Voir Appendice, n* I
Nul ami ne vint fermer les yeux de Gilbert sur son grabat d'hôpital. Dans notre monde vain et vil, la fortune seule a des amis, et si respectable qu'elle puisse être, la pauvreté n'en a pas. Elle mériterait la gloire, qu'elle n'aurait que des dédains. Et la généreuse France put voir, après Malfilâtre et avant Hégésippe Moreau, un grand poëte de plus mourir de faim, à l'hôpital, et presque fou de misère, au milieu de tant d'intrigants satisfaits et de nullités repues!
Nous venons de voir aussi les magnifiques adieux que le poëte laisse à cette dotbce patrie en tombant d'inanition au milieu de son abondance.
Le Welche a de belles oreilles, mais elles sont tellement conformées, qu'il aime à peu près autant, et peutêtre un peu mieux le cri de l'oie commune et le cancan des canards que les accents du cygne. Il est vrai qu'il est fier aujourd'hui de ces illustres morts, et à bon. droit; mais il ne sut mêm.e pas leur donner un morceau de pain, comme la Grèce en donnait du moins à Homère, à ses rhapsodes, et le moyen âge à ses trouvères errants.
Et cependant, après les vers que nous venons de citer et ceux que nous allons citer encore, on ne peut s'empêcher de s'écrier : Voilà du feu sacré! voilà des hommes! voilà de la poésie! Que sont, à côté de cela, les singeries baroques de nos romantiques et leurs au* topsies chirurgicales?
André Chénier mourant s'écrie aussi :
L'illusion féconde habite dans mon sein, Je ne veux pas mourir encore.
Comme c'est vrai , comme c'est navrant, car il mourra ^ néanmoins, et il le sait !
Puis enfin, voici la mélodie de Lamartine; la iyre éolienne n'a rien de plus doux :
Souvent sur la montagne, à l'ombre d'un vieux chêne, Au coucher du soleil tristement je m'assieds. Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds, etc.
Oui, encore une fois, voilà de la poésie intime I voilà de la véritable poésie î et cependant, un burlesque et froid compilateur romantique, qui n'en reproduit que la grimace, viendra nous dire que c'est lui qui a doté so}% pays de cette veine de poésie jusque-là inexplorée,
pudeur! où es-tu?
Quand on en est réduit à se faire un mérite et à se tresser une couronne de pareils trophées, c'est être bien pauvre et même vouloir un peu mystifier le public en finissant, comme ce bon Joseph Delorme l'a mystifié en commençant.
Autrefois les latinistes disaient : Non bis in idem, c'està-dire qu'il ne fallait pas retomber deux fois dans les mêmes errements. Nous avons changé cela. C'est ainsi que le serpent mord sa queue, que le tour est complet et le cercle fermé. Il n'a pas manqué sa fin.
« Joseph Delorme, a dit M. Sainte-Beuve, n'ayantpas beaucoup d'idées à lui, exprimait volontiers céiies des autres. • Voilà comme il prétend faire du neuf avec du vieux; voilà comment, en exprimant les pensées de Millevoye, de Malfilâtre, de Gilbert, d'André Chénier, de Lamartine, de Victor Hugo pour la poésie, de Werther et de René pour la prose, il est parvenu à nous doter d'une poésie nouvelle, d'une poésie d'emprunt.
M. de Chateaubriand s'en apercevait bien, mais il
n'en était nullement enchanté ; il était obsédé, au contraire, de tous ces petits Werther et René qu'il entendait glousser, piauler, miauler autour de lui, et qui se disaient tous ses enfants, tandis qu'il ne croyait en rien à une telle postérité. Il eût donné beaucoup pour en être débarrassé. Il le disait à tout venant.
Et quand M. Sainte-Beuve dit, dans une note que nous avons citée ci-dessus et qui nous a frappé par son contraste avec les idées ordinaires de Tauteur, que, comme Napoléon, M. de Chateaubriand n'a pas fait école^ il a exprimé exactement, cette fois, la pensée de M. de Chateaubriand. C'est sibien cela, qiiela tournure même, la netteté, la concision de cette note, feraient croire à un communiqué presque ofiiciel, ou du moins à une reproduction exacte des paroles ordinaires du grand homme. Cette manière d'envisager la position littéraire de M. de Chateaubriand était la sienne propre. Elle diffère complètement de celle dont Sainte- Beuve l'envisage partout ailleurs, en s'opiniâtrant à lui attribuer la paternité de toute une postérité de révassiers qu'il détestait et désavouait.
