'une non -vérité de plus ; à moins toutefois que par là il n'entende qu'il faut du courage pour commettre l'iniquité, pour braver la réprobation de la conscience publique, en violant, à l'égard d'un illustre mort, la dignité, la justice, la vérité. Sous ce rapport, il a pu falloir du courage, mais ce courage est trivial, aujourd'hui qu'on aime avant tout à spéculer sur le scandale facile.
Voilà néanmoins tout le courage qu'il a fallu et qu'il faut au critique et à ses copistes ; il eût compté moins d'imitateurs, s'il y avait eu danger d'une autre sorte, et le chef du troupeau eût été plus réservé, plus modéré, il eût donné l'exemple de toute sagesse.
La république qu'il outrage aujourd'hui non moins que Chateaubriand, il ne l'attaquait pas en 1850, et, la croyant plus vengeresse qu'elle n'était, il fuyait en Belgique en lui lançant, de côté, ses petits traits envenimés comme le Parthe en déroute.
Il n'attaquera pas non plus la Vie de César du vivant et du régnant de l'auteur, comme il vient d'attaquer l'auteur du Génie du Christianisme ; mais que l'illustre historien du dévastateur et cruel conquérant des Gaules se tienne bien, car M. Sainte-Beuve a écrit et M. Peyrat son second, son écho, son ombre, a suffisamment répété, qu'il ne lient ni aux dynasties, ni aux familles, ni aux régimes, ni aux noms.
A quoi tient-il donc? Eh I mon Dieu, à quelque chose ' de bien plus auguste, selon lui, à la civilisation, c'està-dire au gouvernement de son pays et aux ministres, quels qu'ils soient.
Ce n'est donc pas du côté des ennemis et des détracteurs de Chateaubriand, mais bien du côté de la défense qu'est le danger. En effet, par une ruse d'une fausseté entière, mais d'une perfidie distinguée, messieurs les officieux ne seraient pas fâchés de faire entendre à tous les habitants et manants delà ville et de la banlieue que défendre Chateaubriand, c'est attaquer les officieux, qu'attaquer les officieux, c'est attaquer l'officiel, et porter atteinte à la terre et au ciel. Heureusement, la terre est solide, et le del juste et sage.
Les zélés pourront donc en être pour leurs cris et leurs vœux personnels.
Mais il n en est pas moins vrai que, s'il y a danger et par conséquent courage quelque part, c'est plutôt du côté de la défense que du côté de l'attaque.
Je conçois donc les réserves, prudences, réticences, pour ne pas dire l'apparence de pusillanimité de M. de Loménie dans ses premiers articles , et surtout avant que l'Académie française eût parlé et fût venue lui donner du courage en mettant au concours l'éloge de Chateaubriand.
Depuis ce moment-là il est assez ferme, il va bien.
Si, auparavant, il parait hésiter et craindre, n'être bien sûr ni de lui, ni de celui qu'il voudrait défendre, ses articles sont néanmoins bien autrement directs et bien autrement défensifs que celui de M. de Pontmartin. Ici, c'est plutôt Toeuvre d'un beau flâneur littéraire, assez indifféreift, que d*un avocat zélé pour son client et sa cause.
M. de Loménie, au contraire, est toujours sur la brèche; il répond et répond convenablement à presque toutes les attaques portées contre le caractère de M. de Chateaubriand.
M. de Loménie est un peu long, un peu lent, ri a un peu trop de mots; sa pensée s'en affaiblit un peu, mais enfin il arrive, il dit bien ce qu'il veut dire : il frappe juste et parfois il s'élève à une sorte d'éloquence d'autant plus touchante que c'est le bon sens dans la bienveillance €t dans l'honnêteté; il faudra lire ce travail consciencieux.
Cependant il arrive que parfois M. de Loménie se montre trop facile et trop coulant ; je dirai même trop
complice sur certaines attaques littéraires et principalement sur le jugement général, porté sur le grand écrivain et sur la place qu'on lui assigne parmi les maîtres.
Sans être trop malveillant, ni même bien injuste cette fois, le jugement du critique ennemi met encore, selon nous, M. de Chateaubriand un peu au-dessous de sa vraie place, si tant est qu'on- puisse assigner des places bien définies, bien réglées entre des hommes, d'un génie éminent, mais divers.
Et ne voiià-t-il pas que ce bon M. de Loménie, fasciné par son 'adoré Sainte-Beuve, se met à renchérir sur son jugement, déjà trop rigoureux, et à le préciser.
M. Sainte-Beuve avait dit que M. de Chateaubriand n'était pas des tout premiers parmi les grands maîtres. M. de Loménie, emboîtant le pas, ajoute que Vinfériorite dudit Chateaubriand est visible^ quand on le compare à Pascal et à Bossuet, qu'il sent plus le travail et qu'il s'élève moins naturellement *.
1. Au- moment où je corrige ces dernières épreuTes, après des retards qui ne viennent pas de moi, qui m'ont même assez désolé, l'Académie française vient de couronner des Éloges de Chateaubriand. Ce que j'en ai vu me paraît bien médiocre, bien au-dessous du sujet et des besoins de la circonstance.
C'est quelque chose comme la cent-quatre-vingt-dix-neuvième biographie littéraire de Chateaubriand, avec quelques anecdotes et citations à l'iionneur des académiciens. Cela peut être habile, mais c'est bien froid, bien superficiel, bien . terre-à-terre, quand il s'agit de suivre le vol de l'aigle et de mesurer son envergure. Vous ne voyez donc pas les étincelles de feu qu'il secoue de ses ailes et dont il sème sa voie, depuis le mont Sion jusqu'au mont Olympe, depuis les forêts vierges de l'Amérique jusqu'aux ruines de Solyme, depuis le Meschacébé jusqu'au Jourdain! Cependant, jamais essor ne fut
plus élevé, plus brillant, n'étonna plus la terre et ne marqua mieux sa place au firmament des lettres. Mérj-Barthélemj l'a dit dans deux de ses plus beaux vers que je crains d'estropier en citant de mémoire:
Et Josqa'aa haot des airs ton toI s'élera, Ainsi qae le condor qae Ténère Lima.
Il peut y avoir de la bonne volonté dans cet éloge académique, mais la chaleur, l'élévation y manquent entièrement. On y .parle beaucoup des gentilshommes; c'est là une des manies de ce temps rétrograde; mais j'aime mieux les grands hommes, ils sont aussi gentils. La supériorité de celui-ci n'est pas assez sentie, ni assez mise en relief par le lauréat qu du moins par l'un des lauréats, car je n'en ai lu qu'un; celui du Correspondant. Ce bon journal, qui se pique d'équité et qui en a parfois, eût bien dû parler aussi des autres ; mais ce sont peut-être des vilains, et, en sa qualité de gentilhomme, il n'en dit mot ; c'est petit, c'est mesquin, monsieur Cochin; il n'y a donc plus dans le monde que la quasi-aristocratie du Correspondant ?
Après tant d'indignités contre la mémoire de l'immortel défunt, pas une plainte, pas un mot vengeur, pas un blâme contre ses pires ennemis; ils sont même cités avec honneur. C'est tout au plus si l'on ne donne pas raison à certaines attaques de la malveillance systématique. Il semblerait, en quelque sorte, qu'on eût plus tenu au programme du concours refait dans son journal par l'ennemi blessé qu'au programme de l'Académie. môme ; il semblerait qu'on eût voulu $oii8-entendre en dessous, comme le voulait la loyauté dudit ennemi, que Chateaubriand était bien et dûment atteint et percé à jour par ses traits envenimés. C'est une faute grave et une cause de mort de plus pour le froid Éloge. Ce qu'il a de mieux, c'est un remarquable jugement de M. Guizot.
Entre autres passages à l'honneur des écrivains, M. de Chateaubriand avait dit en ses Mémoires,
<c En montrant ce qu'ils peuvent faire dans les emplois, je veux défendre les gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir et de bureau. Il ne faut pas que ceux-ci s'avisent de se croire au-dessus d'hommes dont le plus petit les surpasse de toute la tète. » C'est aussi dans ses Mémoires que M. Guizot, relevant, complétant dignement la pensée de Chateaubriand, ajoute avec une haute sagacité : c Ni le roi ni les divers cabinets n'ont bien compris la nature de M. de Chateaubriand, ni appré-
cié assez haut son concours ou son hostilité. » Voilà la vérité; elle est bien simple quoique frappante, et cependant, avant M. Guizot, pas un homme d'Etat ne l'avait encore proclamée. Elle^fait d'autant plus d'honneur à l'équité et au grand sens de M. Guizot.
A cela près, l'Éloge académique est peu de chose; M. de Bornier nous a donné et peut nous donner mieux. C'est donc un Éloge à refaire. Celui-ci ne peut suffire et ne saurait relever et remettre dignement à sa place l'homme de génie calomnié. On fait donc bien d'y ajouter une statue. Mieux l'on ferait encore d'y ajouter un monument plus complet.
Pour notre coApte, nous serions d'autant plus heureux de cetacte de justice réparatrice qu'en composant cet écrit, il y a un an et plus, nous avons humblement émis le vœu qu'un monument de ce genre s'élevât nu sein de Paris, et sur l'une de ses places les plus belles. Nous sommes persuadé qu'il en sera ainsi; car, après tout, la France est noble, reconnaissante, généreuse, et le travail de la malveillance ne peut pas toujours l'abuser.
Maintenant, revenons à M. de Loménie.
E8t*il Trai qae Chateaubriand soit inférieur, quand on le compare aux grands maîtres? — Bossuet, Pascal et Chateaubriand. — Chateaubriand, Homère, Virgile, Dante et le Tasse. — Les Martyn et les Épopées antiques.— Caractère propre du génie de Chateaubriand.
Ce que vient de nous dire M. de Loménie pourrait être vrai relativement à Bossuet ; mais ce n'est pas non plus sans travail qu'il s'élève, puisqu'il allait jusqu'à réduire une page à une phrase. J'avoue qu'en général on ne sent pas trop chez lui le travail, quoique son style soit cependant toujours un peu dur, un peu sec et tendu.
Le travail ne se sent pas trop non plus dans les principaux ouvrages de Chateaubriand : c'est bien plutôt Fabondance et la chaleur d'une imagination toutepuissante.
On ne sent pas davantage le travail dans Pascal : il y en a cependant, et il en a fallu dans ses Provinciales^ dans ses discours et dans tous ses morceaux un peu étendus.
Pour ses pensées^ il n'a eu le temps que de les jeter. S'il lui eût été donné de les réunir et de les mettre en œuvre dans son grand ouvrage, elles auraient été travaillées, remaniées, et nous ne les aurions pas comme elles sont.
Souvent même sa phrase est assez longue et pourrait avoir plus de concision. Il en serait d'une lecture • plus facile, et quelquefois il n'est pas d'un grand attrait.
D'ailleurs, ni Pascal ni Bossuet ne peuvent être comparés à Chateaubriand. Parfois ils touchent bien les* mêmes points, mais ce n'est pas le même pinceau, ce n'est pas le même genre , et leur nature les porte en sens inverse.
Bossuet et Pascal burinent et gravent, Chateaubriand dessine et peint.
C'est par Tidée que Pascal et Bossuet, Bossuet surtout, se distinguent et s'élèvent.
Sans manquer d'idées, c'est surtout par l'image et le sentiment que Chateaubriand brille, domine et l'emporte. Gomme Pascal et Bossuet sont durs, à côté de lui ! Comme sa phrase a de la douceur et de la grâce, à côté de la sévérité de la leur! Comme il se lit facilement et avidement.
Les deux premiers frappent, le dernier charme*et enchante ; et par là, il atteint un succès, une puissance que la mâle énergie des deux autres n'obtient pas toujours.
Souvent il a des traits de grandeur et de force qui ne sont pas loin des plus beaux de Pascal et des- Oraisons funèbres.
Mais ni Pascal ni Bossuet n'ont rien de semblable à
une foule de sentiments admirables et de tableaux sublimes de Chateaubriand.
En* quoi leur est-il donc si inférieur, puisqu'il a ce qu ils ont et qu'ils n'ont pas ce quMl a ?
Aussi Chateaubriand a-t-il été plus lu et sera-t-il toujours plus lu que Pascal et Bossuet. Il influera même davantage sur les esprits et sur lésâmes.
Une fois qu'on a lu Chateaubriand, on s'en souvient toute sa vie, on en reste imprégné comme d'une sainte essence, d'un feu sacré ; on en est plus pur, on en est . plus grand, on en vaut mieux.
Il a l'art, le don ou la grâce de vous convaincre sans beaucoup de preuves, de vous enchaîner sans liens.
Quand vous l'aurez lu, vous pourrez encore avoir des doutes, mais vous ne serez plus impie, vous serez religieux.
Vous pourrez voir des écrivains plus solides, plus réguliers; mais de si brillants, de si pénétrants, de si attrayants, de si entraînants, de si hors ligne, vous n'en trouverez pas.
Quel tort n'est-ce donc pas faire aux jeunes générations, que de les vouloir détourner de cette source de lumières et de nobles pensées? Et quelle félonie littéraire que d'employer tous les moyens pour le dépré* cier, le défigurer, le faire méconnaître et oublier?
n est des fossoyeurs dont la jalouse impatience voudrait enterrer vifs les immortels ; mais l'immortel se relève, et l'ange peut dire encore une fois aux passants : • Il est ressuscité; il n'est plus ici. Surre3cit,non ^t hic, »
Si ChsCteaubriand est inférieur aux grands maîtres, comme le veut M. de Loménie, d'après son cher oracle, Sainte-Beuve; il aurait dû au moins nous montrer au
quel et en quoi. On ne devrait pas émettre de semblables propositions sans preuve, et il serait difficile d'en donner : j'ose les en défier et je les attends.
D'ailleurs, pourquoi vouloir comparer des hommes dont le caractère, le temps, les travaux, ne se ressemblent pas, ne sont pas comparables ? Comparer Dante ef TArioste au Tasse, je le comprends. Leur comparer même. Chateaubriand dans les Martyrs^ je le conçois encore.
Vous trouverez peut-être dans tous ces poètes plus de souplesse, d'élasticité, d'intérêt naturel que dans les Martyrs. Ceux-ci sont une épopée composite, et par conséquent un peu plus artificielle et plus travaillée que lès épopées simples et directes. Ailleurs, c'est 1^ grandeur desjiéros qui fait l'épopée; ici, c'est la grandeur de l'épopée qui fait les héros.
Le triomphe d'une idée vaste, universelle, d'une nouvelle religion, est de plus haute importance que le destin d'une ville et même d'un peuple.
Aussi le triomphe du christianisme domine de beaucoup le sort d'Eudore. Le destin de Troie et de Jérusalem, au contraire, est dominé p9.r la vaillance d'Achille et de Godefroi.
Vous pourrez donc trouver plus de facilité, plus de simplicité dans ces derniers récits, plus d'intérêt dans ces hommes, de qui tout dépend; mais vous n'y trouverez pas un langage plus harmonieux, plus pur, plus pittoresque, ni un plus noble ensemble d'idées, ni même des idées aussi hautes .
Homère, c'est la beauté naturelle , simple, et, relativement à nous, primitive.
Virgile, venu bien des siècles après, et s'inspirant de
lui, c*e8t déjà la beauté étudiée, la beauté savante et couronnée de pensées, de lumières philosophiques, que n'avait pas au même degré son modèle.
Homère n'avait que la doctrine extérieure de l'Egypte, la théologie mythologique devenue la doctrine intérieure des Hellènes, fils des Égyptiens.
Chateaubriand habite et se meut dans un Olympe plus haut, plus lumineux, mais moins sensible, dans le ciel chrétien et dans les idées chrétiennes. Ces idées sont fort supérieures aux mythes du paganisme, mais peut-être moins naturellement pittoresques.
Il devait donc être et il est réellement en progrès par ses sentiments et par ses idées sur ces deux poètes et sur ces deux mondes.
Virgile lui-même était en progrès sur Homère par les idées acquises, par les idées de Platon, mais non par l'intérêt de son épopée ; elle n'est qu'une fiction comme celle de Chateaubriand ; elle est créée par lui-même d'après Homère, tandis que chez Homère c'est une histoire animée, embellie par tout l'intérêt, par toutes les beautés de la religion et de la tradition nationales.
Vllidde^ c'est la vieille Grèce avec ses dieux, ses mœurs, ses guerres. L'Odyssée n'est autre chose que la navigation phénico-hellénique, aspirant, bien avant Hannon et Pythéas, à franchir les colonnes d'Hercule, à pénétrer dans le Nord et à tourner l'Afrique.
En descendant du Nord, Ulysse vogue, en effet, jusqu'aux îles Fortunées des anciens, jusqu'aux lies Canaries. C'est là qu'il trouve son Polyphéme, qui n'était qu'un Gouanche. Il vivait dans une grotte avec ses troupeaux, et en fermait la porte avec une pierre énorme , comme le reste des Gouanches, ses frères gigantesques
comme les Peaux-Rouges d'Amérique le font encore aujourd'hui.
Ces essais de navigation long-courrière et même de circumnavigation, sont, selon le génie grec, personnifiés en un homme habile, Ulysse, roi d'une lie petite CQpime était Tyr.
De là rintérét réel qui s'attachait , qui reste attaché aux récits d'Homère ; c'est l'essor premier du génie humain, c'est la recherche de l'inconnu, à travers les dangers ; c'est Fhomme petit, bravant la mer immense ; c'est la fourmi, embrassant le ciel et voulant déjà parcourir le globe tout entier, en se guidant sur les étoiles. Gela est épique au suprême degré : ajoutez .la simple, la fraîche, la liquide et irréprochable beauté du vers, et vous comprendrez avec quelle avidité, quelle admiration, la Grèce curieuse et intelligente, devait lire, ou du moins écouler, quand le rhapsode chantait.
Qui n'a pas d'intelligence ne sait pas , ne peut pas admirer; il faut qu'il critique, il faut qu'il nie , il faut qu'il blâme, il faut qu'il crie : il est malade.
Voilà pourquoi nous voyons tant d'infirmes insulter l'Homère moderne.
L'antique Homère était sacré pour les Grecs , c'était une religion; ils lui avaient élevé un temple, ils y avaient attaché un prêtre et voué un culte. Il n'eut qu'un blasphémateur, et nous avons v^ comment ils surent l'en venger.
Comprendre ainsi les grands hommes; les admirer, les vénérer ainsi, c'est entrer en quelque sorte en participation de leur génie ; l'homme et le pays se confondent en quelque sorte : Homère est la Grèce et la Grèce e§t Homère.
En se faisant Técho de son pays, Homère bâtissait donc sur le sol ferme, tandis que Virgile et Chateaubriand bâtissent en l'air et bâtissent d'après Homère, non sur sa base, mais sur son plan.
C'est ce qui fait , sous ce rapport, leur inévitable infériorité; mais, sous d'autres rapports, et quand ils touchent terre, ils l'égalent ou lui sont parfois supérieurs.
Il y a moins de naturel et d'aisance, il y a plus d'idées dans Virgile que dans Homère, et plus de pensées, des pensées plus hautes et plus mûres dans Chateaubriand que dans les deux autres.
Quant aux deux poètes épiques de lltalie moderne et au cygne de Cambray, ils sont excellents aussi dans leur genre; mais, pour la force et l'énergie, pour les idées et les images , ils ne sont pas à la hauteur de Chateaubriand.
Le Dante est lui-même : c'est ce qui fait son charme et son grand mérite. U bâtit son drame sur le système platouico-chrétien encore vivant de son temps ; de même Homère chantait le sien d'après le système de la mythologie égypto-hellénique encore vivante aussi de son temps.
Le Tasse suit un peu plus la forme antique, mais sans oublier les mœurs du moyen âge, les croisades et la foi; cela lui donne quelque chose du positif et de rintérêt naturel du vieil Homère.
La guerre de Troie est aussi une croisade de TOccident contre TOrient, de la Grrèce contre l'Asie.
Jamais sujets n'eurent plus de ressemblance, sous certains rapports, que celui d'Homère et celui du Tasse. Celui du Tasse est bien plus grand par la cause et par
ridée, par les masses mises en jeu ; mais le poëte malheureux d'une petite contrée civilisée et peu héroïque n'a pas su se tenir comme Homère dans la simple grandeur de son héros.
Fénelon, c'est l'antiquité même, un peu trop diserte, mais relevée aussi de beaucoup d'idées qu'elle n'avait pas.
Tèlèmaque est la suite de Y Odyssée^ comme V Odyssée est la suite de Ylliade ; mais Télémaque, comme homme, est bien plus grand que son père. Ulysse, c'est la ruse, Télémaque, c'est déjà Thonneur : c'est un homme moral, un chrétien ; c'est le père d'Eudore, mais plus homme, plus chrétien aru fond. Eudore plus mondain a des pensées plus hautes et un langage plus éclatant.
L'œuvre de Chateaubriand est bien plus difficile que celle de Fénelon. Celui-ci n'avait qu'à suivre ; Chateaubriand avait à créer. Il avait à peindre et à unir deux mondes, et il ne s'en est pas si mal tiré.
Sous ce rapport, son sujet est plus vaste, plus idéal que tous les autres ; et il n'est pas resté trop audessous. Quoi qu'on puisse dire , il a réuni , il a mêlé, d'une main savante et heureuse , les fleurs des deux antiquités; il en a fait un bouquet d'immortelles.
Voilà les sujets et les hommes auxquels on peut comparer le Chateaubriand des Martyrs.
Mais le Chateaubriand du Génie du Christianisme est d'un autre monde. C'est ici qu'il pourrait , sous quelques rapports , mais pas entièrement , se comparer à Pascal et à Bossuet.
On a dit que l'ouvrage de Pascal sur la religion eût été bien supérieur à celui de Chateaubriand. C'est possible, mais qu'en sait-on? où est-il?
— Son esquisse seule vaut mieux.
Cela vous plaît i dire, mais cela ne prouve rien : Je puis dire le contraire.
Je sais que Pasoal s'y prend par la base et procède d^une manière en même temps dramatique et philosophique. Il pousse son lecteur au bord de cet abîme qu'il croyait, dit-on, voir toujours béant devant lui : là, il l'apostrophe et le presse. C'est de là que partiront tous ses raisonnements et ses preuves.— Nous aurions eu une démonstration ou du moins un essai de démonstration logique et philosophique de la religion; c'est très bien. A juger par la Un de quelques-unes des Provinciules ^ nous aurions eu des argumentations seri-ées, des traits inattendus et des conclusions éloquentes.
Tout cela eût fait un grand bien, mais c*eût été bien sérieux aussi pour la légèreté française, s'il he se fût adressé qu'à Tesprit.
Génie d'un autre genre , Chateaubriand a suivi une autre voie ; il s'est adressé au cœur , aux yeux , A la nature. Pascal eût pu convaincre quelques esprits graves ; Chateaubriand a charmé tout un peuple , tout un siècle, et, quoi qu'en disent les fossoyeurs bénévoles, lie charme n'est pas fini.
Il a reversé l'opinion dHme philosophie incrédule à la poésie, sinon à l'entière croyance religieuse ; il a fait aimer ce qu*on haïssait, estimer ce qu'on méprisait.
Quanta Pascal, quelle a été son action? Grande peutêtre, mais courte aussi, et bien bornée^ Les hommes sérieux seuls ont lu Pascal , tout le mondie a lu Chateaubriand.
Bossuet , plus grand que Pascal , tient peut^tre un peu de Pascal ; mais , excepté dans les Orairsons fu^
nèkres, il n'est pas comparable non plus à Chateaubriand. Il est peut-être supérieur , mais il est autre ; c'est un prophète ; il parle du Sina.
Chateaubriand est un poëte , mais un grand poëte , un artiste divin. Il chante dans la vallée des Larmes » il chante les malheurs et les gloires de Sion , et les étrangers viennent l'écouter ; ils montent avec lui à Jérusalem pour célébrer avec lui la fameuse journée^ et pour manger la Pdque avec luû
Dans les Éludes historiques, il n'embrasse certainemen t pas un champ si vaste que Bossuet dans son Discours sur Vhistoire universelle : il n'est pas surtout aussi absolu» aussi synthétique et systématique; mais il a plus d'idées , plus de couleurs, et des détails plus curieux.
Moins érudit, mais moins sec aussi que le grand Tillemont, il est de beaucoup supérieur à Gibbon.
On n'a pas encore rendu aux Éludes historiques une justice sufflsante; le temps viendra. En attendant, qu'on cherche ailleurs les aperçus, les vues , les observations et réflexions qui s'y trouvent, et qu'on les compare f non, pas avec, ceux qui ont écrit l'histoire romaine, mais avec ceux qui ont écrit sur Thistoire romaine, et Ton verra.
Voilà en quoi Chateaubriand peut être comparable avec quelques autres grands noms» Mais ce n'est pas tout Chateaubriand: restent René et Atala. A qui, à quoi les comparer? On les a comparés déjà avec les autres» chefs-d'œuvre du geru'e, Werther, Paul et Virginie ; mais on a inconnu que, malgré des défauts possibles, les deux petits chefs-d'œuvre de Chateaubriand étaient bien supérieurs aux autres, et par conséquent hors de pair.
Restent encore les discours et polémiques politiques. A quoi les comparer ? A plusieurs, sans doute. Eh bien, qu'on les compare, qu'on tienne compte des temps et de la langue, et Ton verra s'il en est beaucoup qui les priment, même chez Démosthène.
Quant aux Mémoires^ c'est un monument sans modèle, quelque chose d'unique dans son genre, comme Tavoue M. Sainte-Beuve lui-même, assez bon connaisseur quand il le veut bien.
En toutes choses, M. de Chateaubriand a donc un genre à lui, et dans ce genre il excelle. On ne peut donc pas dire avec justesse qu'il ne soit pas des tout premiers ; il est au contraire des tout premiers en plus d'uu genre.
Il a recueilli, résumé, rajeuni, embelli toutes les beautés des siècles littéraires, et, avec ses idées propres, il les a complétées et portées à un plus haut degré de splendeur. C'est un réflecteur puissant qui, en la condensant, double et purifie la lumière.
On dirait qu'il porte en lui le miroir magique de Vichnou,oùse reproduit le monde avec toutes ses couleurs.
C'est de plus un cadran fidèle ; il marque le temps : il indiquera aux générations où Ton en était de la civilisation et des idées quand il vint.
M. Sikinte-Beuve est-il bien, comme le dit M. de Loménie, un critique éminept?— Sainte-Beuve et Veuillot.
Ce que je n*aime pas, je le répète, dans M. de Loménie, ainsi qu'en M. de Pontnlartin, ce sont ces compliments exagérés et sans fin à Tadresse du critique ennemi ; il ne les mérite guère et, comme on l'a vu, il se garde bien de les leur rendre.
Il est certain qu'il s'entend en littérature ; il eût fait un travail assez remarquable sur Chateaubriand, s'il n'avait pas la triste habitude de ne rendre quelque justice àTécrivain, que pour pouvoir mieux dénigrer l'homme moral, et de ne se servir ainsi de ses éloges que pour faire passer son venin.
Mettre une fleur au bout du tiers-point dont on frappe, ce n'en est pas moins un mauvais coup.
D'ailleurs, c'est bien plus en vues et observations microscopiques, en menus détails, en'petits tableaux, en bijouterie, en quincaillerie littéraires que M. Sainte-
Beiive se connaît et se distingue , qu'en grands aperçus, en grands ornements, en grands tableaux, et surtout eu grandes pensées. C'est plutôt un critique de mots et d'images, qu'un critique de pensées. C'est du matérialisme, c'est de la fermentation, au lieu de l'idée; c*est de la vie organiriue, au lieu de la vie intellectuelle.
Malgré l'aversion que m'inspire sa haine injuste contre M. de Chateaubriand, qu'il comprend toujours assez bien, mais qu'il juge presque toujours mal, je lui ai moi-même rendu justice.
Comparez-le par exemple à Veuillot ; c'est un aigle à côté d'une taupe. Sainte-Beuve raisonne au moins et parfois finement. Louis le butor se contente de dogmatiser, de déclamer, de déblatérer, comme nous l'avons vu ; il garde son bon sens et son esprit pour autre chose. Il ne rattrape et n'égale son émule que lorsqu'il s'agit de juger injuatement. C'est en cela qu'ils marchent de concert et montrent le même front; paribxiS' que feruntur frontibus,
M. Sainte-Beuve n'est donc pas un critique sans quelque distinction, lorsqu'un tas de petites misères ne l'aveuglent pas, ne l'égarent, ne le gâtent pas.
Mais de là à être un écrivain éminent il y a loin ; et l'on ne prodigue pas ainsi cette épithète. Que M. de Loménie le dise aux lecteurs du Correspondant^ qui savent ce qu'il faut en prendre et en laisser, à la bonne heure ; mais j'espère qu'il ne le dirait point à ses élèves, qu'il ne leur citerait pas une page de Sainte- Beuve, non-seulement comme un modèle de style, mais même comme un style sain et ayant de grandes qualités.
S'il Tosait faire, je changerais d'idées sur son compte et je ne le tiendrais plus pour un bon professeur.
Malgré ses bigarrures, caricatures, maculatures et boursouflures, M. Veuillot écrit bien autrement qqe Sainte-Beuve. C'est un tout autre souffle, un tout autre jet ; Tun tire de côté ou derrière lui comme un Parthe, Tautre toujours en haut et en avant; l'un se traîne uq peu, Tautre saute et bondit toujours ; Fun vivote, Vau-s tre vit double; l'un s'insinue, tripote tout doucement, sournoisement, maligqeraent; l'autre tapage, fait irruption, renverse et bouleverse ; l'un voit assez clair et distingue assez bien les objets microscopiques, l'autre ne voit rien, ne regarde rien ni à rien, et va toujours ; il aspire à s'élever à la superbe et prétentieuse éloquence croque-mitaine du sieur de Maistre ; le nonchalant Sainte-Beuve se laisse souvent choir en un trivial à la Cot lin.-
Avec beaucoup plus d'études, de connaissances littéraires et d'idées que M. Veuillot, M. Sainte-Beuve a parfois aussi de beaux traits.
M. Veuillot dont le moindre souci est d'être juste et vrai, parle souvent, très-souvent à faux et à vide, et il n'en est que plus fier.
M. Sainte-Beuve, qui trahit souvent de Tamourpropre trop candide, mais assez rarement de TorgueiL et de la grosse suffisance comme Louis , dit toujours quelque chose; souvent il instruit. Il intéresse même, Jorsque ses aperçus ne sont pas faux et que ses idées, frottées de ciguë, ne se terminent pas en pointes d'aiguille ou de poignard.
M. Sainte-Beuve a beaucoup écrit, mai^ il a lu avant d'écrire.
Daos aon pieux empressement d'édifier les hommes et de faire aussi quelque monnaie, M. Yeuillot s'est moins gêné : il a écrit avant de lire. Il lira plus tard et, après nous avoir instruits, il s'instruira.
En attendant, croyons- le sur parole :
« Sans autre préparation que mes besoins, dit-il, je devins joui^naliste. • On s'en doutait; et depuis ce temps-lâ, il n*a plus cessé de journaliser dans le camp ministériel et dogmatiser dans PÉgiise de Dieu.
Qu'on s'étonne, après cela, qu'il ait obtenu tant de succès et mis en si haut point les lumières et Tesprit de ses bienheureux lecteurs!
Le Correspondant. — Son libéralisme. — C'est une petite Eglise. — Son évéquQ .—Études d'un homme du monde. — Ce que monseigneur voudrait substituer aux littérateurs ordinaires. — Le littérateur de profession et le littérateur amateur. — Ce qu'il faut pour faire un littérateur. — Gros mot de monseigneur. — Observations sur ce mot. — Ce que c'était que les scribes. — La carrière littéraire; ses entraînements.— Encore les littérateurs de profession ; ce sont les pères des lettres. — Le littérateur amateur.— Une conversation de Chateaubriand,
En lisant les articles de M. de Loménie, j'ai eu Toccasion de parcourir aussi le Correspondant, que je ne lisais pas, le croyaul rétrograde. J'ai vu, au contraire, avec le plus grand plaisir, que jusqu'ici pas un journal religieux n'est allé aussi loin que lui dans le bon sens et dans les idées libérales.
Dieu l'en récompense! c'est ainsi qu'on sert véritablement la religion, et c'est par le contraire que cetétourneau de Veuillot Ta si tristement compromise. Peutêtre était-il temps qu'il cessât de la défendre : il Teût achevée. Pourquoi faut-il qu'un journal qui, pour s'imprimera Rome, se donne, à tort, comme Torgane mugis-
tral (le TÉgli.-o lomaine, vienne relayer M. Veuilloten allaqnanl ce hlirralisiue, pourlant bien timide, bien réservé et bien incomplet du Correspondant? Il faudrait l'encourager, au contraire, si Ton pouvait et si Ton avait droit de parler au nom de TÉglise. Ne lui a-t-on pas assez nui par des doctrines contraires?
• Il faut s'en rapporter exclusivement, dit-on , à ce que dit le pape. • Comme si un seul des rédacteurs du journal français iirétendait aller contre la parole du pape I comnje si le pape se plaignait et comme s'il n'était pas bon aussi que certaines coteries voulussent bien s'interdire désormais toute intrigue pour influencer tea paroles du pape !
Il parait qu'à Rome on aura été médiocrement satisfait de cette levée de boucliers ea temps de paix, puisque la môme revue a dit ensuite que ce u'élaU là que de la conciliation.
Une conciliation de cette espèce ressemble un peu trop à une accusation manquée. Je te dénonce, on ne m'écoute pas : mettons que rien n'est fait et soyons amis !
Si le Correspondant a quelques bons articles, il en a aussi de bien faibles et de bien incomplets sous tous les rapports. Il n'est pas jusqu'à ce cher Barzas-Breiz^ si doux à ouïr, quand il s'en va parles Cornouailles, nous parlant de Gwinklan ou de Merlin, et nous disant : Hi gan en noz^ hi gan en dai, etc., qui ne nous donne des articles bien écrits, mais d'un assez médiocre intérêt sur la poésie des cloîtres celtiques.
Cette poésie ne diffère point de la poésie des autres églises et cloîtres de la chrétienté. Elle n'est donc pas irlandaise, elle est importée eu Irlande, et il fallait au
moins nous monirer ses rapports, si elle en a, avec Tancîenne poésie du pays, la poésie autocbthone.
La liberté du Correspondant n'est pas non plus cette pleine liberté avec tous ses bienfaisants résultats qu'attend l'avenir; par conséquent, elle n'est pas à craindre, même pour les plus peureux. C'est une quasi-liberté aristocratique , et qui n'a de rouge que le talon , de même que Thonorable généralité de ses rédacteurs est loin d'être dans les grandes eaux de la démocratie.
Le Correspondant n'est donc pas un mondé : c'est un salon, c'est une petite Église , mais une Église privilégiée. Elle a tout ce qu'il lui faut, ses lampes, ses cierges, ses chandelles romaines, ses bougies, ses éteîgnoirs surtout.
Elle a même son ôvêque; et naturellement c'est lui qui marche en avant et qui donne le ton. Dans sa charité bien ordonnée et bien gouvernée, il fait dans le Correspondant même des prônes superbes, comme nous le verrons, en l'honneur des écrivains du Correspondant^ mais d'eux seuls : le reste n'existe pas, et on les laisse dans les ténèbres extérieures.
Ce brillant évêque a de la lecture, de la mémoire, et il s^it en user. Il écrit assez bien et, chose rare en nos temps, il a de sages pensées. Il a le bon sens et le mérite, ce qui n'est pas commun, d'écrire d'une manière simple et naturelle, comme lorsqu'on parle et que Ton parle bien. En sa qualité d'évêque, il se met à l'aise, et il a raison. Quand il s'élève, sa mémoire lui est si fidèle et si dévouée, que c'est quelquefois presque aussi beau queFénelon, presque aussi fort que Bossuet, presque aussi sensé *que Daguesseau, presque aussi éloquent queMassillon,
Il sait même parfois prendre le ton et le sentiment de certains Pères de TÉglise. Ce serait à s'y tromper, si Ton comparait ses paroles avec celles de saint Grégoire de Nazianze, en un certain discours traduit par un de ces gens que monseigneur appelle littérateurs de profession, et. reproduit naguère dans VUnion^ journal qu'il aime, dont il profite.
Monseigneur a eu aussi la gloire de relever dans le vignoble d'Orléans, entre le séminaire et l'église, l'ancien théâtre de Bacchus, pour confondre, par un illustre exemple, les ennemis des classiques et tuer le vers rongeur de monsignor Gaume. Gela est d'autant plus louable de la part de Tévêque, que Sa Grandeur est encore, dit-on, plus forte en latin qu'en grec.
^Monseigneur fait aussi dans le Correspondant^ toujours d'après les auteurs classiques et les traités de rhétorique, une sorte de cours littéraire à Tusage des hommes du monde, c'est-à-dire des riches.
Le Christ ne priait pas pour le monde , mais c'est pour le monde que médite et qu'écrit le fécond évéque. Il voudrait faire naître une littérature de propriétaires et de gentilshommes, afin d'en exclure les vilains, les sophistes, les littérateurs de profession, que Sa Grandeur n'aime pas, et qu'elle traite avec un dédain que nous verrons : c'est la doctrine de Broglie mitigée, confirmée. Cette idée d'une littérature de caste et de privilège est peut-être heureuse, comme engin de réaction. Il ne s'agirait plus que de donner des dispositions, des aptitudes, quelque génie et Tamour du travail à ces hommes de loisir. Si Sa Grandeur y parvient, elle H'aura pas fait un petit miracle.
Le talent est aussi un privilège de naissance, mais le
Créateur ne s'est pas toujours fort préoccupé de le don-" ner en même temps et au même homme que celui de la fortune.
Peut-être finira- t-on par mieux faire que la nature et le bon Dieu. Toujours est-il des gens qui ne sont jaipais contents de ce qui est, qui veulent en savoir plus que la Providence et tout arranger selon leurs vues , leurs convenances et leurs intérêts particuliers.
En attendant qu'ils aient réformé la création , il est assez généralement reconnu que, pour faire un civet, il faut quelque chpse comme un lièvre.
Il faut aussi, pour faire un l^omme de lettres digne de ce nom, quelque chose de plus qu'un gentilhomme et un millionnaire : il faut au moins du talent ; il faut du courage^ du dévouement ; il faut ce je ne sais quoi d'inné, qui pousse à l'étude , qui donne le besoin de comprendre et la soif de savoir.
Car, enfin, qu'est-ce, après tout, qu'un littérateur de profession, comme l'appelle monseigneur avec un peu trop de dédain? C'est généralement un homme qui, sans autre appui que son génie et son courage, finit, malgré tous les obstacles qu'on lui oppose, malgré toutes les mauvaises passions et les mauvais vouloirs del'égoïsme auxquels il est en butte, par se faire jour, par arriver à la lumière et à une renommée qui lui coûte cher, et qui est trop enviée, si modeste qu'elle soit.
Ce je ne sais quoi qui caractérise le littérateur-né, qui l'agite et le pousse vers les hauteurs et les cimes de l'esprit ; ce je ne sais quoi là, monseigneur et le docte cortège des rhéteurs anciens et modernes dont il marche entouré, et qui s'empressent de. lui fournir leurs idées, leur langage, pour lui épargner la peine de rien inven-
ter; oui, ce je ne sais quoi, ce signe, ce feu du peuseur, pourront-ils le donner au premier venu , à leurs littérateurs de circonstance et de hasard, si Lucine s^y ^?~ pose, si Minerve n'y aide pas? Ce miracle ne s'est guère vu jusqu'ici.