Bien ou mal fondée, la prétention de M. de Chateaubriand était d'être tout à fait à part, de ne ressembler à personne. Le dire, comme l'a fait en ce passage M. Sainte-Beuve, c'était le prendre par son faible, comme si l'on eût voulu lui payer une dette de reconnaissance pour quelques-uns de ces petits services, auxquels il se prêtait volontiers.
M. Sainte-Beuve ajoute : « Versez dans votre critique, émule et sœur de votre poésie, vos effusions et votre sympathie et le plus pur de votre. substance... • Nous avons assez vu ce que c'est que la sympathie de
M. Sainte-Beuve, et quoiqu'il s'en flatte, nous ne croyons pas qu'il ait jamais montré beaucoup de zèle et d'émotioD pour produire et faire connaître des talents nouveaux, luttant contre Tobstacle, à moins que ce ne soit Joseph Delorrae, ou quelques membres influents de la secte romantique qui pouvaient le lui rendre.
Pour ceux-là, il a pu avoir du zèle et de Témotion ; c'était travailler dans sa propre cause. Mais pour tout le reste, il a été bien froid, pour ne pas dire négatif et hostile. Peu de critiques ont été moins généreux, moins secourables, si ce n'est pour des coteries. A-t-il donné la main à Hégésippe Moreau, qui, à la vérité, faisait mieux le vers que lui? a-t-il fait connaître Bordas-Dumoulin?
— Non, sans doute, diraj-t-on; mais les autres n'en ont pas fait davantage. On les a laissés s'épuiser et s'éteindre sous la triple étreinte de leurs travaux, de leur misère et de leur obscurité,
A leur mort, on leur a fait une célébrité, sans avoir jamais daigné en.parler durant leur vie. C'est qu'alors cela eût pu leur être utile et les sauver ; on n'y tenait pas ; c'est qu'après leur mort, ça ne sert à rien qu'à faire remarquer ceux qui parlent d'eux, et qui les ressuscitent, comme ils disent. C'est là ce qu'il faut. Si on allait faire connaître d'un trait de plume le mérite d'un infortuné, le relever du fumier de l'indigence pour le placer au rang des princes de la plume, on ne s'en consolerait pas. Laissons-le donc subir son destin; et, quand il ne sera plus, nous le louerons, nous le plaindrons, nous nous poserons en cœurs sensibles ; nous dirons : Une bête féroce a dévoré Joseph; nous mènerons son deuil, nous lui promettrons un monument, ou du moins nous ou-
YvÏTons ad hoc nue bruyante souscription, en ymeltant vingt sous, et qui finira par tomber dans Feau !
Que du reste la critique de M. Sainte-Beuve soit, comine il le prétend, Témule et la sœur de sa poésie, nous raccorderons volontiers, en ce sens qu'elles se valent. Il a fait une mauvaise histoire de Port-Royal, où souvent il paraît chercher plutôt Toccasion de sacrifier les solitaires à leurs impitoyables ennemis, que de les venger. M. Delord a donc eu tort de dire qu'il s'était fait, en ce temps-là, de sain t-simonien janséniste. G^était jésuite qu'il devait dire; il n'a ni Tétoffe ni la taille d'un janséniste sérieux.
Nous avouerons de même, avec les nombreux commentateurs qui se sont déjà occupés de sa lettre, que sa morale dans la théorie de se prêter s'il le faut^ mais de ne pas s'aliéner est aussi l'émule, et comme on l'a dit, l'émule heureuse de celle de M. Nisard; elle la surpasse même d'autant de pieds que celle de M. Nisard surpasse celle des héros de Pascal.
Rien ne s'était dit encore, dans notre illustre Université française^ de comparable à cette théorie des deux morales, et rien ne s'était encore écrit non plus dans notre littérature, qui pût approcher de la théorie de M. Sainte-Beuve sur le prêt de soi-même.
Il parle ensuite de ceux qui se retirent de la voie droite^ et qui manquent à leur promesse, — medicel
« Mettez une distance convenable, respectueuse, des années entières de réflexions entre vos jeunes espérances et vos derniers regrets... » — C'est-à-dire entre vos admirations et vos dénigrements envenimés par de nouvelles perspectives.
Voilà donc la moralité qu'il annonce, c'est ainsi que
de toutes ces misères, il a le courage de se faire autant de gloires. bienheureux !
Ailleurs, il se vante de n'avoir pas mis tout Tinteivalle qu il dit ici, et d'avoir commencé à juger sévèrement Chateaubriand, dès les temps même où il se laissait faire une douce violence pour le louer.
De ces deux assertions opposées, laquelle croire ? Celle qu'on voudra; car chez celui qui vous ballotte si bien entre le oui et le non, le oui et le non sont également vrais ; c'est-â-dire que rien n'est bien vrai, et que l'on ne sait où Ton en est.
« Ne cantonnez pas votre intelligence dans un parti, ni dans une école, ni dans'une seule idée, ouvrez-lui des jours sur tous les horizons; » c'est-à-dire n'ayez aucune conviction ou plutôt ayez-les toutes, selon les circonstances; ne soyez d'aucun parti, afin de pouvoir les servir, les utiliser et les délaisser tous à mesure qu'ils triomphent ou qu'ils tombent.
« Ayez de la constance et du sérieux en tout, » — même dans l'inconstance ! — « Évitez la vanterie, et jusqu'à l'ombre du charlatanisme. » Dans ce cas, il fallait, non-seulement tuer, mais supprimer Joseph Delorme, car il a bien son grain de charlatanisme et de vanterie.
« Devant les grands amours-propres, dévorants et tyranniques , qui croient que tout leur est dû, gardez constamment la seconde hgne. » La seconde ligne, hélas! on croit -venir en seconde ligne, et Ton n'en est pas à la dixième. Pourquoi donc cette vanteris ?
« Prêtez-vous pour un temps ^ sHi le faut; mais ne vous aliénez pas/ » Toujours prodigieux! prêtez-vous, mais
ne vous donnez pas , afin que vous puissiez vous prêter encore.
Ces dames italiennes que le critique nous a montrées, en parfaite connaissance de cause, tirant le rideau devant la madone, pour une certaine opération de leur métier , ne font pas autre chose que d'appliquer cette théorie, de se prêter sans s'aliéner^ afin qu'après s'être prêtées à Joachimo, Agostino, elles puissent se prêter aussi à Gugliemo, Geronimo, etc.
Tout ceci finit par être fort affligeant; car enfin, je vous le demande, où en est le sens moral, quand on parle si lestement de se prêter sans s'aliéner?
♦ On conçoit le dévouement, mais ces marchés à terme et à reprise sont d'un autre monde. Jadis, on se donnait; aujourd'hui, on mettrait donc sou âme et sa pensée en location comme une chambre garnie?
« Céder parfois, se laisser faire une douce violence.,. Toujours le même système, toujours des accommodements !
« Rester judicieux dans ses faiblesses;... » c'est-àdire être faible à bon escient et pour cause ; dire d'un côté le contraire de ce que l'on dit de l'autre.
« Tout cela, pour qu'en approchant du terme où l'estime publique est la seule couronne... vous serviez à défrayer les gaietés, et, pour dire le mot,les gamineries d'un loustic libéral appelé Taxile Delord. »
Ainsi M. Taxile Delord est un loustic et un gamin ^ parce que, de l'aveu de M. Sainte-Beuve lui-même, il a été indulgent et modéré! Il n'a donc pas prétendu vous ôter cette couronne d'estime que vous ambitionnez; mais il a dû trouver, comme tout le monde, que de changer d'opinion comme de chaussures, d'appeler injustement
la haine et le mépiis sur tant de beaux noms et de bonnes choses, ce n'était guère le moyen de la mériter.
Cette injure, d'ailleurs, est tellement gratuite et grossière qu'elle ne porte pas coup, mais retombe tout entière sur son homme.
Aussi M. Taxile Delord s'est-il bien gardé de relever ces traits perdus, et il a bien fait : leur destin est de rester à terre; et M. Delord s'est montré mieux inspiré en continuant tout simplement ses articles sérieux, curieux et modérés.
M. Delord a donc été très-indulgent, très-clément, et celui que M. Guizot et madame deBroglie appelaient, dit-on, un carabin-jacobin a eu bien tort de se plaindre de la clémenceàe M. Delord; il pouvait aller bien plus loin.
Nous ne concevons pas surtout qu'un carabin-jacobin, qu'un ancien collaborateur de Carrel, un exadorateur de Saint-Simon et de la femme libre, puisse traiter de lomtic un écrivain sérieux et distingué, constant dans ses principes, et lui faire un crime d'être libéral.