Mieux donc eût valu peut-être parler pour tout lo monde, et laisser agir à leur gré la nature et le bon Dieu.
Un èvèquc peut Taire des prêtres, maïs non des hommes d*.esprit, non des littérateurs distingués. Plus sage, et pleurant un artiste éminent qu'il avait encouragé au lieu de Tinsulter, le fondateur du Collège de France, le roi-chevjlier François!", avouait luimême qu'un roi pouvait bien faire des nobles tant qu'il \x>(ilait, ce qui n'est pas difBciie, car on en fait de tout bois ; mais qu il n'était pas capable de faire un peintre, et que cette puissance-là n*est qu'à Dieu.
Que Dieu donc veuille bien aussi nous donner des évêques aussi sensés, aussi intelligents que ce roi.
Mais nous Tavons déjà remarqué « mouseigneur n'aime pas les écrivains de profession : • Ce ne sont qve dts scribes, » dit-il. Le mot est bien gros et d'une intention peu bénigne pour être de sacristie, à moins qu'on ne veuille décidément désormais transformer la sa-' cristie en agora de gros mots, en tribune aux injures»
Si celte transformation pouvait aller avec le théâtre de Bacchus et d'Aristophane, aimés de monseigneur , elle n'irait guère avec la bienveillance évangélique que devrait prêcher un évêque.
Le mot scribe^ dans le sens où on l'emploie ici, est peut-être fort élégant en Savoie, mais c'est tout ait plus s'il est français en France, et même à Orléans, le jour d'une représentation théâtrale. Quant à être de bon
goût, il ne Test pas; il n'est même pas littéraire , j'en fais juge l'Académie française, et surtout M. Villemain, que M. de Chateaubriand appelait le professeur de l'Académie. Ce professeur aurait bien à faire, s'il voulait exiger de sa classe une langue correcte. Il est vrai qii'elle ne s'appelle plus la classe de la langue, et M. Dupanloup n'est pas le seul à prendre ses licences avec elle : chacun écrit comme bon lui semble, comme faire il peut : à TAcadémie on ne regarde pas à cela ; c'est à autre choses
Le mot scribe^ dans le sens qu'on veut lui donner ici» viole donc la langue, Télégauce aussi bien que les convenances. Si ce n'est pas de l'argot littéraire, ce n'est du moins, que du style de troisième ou de quatrième ordre ; du style de petits journaux, de petits théâtres : pas même d'un cahier de rhétorique ; c'est trivial.
Quand on fait tant que d'oser dire une injure grossii^re à tant d'écrivains qui savent leur langue, ce serait bien la moindre chose qu'elle fût dite en bon français. • Resterait encore la faute morale : et c'est apsez.
Qu'est-ce, en effet, que cette injui^, sinon une excitation à la haine et au mépris de toute une claRse, ou du moins de tout un corps de la société? du corps le plus vivant, le plus vivificateur, quoi qu'on en dise, du corps qui anime tout le reste : mens agitât mokm.
Aussi, les insulteurs eux-mêmes sont-ils les plus ardents à se jeter dans la carrière, dès qu'ils en trouvent le moyen, à ne suivre qu'elle, à ne rien faire autre chose, à négliger peut-être leurs patenôtres et bréviaire pour écrire, dès qu'ils aperçoivent dans quelque petit coin la moindre probabilité de succès. Dès qu'il trouve éditeur et bénéfice, Técrivain de hasard est bientôt devenu écrivain de profession.
Tant il est vrai que ce métier des lettres, contre lequel on crie tant, quand on n'y peut atteindre, est encore celui qu*on aime le mieux, pour peu qu*on s'en croie capable , pour peu qu'on soit lu. En effet, quoi de plus grand et d'une satisfaction si pénétrante, que d'influer, seul avec sa pensée, sur des milliers ou des millions d'hommes?
Les rois ont des armées et des canons de tous les calibres; mais s'ils pouvaient gouverner, se faire obéir, aimer, admirer avec leur plume seule , ils laisseraient leurs armées, leur bonnet royal, leur sceptre, comme tant d'évéques ont laissé reposer souvent leurs crosses et leurs mitres, des présidents de parlement leurs toges et leurs mortiers, pour ne s'occuper que d'écrire..
En effet, un écrivain lu et suivi est en quelque sorte un législateur qu'on accepte sans qu'il s'impose.
Que le succès, si restreint qu'il soit, enorgueillisse d'autant plus l'écrivain de circonstance qu'il eût moins dû s'y attendre s'il n'avait pas accepté, flatté, excité • les passions des partis, au lieu de les calmer, je le conçois; mais ce n'est pas une raison tout à fait suffisante pour être injuste, incivil , et pour tâcher de faire tort à autrui : la basse littérature n*en est même plus là, le temps est passé.
Bah ! me dira-t-on , ce sont là de ces déclamations qu'on se permet par irréflexion et par vanité, et qui ne tirent pas à conséquence.
Pardonnez-moi; il y a bien aussi de la malice, et cela tire à conséquence pour quelques-uns du moins, si ce n'est pas pour tout le monde.
On en pourrait citer des exemples provenant d'hornmes soumis aux influences de monseigneur, et Ton
verrait si ces déclamations n'influent pas et si elles se perdent dans Tair.
Monseigneur a dit : • Les littérateurs de profession sont des scribes. ■ Eh bien, l'un .des féaux de monseigneur^raitera comme un scribe son locataire, écrivain de profession ; il se croit logique et suit les voies de son auteur.
D'ailleurs, Tévêque n'est pas le seul de son groupe, à parler ainsi: M. de Broglie, on le sait, va bien plus loin. Nous avons vu ci-dessus ses diatribes : il s'est fait contre M. de Chateaubriand et les lettrés en général l'enfant terribte de son parti; ce qui ne l'empêche pas aujourd'hui de se f>laindre de Yeœclusivisme de la démocratie. Elle ne r§ pas porté aux élections! Quel dommage! Il est si sympathique! si libéral!
Que voulez- vous que fassent des subalternes au milieu de tels maîtres? Ils ne peuvent guère s'empêcher de courir sus aux lettrés qui ne .sont pas de la clique ; autrement, ils perdraient patrons et pratiques; mieux vaut donc sacrifier dix écrivains de profession que de se sacrifier soi-même.
C'est à ceux-là qu'il faut courir sus, si surtout ils ont quelque indépendance. C'est à ceux-là qu'il faut appliquer la devise des Romains, devise païenne, il est vrai , mais qui n'en est que meilleure et mieux portée : Parcere subjectis et debellare superbos : c'està-dire, favoriser ce qui rampe, écraser ce qui se tient droit.
On se dira : tout ce qui en nous est noble fierté, dignité, ne doit être tenu de la part des lettrés que pour orgueil; et si notre orgueil à nous est légitime et saint, le leur n'est qu'un péché. Ne sommes-nous
pas les fils du ciel, les maîtres de la terre? Et n*estce pas par notre grdce que le vil peuple vit?
Maintenant, nous le demandons à notre tour, les voies que nous venons de signaler sont-elles bonnes ? Est-il bien, je ne dis même pas d'un ôvéque^mais d'un chrétien, d'appeler ainsi la défaveur, et peut-être pis, sur tout un corps?
Où a-t-on vu cela dans TËvangiie?
Ainsi donc, encore une fois, tout ceci n'est pas bien.
Ce qui n'est pas permis à un galant homme ordinaire, à un simple fidèle, sera-t-il convenable, sera-t-il vertu dans un évéque? Le pape avait dit : • 11 faut encourager les écrivains religieux. • Mon^igneur d'Orléans dit le contraire, il les livre aux chiens en disant: « Ce ne sont que des scribes. • Les écrivains devraient en appeler à Rome, Pie IX leur serait plus propice que monseigneur d'Orléans.
Ce n'est pas la première fois qu'on se permet de ces excentricités; on est un peu sujet à la superbe et à rinjure, deux infirmités assez peu chrétiennes. Monseigneur avait déjà dit que les écrivains du Siècle rCavaient point d'honneur; que certains évêques qui l'ont précédé sur le siège d'Orléans manquaient d'honneur épiscopal. 11 n'y a que monseigneur qui ait de Vhonneurf
C'est très-bien; mais n'y a-t-il pas aussi quelque imprudence à dire que tant d'évêques ont manqué d'honneur? S'il en fut tant qui en manquèrent, pourquoi n'y en aurait-il plus? Telle est la réflexion, non fondée sans doute, que de pareils dires pourraient faire naître dans les esprits simples.
Un évêque, dit-on, est un père; avouons du moins
qu'une paternité comme celle-ci ressemblerait beaucoup à celle de Saturne, ce faux dieu païen.
Ce qu'il y a de bon , c'est qu'ici du moins, on attaque au grand jour et à grands cris. Il en est tant qui n'âtlaqueli4; que dans l'ombre et à voix basse. Ceuxlà n'en agissent pas moins. M. Veuillqtj qui a vu de près les choses, s'écrie avec raison. dans ses Confessions et repentirs^ « qu'on ne sait pas jusqu'à quel point est violée en secret la charité, la justice même que Ton doit au prochain. »
De nos jours, les théoriciens ne sont pas les seuls qui veuillent détruire les lettrés naturels, c'est-à-dire les lettrés de profession, pour leur en substituer de factices; il y a, et peut-être même y eut-il toujours dans un monde peu académique d' ailleurs , une sorte de conspiration contre eux. Quelques-uns pourront souffrir, ont souffert et souffriront de ce mauvais vouloir, mais le corps entier ne périra pas. Il y a maintenant trop de flambeaux , et il n'y a plus assez d'éteignoirs.
Quant au mot ècnbe\ noiis croyons avoir jnontré qu'appliqué aux littérateurs, il n'est pas plus juste qu'il n'est élégant et académique *. A défaut de civilité, il serait bon du moins de savoir l'histoire et de connaître le isens des mots qu'on emploie. On devrait
1. Malgré ses prétentions au genre aristocratique, le journal en qilestioii a souvent , peut-être à l'exemple d'un grand modèle f ded expressions d'une vulgarité vraiment incroyable. C'est ainsi que, pour caractériser et ruiner les raisons dont madame Sand appuie sa thèse dans Mademoiselle âe la Quintinie^ il lès appellera des rengaines. Je rie comprends ni l'élégance ni le sens de ce mot; mais il faut croire qu'il est bon. Il vaut au moins le mot scrihe. Mais c'est assez de ce langage, et l'on est tenté de dire au rédacteur : Rengaine toi-même ; trop de gros mot» peuvent nuire à l'injure.
remonter à rorigine de ce mot ; car lorsqu'on s'en sert il faudrait le mieux comprendre.
Eu effet, monseigneur, savez-vous ce que c'était que les scribes ? c'étaient les docteurs et interprètes de la loi. Ils étaient assis avec les pharisiens sur la chaire de Moïse, et malmenaient fort les prophètes isolés, inspirés de leur conscience seule et de Dieu, et n'abondant pas dans leur sens et ne s'inclinant pas devant eux.
Ce sont les scribes et les pharisiens que le Christ accuse d'avoir tué les prophètes jusque, dans le temple, comme des victimes ordinaires, entre le sanctuaire et l'autel. Persécuté lui-même, opprimé, insulté, calomnié par eux, menacé de mort et enfin condamné à la mort infamante de la croix par les jalouses intrigues de leur haine, le Christ si doux, si patient, s'emporte. enfin contre une méchanceté si perverse, et leur lance cette malédiction .solennelle qu'a recueillie l'Évangile, et qui a retenti dans les siècles. Nous l'avons citée ci-dessus ; c^ on 1^'oublie un peu trop, comme tant d'autres leçons évangéliques.
Quand il leur crie : malheur à vous : Vx vobis^ ce n'est point aux écrivains , aux rhapsodes de la Grèce, aux simples prophètes de Juda, tels que Jean le précurseur, qu'il s'adresse; c'est à la synagogue, à la kabbale judaïque, aux scribes et aux pharisiens, qui, à force de la plier dans leur sens, faussaient la loi. C'est de ceux-là qu'il dit : « Gardez-vous de leur levain, »
Quand il dit encore à ses disciples : « Gardez-vous des faux prophètes, • ce n'est point, comme on aime trop à le faire entendre, les prophètes extérieurs^ c'est-à-dire les philosophes d'Alexandrie ou des autres nations qu'il
désigne. C'est, comme il Tindique bien ensuite, des faux prophètes du dedans, c'est-à-dire des scribes et des pharisiens du temple, qu'il veut toujours parler. C'est de ceux-là et non des philosophes qu'il dit encore : « Vous reconnaîtrez l'arbre à ses fruite *. ■
1. Tous les anathèmes de l'Évangile sont contre eux, contre eux seuls. Voilà pourquoi ceux qui leur ressemblent nous ont si longtemps caché ou défiguré, et dissimulent, défigurent encore tant qu'ils peuvent le texte pur des saintes Écritures. Ils n'en<ren^ pas , comme disait le Christ, et ils ne permettent pas d'entrer; et ils substituent à sa divine parole je ne sais quels systèmes qui la détruisent et la renversent. O misère! Sans les savants docteurs contre lesquels on crie tant, nous ne connaîtrions presque rien de la réalité des saintes Écritures: il faudrait se contenter de ces inventions nouvelles, de ces prétendus livres de dévoti^^n dont on remplit l'esprit des fidèles. On leur jettera, par exemple, certains opuscules sur la fréquente communion où ils verront un jeune homme envoyé par son directeur, neuf fois de suite, et sans qu'il s'amende, des bras du vice à la table sainte! — J'ai péché, dit le bon pénitent. — Eh bien! mon fils, dit le bon directeur, communiez. Et cela, je le répète, neuf fois de suite, sans pénitence ni réforme aucune, comme si le seul fait de la confession suffisait à tout et pouvait tout réparer! Comme si l'on pouvait faire impunément tout ce qu'on veut, pourvu qu'on s'en confesse ! La conversion, la pénitence, l'amélioivation sont donc inutiles, si la confession seule justifie tout! A de telles conditions, vous aurez des communiants ou plutôt des figurants tant que voua voudrez, mais vous* n'aurez pas des chrétiens.
On avait depuis longtemps fait des reproches de ce genre à certains casuistes; pour mon compte, je ne l'aurais pas cru, si je ne l'avais vu écrit et signé par l'un d'eux, dans un de ces petits livres soi-disantpieux, que l'on répand parmi le peuple dévot. Oh! la bonne dévotion! Oh! l'édifiante histoire!
A la dixième fois, cependant, il faut bien, pour faire passer l'anecdote, annoncer que le héros se convertit. Mais je vous dis, moi, que celui qui s'est joué longtemps des choses saintes ne se convertira pas. Et si, comme on ose le prétendre, son directeur est un saint, on devrait au moins mettre ce saint-là dans un ciel à part, et non pas dans celui des vrais docteurs, de
Pourquoi donc ce dédain des leitréB, que, philosophe lui-même et calomnié, persécuté jusqu'à la mort pour ses idées et ses doctrines, le Christ n'avait pas? Pourquoi cet outrage aux Pores de la littérature et souveiit ses victimes, to.ut en recommandant l'étude des lettres aux heureux? Pourquoi cette acception de personnes ? Pourquoi scinder en castes la famille humaine que le Rédempteur est venu réunir sous ses ailes en une seule âme et en un seul cœur?
hienveillance, 6 fraternité chrétiennes, où êtesvous ! On vous enseigne encore par manière d'acquit, mais de vous pratiquer en esprit et en vérité, qui s'en môle? Si ceux qui ont la plénitude du sacerdoce, parlent ainsi, que dira le simple prêtre et que penseront les fidèles?
La vanité, Tégoïsme étroit, exclusif, la superbe, voilà les vertus auxquelles on voudrait sacrifier sur Tautel de la charité et de Thumilité même 1
saint Anibroise et de tous les Pères qui veulent qu'au moins, pour approcher de la sainte table, il y ait, dans le pécheur, un changement de vie et quelque amélioration préalable.
A la tournure de cette histoire, on sent son origine ; elle ne va pas jusqu'à saint Thomas, mais elle remonte haut dans un autre ordre. .
Nos compilateurs de pieuses anecdotes n'en pourraient-ils pas trouver de plus pures? Mais ce que je ne conçois pas surtout, c'est qu'on ose nous dire que cela est approuvé à Rome, tandis que, dit-on, c'est censuré à Paris.
Sa Sainteté Pie IX ne sait rien de tout cela; autrement il nous semble que celui qui se dit le chef de l'Église de Dieu ne souffrirait pas qu'on porte ainsi atteinte à la morale et à l'intelligence humaines qui sont de Dieu, tandis que les fantaisies et inventions des casuistes n'en sont certes pas.
{ja Yocation littéraire.
Tout homme peut avoir une carrière quelconque icibas; tout homme y a pensé; tout homme a senti que la carrière des lettres est la plus incertaine, la 'plus pénible, souventla plus ingrate et la plus dangereuse.
Cependant plusieurs y ont été entraînés par Tamour de4'étude, par l'impulsion d'en haut et par Tirrésistible magnétisme de la science et de Tidée.
Je le demande à tous les littérateurs sérieux; tous, ou du moins la plupart d'entre eux, n'ont-ils pas été ainsi entraînés ?
Je ne crois même pas qu'il y ait un seul écrivain distingué, qui, malgré les sollicitations de ses.i*êves, se soit proposé la littérature, comme une profession proprement dite.
Tous , encore une fois, tous ont été entraînés, tous ont cédé à quelque chose de plus fort qu'eux, à un certain esprit qui était en eux et dont Tardeur, Fagitation
les enflammait, les poussait : Est deus in nobis... Aliquid invadere magnum mens agitât wii/ii....
Souvent même, à travers des illusions trop décevantes, ils ont pressenti les inconvénients de ce genre de vie, qui n'est pas, à vrai dire, un genre de vie ; c'est une exception, un dévouement dans la vie. Mais si c'est le dernier des métiers, c'est le premier des martyres.
On a donc résisté, on a voulu reculer et s'attacher à quelque chose de positif; on ne Ta pu : la gravitation morale a été plus puissante que la résistance des intérêts matériels. Souvent les circonstances on fait le reste. Si ce n'est pas là une vocation véritable et donnée de Dieu, je ne sais plus ce que c'est qu'une vocation.
Ce n'est pas un évêque qui leur a imposé les mains, c'est Dieu même ; c'est lui qui a soufilé un nouveau souffle de vie sur la* face du nouvel Adam.
Aussi est-il assez généralement reconnu que la littérature sérieuse est un sacerdoce naturel.
D'ailleurs, quiconque sait un peu ce que c'est q^e les travaux de l'esprit, et ne se contente pas de vivre d'emprunts; sait aussi que, vu l'état et le progrès des connaissances humaines, dans tous les genres, toute une vie n'est pas de trop, n'est pas assez, pour s'en faire une idée, pour écrire pertinemment, pour instruire son lecteur, au lieu de lui ressasser sans cesse desidées rebattues et qu'il trouvera mieux exprimées, mieux présentées dans leur source.
Pour être un littérateur sérieux, il faut donc être forcément un littérateur de profession, eûl-on d'ailleurs d'autres emplois.
Fénelon et Bossuet écrivaient presque sans cesse : ^l'évêque disparaissait dans Técnyain. Ils étaient donc à peu prés des écrivains de profession.
Les fonctions de Tépiscopat sont importantes , sans doute, quand elles sont bien remplies ; mais elles ne prennent pas tout le temps : les évéques ont des aides, ils peuvent même s'absenter.
Aussi les occupations qui absorbaient le plus les deux grands évéques dont nous venons de parler et avant eux les Pères de TÉglise les plus saints, les plus illustres, étaient-elles les occupations littéraires et la composition des chefs-d'œuvre qu'ils nous ont laissés et qu'à leur dam et à leur honte les chrétiens même ne lisent plus.