Mais, monsieur Josse, c'est comme vous étiez dimanche; c'est comme vous le serez peut-être encore un jour, si vous vivez, car, vousl'avôz dit : vous vous prêtez, mais vous ne vous aliénez pas; vous restez toujours prêtable, et vous n'êtes pas de ceux qui aient le moindre préjugé pour les familles princier es et pour les dynasties. on tient bien davantage à un gouvernement régnant, gouvernant, fonctionnant, payant et tenant le balcon ou le balv^tre des encouragements.
Une réflexion bien simple eût dû arrêter dans ses injures le critique critiqué ; c'est que les libéraux ne sont pas les seuls qui trouvent à redire sur son compte :
les légitimistes et ses anciens amis de la quasi-légitimité ont aussi leur mot.
De toutes parts donc le blâme : de nulle part la défense.
Malgré sa chance, le critique dénigrant et outrageux n'a pas toujours affaire qu'à des morts. On Ta laissé longtemps aller à son gré, sans trop en tenir compte, connaissant Thomme ; mais, à force de blesser Téquité littéraire, il finit par tomber dans ses propres filets, par se voir pris et entrepris de toutes parts.
Il régna longtemps comme un maître dans le dénigrement. Par je ne sais quelle manie de plaire, il voulait tout flétrir, tout changer, tout détruire, et c^est lui qui est détruit : le ciel est juste. Le méchant et Tenvieux se perdant en leurs propres excès, sont d'un bon exemple.
Ce serait le moment de cesser ce métier, d'ouvrir enfin les yeux, s'ils sont capables de voir; ce serait le temps de se renouveler tout de bon et de renoncer aux voies tortueuses pour entrer enfin dans celle de Téquité.
Mais, on n'en fera rien ; on continuera sa route , non sans contradiction et ennui, maissans aucun remords.
Malgré sa ruse, le malin critique a une sorte de naïveté ; tout en voulant se justifier, tfe louer, s'exalter, il se trahit et se laisse voir à nu avec tous ses défauts, comme un petit saint Jean. C'est un enfant terrible contre lui-même; mais on dirait qu'il se trouve beau comme cela, et qu'il se complaît dans cet état de nature.
Au lieu de cacher i>es misères, ses paroles ne sont propres qu'à les faire ressortir; je ne veux pas dire
pour cela que notre critique soit immoral, je dis que c'est chez lui imperfection et infirmité dont il faut le plaindre plutôt que le blâmer. Ce n'est pas sa faute. A la rigueur, on peut se réformer, mais on ne se fait pas soi-même. Et tel que nous Tavons vu ci-dessus dans le portrait qu'il s'arrange dans Joseph Delorme, tel nous le voyons dans cette lettre où, comme Démoslhène, il demande une couronne.
C'est toujours et eh tout le même matérialisme et le même sensualisme, ne s'élevant pas, ne pouvant pas s'élever aux régions morales et supérieures. Nous avons rhomme d'en bas; l'homme d'en haut n'est pas venu.
Ses changements, ses vicissitudes personnels ne sont même que des changements et des vicissitudes matériels, des mouvements physiques de sistole et de diastole. Et l'un de ceux où il se complaît le plus et qu'il aime le mieux à nous peindre, c'est celui-ci : Quelquefois Joseph Delorme est malade, infirme, fatigué : il est poussif, il est mourant et ne voit plus que chandelles ou rayons jaunes; puis il revient; il se redresse. Étalon fringant, il hennit, et bondit dans son Pré-aux -Clercs, à la vue des cavales, comme^un jeune poulain enfermé trop longtemps; puis, afin d'en avoir un plus grand choix, sans dqute, il franchit la barrière et passe les ponts presque au galop; la dalle étincelle et sonne sous son fer : l'œil est ardent, les naseaux en feu, la crinière en l'air.
Il n'a fait que passer et tout est retombé : le pas est lourd ; l'œil morne et languide ; le nez pointe vers la terre, et Jean regagne son faubourg, piteux comme un renard qu'une poule aurait pris.
Je ne dirai pas que tous ces accidents soient de sa
faute ; c'est de sa nature, et ce ne sera certes pas celuilà qu'on pourra jamais accuser de mélaphysique ni de spiritualisme. Il est utilitaire, sensationnel et positif, voilà tout; ne le cherchez pas au delà.
Voilà néanmoins qu'après avoir, bien à regret, fait remarquer quelques-uns de ses défauts, comme c'était mon devoir de défenseur de la mémoire illustre qu'il a si indignement traitée, je me surprends à m'attendrirà ses dernières paroles. Eh bien! oui, notre critique a beaucoup travaillé ; il a, comme il le dit, amassé beaucoup de jugements.
Mais comment a-t-il travaillé ? quels jugements a-t-il amassés? Est-ce par amour de Tart qu'il en a tant entassés de faux, de méchants, de contradictoires sur son ancienne idole, M. de Chateaubriand et tant d'autres ?
11 a un mauvais style, un style froid, faible, long, tortueux, visqueux et défectueux comme sa pensée; mais il a de l'instinct dans les limites de la littérature ordinaire et de l'acquit dans son histoire moderne.
S'il avait toujours suivi la conscience et le devoir ; s'il s'était contenté, au moins, de changer pour vivre, sans en faire une théorie, sans se faire un jeu^ile tout principe, c'eût été malheureux, mais du moins ce n'eût pas été impudent.
S'il n'avait pas été injuste, s'il eût été loyal, il faudrait lui pardonner beaucoup. Il pourrait même compter sur quelque indulgence et peut être sur quelque reconnaissance , pour tant de travaux qui, pour avoir bien des défauts, ne sont cependant pas sans mérite.
On le savait faible, mais on ne l'eût pas cru méchant : à cet égard, il a trompé bien des gens qui Taimaient. J'étais un peu du nombre et je lui en ai donné
des preuves. Sans qu*il ait jamais parlé d'aucun de mes humbles écrits, j'ai parlé avec quelque éloge d'un des siens. Il a reconnu lui-même l'équité, la bienveillance de ]a critique que je devais mêler aux éloges.
Je dois avouer que M. de Chateaubriand se moquait de moi.
« — Vous êtes bien bon , me disait-il ; vous croyez donc qu'on vous le rendra?
•—Je ne le crois ni ne l'espère, monsieur le vicomte; je n'y pense pas et ce n'est pas pour cela que j'écris.
« — A la bonne heure I car vous n'êtes ni assez riche, ni assez influent pour que certaines gens parlent de vos travaux : ils ne parlent que de ceux qui peuvent les servir. Tout le monde ne cultive pas les lettres pour les lettres, mais pour ce qu'elles peuvent donner. »
M. de Chateaubriand revenait souvent sur ce sujet, à propos de bien d'autres, et il finissait par dire: • — Bref, monsieur, sachez qu'on est vénal en ce pays. Rien pour rien. Ainsi, vous pouvez travailler tant que vous voudrez : vous pourrez faire aussi bien ou mieux qu'eux, vous n'arriverez pas.
« — Que voulez- vous, monsieur le vicomte ? Je fais ce que je puis : Dieu fasse le reste, s'il lui plaît. Vous exagérez peut-être un peu le mal.
« — Vous le verrez. »
J'ai vu, en effet ; mais j'ai vu aussi bien des écrivains loyaux qui parlaient tout aussi volontiers et avec tout autant de désintéressement des écrits des pauvres gens que de ceux des autres.
Ainsi le pessimisme .absolu n'est pas de beaucoup plus vrai que l'optimisme. Il y a encore du désinté-
ressèment et de la loyauté dans les lettres françaises. Je conçois bien aussi les sentiments d'estime et la couronne que M. Sainte-Beuve désire pour sa /in / mais je m'étonne qu'il se fâche qu'on les lui conteste, lui qui a tout fait pour en priver les plus méritants. Ce sont là de mauvaises actions : pourquoi voudrait-il qu'on lui en sût gré? Pourquoi même s'étonnerait-il qu'on rimitât? Il a donné un funeste exemple, pourquoi crier tant s'il retombe sur lui? Pourquoi se plaindre à la moindre attaque, comme si, après avoir tout osé, il se croyait irréprochable et inviolable ?
Vos travaux même méritent-ils ce que vous en demandez? Comme vous l'a très-bien dit M. Delord, vos quinze volumes ne sont qu'un triste tissu de contradictions, un chaos sans principe, un effort rétrograde, une œuvre de destruction qui ne saurait vivre ni être approuvée.
Vos amis même vous le disent assez : lisez plutôt M. Nisard.
Puis souvenez-vous bien que si le public aime assez le scandale, il n'aime pas ceux qui le donnent ; il n'aime pas ceux qui dénigrent sans cesse. Voyez même comme ont fini tous ceux qui s'engagèrent dans cette triste voie : on les suit un instant par maligne curiosité ; mais aussitôt on s'en éloigne, on les repousse.