Ces Pères de TÉglisene pourraient-ils donc pas être traités de littérateurs de profession ou de scribes, ainsi que MM. de Chateaubriand, de Lamartine et de Maistre lui-même? Ce gasco-savoyard, si vaniteux, si creux, si léger, si arrogant, si superbe, comme tant d'autres enfants de Thonnête Savoie et de la hargneuse et v^mtarde Gascogne, ne fut jamais, malgré sa morgue, que fort peu ambassadeur; mais il fut toujours littérateur et, qui pis est, artiste et déclamateur de profession.
Le vertueux et savant Fleury , qui a passé sa vie dans les livres, qui est mort en quelque sorte la plume à la main , comme un vaillant soldat de la science et de la pensée chrétienne; le doctissime Tillemont, qui n'a fait autre chose, n'étaient aussi que des scribes. Homère et Virgile, des scribes; lesauteuj's du répertoire du théâtre épiscopal d'Orléans, c'est-à-dire Eschyle, Sophocle, Euripide, des scribes; Hérodote et Démosthène, Tite- Live et Gicéron, des scribes !
Saint Jérôme, qui quitta Rome et le secrétariat de la papauté pour aller apprendre Fhébreu et traduire la« Bible au désert; saint Grégoire, qui se démit de Tarchiépiscopat ou plutôt du patriarchat de Constantinople pour retourner cultiver son jardin et les lettres à Naxianse, des scribes!
Lefranc de Pompignan et Montesquieu, qui voulurent quitter aussi des présidences à mortier pour se livrer exclusivement à l'étude et aux lettres , des scribes ; Buffon et Milton, des scribes)
Tandis que ceux qi^i s'en vont les compilant, les reproduisant avec plus ou moins de bonheur et de sincérité, seraient la fleur du monde, les seuls dignes d'é* crire, les seigneurs et les princes des lettres I
Bst-ce des littérateurs qui n'eurent jamais d'autres emplois que l'on veut parler? Oui, sans doute. Eh bien ! Corneille n'en avait pas, Racine n'en avait pas, Pascal n'en avait pas, Tillemont n'en avait pas, La Fontaine n'en avait pas, Boileau n'en avait pas.
Au dire des Grandeurs de nos jours, ce n^étaient donc que des scribes. Cependant ils formèrent la lan* gue et le génie français, que je supplie nos littérateurs amateurs de ne pas trop gâter. C'est tout ce qu'on leur peut demander.
D'ailleurs, et surtout d'après ce qu'on vient de voir, ne sait'On pas que les emplois, les hautes fonctions, ne sont pas moins souvent le don du hasard que te prix du mérite, ou le résultat de l'intrigue plutôt que de la valeur personnelle? .
Je vais plus loin, et sans appliquer à personne en particulier mon observation qui est g^énéral^,- je dis, d'après M. de Chateaubriand, que ce sont les littérateurs
- 315 ~ amateurs qui, sans avoir beaucoup semé, recueillent .d'ordinaire tout le fruit des lettres, et que la peine seule reste aux littérateurs sérieux, aux littérateurs de profession, aux scribes, comme dit monseigneur d'Orléans.
Le littérateur de profession se dévoue à son art, c'est visible. Son désir le plus vif et son ambition la plus grande, c'est d'être utile, c'est de bien faire, c'est de bien mériter de Tintelligence humaine.
Le plus souvent, le but du littérateur amateur est tout autre; comme de tuer le temps, de satisfaire un caprice ou de remplir une visée, de se donner une position.
On croyait devoir, autrefois, ne savoir écrire ni signer.
Aujourd'hui que la signature et Vécriture sont susceptibles de rapporter honneur et profit, on écrit tant qu'on peut, on signe tant qu'on veut. On exploite avec fruit ce que les autres ont cultivé avec des sueurs souvent perdues.
Un beau matin on se dit : Je ne suis point connu, je voudrais bien rêtre; je ne suis rien, jene sais rien, je ne sais même que faire et je voudrais être quelque chose : je vais faire un livre. J'ai des amis, j'ai des journaux, j'ai des jambes, je le ferai mousser. Je l'enverrai, non pas aux connaisseurs, mais aux autorités, aux influences littéraires, aux littérateurs amateurs et amis, aux dévotes si je suis dévot, et je deviendrai quelque chose, et je serai de l'Académie, preuve que j'ai du génie. On le croira , je continuerai d'écrire et de compiler dans le sens d'une coterie, et je serai lu, et je serai grand parmi les miens de même que parmi les aveugles les borgnes sont rois.
Oh ! comme alors je regarderai du haut de ma gran-
deur ces pionniers de la science et de la pensée, ces littérateurs de profession, ces dévoués à Tidée, ces scribes en un mot.
Ils travaillent toute leur vie en vue d'un but qu'ils n'atteindront jamais, qu'on saura bien leur soustraire, et auquel, grâce aux amis, me voici parvenu du premier coup efdu premier volume.
« — Oiiant à vous, disait souvent M. de Chateaubriand à quelqu'un, vous n'arriverez jamais.
■ — C'est bien possible, monsieur le vicomte ; mais pourquoi me dites-vous cela?
« — Vous étudiez sans cesse, vous travaillez trop et ne savez pas marcher. Votre conscience vous tue*. D'ailleurs, vous n'êtes d'aucune coterie, et vous n'avez pas tout ce qu'il faut pour vous faire célébrer. Vous vivez seul avec vos pensées et vos livres; je vous le répète, vous n'arriverez jamais. Pour cela le travail, le succès même n'est point suffisant.
« — Comment ! il ne suffit pas de bien faire ?
« — Pas le moins du monde, mon cher monsieur. Il faut prendre d'abord des ciseaux, puis compiler et couper, couper et compiler; tout cela sans dire un mot des auteurs qu'on emploie^ qu'on exploite; mais sans oublier de citer, louer, glorifier à tout propos les puissances, les gros bonnets, et bâcler ainsi à peu de frais, en peu de temps, n'importe quel volume, sur n'importe quel sujet. — Le plus futile, le plus inutile, le plus commun, le plus banal sera le meilleur. Agir dans la
1. Depuis ce lemps-là, M. Ferdinand Denys, qui ne me gâte pas, m'a répété ce reproche. Je l'accepte. M. Denys est l'un des conservateurs de la Bibliothèque Sainte-Geneviève; il voit comment je travaille, et il peut me juger.
presse, agir auprès des femmes, et porter humblement son œuvre avec une dédicace, une reliure magnifique aux pieds de ceux qui disposent des honneurs et faveurs littéraires. Voilà ce qu'il faut.
« Ils ne vous liront pas, mais ils vous sauront gré de votre démarche; on leur parlera de vos éloges, on leur dira votre nom, et ils s'en souviendront. Si Ton objecte, ils auront réponse à tout en disant : « Bah ! il a fait un « livre, le voilà dans sa blanche robe de satin, au milieu « des volumes innocents et blancs de mes autres amis. »
« Si vous êtes abbé sachant faire votre cour, il y a des évêchés : vous avez fait un livre.
« Si vous êtes éligible, vous avez chance, par cette voie,, d'arriver à la Chambre : vous êtes un homme d'État; vous avez fait un livre.
« De la Chambre à l'Académie, il n'y a qu'un pas, et vous pouvez y passer comme tant d'autres : vous avez fait un livre. Vote pour moi, je voterai pour toi.
« Ainsi va le monde, cher monsieur ; mais si, au lieu de suivre cette voie large, qui est en même temps la plus commode, la plus courte et la plus sûre, vous voulez tout savoir, tout approfondir, si vous voulez ne dire que des choses instructives , neuves et les bien dire, vous vous perdrez. C'est. bien s'instruire que l'on veuti C'est s'amuser, monsieur, c'est faire du bruit, c'est faire fortune. Croyez-vous qu'on se souciera.de vous apprécier et qu'on viendra chez vous vous aidmirer incognito et vous prendre par la main?
« Une autre simplesse : Quand vous parlez dans les journaux ou ailleurs des ouvrages d'autrui, vous n'en dites jamais guère que du bien , et s'il y a un peu de critique, vous la rachetez aussitôt par l'éloge de la per-
Bonne. Vous tHos monsieur Bonasse ; croyez-vous qu'on vous le rende?
• — Je n'en sais rien, monsieur le vicomte, je ne m'y attends pas, je dis ce que je pense, et je crois qu'il doit y avoir une fraternité de bienveillance entre les lettrés, même entre tous les hommes.
• — Il faudrait cependant distinguer et ne pas faire tant de faveurs aux médiocrités: ce sont celles-là qui s'imposent à tous, sont partout et recueillent par leur industrie tout les avantages des lettres. Si on ne les remet à leur place, elles vous étouffent.
• — Mais, monsieur le vicomte, en immolant les médiocrités, il faudrait craindre d'être suicide.
• — Vous ne dites pas votre pensée, ou bien je m'appelle jobard. » — L'auditeur comprit le calembour et n'alla pas plus loin, ni le vicomte non plus : il avait dit son dernier mot, en feignant de le prendre pour lui.
M. de Chateaubriand avait raison, et c'est à bon droit qu'il disait souvent à ce sujet: • Croyez-moi, je "suis un vieux capitaine, je sais comment se font les choses. On pourrait écrire en plus d'un lieu le Sic vos, non vobis de votre cher Virgile. ■
M. de Chateaubriand était si entier dans Tidée qu'il fallait faire justice des médiocrités, il s'en cachait si peu, il citait si volontiers certains noms, qu'on conçoit très-bien les rancunes posthumes qu'on lui garde et les* coups acharnés qu'on lui porte.
Si, grâce aux inconvénients signalés ci-dessus, la carrière des lettres n'est le plus souvent que la carrière du martyre pour ceux qui l'embrassent le plus Sérieusement et pour ceux-là surtout, est-ce ime raison de les dédaigner, tout en profitant de leurs travaux?
N'est-ce pas des travailleurs isolés et pauvres que viennent généralement les grandes découvertes, les grandes lumières, les grandes œuvres de Tintelligence?
On en profite, je le répète, on se pare de leurs connaissances, de leurs idéeSj de leur langage, puis on dit : « Les littérateurs de profession ne sont que des scribes! » Les voilà remerciés. Voilà Ija reconnaissance, la politesse et le bon goût de ceux qui, non contents des faveurs du hasard, voudraient tracer un rail infranchissable à l'homme et à Dieu même, qui a permis à l'homme de se mouvoir librement dans le temps et dans l'espace, afin de pouvoir arriver librement à ses nobles fins.
Conséquences de ce qu'on vient de voir. — C'est contraire à l'esprit du temps et au plan divin. — La charité moderne et la charité pharisaïque. — Un mot aux littérateurs. — Prône épiscopal en l'honneur et gloire des rédacteurs du Correspondani dans le Correspondant. — Les oubliés.
On voit par tout ce qu'on vient de dire combien la suffisance et la légèreté d'esprit sont funestes, combien le sophisme est terrible.
Si on Técoulait, il n'irait à rien moins qu'à refaire encore une fois l'œuvre de la force et des chasseurs d'hommes, œuvre maudite de toute antiquité par la Bible même; son jeu serait d'enchaîner de nouveau la fortune et le destin dans le cercle de fer des castes privilégiées, à Tonique profit de la vanité, de l'égoïsme et de l'orgueil de quelques-uns et au détriment de tout le reste.
C'est bien le temps, en vérité, d'émettre de telles idées, d'étaler de tels projets et de nous faire entendre que si nous n'y revenons pas , le ciel a des coups qui nous y peuvent ramener I Invoquer la foudre pour nous faire rentrer dans le mal, dans les ténèbres et dans le néant!
Toutes les autres sciences et industries cherchent à se perfectionner, à découvrir de nouveaux moyens, de nouveaux instruments.
La religion seule aurait-elle donc *des hommes qui ne chercheraient qu'à combattre tous les progrès, à nous ramener à tous les abus? Les abus ont tout perdu; donc il y faut revenir ! Ayez pitié, ô mon Dieu! car ceux-ci ne savent pas non plus ce qu'ils font : les scribes et les pharisiens ont tué votre corps, ceux-ci voudraient tuer votre esprit : Rursum cruciflgentes. Ce n'est plus seulement le Rédempteur, c'est la rédemption qu'il faut détruire et l'idolâtrie qu'il faut restaurer.
Ainsi la liberté des enfants de Dieu, la légitime éga^ lité des droits, la sainte fraternité humaine, rendues au monde par le Christ, seraient illusoires, grâce à ceux qui détournent sa loi; et les ténèbres maudites de l'an- . cien paganisme et de Tantique esclavage reviendraient étouffer les lumières de la vérité I De nouveau, la mer Morte envelopperait la terre comme aux premiers jours; mais la raison est en éveil et le vent de Dieu, le Râahh'Eloïm de la création n'a pas cessé de souffler.
De nouveau, il renouvellera la face de la terre. Nul n'y perdra et tous y gagneront. Il ne s'agit plus de haines, ni de préjugés, ni de la victoire de quelques-uns sur quelques autres; c'est une vaste entente, une conciliation universelle qui s'attend et se prépare.
Pourquoi lutter contre Dieu dont on reconnaît l'action sur le monde, action sous laquelle le monde doit aller et va toujours se perfectionnant ? Pourquoi cette acception de personnes que le Christ ne connaissait pas, qu'il condamnait même? Pourquoi ces réserves de l'orgueil et de Tégoïsme qui ont toujours tout gâté ?
Pourquoi ne pas laisser luire sur tous les hommes, sans distinction , le soleil du bon Dieu , et laisser l'esprit de chacun se développer selon SOS facultés sous ce soleil bienfaisant? Pourquoi vous, interposer entre votre frère et le ciel? Pourquoi des théories en dehors de l'Évangile et contraires à l'Évangile ? Pourquoi vouloir marquer les rangs, taudis qu'on n'a mission que de les rapprocher, que de prêcher le droit, le devoir communs et non le privilège?
Si le Christ revenait , reconnaitrait-il là son œuvre telle qu'il la fonda, et la scella de son sang? N'en demanderait-il pas compte et ne dirait-il pas encore une fois à Téconome infidèle : Serve nequam?
S'il parlait encore aux chrétiens de nos jours, comme il parlait jadis aux foules qui le suivaient et l'aimai Ait, comme il parlait aux princes des prêtres et aux seigneurs du peuple (seniores populi) qui le persécutaient, le calomniaient et par lesquels il allait mourir, ne pourrait-il pas leur dire comme à ses disciples : « Gardezvous du levain des pharisiens. ■
En etfet, ce mauvais levain gâte bien des choses, bien des œuvres, bonnes en apparence.
On parle beaucoup aujourd'hui de bienfaisance et de charité. Je veux croire qu'on va plus loin et qu'on les pratique. Cependant la misère grandit, et les pauvres tombent pauvres de plus en plus. Mais, si on la pratique réellement, comment pratique-t-on la charité ? Est-ce avec la simplicité, la modestie, la cordialité évangéliques? Le calcul n'y entre-t-il pour rien?
Les pharisiens faisaient et prêchaient aussi la charité, et cependant la charité même, la charité divine incamée, le Christ la blâmait, la déclarait fausse et la
maudissait. « Malheur à vous, disait-il, qui faites à son de trompe la charité dans les rues ; vous avez reçu votre récompense. »
En effet, c'était pour se faire admirer, pour se créer des partisans qu'ils donnaient si peu avec tant d'ostentation, plutôt que pour soulager efficacement leurs frères , comme Moïsô sur la chaire duquel ils étaient assis le leur avait prescrit si formellement et si inu* tilement dans la loi.
Avec ces sons de trompette, ils semblaient s'annoncer comme des dieux, et dire au pauvre : Nous te donnons un morceau de pain, jnais donne-nous ton âme; tombe devant nous, adore-nous, sois à nous et sers-nous.
Les chrétiens de nos jours ne sont pas tous ainsi, sans doute. Je me veux persuader qu'ils donnent par devoir plutôt que par ostentation; dans la bonté, la simplicité de leur cœur, plutôt que dans des vues intéressées, et qu'en un mot il se fait encore plus d'aumônes que de bruit.
Dans ce cas, elles doivent être abondantes; car on ne se fait pas faute de les sonner dans les rues et de les crier sur les toits.
C'est un peu contraire au précepte de l'Évangile, qui veut que la main gauche ignore ce que donne la main droite ; mais, quelque imparfaite que soit la manière dont on le fait, le bien est toujours le bien, et au lieu d'y trouver à redire, il vaut mieux s'incliner.
Le mal serait que la gauche se vantât d'en savoir beaucoup plus que la droite n'en fait, et qu'on sonnât avide la trompette de la charité. Ce genre de musique est très-perfectionné de nos jours. Nous avons des trompettes permanentes de la charité, où de dévots person-
nages jouent des airs à ravir sur le secret de la charité, et sur rentière raison qu'avait le Christ de crier contre ceux qui ne donnaient qu'à son de trompe.
C^est ainsi qu^on pose une maxime, et qu'on fait tout aussi tranquillement le contraire que si elle n'existait pas. Ne sonnez pas vos bonnes œuvres, dit-on avec le Christ, et souvent peut-être on en sonne sans en faire.
Dieu veuille que je me trompe I et si bruyante que soit la charité, la charité en soi est toujours un bien.
Cependant, tout cela est petit à côté de la véritable idée chrétienne, de la grande idée de justice, d^assistance réciproque, de bienveillance univei'selle qui surgit , ou plutôt qui ressuscite ; car elle fut de tout temps au sein du christianisme et même des hommes justes.
C'est là le vrai, c'est là le bien, demeurés ensevelis sous l'ignorance et les abus des siècles.
Hommes de lettres que l'on affecte de dédaigner, c'est à vous de dégager cette sublime inconnue; vous êtes les organes de la Providence ; votre profession bien entendue, bien rempUe, est un véritable sacerdoce. C'est Dieu lui-même qui vous imposa les mains , en mettant en vous ce second soufltte, ce génie qui pense, qui parle et qui chante tout ce qui est beau, tout ce qui est grand.
Vaquez donc religieusement à votre œuvre divine ; loin de haïr et de mépriser, comme ces insensés que leur orgueil enivre, respectez, aimez tout le monde, et surtout le petit, et surtout le malheureux, que le pharisien n'aperçoit pas et n'aime pas. Il faut que les temps qui nous suivront vaillent mieux que les nôtres qui vont bientôt nous voir disparaître. Travaillez donc, ayez bon espoir, et fussiez-vous seuls à crier dans votre désert comme le précurseur, n'eussiez-vous comme
lui pour vivre que des sauterelles et du miel sauvage, criez à tous , criez sans cesse : • Préparez les voies ! »
Si nous avons à souffrir pour les vérités que nous annonçons, nous serons comme tous ceux qui ont annoncé la vérité sur cette terre; mais qu'importent nos maux, si les autres en sont mieux, si le pauvre en est soulagé, le malheureux consolé I
Après les leçons de littérature données, d'après les maîtres de Tart, aux gens du monde, monseigneur procède à rinventaire et à l'éloge des productions de ses col* laborateurs. Pas un du logis n'y est oublié, mais pas un du dehors n'y est admis. Le « nul n'aura d'esprit que nous et nos amis » ne fut jamais aussi religieusement observé, C'est la camaraderie dans toute sa pompe, avec la croix et la bannière, avec Tencensoir à toute volée.
Quelques célébrités dont réclat peut rejaillir favorablement sur la confrérie sont indiquées , mais en passant. Chateaubriand n'a qu'un mot qui, sans être * hostile, est peu favorable : « Il faut le lire avec précaution. » Cependant on daigne reconnaître qu'au moment où il écrivait le Génie du Christianisme, c'était bien quelque chose que de parler comme il l'a fait.
Il y a aussi quelques heureux libraires qui obtiennent une mention honorable de monseigneur.