Maintenant, il est vrai, le critique acharné ne dit plus rien contre le grand homme. Que pourrait-il dire de plus? Comment même a-t-il pu en dire autant? S'il se tait, c'est qu'il n'ose. Il voit l'opinion vengeresse se dresser devant lui.
D'ailleurs, s'est-il jamais repenti? En a-t-il jamais donné le moindre signe? A-t-il jamais su prononcer ce
grand mot qui répare et qui fait pardonner : Eh bien, oui, j'ai eu tort!
Ce serait pourtant bien meilleur et bien plus simple; mais il ne le dira pas. Il se dédit et se contredit sans cesse, mais il n'en convient jamais.
Jamais rien de réparateur n'est sorti de sa bouche, n'a glissé de sa plume. Il aime mieux qu'on le condamne que le se juger lui-même.
Pourquoi donc, encore une fois, s'étonne-t-il qu'on lui soit sévère, et que la jeunesse sur laquelle il peut si peu et qu'il eût voulu néanmoins tourner contre M. de Chateaubriand, lui dise, à son tour : Beau masque^ je te connais ! De même que tu t'es joué de tout, que tu as été impie en littérature comme tu te vantes, dans ton Joseph Delorme, de l'avoir été en religion, je me réjouirai de ta décadence et me rirai de ta fin ?
Je le lui avais prédit à la fin des Mémoires d'outretombe; je l'avais averti de ne pas toucher aux armes de Roland, et de respecter sa mémoire. Loin d'écouter un conseil bienveillant, il semble n'avoir écrit son gros pamphlet sur Chateaubriand que pour s'en venger. Eh bien ! qu'il entende, à son tour, la voix du blâme, puisque celle du conseil et du remords ne lui dit rien.
C'est par faiblesse qu'on est méchant, et cependant lorsqu'on est méchant il faudrait être fort : car c'est s'aliéner autrui et se réduire à soi-même; c'est faire autour de soi non pas le calme, non pas le silence, mais le désert hostile, menaçant et agité de Caïn *.
1. Le pamphlet conire Chateaubriand n'a pas réussi.- Qu'a-ton fait? pour en écouler du moins quelque chose, on Ta transporté, sous le titre d'Etude littérairey entête d'une édition des Œuvres complètes du grand homme.
Ainsi des fragments du livre le plus inique et le plus outrageant contre cet homme de génie serviront de préface à une édition de ses œuvres ! Ce sera l'injustice et la malveillance qui instruiront le lecteur et l'initieront k la lecture des chefs-d'œuvre mal appréciés! Qui pourra se fier à une pareille édition? C'est ce qui a effrayé M. de Vigny et l'a fait s'écrier dans son testament: «Les éditeurs souillent... Pour en préserver mes œuvres et mon nom, je les U^gue, etc., » comme nous l'avons vu plus haut. Il parait qu'on aurait ajusté une édition des Mémoires à cette édition des Œuvres complètes, et comme on a mis en tête des Œuvres les diatribes de l'ennemi de l'auteur, il était naturel qu'à la fin des Mémoires on supprimât, du moins dans quelques volumes, sauf à les rendre, incomplets, les détails partout ailleurs reproduits, sur l'intérieur de M. de Chateaubriand dus à la plume de son défenseur : mais, encore une fois, qu'en dira le public?
Ses errements. — Ses changements. — Il admire Sainte-Beuve pour avoir eu le courage d'attaquer \in mort.— Ce qu'il dit de son émigration. — Il cite à faux Vaulabelle contre Chateaubriand. — Apparition du Qéniedu C/imWanismc — Chateaubriand aima toujours le progrès et la liberté — Tas de contre vérités contre Chateaubriand. — C'est un parti pris d'en dire du mal sans en dire aucun bien. — Belles maximes de M. Peyrat, contradictoires aux assertions de son article.
Lorsque, dans ces derniers temps, le rédacteur de la Presse exhibait piteusement devant le public le nombre de ses lecteurs, qui depuis longues années allait toujours en diminuant, il ajoutait : « Nous venons de débarrasser le journal de ses nullités : • cela voulait dire de ses anciens rédacteurs-principaux.
Ce jugement nous avait paru dur et outré. Il nous semblait que Tancien rédacteur en chef de la Presse n'écrivait pas si mal et qu'il avait im style ferme, des idées nettes et des opinions avancées.
En ce qui concerne notre sujet, il nous avait semblé même qu'il avait trouvé M. Villemain trop peu favo-
rabîe à M. de Chateaubriand dans sa Tribune moderne , et que le spirituel secrétaire de F Académie française ne s'était attaché au manteau de Tillustre vicomte que pour être lu et pour se faire remorquer par lui à la postérité.
C'était trop dire : l'ouvrage de M. Villemain, que nous avons lu depuis, ne mérite pas ce reproche ; c'est même un des écrits les plus sérieux, les plus équitables, quoique partial encore, que Ton ait publiés sur M. de Chateaubriand depuis sa mort.
Maïs nous n'avions pas lu tous les articles du rédacteur de la Presse, et nous ne pensions guère qu'après avoir blâmé M. Villemain de sa partialité, il vînt louer M. Sainte-Beuve de ses jugements iniques.
C'est pourtant ce qui est arrivé. Après avoir lu, force nous a été de convenir qu'il y avait là non-seulement incapacité, mais, ce qui pis est, mauvais vouloir et peu de bonne foi.
L'auteur avait cependant commencé, dit-on, par avoir du goût pour la prêtrise et pour les disputes théologiques; mais, après le diaconat, il aurait quitté le séminaire et la soutane pour venir faire au National des articles d'un républicanisme si avancé, qu'il laissait bien loin derrière lui tous les autres rédacteurs.
Quelques-uns de ses articles coûtèrent cher au journal. Plus tard, le fougueux républicain se serait adouci et serait allé faire en province, pour ses péchés, la France méridionale, journal juste-milieu et ministériel.
De là il passa à la Presse, médiocrement ministérielle, mais moins républicaine encore et ardente ennemie du National, comme chacun sait.
Il finit même par devenir rédacteur en chef de la Presse^ qui passait alors de mains en mains . Il y avait repris quelque chose de son ancienne couleur républicaine et de son ancien accent théologo-philosophique. En conséquence, il tenait opiniâtrement à la porte son ancien directeur, lorsqu'après un temps de retraite celui-ci voulut rentrer au journal.
Tel est rhomme si rectiligne dans son caractère., selon sa propre expression, l'homme si ferme et si juste en son propos, justum et tenacem , que nous allons voir juger, exécuter^ M. de Chateaubriand d'une manière si impitoyable , si pleine de fureur noire ou rouge , et à laquelle il ne manque qu'un peu de bon sens, d'esprit et de vérité.
11 est des mouches qui vont cueillant du miel sur les fleurs ; il en est d'autres qui vont ailleurs , cueillant tout autre chose. Notre hypercritique recueille et ramasse tous les venins de Sainte-Beuve, sans avoir, comme lui, la précaution de se permettre le moindre éloge. Il en exprime tout le mal, il en supprime tout le bien. C'est monotone de haine et d'iniquité. S'arrête-t-il, au moins, à ce qui peut paraître vraisemblable? Pas du tout.
Il ne s'appuie que sur les assertions les plus complètement fausses et les plus complètement détruites, comme sur autant de vérités acquises et reconnues.
Jugez d'après cela quels beaux jugements il doit porter I
Mais comnien ce républicain philosophe a-t-il passé si subitement à l'admiration et à Tidolâtrie du critique qui fut aussi, j'en conviens, républicain, philosophe, saint-simonien. etc., mais qui depuis bien du
temps ne cesse de bafouer la répiilUique et la philosophie ?
Est-ce un mystère? je n'essaye pas de Texpliquer.
Voici comment le critique démocrate commence le compte rendu de l'ouvrage du critique antidémocratique contre Chateaubriand.
Ce commencement ne manque pas d'un certain intérêt : il promettait mieux qu'il n'a donné :
« On découvre chaque jour quelque nouveau malheur occasionné par la république de 1848.