Écrivains religieux omis dans l'album du Correspondant, -«* MM. Louis Veuillot, Dulac, Bonnetty, eic^Ue Monde,
Mais si des libraires de province obtiennent une mention favorable de la part de monseigneur, il n*en est pas ainsi des écrivains qui ont le mieux mérité de la religion. Leurs écrits, source et modèles de bien d'autres écrits, peuvent être dans tous les établissements de haute instruction religieuse; mais n'étant pas delà confrérie du Correspondant^ ils ne sont rien. Il faut en être pour être quelque chose.
Pour ne point parler ici des autres « oubliés, » nous nous contenterons de citer M. Bonnelty et M. Veuillot.
M. Bonnetty est aussi savant que bien des évêques : c'est même un des seuls hommes avec lesquels on puisse s'entretenir avec avantage, des questions de haute érudition religieuse.
Ses Annales de philosophie chrétienne, trop systématiques, il est vrai, n'en sont pas moins le principal canal catholique par lequel les découvertes, les -données et les faits les plus importants de la science moderne
dont monseigneur ne parle pas, ont passé et continuent de passer dans te monde religieux.
C'est là im service qui se devrait d'autant naoins pu-, blier que la plupart des ecclésiastiques qui brillent aujourd'hui ont été bien aises d'avoir autrefois quelques articles dans son modeste, mais ancien recueil.
Cependant, pas un souvenir, pas un mot n'est accordé à tout cela.
Jalousie de boutique 1 dira-t-on. Sans doute ; mais de-' v.rait-il y avoir boutique en religion? Et un évéque doit-il être Thomme d'une coterie?
Quanta M. Veuillot, n'écrit-il pas aussi bien, malgré ses défauts, que les meilleurs écrivains du Correspondant? C'est un des maîtres de la plume de ce temps-ci : il a tenu tant bien que mal une grande place dans le monde religieux, ou du moins dans la presse religieuse. Il lui a même été donné , en quelque sorte , de conduire parmi nous le char de TÉgiise. S'il Ta conduit à peu près avec la même adresse et la même prudence que le jeune Phaéton conduisit le char du Soleil, on peut dire aussi de lui que, s'il est tombé, c'est pour avoir beaucoup osé : Magnis tamen excidit ausis. Et s'il pouvait jamais parvenir à l'âge de raison, vous verriez qu'il ferait bien!
Il n'en est pas plus question néanmoins sur le livre d'oç de monseigneur, que s'il ne savait pas tenir la plume et s'il n'avait jamais existé.
. Cependant monseigneur lui dort peut-êti*e bien quelque chose; car, s'il n'y avait pas eu conflit entre eux, l'Académie ne se fût peut-être pas ouverte' sitôt pour Sa Grandeur.
' Le journaliste avait tort : il était alors dans toute sa
fougue : Pévéque le fi*appa pour manque de justice et d'égard envers sa personne dans Texercice de ses fonctions pastorales.
Monseigneur Sibour, archevêque de Paris, Pavait frappé, non moins justement, mais pour ses doctrines. Au premier vœu du pape, il le releva de toute censure.
Un autre vétéran de la presse religieuse et non sans distinction , M. Dulac, n'eût pas moins mérité d'être nommé que tant d'autres, et cependant il n'en est rien. Monseigneur Sibour le traitait mieux, quoique M. Dulac et ses collègues ne lui fussent guère favorables. On lui parlait un jour des changements de carrière de M, Dulac : « Je sais tout, dit Tarchevêque. Il a été trèshonorable en tout cela. »
Voilà comment cet excellent et infortuné pontife traitait ceux qui souvent avaient si peu d'équité, si peu d'égard pour lui.
• Nous sommes l'objet d'une persécution bête, » disait grossièrement ri/hît)er5.
S'il y avait persécution, je croîs qu'elle venait plutôt du journal que d'ailleurs.
L'archevêque ne souffrait même pas qu'on appelât qui que soit son ennemi : ■ Un archevêque, disaît-il, ne peut voir en personne un ennemi ; il y voit tout au plus un adversaire. •
Aussi à l'Archevêché ne disait-on jamais : « les ennemis, • mais : « les adversaires de l'archevêque. »
Toutes les petites réticences que nous venons de déplorer se concevraient tout au plus de la part d'im petit scribe qui serait partial ou qui ne serait pas libre de dire toute sa pensée dans le journal où il écrit; mais de la part d'un évêque célèbre qui dit ce qu'il veut,
qui parle en maître, qui doit avoir de la justice, de l'impartialité, des égards, des eulogies pour tous les chrétiens et même pour tous, les hommes de bonne volonté, c'est moins concevable.
Ce n'est pas qua MM. Veuillot, Dulac, Bonnelty vaillent beaucoup mieux sous ce rapport; tant s'en faut. Eux aussi, ils se garderont bien de rendre justice à quiconque n'est pas de leur petite chapelle. Mieux que personne ils entendent la conspiration du silence, alors même qu'ils ne vont jusqu'à l'oppression et la persécution de l'attaque.
Mais enfin ils ont du mérite, et, à cet égard, ils sont dignes qu'on leur rende une justice qu'ils ne rendront pas. Il faudrait être meilleur que ces pauvres méchants, et ce ne serait pas difficile 1
Ils n'ont pas toujours été si violents, et ils le sont déjà moins qu'ils ne l'étaient. J'ai vu MM. Dulac et Bonnetty bons enfants et tout aussi raisonnables, tout aussi libéraux que vous et moi.
Bons enfants, ils le soijt peut-être encore au fond ; raisonnables ils le redeviendront peut-être; mais ils ont subi une crise violente.
En les abordant, le grand, Timpétueux Veuillot leur a enlevé le crâne , et les a emportés comme des pailles légères dans son ardent tourbillon.
Ils se modèrent lentement, mais ils se modèrent, et ils font bien; ils y gagnent, et Ton dit que le Monde, plus calme, a plus d'abonnés que n'en avait l'orageux Univers.
vanité des grandeurs humaines! Le premier homme de bon sens venu fera donc mieux que la foudre en personne 1
Veuiilot, peusez-y bien : instruisez* vous !
Au milieu de beaucoup de partialité, de passions exclusives, il y a parfois de bons articles dans le Mondes MM. Chantrel, Coquille et plusieurs de leurs collègues écrivent bien; ils ont de Tinstruction* Comme légiste, M. Coquille connaît la constitution anglaise ; il sait comment s'y font les élections. Il avoue que c^est une af* faire d'argent ; le candidat achète sa nomination et la paye cher. A mon grand étonnement, le très-catholigue Coquille ne parait pas s'en scandaliser beaucoup. Ce qui le console, c'est que par là du moins les riches seuls peuvent se faire élire, et que les autres n'y doivent pas penser.
Pour M. Coquille, l'argent, c'est donc le mérite et la vertu suprême?
Convenons que c'est là une singulière morale. Ainsi donc la richesse innocentera tout, aura droit à tout, et qui n'est pas riche n'a droit à rien ^ n'a nulle vertu.
Si c'est là votre doctrine, préchez-la, mais du moins ne dites pas que ce soit celle du Christ, qui n'avait pas où reposer sa tête.
L'homme qui achète les suffrages calcule, et il n'est pas homme à perdre son argent ; ce qu'il avance ici, il sa le fait rembourser ailleurs > souvent au centuple et toujours aux frais des contribuables ; s'il achète ses électeurs, il vend tout le monde et gagne gros à ce trafic. Le Christ chassait du Temple des marchands moins scandaleux, moins dangereux, et M. Coquille leur fait les honneurs du Monde! Christ divin, que font de ta loi ceux-là même qui se posent comme ses ardents et dévoués défenseurs ?
La tradition et les JésuiieB, ^L'Index,
Le savant et le philosophe de la triade Veiiillot-Du* lac, c'est M. Bonnetty. Celte triade a aussi sa chapelle et son chapelain : le chapelain est jeune, il est frais, îl est rosé, il parait spirituel et éveillé ; mais au lieu d'être un monseigneur français, ayant cathédrale et évêché sur la carte et le budget de France, ce n'est qu'un de ces monslgnori italiens, protonotaire, deutonotaire, etc., dont la libéralité ponlificiale a depuis quelque temps si agréablement émaillé le sol des Gaules.
Monsignor traite M. Bonnetty de docteur; l'ingrat Bonnetty ne le lui rend pas, et je ne sais pourquoi, car il écrit beaucoup ; il fait même des vers rongeurs.
M. Bonnetty est, en effet, très-versé dans les matières philosophiques et surtout religieuses; mais, comme presque tout savant, il en use et abuse pour se donner des licences et se permettre des systèmes qui ne sont pas plus à l'abri d exagération que de contestation.
D*abord il ne veut absolument pas des idées innées, que tant de Pères et de docteurs ont admises. Platon, Aristote et Descartes, qu*il admirait d'abord, il les a maintenant ea profonde antipathie.
Lei Christ reprochait vivement aux scribes et aux pharisiens de ne parler et agir que diaprés leur tradi^ tion ; M. Bonnetty ne veut, lui, que la tradition. Il repousse le rationalisme, c est-à-dire le travail et l'acquis de la rai^n, tout aussi bien que les idées innées.
L'âme, selon lui, n%st pas quelque chose de vivant et de pensant, comme Tœil est voyant par sa nature ; ce n'est qu'un sac, quelque chose comme une bourse ou réservoir, comme l'estomac , où la tradition met des idées révélées et par conséquent venant d'ailleurs.
La raison, par ce moyen-là, n'y est pour rien, ne peut rien ; elle est primée, nulUfiée par la tradition ; elle n'a plus qu'à admettre et à croire sans examen.
En vain tenteriez-vous de lui faire entendre qu'une âme, qui ne pense pas par elle-même, c'est-à-dire qui n'est pas une âme, mais un réceptacle de traditions, sent un peu le matérialisme, il n'entendra pas, il n'écoutera pas.
On lui dira en vain qu'en s'en tenant uniquement à la tradition, aucun progrès ne se fût fait ni ne se ferait dans le monde ; que, d'après la tradition à laquelle tiennent encore les Israélites, le Christ, qui était un novateur, aurait été justement mis à mort; qu'au lieu de devenir chrétiennes et d'innover, et par conséquent d'aller contre leurs traditions, TÉgyptè, la Grèce, l'Italie, toute l'Europe et ses îles seraient restées et auraient dû rester dans leurs paganismes, ainsi qu'y restent rindeet l'Asie en général ; que les seuls peuples ortho-
doxes seraient les Israélites, les Hindous et lesGuèbres; puisque tous les autres peuples ont admis une loi et même plusieurs lois nouvelles.
Tout cela ne lui fera rien, et il répétera : La tradition ! la tradition I à bas le rationalisme I Et puis il bâille en miaulant. Voilà tout ce que vous y gagnerez.
Un philosophe systématique est comme la vieille garde : il meurt sur son système et ne se rend pas.
Pauvre âme errante de Bonnelty , j'ai prié pour vous; ce n'était pas sans besoin. En effet, la Congrégation de rindex et du Saint-Office s'est émue au bruit de ses systèmes et de ses combats contre les jésuites, parfois même contre les dominicains , et Ta visité ni plus ni moins que jadis Port-Royal, par un beau formulaire à signer.
Je croyais qu'on allait me le brûler. —Signor carissU mo, liii dit-on, vous allez trop loin. Vous faites un peu trop litière de la raison à la tradition; l'une et l'autre viennent de la même source. Signez donc et changez.
Heureusement qu'Augustin Bonnetty, qui sera peutêtre canonisé un jouj, comme son illusti:e patron, si les jésuites le permettent, est catholique avant tout, et qu'avant tout il veille au salut des Annales. l\ signa donc tout ce qu'on voulut et des deux mains.
On s'attendait, non pas à une révolte, mais au moins à une plainte honnête, en vertu de ce principe qui permet de maudire un peu ses juges.
Mais pas du tout; notre cher philosophe est trop fin pour donner dans cette routine des mécontents. H eut un éclair de génie, et dans un prochain numéro, que fit-il? H entonna un dithyrambe en l'honneur de la sacrée Congrégation de l'Index et du Saint-Office!
Le Saint-Ofllce, qui n*eul jamais une telle sérénade , même en Espagne, et qui s'était rarement vu à pareille fête, en fut charmé et se dit : — Bahl laissons-le tranquille, il est dévové à la cour de Rome.
Après avoir signé tant qu*on voulut, mais sans changer en rien, l'adroit Bonnelty put donc reprendre ses thèses et fustiger à son gré ceux qui ne veulent pas les admettre.
Il put continuer de s'en aller en guerre avec son ami VeuiHot et monsignor Gaume, contre les auteurs classiques de Tanliquité et surtout contre les philosophes.
M. Bonnetty est un rude jouteur, et bien lui en prend, car il a devant lui de puissants et rusés.adversaires.
Non-seulement il n'aime pas les philosophes, mais il n'est pas non plus grand parlisan des jésuites, qui le lui rendent bien. Ils pencheraient terriblement, selon lui, vers ce grand abîme du rationalisme.
Pour mon compte, je n'en crois rien : les jésuites rationalistes I Ce serait beaucoup pour eux , s'ils pouvaient êtres raisonnables : ça viendra peut-être, mais. ça se fait attendre.
En attendant, ils sont là, tous gens instruits et lettrés, s'achàrnant à l'impossible, voulant nous donner une religion toute politique, et traînant le diable par la queue pour faire remonter les temps vers un passé et des abus qui ne peuvent plus être, et se faisant haïr de gaieté de cœur, en pliant un peu trop la religion à cette tentative chimérique et coupable, qui n'a rien de chrétien.
Que ne se servent-ils de leur énergie et de leur influence pour allier la religion, dans les limites permises, avec les idées et les besoins nouveaux, comme
elle a fini par s'y adapter dans tous les temps, dans les temps même où elle était forte et puissante 1
Pourquoi s'insurger en vain contre Tidée de justice sociale et de fraternité? C'est le fond , c'est l'essence même de TÉvangile.
Pourquoi lutter contre le progrès, comme Jacob conti^e l*ange de Dieu? C'est la marche de la Providence en ce monde, c'est Téchelle divine par laquelle elle nous fait remonter vers les cieux.
Si ces nouveaux Templiers, cette milice du temple de Saint-Pierre de Rome, suivaient cette voie, elle ne serait pas condamnée à une agitation stérile, fatigante, malfaisante et antichrétienne.
Au Ueu de nuire, elle pourrait rendre des services ; au lieu de se faire maudire , elle se ferait estimer. Si elle a de Tinfluence sur le pape , qu'elle lui donne des conseils de prudence et de miséricorde, au lien de le pousser aux moyens violents, inutiles et funestes.
Si elle n'a pas dïnfîuence, qu'elle s'enferme en ses devoirs et cesse de se livrer aune agitation vaine et coupable. Si elle ne sait que faire, qu'elle fasse au moins cpmme saint Ignace; qu'elle consulte sa mule, avant d'agir et surtout avant de frapper.
Elle est riche, elle est forte, et ses hommes, concentrés, exercés dans ses forteresses conventuelles, sont pleins d'ardeur, lorsque, tout chauds de zèle et d'obéissance, ils sortent de leurs murs pour se répandre dans la ville ; mais que peuvent-ils contre le temps? que peuvent-ils contre un esprit meilleur et plus véritablement chrétien que le leur? l'esprit de concorde, de paix, de bienveillance, de confraternité, d'assistance réciproque et universelle. Que le jésuitisme est petit à côté de cela!
S'ils n^y sont pas contraires en tous points, et même en mettant tout au mieux, en leur passant leur exclusivisme, leur partialité, leur fanatisme, leur combativité , Is n^en seraient encore qu^à VA bc d des grands prin* cipes qui se forment et du grand développement que va prendre, malgré eux, le christianisme.
LMdée chrétienne, en efTet, ne doit pas tomber, mais se compléter, mais grandir, mais se dégager de plus en plus de la terre et prendre de Thumanité et ^e la divinité de plus en plus.
Le verbe divin s'est incarné dans le Christ , l'esprit d'humanité, qui est Tesprit saint, s'incarnera dans les hommes.
Alors le cor unum et Vanima una seront rétablis, alors commencera cette époque de perfectionnement nouveau, cette ère meilleure dont le Christ a dit : « Vous serez comme des dieux . »
Alors aussi on verra que le Christ avait bien raison de dire encore : « Les États et les empires, la terre même et le ciel passeront, mais ma parole ne passera pas; elle ira toujours menant et perfectionnant les choses. »
Au commencement elle était, à la fin elle sera ; car elle est l'expression de la vérité ; elle est la vie, parce que la vie et la vérité sont la base, sont Tessence, l'existence des choses, et en quelque sorte la substance divine.
Ce que je demande aux jésuites comme aux autres chrétiens, ce n'est que d'être encore plus chrétiens ; c'est d'élever leur esprit et d'élargir leur cœur de plus en plus, afin d'être dignes de briller dans ce monde nouveau qui voudrait venir^que mille vœux appellent, que les passions égoïstes arrêtent, mais qu'elles n'empêcheront pas d'arriver.
Quand, au lieu de les préparer, on veut fermer les voies du bien , la Providence sait renverser Tobstacle et faire passer la justice de Dieu.
 cetti^amélioration des choses et des hommes, ni la religion, ni le pape, ni ses amis ne perdraient rien.
Et Ton devrait se rappeler un peu plus que , si l'on cherche avant tout les chosee de Dieu, le reste sera donné par surcroît, tandis que si Ton ne cherche que le surcroit, on pourrait bien ne rien recevoir.
Les jésuites ne croient exister que pour combattrec'est pour cela qu'ils affectent volontiers des apparences miUtaires et s'appellent la Compagnie de Jésus.
11 peut être bon de combattre quelquefois, de combattre, la véritable erreur, mais non la vérité; de combattre le mal, mais non le bien; de combattre la décadence, mais non pas le mouvement légitime et naturel; or, &'est le mouvement que Ton combat.
Dans tous les cas, les jésuites ont assez combattu, trop peut-être. Ils ont battu, ils ont été battus, et la guerre ne cesse pas, ne cessera pas.
Cependant il est des temps où la guerre offensive doit cesser. Quoiqu'on la fasse encore, on ne Taime plus de nos jours, en religion moins qu'ailleurs.
Vouloir toujours combattre me semble donc une erreur; mieux vaudrait s'entendre, s'éclairer, se tolérer. D'ailleurs faudra-t-il bien en finir par là.
La loi civile, meilleure en ce point que jadis^ ne se prête plus aux vengeances religieuses, qui ne sont souvent que des vengeances humaines.
Les jésuites ont, dit-on, le malheur de croire assez volontiers que c'est œuvre, pie que de persécuter, calomnier, opprimer, ruiner, anéantir, s'il se peu!, ceux
qui ont le malheur de ne pas penser comme eux.
Cependant il en est beaucoup de ceux-là qui prospèrent et ne semblent point inquiétés; o'est qu'ils sont hors d'atteinte ; mais il en est d'atitres qui sont plus isolés, plus faibles et qui payent pour tous. On est assez bon pour ne faire aucun mal à qui on n'en peut faire.
Pour moi, j ai été biei\.trailé par eux au collège, mais ils ont bien changé depuis f
Chacun a sa conscience : j'ai voulu suivre la mienne, d'autant plus qu'il n'est pas en moi d'avoir la force d'aller contre. Si l'imagination est la folle , la conscience est la sage du logis,
L mstinct de droiture et de liberté qu'une naissance • honnête, une enfance heureuse, une éducation trèsdouce et très-littéraire, mirent en moi , n'ont pu que s'agrandir dans le progrès de mes études et le développement de mes idées.
En cette évolution morale, rien n'est de moi, pour ainsi dire, tout est des choses, et vient de plus haut.
J'ai trop lu, trop réfléchi dans ma vie, pour n'avoir pas quelques idées propres, et pour éprouver le besoin d'aller toujours demander aux voisins ce qu'il faut penser.
Je blâmerais quelqu'un qui manquât de respect envers Dieu et son culte ; mais, quoique très-ferme dans mes idées, puisqu'elles viennent toutes de la conscience, je ne puis en vouloir à qui ne pense pas comme moi. Je croyais qu'on ne m'en voudrait pas non plus de ne pas toujours penser comme les autres. J'espérais que s'il y avait discussion, elle serait loyale et qu'on n'irait pas au delà.
Je me suis trompé. J'ai vu la plume ignorante et
malveillante du faussaire s'abattre sur mes premiers écrits pour les défigurer perfidement, méchamment.
J'ignore si ce que je dis en cet ouvrage doit m'attirer encore des ennemis : c'est probable, puisque Tintolérance court les rues, remplit les théâtres et va même jusqu'à troubler indignement les travaux sérieux des écrivains dans les bibliothèques ; mais n'importe : on ne m'en fera pas plus qu'oh ne m'a fait. N'ayant jamais consulté ni mon repos ni mes intérêts, avant de dire ce que je croyais vrai, juste et utile, je ne commencerai pas ce métier, aujourd'hui que ma vie s'avance et que, Dieu merci! je n'ai plus bien longtemps à souffrit en ce hiotide, où la justice n'est guère, où le bon* heur n'est pas.
Querelles entre les ultramoDtains. — Le moyen âge et ses hommes. — Charlemagne. — > Le roman et le latin. — Les Pères latins et les Pères grecs.
On a peine à concevoir d'abord la querelle de M. le directeur des Annales de philosophie chrétienne avec les jésuites, car Tun est aussi ultramontain que ies autres; et j'aurais cm que les ultramontains , si féroces à Tendroit des pauvres gallicans , n'étaient entre eux qu^agneaux et colombes, et ne formaient qu'un cœur et qu'une âme. Il s'en faut qu'il en soit ainsi : la discorde est au camp de l'infaillibilité ; et, prodige inouï! j'ai vu le Monde lui-même, oui, le Monde hy perça tholique, hyperultramontain, attaquer un jésuite, le malmener très-durement et non sans cause.
Quant aux i4nnate5 de philosophie chrétienne, il y a longtemps qu'elles escarmouchent av^c les bons pères. Après s'être lancé des traits plus ou moins perdus , ou s'est pris corps à corps.
M. Bonnetly avait publié des lettres piquantes du cardinal Andréa sur les intrigues des jésuites à la cour de Rome. Ces lettres que, selon M. Bonnetty, d'autres n'ont osé publier par suite de la crainte qu'inspirent les bons pères, n'étaient pas, en effet , de nature à ce qu'on pût lui en savoir gré. Pour l'en faire repentir on a essayé de perdre son journal par un de ces bons coups dont on a l'habitude.
M. Bonnetty , attaqué dans son essence même , et blessé au cœur, se redresse; il presse , il pousse , il frappe les bons pères ni plus ni moins que Pascal. Son article est une provinciale de plus donnée au monde religieux.
Je crois, par exemple, que le savant rédacteur des Annales de philosophie chrétienne va trop loin quand il blâme si vivement les jésuites de leur juste admiration pour les auteurs de l'antiquité. Je ne conteste pas les citations de M. Bonnetty, j'en conteste les conclusious.
Si les jésuites étaient , comme il nofis le dit ,' ces grands admirateurs de l'antiquité et de ses héros , le siècle actuel les admirerait peut-être à son tour ; au lieu de les détester comme les pires des réactionnaires, il leur eût donné le temple du Panthéon à desservir, et le citoyen Robespierre, élève du très-peu jésuite Rousseau, les eût fait officier, comme prêtres de la Raison, à la fête de l'Être suprême.
Que les mazziniens soient les élèves des jésuites, comme le dit M. le directeur des Annales de philosophie chrétienne, c'est possible, puisque jusqu'ici les jésuites ont eu à peu près le monopole de l'instruction publique en Italie. Que les élèves donnent la chasse aux maîtres partout où ils les trouvent, c'est encore un fait; mais
que l6s Uonmies de notre grande Révolution n'aient fait que mettre en action renseignement des jésuites, c'est un peu fort. Ils ont pu emprunter aux bons pères pu «L Tantiquité la théorie du tyrannicide,mais voilà tout, et, à cela près, leurs principes étaient autrement droits , autrement simples, autrement larges, autrement féconde que ceux de Loyola. La Révolution française n*a contre elle que le sang ; ses principes étaient bons et se rapprochaient beaucoup plus de ceux de Jésus que de ceux des jésuites.
M. Bonnetly u*est pas très-juste non plus, quand il rend les jésuites responsables des idées de leurs élèves, surtout lorsque ces idées sont bonnes et libérales. Si même quelques-uns d'entre eux se jettent dans les excès de l'incrédulité, c'est parce qu'on les a trop saturés, non pas de vraie religion, mais d'exaltation, de petite^ pratiques religieuses ; c'est qu'on a trop condensé dans leur jeune âme l'atmosphère des superfétation^ dévo*»tes. Un beau^jour, tout cela en sort avec violence, comme Teau d'une fontaine de compression.
Les jésuites n'eu font pas d'autres ; ils sont si ej^agéré^ dans leur zèle ; ils chargent tant rarme,qu'il8 lafont toujours crever en leurs mains, au grand détriment dqcei^^ qui les suivent et des causes qu'ils défendent, si tant e^t qu'ils en défendent d'autres que la leur, Toup leurp actes, tous leurs efforts tournent là. Ils prétendent travailler à la plus grande gloire de Dieu, en ne travaillant guère que pour eux-mêmes, que pour s'enrichir, pouç s'agrandir, et pouvoir enfin niettre le pied sur la' tête, sur l'esprit, sur le cœur du genre humain, et régner en maîtres absolus sur la terre. Alors, disent leurs Monita sécréta j ce sera l'âge d'or. Dieu nous garde de cet or-là I
Autant vaudrait avoir de Vor de Toulouse^ et il faut le laisser aux Romains. Quant aux choses de Téternité, aux trésors du ciel, ils en sont prodigues, ils les donnent à qui en veut, pourvu qu'on leur laisse la bagatelle de la puissance et des biens delà terré: humbles et mortifiés, ils se contentent de ceux-là.
Cependant , je tiens elr je dois tenir contre M. Bonnetty,pour le père Ménestrier, lorsque, dans son traité des Tournois^ il nous représente le moyen âge comme un temps où les hommes étaient à demirbêtes. Ces hommes avaient la foi sans doute, mais quelle foi , quels actes, quelle humanité !
Le cardinal Baronius, bibliothécaire du Vatican , annaliste de l'Église romaine , et qui eût pu aspirer à la tiare, n'a-t-il pas dit, en parlant de ces temps et surtout du X* siècle, que tout était mort, que le chaos était revenu, et que le Christ lui-même dormait dans la barque de Pierre ; Dormitabat certe?
Que faisaient ces hommes? Ils étaient toujours en insurrection contre leurs princes ou en guerre entre eux ; ils se pillaient et se dévoraient comme des loups : et ce fut à grand'peine que TÉghse put en obtenir par semaine quelques jours de suspension d'armes, qu'on appela la trêve de Dieu, par opposition aux autres jours, sans doute, qui étaient les jours du mal, le sabbat des diables.
Si M. Bonnetty doute de l'assertion du père Ménestrier, qu'il lise les romans du moyen âge que l'on publie en ce moment; qu'il lise la Chanson d'Antioche^ publiée pariesavantM. Paulin Paris, àams ses Douze Pairs; qu'il lise surtout Renaus de Montauban, dont M. Taine vient de faire un compte rendu si piquant et si vrai dans le Journal des Débats,
Il y verra les mœurs du moyeu âge dans tout leur naturel « très-semi-bestial, » et plus que semi- féroce; il y verra Cbarlemagne, et son langage, et sa conduite ; ce Charlemagne, qui mesurait à son épée la vie des Saxons, et faisait abattre sans pitié tou*8 ceux qui en surpassaient la longueur, c^est-à-dire tous les adultes.
Une telle conduite n'est-elle pas quelque cbose de pire que celle d'une demi-béte? La béte ne tue pas pour le plaisir de tuer, elle tue par besoin , elle tue pour vivre, elle tue pour manger. Le sang, au lieu de l'irriter, calme sa soif; elle s'arrête et elle dort tranquille après avoir bu et mangé.
Il est vrai que ces Saxons, comme nos voisins qui en descendent et les imitent sur le globe entier, étaient intraitables, incorrigibles. Ils étaient déjà, comme ils Font bien fait voir depuis, les ennemis les plus acbarnés de la France.
Ils ne daignaient pas travailler la terre, et c^est même eux et les autres races barbares qui ont donné aux temps modernes ce mépris du travail et du travailleur que ne connaissait pas l'antiquité.
Leur métier, c'était déjà la piraterie sur mer, le brigandage sur terre. Dédaigneux du travail et paresseux comme le malfaiteur^ ils allaient pillant, gâtant partout les fruits du travail d'autrui, brûlant les maisons et les temples, les villages et les villes, immolant les habitants au milieu de ces incendies et de ces ruines, comme un holocauste au génie du mal et de la guerre.
Tels étaient les ennemis que Charles avait en tête; il les connaissait , il voyait leurs actes, il savait leur des^ejji ; il savait que sou empire serait détruit et mis
en pièces par eux, s'il ne les détruisait et ne les exterminait.
L'obligation de veiller au salut de son empire et de ses peuples expliquait, si elle ne justifiait pas entièrement, la cruauté de l'empereur.
Mais ses historiens, dira-t-on, le représentent comme généreux et magnanime, ils n'en disent que du bien ! Sans doute ; mais ses historiens étaient de sa cour, et même un peu de sa famille.
Cependant ils en rapportent tant de belles choses qu'il n'est pas possible qu'il n'eût pas de grandes qualités r le lion aussi est généreux, selon ses historiens, ce qui n'empêche qu'il ne soit un peu sauvage et un peu féroce par moments.
D'ailleurs, la littérature latine du moyen âge est la littérature de l'Église, faite par des gens d'Église; elle nous peint, et toujours en beau, le monde des évêques, des prêtres, des écoles, des couvents et des saints; mais elle ne peint pas le monde séculier, le monde profane, le monde des rois, des princes, des seigneurs, des barons , des chevaliers , des petits nobles , des bourgeois et du peuple.
La littérature romane ne peint que ce monde-là et le peint au naturel, tel qu'il existe et tel qu'elle le voit. Elle était trop ignorante pour en remarquer un autre : les auteurs classiques étaient trop enterrés , trop incompris, pour qu'ils pussent fournira ces romanciers les ressources de la fiction. Cette littérature , en peignant la société contemporaine, par laquelle seule elle vit, ne peut donc être que vraie, et en quelque sorte historique.
Quoiqu'il n'ait pu lire que bien peu de chose de cette première littérature française , tombée , oubliée à son
tour, et roparai88ant aujourd'hui, le père MéneBlrierci bien deviné les temps; et si M. Bonne'tty se donne la peine de jeter les yeux sur ce que je lui indique, j'ai assez bonne opinion de son esprit pour espérer qu'il n'osera plus dire le contraire.
Je crois inc^nie que, 8*il voulait étudier la Renaiasance avec moins de prévention, il avouerait qu'au fond et en définitive, ce fut une renaissance religieuse, toul auaai ])ien qu'une renaissance artistique et littéraire.
Cette renaissance, à proprement parler, commença dès les règnes de Philippe-Auguste et de ^aint Louia, et il n y a ni apparence ni possibilité que le père Ménestrier ait compris dans sa définition saint Louisi saint Bernard, Innocent III, saint Thomas, saint Bonaventure, Dante, etc.
S'il ne les en excepte pas nominativement, c'est qu'ils s en exceptaient asses par eux-mêmes.
Ils étaient d'ailleurs tons enfants de la Renaissance, car la renaissance était faite en Italie longtemps avant qu'elle se fût développée en France.
Elle était dans sa ileur et son apogée dés le tehips des trois Florentitis, c'est-à-dire de Dante, de Pôtrai>que et de Boccace.
Le roman leur vint de France, mais le latin claasique nous vint d'Italie avec les Médicia, comme le grec de Gonstantinople avec saint Louis et les débris des empereurs français de cet illustre et malheureux empire d'Orient.
Je ne prétends certes pas que le latin de Lactance, de saint Jérôme dans son âge mûr, ne fût rien. Malgré ses défauts visibles et nombreux, je rends même justice à celui de saint Augustin ; mais enfin, s'il l'a dit, le père
. 347 -^ Pomey a eu raison de dire que ce n'est pas du latin du temps d'Auguste et de Gicéron. Gela se voit assqz. Et si l'on veut de la pure latinité, c'est au siècle d'Auguste qu'il faut remonter. *
Le style des trois premiers Pères grecs, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Ghrysostôme, est resté plus près de» classiques que celui des Pères latins. Pourquoi? Parce que l'empire d'Orient, plus jeune et d'origine chrétienne, avait moins souffert que Rome et s'était plus longtemps maintenu dans sa grandeur que Tempire d'Occident.
Grâce à la pression, compression et oppression déjà anciennes du despotisme des Gésars, Rome était bien plus déchue que la capitale de Gohstantin et les autres grandes cités de l'Orient.
A cette plaie intérieure^ permanente, invétérée du despotisme,, ajoutez que c'était sur Rome surtout que se portaient incessamment les barbares, que toutes ses provinces étaient inondées par le déluge dévastateur, et vous comprendrez que tout devait languir et périr.
La chute définitive de Rome sous les coups d^Alaric, chute qui eut un si vaste et si triste écho dans le monde et dont saint Augustin lui-même gémit au sein de son Afrique et Jérôme au sein du désert, acheva d'éteindre à peu près tout ce qui restait du foyer des lumières, dispersa ses écrivains, et jeta sur leurs écrits comme une poussière de ruine, comme un vernis de rouille et de décadence qui leur donne -déjà quelque chose de fruste et d'étranger à Tancienne Rome libre et reine du monde.
Les œuvres des principaux auteurs grecs et surtout
des Pères, dans lesquelles se réfugiait forcément toute la vie intellectuelle et toute Téloquence bannie des forums muets et vides, n'avaient pas encore cette pâleur, cette morbidezza, cette teinte de mort des auteurs latins.
Ces Grecs, non contents des grands centres encore tout lumineux d'Alexandrie, de Constantinople , d'Antioche et autres grandes cités de TOrient, venaient pour la plupart, comme Basile, Grégoire, Chrysostôme et Synésius, étudier à Akhènes.
Bien que blessée aussi au cœur et dévorée dans ses membres, jadis si puissants, par la vénéneuse et mortelle tyrannie romaine qui, pour son malheur, avait remplacé sa glorieuse et féconde liberté, la ville de Minerve se soutenait encore, grâce à ses écoles, à son génie, par lesquels elle avait tant brillé, tant éclairé à la fois rOrient et TOccident ; elle survivait à la rivale qui l'avait écrasée, tout en s'instruisant à sa lumière.
Les chrétiens de la primitive Eglise étaient sans doute moins saints et moins sages que nous autres puritains et hypercatholiques : aussi ne s'avisaient-ils point de mettre la ville sainte des lettres en opposition avec la sainteté de TÉvangile du Christ.
Ils se servaient de la langue et de Téloquence de l'une pour défendre, pour répandre et populariser les doctrines de l'autre.
C'est, après les apôtres, l'hellénisme qui a converti le monde. L'Évangile fut écrit en grec.
Ainsi je tiens assez volontiers pour le sentiment du père Pomey ; à savoir, que le lalin du moyen âge n'est pas absolument le latin du temps d'Auguste, et ne suis nullement éloigné de Topinion du père Caussin qui veut qu'on imite les pensées plutôt que le style des
Pères latins surtout : Patrum maxime latinorum ^ensus potiusquam verba im,itanda.
Je n'ai pas non plus d'éloignement pour cette belle pensée du père Channevelle, longtemps professeur de philosophie au collège de Louis-le-Grand, à Paris, quand il appartenait aux jésuites : « La philosophie est la mère et l'instigatrice de la vérité; elle munit de vertus la volonté et Timprègne d'honnêteté ; elle indique la manière de conduire les hommes, et fournit des garanties qui sont propres à cela : Et prœsidia ad id svfficUidonea. »
. M. Bonnetty reproche aussi au professeur de rhétorique de Voltaire, le père Porée, d'avoir fait une tragédie de Brutus où il lui fait dire : « J'ai délivré ma patrie d'un joug dur : Duro patriam exemijugo. »
Cependant, en faisant parler Brutus, il lui était difficile de le faire parler autrement.
Que Voltaire ait imité ces vers latins dans sa tragédie de Brutus, ce n'est pas absolument la faute du père Porée; et c'est un peu violent de mettre toutes les doctrines de Voltaire sur le compte de ses maîtres.
M. Bonnetty n'a pas toujours la main heureuse. Il a voulu ruin§r aussi le poëte Santeuil comme auteur de plusieurs hymnes et prières, qui eurent l'honneur mérité d'être insérées dans le bréviaire français et dans les liturgies gallicanes; il ne nous a fait grâce d'aucune de ses faiblesses qui sont toutes celles d'un véritable poëte.
Les articles de M. Bonnetty, sur cette charmante et dernière des lyres chrétiennes-latines, sont pleins de lectures, de recherches et de citations intéressantes, comme tout ce qu il fait avec soin.
Eh bien ! A quoi ont-ils abouti ? A faire aimer de tout le monde cet admirable poëte qu'il voulait sacrifier an bréviaire romain, lequel n'a nul besoin de ce sàciiôce; comme si David, dont les chants font la base de nos offices, n*avait pas fait plus de crimes que cet innocent de Santeuil n'a fait de folies; comme s*il fallait être un traditionaliste renforcé, un saint, un ange sans tache pour avoir droit de chanter les louanges de Dieu ; comme si le chant du pécheur, le cri de Job, le Miserere, le Deprofundis éplorès, n'étaient pas aussi agréables au Dieu de miséricorde que V Alléluia triomphant et le sublime Gloria I
Vous êtes léger, Bonnetly; il faudrait i-éfléchir un peu plus , avant d'attaquer ainsi les voix , les orgues et les colonnes de nos temples.
S'il continuait sur ce ton, M* Boftnetty aurait chance, je le répète, de faire aimer aussi les jésuites, comme il a fait aimer Santeuil. Il les compromettrait peut-être un peu devant les susceptibilités de certaines cohgréga-^ tions romaines, plus difficiles aujourd'hui, dit-on^que jamais.
En même temps, il tendrait, si la chose était poôsible, à les réhabiliter devant la littérature et la. philosophie. M. Victor Cousin changerait de confesseur : il quitterait le père Gratry pour aller att père Ramière oti au père Cahier.
Tout bien considéré , les jésuites doivent donc à M. Bonnetty une neuvaine de reconnaissaùce. Un tri-^ duo d'honneur et une ambassade de félicitations.
C'est ainsi que, tout en défendant fflOh patron, j'ai aussi à défendre ines anciens maîtres qui m'ont si peu défendu. Que dis-je, défendu î...
Par exemple, j'abandonne volontiers à M. Bonnetty ceux qui n'ont pas craint de dire que César fut un des plus beaux présents que le ciel eût faits à la terre. S'ils avaient dit: un des plus grands fléaux, à la bonne heure !
Selon sa louable habitude, M. Bonnetty cite les textes qu'il traduit, d'où il appert que les jésuites avaient des hommes de mérite, et qu'ils écrivaient assez joliment le latin, en ce temps-là.
La philosophie repoussée ; la tradition mise à sa place. — Les • anticlassiques et Julien l'apostat. — Résultais de ces changements, — Les études orientales.
Je ne connais plus les jésuites, il est vrai; mais je ne crois pas qu'ils aient aujourd'hui des hommes qui écrivent et qui pensent comme leurs anciens, quoiqu'ils puissent avoir encore des hommes distingués.
D'ailleurs, à en juger d'après un de leurs récents écrijts, ils auraient renoncé par ordre supérieur à leur ancienne philosophie cartésienne, pour la tradition pure et simple. Ainsi Bonnetty , qu'ils appellent bonnet de nuit^ les aurait mis sous son bonnet.
Le motif de cette conversion est curieux. Le savant père Moigno, avant de quitter les jésuites, avait fait sur la création un petit essai qui fut examiné et approuvé par ses supérieurs de Paris et de Rome. Là-dessus M. Bonnetty voulut bien l'insérer dans ses Annales. Le père Moigno, ses examinateurs, ainsi que M. Bonnetty ne se proposaient certainement pas de faire du pan-
théisme. Ils n'y cherchaient tous, j'aime à le croire, qu'un moyen de plus d'expliquer la création.
L'article ^ passa donc sans soulever d'abord la moindre objection ; on ne croyait pas encore devoir s'appliquer, comme depuis, à trouver du panthéisme partout.
Mais des tiers étant, sans doute, intervenus, et les choses se galant entre M. Bonnetty et les jésuites, très-bien ensemble jusque-là, un de ceux-ci, le père Ramiére, quoiqu'il sût bien que larticle était dun de ses confrères , s'avisa d'écrire que les Annales de philosophie chrétienne inséraient des articles « contenant le germe d'un panthéisme très-prononcé et condamné à Rome. »
M. Bonnetty dut en être supris et blessé. « Mais c'est un des vôtres, répondit-il, qui a fait l'article, et ce sont vos supérieurs qui l'ont approuvé! » La réponse était péremptoire.
Quelque chose de semblable m'est arrivé à moi-même autrefois. J'avais dû citer, dans mon Histoire et tableau de rUnivers^ les travaux des missionnaires pour compléter Texposilion de la doctrine, de la politique, de tout le système chinois. On m'attaqua, et des jésuites même me dirent que les missionnaires jésuites que j'avais cités n'étaient que des philosophes.
« Vous deviez donc le dire auparavant, répliquai-je, au lieu de nous les donner comme des saints ayant converti presque toute la Chine au catholicisme. »
On ne s'en tint pas là, et pour dénigrer mon livre avec quelque apparence de raison, on mutila, on falsifia tous les passages qu'on toucha; à l'aide d'un membre de phrase pris ici et d'un autre membre de phrase
pris là, on me faisait des phrases et Ton me prélait des idées auxquelles de ma vie je n'avais pensé.
On appelait cela extraire des propositions. Il est facile de faire et d'extraire ainsi les erreurs que Ton veut, mais est-ce là un métier honnête ? Je n'en crois rien.
Ce me fut un coup ; jusque-là j'avais conlSance et je n'aurais jamais cru qu'on pût falsifier un ouvrage et mentir au public, pour nuire à un jeune écrivain plein de sincérité et de bonne volonté.
On croit cette tactique fort habile, et l'on se trompe ; elle est connue, elle est usée et justement décriée. Les mauvais coups qu'elle veut porter manquent souvent et ricochent contre qui les lance.
L'ouvrage calomnié par le faussaire en soujffrit, mais n'en lit pas moins son chemin; il se plaça précisément dans les établissements de haute instruction religieuse. L'article infidèle, perfide, dut bien étonner les lectenrs honnêtes et compétents; aussi n'en fut-il pas tenu compte et ils furent les premiers à me dire qu'il était regardé comme non avenu.
M. Bonnetty riait beaucoup alors de mon étonnemetit et de ma déconvenue. Il peut se rappeler que je lui dis : « Aujourd'hui c'est mon tour, demain ce sera le vôtre. Il est des gens qui ne font rien et qui ne veulent pas qu'on fasse, qui ne permettent à personne d'avoir raison si ce n'est eux-mêmes. • Bonnetty eut le malheur ne pas me croire prophète, il voit maintenant !
Eh bien! je répète que ces habiles ont tort de traiter ainsi la jeunesse; c'est lui donner uî^ mauvais exemple, c'est lui faire perdre l'estime de ceux qu'elle ett aimé à respecter; c'est l'armer d'une défiance qui
îie la quittera plus, qu'elle portera et devra porter partout. N'est-ce pas acheter un peu cher le plaisir de tromper et de faire du mal?
Par exemple, qu'a gagné le père Labbe en se permettant de supprimer dans sa collection plusieurs conciles, et entre autres le fameux concile de Reims, sous Gerbert, depuis pape sous le nom de Sylvestre II ? Eh bien! à ces suppressions, Labbe a gagné de -perdre Festime des savants, des hommes sérieux et de faire porter leur confiance sur la collection plus fidèle et plus complète de Mansi, archevêque de Lucques.
M. le cardinal Gousset a commis la même faute dans Sa traduction française des conciles de Reims; mais, répétant une faute, quoique archevêque et cardinal, on ne la détruit pas, on ne fait que Taggraver et se compromettre.
Ce me fut un deuil aussi quand je vis pour la première fois l'infidélité de Tin-folio que j'avais cru sincère et honnête jusque-là.
Mais que j'en ai vu depuis, de ces gros infidèles ! Je n'en suis pas plus édifié.
Je me reportai donc vers l'histoire en général, et je nie dis : « Si Ton m'a prêté des erreurs et des intentions que je n'avais pas, pourquoi n'en aurait-on pas prêté à d'autres ? Si l'on m'a calomnié sans pudeur, pourquoi n'en aurait-on pas calomnié d'autres? Il faut se défier surtout de certaines gens. Si c'est ainsi qu'on a traité tant de monde, il ïi'est pas étonnant qu'il y ait eu tant de réclamations. »
Je réclamai aussi. Il me fut facile de surprendre en flagrant délit de falsification la main infidèle ; mais je me dégoûtai bientôt de la poursuite. Que voulez-vous
faire avec la mauvaise foi qui ne peut pas répondre et qui n'en chicane pas moins , qui croit innocenter ses méfaits par des méfaits nouveaux?
C*est ainsi qu'on se fait par son audace, et par son habileté même, une réputation de fausseté, et qu'on n'a plus de crédit , même dans le vrai.
Un chrétien devrait-il descendre à ces petites perfidies que ne se permettrait pas un honnête païen? Ceci ne s'adresse à personne en particulier, mais à tous ceux qui violent la vérité en examinant et en jugeant les œuvres d'autrui.
Maintenant revenons à M. Bonnetty et aux jésuites.
L'affaire fut donc portée à Rome, non pas cette fois à la Rome du Gesù, qu'on essaye trop souvent de confondre avec l'autre, mais à la Rome pontificale. L'article fut condamné, et, sur une lettre de leur générai, les jouîtes ont été obligés de se rétracter et d'abandonner leur ancienne métaphysique, pour se renfermer, ô douleur ! dans le système et dans le bonnet de M. Bonnetty, dans la tradition pure et simple.
Cela est plus commode peut-être, mais est-ce bien plus sûr devant cette philosophie du siècle qui est rationaliste et antitraditionaliste avant tout? N'est-ce pas un peu désarmer Israël devant les Philistins ?
Ainsi M. Bonnetty et les siens triomphent sur toute la ligne. Ne triomphent-ils pas trop? L'expérience le dira.
En attendant, à quoi servira leur triomphe, si le premier soin de l'ennemi est de nier, de ruiner de fond en comble la tradition qui est maintenant leur seule ré- f
ponse, leur seule base ? «•
Un peu de liberté comme avant, ne serait-ce pas aussi bien? La variété des armes répondant à la variété des
esprits ne peut'-elle pas parfois être utile au combat?
Pourquoi ôter aux peuples cette croyance salutaire et consolante que la vérité de la religion se peut prouver par les lumières de la raison; qu'il y a même quelques rapports, quelques affinités entre les lumières de Irréligion et les lumières de la raison?
Mais Dieu me garde d'entrer en ces discussions! Autrefois, on vous tenait compte delà bonne volonté; mais aujourd'hui qu'on ne devrait pourtant pas être plus difficile, quelque chose que Ton dise et de quelque manière qu'on le dise, on ne dira jamais bien. 11 est des gens qui croient que la vérité n'est qu'à eux, qu'eux seuls savent, qu'ils en ont le monopole, et que nul autre ne doit s'en mêler; qu'il leur suffit de se soumettre en silence et en aveugks.
Qu'ils aillent donc ! Au train dont ils vont, ils en auront bientôt fini avec elle, et Dieu sait en quel état ils l'ont déjà mise. Ce sont des êtres néfastes : tout ce qu'ils touchent, ils le perdent. Dieu garde sa religion de leurs mains ! car, à force de la pervertir, de la corrompre, de s'en faire un instrument d'ambition , de cupidité et d'oppression, ils l'auront bientôt détruite.
Quand je relis mon Histoira et tableau de V univers, épuisé depuis bien des années, malgré la malveillance et l'intrigue, je trouve cet ouvrage si plein de religion, que je ne puis cesser de m'étonner que la méchanceté même n'en ait pas été frappée et n'en ait pas tenu compte.
On peut avoir l'espérance de plaire à Dieu , mais à certains hommes, jamais. Rien de bon ne peut agréer à l'envie, à l'orgueil, toujours en souffrance des succès d'autrui, et qui, avec toutes les raisons d'être modestee et le plus souvent sans talent , sans mérite , veulent
néanmoins toujours évincer, écraser tout , afin de do^ miner seuls au risque de tout perdre. Ils parleront bien dePintérét de la religion, de la gloire de Dieu; niais leur intértît seul leur importe, et cet intérêt n'a absolument rien de comuum avec celui de la religion ni de Dieu.
Ils savent bien ce qu'ils font en déclarant le pape absolument infaillible : ce n'est pas pour lui qu'ils travaillent, mais pour eux. Bien avant les fausses décrétales, les canons avalent défini et réglé la position du pape, mais la leur n*était pas déterminée. Il fallait donc renchérir sur l'infaillibilité du pape pour s'en donner une, et des premières.
Cette infaillibilité étant considérablement augmentée, on s'en empare, ou parle en son nom, et, par conséquent, on est infaillible aussi ; c'est ainsi que nous voyons une foule d'infaillibles se disputant, se querellant, et s'accusant mutuellement de ne faire que faillir.
On est étonné de voir à quel point toute bonté, toute douceur, toute piélé , toute bienveillance est absente de ces querelles; il n'y a que du fiel et de la haine. Ces gens-là sont méchants : au lieu de donner le moindre signe de cette charité dont ils parlent tant et qu'ils imposent aux autres , ils ne cherchent qu'à se mordre et à se nuire*
Aussi , malgré cette réduction à la tradition , qui est, au moins, une simplification, il s'en faut tellement que l'union et l'unité soient faites, que, de Taveu commun des semi-rationalistes vaincus , et des traditionalistes vainqueurs, on ne s'entend même plus sur le sens des mots.
Le symptôme est grave; mais on s'entendra, dit-on, quand la tradition régnera sans conteste.
Oui, on s'entendra, quand on ne pourra plus rien dire.
Mais jusqu'où s'étendra le règne de celte tradition? Ne se verra-t-elle pas resserrée de plus en plus par son contraire ? Et ne vaudrait-il pas mieux laisser à chacun, comme devant, la liberté de défendre la religion comme il l'entend, comme il le peut?
Dieu garde l'Église d'amis trop ardents et d'un zèle trop exclusif I
Le Maître laissait venir toutes sortes 'd'ouvriers avec ' toutes sortes d'outils, et à toute heure, travailler à sa vigne : suivez un peu la tradition du Maître.
Quant à lui, il n'était pas grand partisan de la tradition, comme il l'a dit assez vivement et assez souvent aux Pharisiens, grands amateurs de la tradition qja'ils s'étaient faite , et très-peu observateurs de loi qu'ils avaient reçue.
On dirait qu'il en est ainsi de nos jours.
En effet , que reste-t-il du calme et de la sérénité évangéliques dans ces tristes, ces chétives et acres disputes? Il n'en reste rien, sinon le contraire.
Oui , c'est tout lie contraire des bons et bienfaisants principes dictés par Jésus à ses disciples.
On ne se chicane que sur des idées vagues ou secon- , daires ; chacun veut dominer , diriger tout et perdre son rival. Quand on croit le trouver en faute , on s'en réjouit comme d'un bonheur, on n'est occupé que de s'accuser, se condamner, s'excommunier; et quand on s'imagine avoir trouvé un dissident de plus, un orthodoxe de moins, on pousse des cris de joie, tandis qu'on ne devrait faire entendre que la plainte de Rachel.
Autrefois, plus on convertissait d'âmes, plus heureux on était ; aujourd'hui, plus on en éloigne de la foi et du temple, plus on croit avoir fait merveille.
Hélas! c'est qu on n'a plus la foi, et que chacun a ses idées, ses systèmes , ses intérêts, son amour-propre et son orgueil^ voilà tout.
De piété, de bienveillance , de charité , d*union , on peut en parler et on en parle beaucoup encore , mais on se contente d'en parler. «Unis-loi à moi et nous serons dans l'union ; viens avec moi et nous serons ensemble ! » voilà ce qu'on se dit ; mais chacun reste dans ses retranchements, et nul ne va vers l'autre, si ce n'est pour l'attaquer.
On dirait qu'on fût arrivé aux temps ànroyaume divisé dont parle l'Écriture, à ces temps de vertige, où, comme l'avait prévu le Christ, il n'y aura plus de foi sur la terre. On croit remédier à tout par la tradition.
Ainsi, les latitudes intellectuelles se resserrent de plus en plus, le mouvement naturel de l'esprit se trouve de plus en plus comprimé.
Nous voici revenus à VIpse dixit de Pylhagore , et à l'immobilité muette des religions de l'Orient, au milieu du siècle le plus mobile, le plus remuant qui ait été.
Ce fut en grande partie pour avoir changé la tradition judaïque et pour s'être mis même au-dessus du sabbat , cette première des fêtes juives et même du monde, que le Christ fut mis à mort.
Ses maximessont tellement oubliées, tellement contredites aujourd'hui, que s'il revenait encore sans la puissance et la foudre, il n'aurait guère un meilleur sort. Ceux qui se disent les siens ne le recevraient pas.
Cette fois peut-être nos docteurs s'uniraient, mais povir cvier toile de nouveau, et le livrer au moins à l'Index.
Si la pieuse douceur de son vicaire en terre, Pie IX, ne s'y opposait, on irait peut-être plus loin.
C'est ainsi qu'il est seul, et libre à peine, l'infortuné pontife, au milieu des passions qui s'agitent autour de lui et qui toutes veulent commander en son nom. • Les souverains de nos jours sonj; malheureux. Leurs prétendus amis les flattent dans des intérêts particuliers , et nul n'ose donner un bon conseil qu'on ne croirait pas devoir être agréable. .
Autrefois, les solitaires, comme saint Nil et saint Arsène, criaient du désert; saintBernard, criait de Clairvaux.
Mais, en voyant réduire ainsi le champ de la raison humaine et les limites du mouvement de l'esprit, dans un temps où tout s'élargit, s'êgrandit, je suis persuadé que personne n'a osé dire à Pie IX : « Très-saint Père. Il est vrai qu'à mesure qu'elle s'est vue attaquer, l'Église s'est de plus en plus resserrée dans ses dogmes : y a-t-elle toujours gagné? A-t-elle trouvé de la force dans ses prohibitions redoublées? et n'est-elle pas allée s'affaiblissant et diminuant en raison même de sa compression?
« C'est ce qu'il importerait d'examiner; c'est la cause de cet affaiblissement qu'il faudrait rechercher. Elle est en grande partie, sans doute, dans les erreurs et les égarements des hommes; mais n'en serait-il pas quelque chose aussi ailleurs ?
« Quant à ces erreurs, n'y aurait-il pas d'autre moyen de les traiter, que les moyens de sévérité, de répulsion, employés toujours et toujours avec si peu de succès?
« L'ÉgUse doit être infaillible devant les fidèles , comme tout tribunal supérieur et de dernier ressort; mais est-elle infaillible devant Dieu? et Dieu ne jugera-t-il pas les cardinaux et les papes, de même que les courtisans et les rois ? »
On voit à quel point on est engagé contre la raison et la philosophie, sans que pour cela il y ait plus d'mitentç et d'union dans les écoles catholiques.
Comme tant d^autrea bonnes maximes chrétiennes, celle qui voulait Tunité dans les choses nécessaires, qui permettait la liberté dans les choses douteuses , et en toutes exigeait la charité, a presque complètement disparu, de la pratique du moins ; on n^en parle môme plus.
J*ai connu un temps meilleur. Alors M. Bonnetty et bien d'autres voulaient bien, ainsi que moi, et d'après les principaux Pères de TÉglise, qualifier les philosophes de l'antiquité, deprophèUi extérieurs y de destructeurs de la superstition et de ridolàtrit, de précurseurs du Messie in parMus infidelium^ de préparateurs providentiels des voies de la Rédemption.
Cet heureux temps n*est plus. Pour mon compte , je suis toujours dans les mêmes idées, je crois tQujoui*a qu'un fait est une vérité; mais qu'est-ce que de moi?
Ces messieurs sont fort loin maintenant de tout cela.
Ces idées, tant répétées, tant prônées naguère^ je les retrouve bien encore dans les Pères; jeJes retrouverais même facilement dans les écrits de ceux qui les ont abandonnées, je ne sais pourquoi. Je les retrouverais en plus d'un endroit des Annales de M. Bonnetty. J'y retrouverais surtout de nombreux et élogieux articles sur Platon, à propos de ce qu'il dit du juste rais en croix.
Alors on croyait défendre la religion en parlant ainsi; on croit la défendre aujourd'hui en disant le contraire. Dieu les entende et leur pardonne s'il le peut!
Je ne comprends pas ce système, à moins qu'on ne cède à Pentrainement malheureux de ceux qui naguère ont voulu, dans une démence coupable, bannir Vhis-
toire et la philosophie des études de la jeunesse. Quel triste aveu ! Ainsi donc il y aurait dange;» pont la religion , partout où il y aurait science et lumière ! C'est blasphémer.
Pourquoi vouloir aveugler les hommes, afin de pouvoir les conduire, les dominer à son gré ? Ce n'est point là de la religion, c'est de la politique, et cette politique n'est pas de Dieu : elle va contre Dieu.
Mais la raison vient de Dieu; c'est le premier des don^ mis en nous, par lui, avec la vie et la vue.
C'est donc manquer de reconnaissance, de respect et de justice envers ce premier des dons de Dieu, que de vouloir nous priver de ses bienfaisants résultats ; c'est nous faire manquer notre destinée, que de s'interposer ainsi entre le ciel et nous, et nous empêcher de graviter du fond de nos limbes vers la lumière divine, qui est le but suprême de Thumanité.
C'est jouer le r61e d'Ahriman ou du serpent , c'est souiller l'Eden et gâter la création du bon Dieu.
C'est montrer en même temps trop peu de confiance dans les vérités de la foi. Quand on croyait sérieusement, on ne craignait pas la raison, on ne l'évitait pasj on l'appelait, au contraire, pour entourer et défendre les vérités de la foi.
Que seraient des vérités qui auraient tant à craindre de la raison, deThisloire et de la philosophie?
Mettons qu'on puisse en priver les fidèles : en privera-t-on les autres? Alors qu'aura- t-on fait des fidèles et que deviendront des fidèles ignorants au milieu des profanes éclairés et savan ts ?
Est-ce donc la fin du catholicisme que l'on veut? Mieux vaudrait le quitter, si on ne l'aime pas, que de le
déshonorer ainsi. C'est cracher de nouveau à la face du Christ, en le souffletant.
Tous ces tristes changements, à contre- sens, qui se font dans les idées du catholicisme, par ceux-là même qui le déclarent et le veulent rendre immuable, sont graves; plus graves peuvent en être les résultats. Au lieu de le laisser se développer et se mouvoir en avant, comme font toutes les choses de la création, on le repousse en arrière, on lutte contre Dieu; et Ton aura beau dire, ce n*est pas le bien, c'est le mal que Ton fait en agissant ainsi; c'est créer au christianisme une condition inférieure et à part dans le monde; c'est le séparer du grand mouvement des peuples et l'éloigner de leurs affections et de leurs mœurs; c'est le leur montrer comme un joug au lieu d'une égide, comme une borne infranchissable au lieu d'une voie qui mène à la vie.
Déjà même on est parvenu à le mettre tellement en dehors des choses et 4es hommes du temps ; on est parvenu à désintéresser tellement le public des questions religieuses, que quelques personnes spéciales en parlent seules, mais sans s'en s'entendre et en sens contraire. Rien de tout cela n'arrive aux oreilles du grand public, et il ne s'en préoccupe aucunement. Voilà pourquoi les plus ineptes intrigants peuvent tout faire. Leur force vient de la faiblesse et du petit nombre des croyants.
Lés grands journaux même, ou du moins la j^lupart, n'en disent mot; quelques feuilles spéciales etpeu répandues sont seules à s'en occuper par moment, et souvent . dans des intérêts particuliers et dans un esprit de coterie. Autrefois on se sacrifiait à la religion ; c'est la religion qu'on se sacrifie de nos jours. Il ne s'agit pas delà servir, mais de s'en servir, de la faire servir, non pas à notre
amélioration, mais à nos intérêts , à notre ambition, à notre orgueil, à tous nos vices qu'elle devait effacer.
Voilà comme on la, perd sans se sauver; voilà ce qu'on a fait de cette grande doctrine qui a si longtemps régi le monde.
Si le Maître venaità demander compte aux dépositaires infidèles du talent qu'il leur avait confié, on lui répondrait, comme toujours, que sa perle vient de la malice des hommes. Jamais on n'avouera que c'est un peu de la faute du dépositairCj jamais on ne fera un sincère med culpd sur sa propre poitrine. C'est là pourtant qu^est le péché.
On parle sans cesse de tradition et, comme les Pharisiens que le Christ en blâmait si hautement, on lui accorde beaucoup trop, tout en la violant à certains égards. Vouloir éloigner les auteurs anciens des études de la jeunesse, ce serait manquer à la tradition de l'Eglise elle-même, qui les a toujours admis et employés.
Ce ne serait donc plus les Pères qui s'y sont formés, qui les ont conservés, enseignés; ce ne serait plus les pontifes, les grands évêques du moyen âge, qui les ont retrouvés, replacés dans les écoles rouvertes ou fondées par eux auprès de leurs palais et de leurs églises , qui auraient entendu les vrais intérêts de la religion ; ce serait Julien l'Apostat qui seul les aurait bien compris, en interdisant aux chrétiens Tétude des auteurs classiques, en les renvoyant et les confinant aux écrits de celui qu'il appelait le Galiléen et de sa secte.
Cet interdit arbitraire et despotique du spirituel et malin César fut regardé alors comme la pire des oppressions et la plus perfide des persécutions.
Mais on n'en tint compte, ou passa outre.
On comprenait alors que c'élait mettre le» chrétiens hors du plan de la civilisation, les reléguer en lin coin et les mettre sous les pieds comme une secte de parias.
Ce que les chrétiens du grand siècle de PÉglise, du IV* siècle, maudissaient et bravaient comme un attentai moral et antireligieux, serait donc regardé par le petit groupe anticlassique comme une mesure salutaire pour la foi, comme un préservatif de la religioû!
C'est inouï, en vérité ; et ces messieurs , qui repolissent les idées innées, voudraient donc repousser aussi les idées acquises, et mettre à néant toute Tœuvre de Dieu dans Thumanitè avant le Messie? cotnme si toute cette œuvre n'avait pas tendu au plan rédempteur, que nous avons vu se dérouler depuis ; comme si pour ceux qui croient, Bossuet ne Tavait pas suffisamment démontré dans son Discours sur VMstoire v/nvoerselkl
Si vous ne croyez pas, dites-le 011 taiseîî-vous ; mais ne vene2 pas désoler ainsi le bon sens et chicaner ainsi les croyants.
Une foi qui se porte à ces extrémités ne peut être qu'une foi Suspecte, et ce n'est pas à Dieu, c'est à certains hommes qu'elle veut plaire.
Otie monseigneur d'Orléans a eu bien raison de donfier à celte espèce d'hérésie un éclatant démenti, en faisant représenter au sein de ses écoles les grands et beaux drames d'Eschyle et de Sophocle, et en recommandant Tétude des auteurs de Tantiquité.*
Malgré la faiblesse et les défauts de ses articles, tiia.gré le langage parfois étrange que monseigneur s'y permet, il serait encore heureux que tous les èvêques parlassent comme lui dans ses bon^iooments, et pcm^ sassent les riches de leur diocèse à la culture, au îieui du mépris de Tinstruction.
L'étude est la plus digne occupation d'un homme de loisir, vu que par là il devient utile aux autres.
On peut être sûr, en effet, qu'un homme instruit et laborieux vaudra toujours mieux que son semblable qui ne sait que fouetter des chiens ou des lièvres, et tuer le temps en pure perte, après avoir manqué le gibier.
N'ayant pas d'idées, le riche ne fait que consommer; ayant des études, il aura des idées et voudra faire quelque chose, quelque chose qui lui fasse honneur en faisant du bien aux autres : Quodfelix faustumquesit populo romano, disait la grande et noble maxime romaine.
Ainsi, tout un pays gagnerait à voir les riches s*instruire au lieu de rester oisifs, ignorants, libertins, inutiles ou nuisibles. Le peuple surtout i)ourrait y gagner; car, en général, l'homme instruit, ayant plus de lumière, a plus de conscience et vaut toujours mieux. C'est aloi's que le pauvre y pourrait trouver un appui, un conseil secourable^ s'il était désintéressé.
Or le peuple et le pauvre, c'est là ce qu'un éyêque, s'il est vraiment de Dieu, s'il a la plénitude de l'esprit chrétien comme il a la plénitude du sacerdoce, ne doit jamais oubHer ; c'est ce qu'il doit porter dans son cceur et recommander d'autorité ^ux heureux qu'il voit passer sur le chemin de la fortune et des honneurs.
L'évêque digne de ce nom n'est ni maître ni despote; il est pasteur, il est père. 11 n'a point à tondre, mais à paître ses brebis. Il n'est pas là pour régler les rangs^ établir des castes; mais pour mainteniv ou rétablir l'égalité, la fraternité de l'Évangile i S'il manque à ces devoirs, il peut porter une mitre, une crosse et une croix d'or, mais il n est pasévéque de Jésus-Christ.
La Société de Saint-Vincent-de-Paul et autres associations de ce genre. — Les jeunes gens associés et ceux qui ne le sont pas. — Vœu d'association générale.
Ce n'est pas seulement aux riches de Tdge mûr que monseigneur d'Orléans prétend s'adresser, mais à certains jeunes gens des écoles et à la Société de Saiiit- Vincent-de-Paul. S'il remplit ses lecteurs de ses antipathies et de ses préjugés, il ne leur aura pas rendu service; et il semblerait, en vérité, qu'il en fût ainsi. II a signalé les hommes de lettres à leurs petites iniquités, en leur disant dans un français très-suspect, mais dans une malveillance évidente, que les écrivains de profession ne sont que des scribes.
Et les jeunes gens, sans en demander plus long, de courir sus aux scribes et de vouloir faire la police littéraire dans Paris.
M. About a été le premier à sentir leurs coups, et il a eu la faiblesse de se retirer devant eux et de se condçtmner à un quasi-silence.
Fiers de ce premier succès, les jeunes^ frères et amîs ont senti leur cœur s^enfler et leur courage redoubler: ils se sont dit qu'ils ne laisseraient plus passer un livre, ni un drame, ni un succès littéraire quelconque qui leur déplût et qui ne fût pas revêtu de Testampille de leurs directeurs invisibles.
C'est ainsi qu'après avoir abattu M. About, ils ont voulu se jeter sur un drame de madame Sand. Il est vrai que M, About avait été peu généreux dans ses attaques contre Rome dans un moment critique, et que madame Sand avait été fort vive dans un de ses romans. Il fallait leur répondre, mais non les assaillir.
On ne se contente pas de donner ces scènes dans les théâtres : on va jusque dans les bibliothèques troubler et insulter les plus paisibles et les plus humbles travailleurs qu'on soupçonne de ne pas abonder assez dans le sens de. la secte. Quelqu'un, que celui qui écrit ces mots connaît bien, en a eu des preuves réitérées. Il a vu des individus se grouper avec des rires, des conversations, des gestes insolents à Ja table où il se met d'habitude. Il ne pouvait ouvrir un livre qu'on ne rit, tourner une page qu'on ne rît, remuer une feuille de papier qu'on ne rît: on riait toujours, c'était de commande. C'était comme à l'Odéon ; on riait sans cesse.
On reconnaissait l'école qui a appris aussi Voltaire à rire : mais Voltaire riait moins bêtement et il a fini par rire un peu de ses maîtres.
En riant, on échangeait des lazzi d'un côté de la table à l'autre.
Impossible de travailler : ce n'est pas pour étudier que ces gens-là viennent , mais pour empêcher l'étude,
pour se donner le plaisir de troubler les autres, de perdre et faire perdre le temps.
Un jour, on alla même, comme à TOdéon encore, jusqu'à se permettre de garder les places et d*arrêter les chaises, afin d'empêcher le vieil habitué de se mettre en son lieu ordinaire. Il dut répondre qu'on ne gardait pas les places aux bibliothèques pour les absents comme au théâtre. Cependant, il prit un siège à côté de ceux qu'on disait retenus.
Alors Taccapareur sortit et ne revint plus. Mais, comme s'il avait donné un signal, un essaim de chérubins le remplaça, et les rires et les mots recommencèrent.
On voit que c'est surtout à la vieillesse que s'adressent ces jeunes braves, si bien élevés : ils la craignent moins. D'ailleurs ils se mettraient, au besoin, dix ou vingt contre un.
Ce n'était peut-être pas la Groupe du théâtre de monseigneur d'Orléans, mais elle semblait appliquer ses doctrines sur les écrivains de profession.
Ainsi désormais , ni les lieux ni la voie publics ne seront sûrs pour les littérateurs im peu connus et âgés ; et ce ne seront plus les gamins du ruisseau qui lès insulteront, mais ce seront les petits saints sortis des serres chaudes de la dévotion.
Il est vrai que tous les jeunes gens religieux ne sont pas ainsi, et qu'il en est qui honorent leurs belles années par de bonnes actions.
Ceux-là ne sont pas des reîtres, des lansquenets, des ligueurs que l'on forme; ce sont dès chrétiens, amis en même temps de la religion et du progrès. Ils savent qu'en portant atteinte à l'un on nuit à l'autre.
-éi (fti'êÉt f ôiiîânt étoiiffèr la lulnièk, où en insj^kè ëk im^ Hmi le fcesolfi passionné.
Aiiègî voyei (îomme l'idée ie rèlêté et ifiâî*î;iië, ébrfïlîië de foatéâ parts on se porlé dans lei lîetix ôû ÏÏ y à (Jiieiqnes holines lectures ' quelque cfiose H^lûâtftictif â entendre;
Deè lumières , des lumiérëé ! s'écneiit totiâ' tes ouvriers, comnie s'ils étouffaient dans' les téîièbrDB éi êôiîs lé fcolsâèàit oH les Coteries rétrogiades tàiidraieiit les Retenir.
Êdôofë uâefols, lé bien sorti fi dôfîc dti mal, kt lé ffôgrèâ sèrfa sâuvë parles étfoflô fuénië térifés èôritfè ïul.
Au liéti de ééinef la discorde, d'appeler le niépfîè et la hâinè sut le coi'ps entier des êcrivaiès, ihoUèdîgneur eût pëtit-etré mieux fait de soigner et de përfêctîô'nnef Un peu plus sôU article, dé hé pas s'eii fènii' aux îiéiit coffimunâ fessasses et surannés dés anciens. L'étude des lettres vçut, à notre époque, quelque chose d§ pîul élevé éf de plu^ complet. lies éléments nouveaux f éont entrés, et il est désorriiâis impossible de U'eri pas tenir çofiïpte.
; Motisêigneur d'Oriéâni^ â dôîic eu bieil tôri, il a tfïàf rétiselgné âeg gensdUmondey en ne leur dîsàrit pSts un SÉfUl îtiùi des ètades orîentaîès. Elles viennent de fiait re* , il est ,vrai, ilùaié, âtiroîé nouvelle, pour iïous, èlJéè gtaûdlssetrf i tué d'œil et remplissent déjà dé leU^ éclat les hati^és^ r'égiôns' intellectuelles.
C'est ufl monde nouveau et pourtant aiï(éfie# à ceux que Ton connaissait. Ses antiques etnouvelle^itï-
mières expliquent, en les redressant et les complétant , les anciennes données de Térudition ; elles nous font remonter de deux mille ou quinze cents ans au moins vers l'origine des choses et le berceau du monde : elles en agrandissent les horizons, et le savant M. de Rougé a pu dire avec vérité , en pleine tribune de l'Institut, qu'à elles seules, les études égyptiennes avaient reculé les bornes de Thistoire.
Dans leur ensemble, les études orientales ont non-seulement reculé les bornes de Thistoire , en nous faisant pénétrer dans des temps qu^on ne soupçonnait même pas , mais elles ont élargi les cercles de Tintelligence humaine sans contredire la religion. Le panthéisme était connu avant Tlnde, et il existait aussi bien, en Grèce qu'en Egypte, mais non pas avec ce haut mysticisme qui semble porter l'homme vers Dieu, et avoir préparé les voies , quoique d'une manière imparfaite, à la piété contemplative de nos anciens solitaires.
Ces études ont même, pour ceux qui une fois y ont goûté, un attrait égal à leur importance et souvent un attrait irrésistible.
Ce sont là véritablement des études d'hommes riches; car c'est une distinction; tout le monde n^ peut atteindre ; les instruments sont chers et fort longs à rapporter autre chose que du plaisir et de l'honneur.
L'Egypte et Babylone, tous les grands centres primitifs des civilisations s'entr 'ouvrent et vous invitent. De vaillants pionniers vous opt devancés, la voie est ouverte , le voile d'Isis est soulevé, les hiéroglyphes se lisent et parlent comme le grec et Thébreu.
La confusion des langues se débrouille à Babel même.
Et, par une sorte de miracle qu^on n'espérait guère, elle a laissé découvrir ses palais, ses arts, ses tours, sa civilisation et lire les caractères punéifonnes de ses briques qu'on avait crus à jamais illisibles.
On commence à les lire aujourd'hui comme les hiéroglyphes, comme Kotia de Fo-hi.
Soyez bien sûr qu'un homme qui aura une fois fixé les yeux sur ces grands monuments des temps premiers, qui aura baigné son esprit aux fraîches lumières et aux grandes eaux de. Tintelligence primitive, est à jamais guéri des vanités de Toisiveté, de tous les vices qu'elle enfante.
C'est un homme acquis à l'utile, au sérieux , au bien même. Il aura peut-être encore une passion, car il faut peut-être une passion à Thomme, comme un hochet à l'enfant.
Mais ce sera une passion noble qui absorbera les autres et qui, au heu de le livrer aux misères, relèvera aux grandes choses.
Il trouvera sa récompense dans son travail même, et s'il travaille quelque temps dans Tombre , il peut arriver aussi au grand jour, aux honneurs, comme les Champollion, les Rougé, les Mariette, les Chabas, les Rowlinson, les Oppert.
Chose étrange! M. Bonnetty si iniquement hostile aux auteurs de Tantiquité classique, ne manque pas une occasion, et il fait bien , de signaler Vimportance et de constater le progrès des études orientales.
Quant à M. Veuillot, quoique plus instruit qu'on ne pense, il fut-jusqu'ici trop étranger à ces choses ; cependant son intelligence y trouverait une digne pâture , et il commence déjà à mordre assez bien à la poésie bi-
b}îque et aux prophètes» Isaïe lui a inspiré 4e^ beau? \Bfs.
Tanti} es( vrai que les grandes études feront tQi^jours les grands écrivains et même, par suitQ, Jes lipipmes bons. Rien ne fond à ces hautes lumières, com^lQ la méchanceté, les vices, les misères de Tâme et |es roueries de l'esprit. Il y a uji avant-goût (Je béatilu4e Jufure dans l'étude Ijien comprise, dans là scieucé bien sentie,
Yoil^ ce que monseigneur eût pu, eût dû ajouter aux choses qu'il dit à ses amis. D'ailleurs, je le répète, un évêque catholique iq\l être aifli àe {put le monde; il ne doit pas avoir plus que le Maître acception de persoi^nes •' en parlant des écrivains religieux, il ne devait pas publier ceux que nQus venons de nommer. "
Jfieux que personne il eût pu leur donner dQ bons conseils ; mais, pour cela, il faut daigner leur parler, leur rendre justice, quoiqu'ils ne soient, hélas I cqmmë tant d'autres, que dés écrivains de profession où des scribes.
C'est ainsi que^ par une prévention, par une irritation déplorables, on s'imite dans ^es défauts, au lieu de se rendre justice et de s'ipiiter dans ses qualités. '
misères du cœur! ô infirmités de l'esprit ! comme ils s'ajment, les chrétiens! et cependant ils devraient comprendre le sursum corda ! qu'ils chantent si souvent àrautel. "
Et vous, lettrés honnêtes et conscienclexix, ayez donc noblement consacré votre vie à l'étude pour Tétudo même, et non pour les honneurs, dignités et vanités où
elle peut conduire ceux-là qui saventy joindre ou plutôt y substituer le talent plus effectif de Tinlrigue; ayez mené votre vie avec désintéressement; ayez une conduite digne d'un penseur ; ayez toujours été fermes dans vos principes; n'ayezjamais reculé devant aucun sacrifice, aucune persécution, aucune souffrance, pouryrester fidèles ; n'ayez suivi que votre conscience ; n'ayez re-. cherché que le bon et le vrai; n'ayez proclamé, défendu que ce que vous avez cru tel; n'ayez jamais hésité à le proclamer à vos dépens; ayez toujours eu soin de marcher droit devant Dieu ; que votre caractère vous ait acquis quelque estime de la part des honnêtes gens qui comprennent et qui ont le droit de juger; ayez quelque valeur, quelque renom littéraire, aux yeux du public impartial et des juges compétents; ayez toujours étudié beaucoup plus que vous n'avez écrit; n'ayez jamais traité un sujet sans avoir lu jusqu'au dernier mot qui le concerne; n'ayez jamais sacrifié à l'esprit étroit des partis; n'ayez point recherché comme bien suprême la partiale et mesquine faveur des coteries, et vous vous verrez insultés en masse par ceux-là même qui devraient vous encourager, vous aider, vous bénir.
' Ce n'est pas que Tauteur manque d'un certain talent, ni surtout de mémoire; mais il manque en^vers tout le corps des lettrés de la convenance dont je ne voudrais point me départir à son égard : ce n'est pas absolument un homme de haine, mais de préjugé et de coterie ; il n'est pas d'une nature mauvaise, mais peut-être un peu vaniteuse.
Prélat élégant, mais léger, dites aux vrais scribes que ce ne sont pas les philosophes, mais les Pha-
risiens que le Christ veut désigner. Tout TÉvangile est contre eux; eux seuls y sont maudits avec le fîguier stérile et le tentateur gui voulait poser le Messie sur le pinacle du temple et lui donner la puissance temporelle sur tous les royaumes de la terre, à condition qu'il se prosternât devant lui et qu'il Tadorât, Adorer Satan pour avoir la puissance temporelle ! le Christ le pouvait-il? Aussi aima-t-il mieux mourir en croix : grande leçon perdue , comme tant d'autres qu'il donna.
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