« Ainsi, dès les premières lignes de ce livre (sur Chateaubriand), nous apprenons qu'elle a, pendant plus d'un an, privé la France de la présence de M. Sainte- Beuve, à cette époque l'un des conservateurs de la Bibliothèque Mazarine. M. Sainte-Beuve fut donc destitué? Non. Les républicains, tout bien considéré, furent d'assez bonnes gens... La position et les intérêts de M. Sainte-Beuve furent donc respectés...; mais il eut à souffrir dans ses sentiments et dans ses principes. Ne pouvant assister impassible à la chute des hommes vaincus en 1848, il chercha dans un exil volontaire une diversion à sa douleur. Cependant M. Sainte- Beuve « n'est pas de ceux, c'est lui-même qui le • dit, qui regrettent un régime politique, une fa- « mille... »
« Q\ie regrettait donc M. Sainte-Beuve? Quelque chose de plus grand qu'une dynastie ; il regrettait la civilisation, qu'il regardait pour le moment comme fort compromise. Avec une aussi désolante conviction, un autre se serait mis à la brèche pour arrêter la barbarie. M. Sainte-Beuve, convaincu que la société se sauverait sans lui, se mit en route pour la Belgique : « Je peu-
• sais, disait-il, qu'on s'en tirerait; qu'on s*était tiré de « bien d'autres mauvais pas, et qu'il y a plus d'un che- « min de traverse dans l'histoire . » C'est par un de ces chemins de traverse que M. Sainte-Beuve nous est revenu avec ses deux volumes. »
Ce début n'annonce pas un grand enthousiasme pour l'homme ; mais l'enthousiasme va venir quand il s'agira de tomber de concert avec lui sur Chateaubriand, et de répéter ces méchantes déclamations cent fois réfutées par le mépris public et par les faits les plus positifs.
Que dire et quel nom donner à des jugements basés sur des calomnies, des calomnies reconnues sottes et ruinées : à savoir que Chateaubriand n'avait ni foi ni convictions, etc.; qu'il n'a laissé que des pages, qu'il a joué la comédie, etc.?
Il ose ensuite avancer que Vaulabelle l'a signalé dans son Histoire des deux Restaurations^ comme ayant toujours été contraire depuis 1814 â 1830, à toutes les mesures favorables à la liberté.
Comme il m'était impossible d'en rien croire , ayant sous les yeux tant de preuves du contraire, j'ai voulu vérifier, et dès ses premiers volumes, j'ai vu que Vaulabelle cite avec de justes éloges les« conseils » de M. de Chateaubriand aux royalistes et aux émigrés en 1816 , conseils que M. Thiers, à son tour, appelle « sages. »
Voyant cela, je me suis dit : Puisque cet homme fausse ainsi l'histoire pour satisfaire sa haine et ne juge que d'après des calomnies reconnues, il faut le laisser dire et ne plus s'occuper de lui.
Il va même plus loin que son modèle en dénijgrement : il atteint presque dans l'injure M. Veuillot lui-même. Le modèle avait dit que le Génie du Christia-
nisme, en paraissant, avait tout rempli de ses subites clartés; Timitateur dit, au contraire, que « Topinion avait été préparée depuis longtemps à cette publication, qui provoqua un enthousiasme factice, d'autant plus bruyant, qu'il avait moins de profondeur, de réalité et de sincérité... Pour comprendre les excès de ridicule où atteignirent les éloges et les excès d'indignité avec lesquels furent outragés les hommes et les doctrines du xvni* siècle, j'ai besoin de me rappeler, dit-il, que déjà le chef de TÉtat s'était déclaré l'ennemi personnel de la philosophie, et qu'après avoir traité les philosophes d'idéologues, il ne négligeait aucun moyen de leur ravir toute influence et presque toute liberté d'opinion. »
Et c'était Chateaubriand qui en était cause, sans doute I Napoléon allait lui demander ce qu'il avait à faire ! il se conduisait d'après le Génie du Christianisme!
Ce n'est pas cependant qu'il n'y eût point, en ce temps-là comme en d'autres, quelques-uns a6s abus justement signalés ici. Je ne nie même pas que M. de Chateaubriand ne se soit un peu prêté à cette réaction. Je n'ai pas la prétention de demander pour lui en ce cas-là l'approbation des républicains.
Mais je demande qu'ils soient justes, qu'ils tiennent compte des temps et des choses.
M. de Chateaubriand était vif, non pas contre les républicains modérés qu'il a toujours compris et même estimés, pas même contre les grands philosophes, comme il Ta fait assez voir par Y Essai sur les Révolutiom^ mais contre les petits sophistes, athées et méchants, contre les terroristes sans vergogne et sans pitié.
Mais de quelles épreuves ne sortait-il pas? Qu'avait-on fait de sa famille? De son frère, deMalesherbes, son
protecteur et son aiAi? On les avait passés tous parle triangle d'acier.
Et lui-même, d'où venait-il ? Il venait de la misère de huit ans d'exil. A qui devait-il cet exil? A qui devaitil son retour? La réponse à ces questions est faite par les faits eux-mêmes. Elle explique bien des choses, et il est de Téquité d'en tenir compte, d'autant plus que, tout eri s'élevant contre les excès de la Révolution, il avait toujours réservé la liberté, et que dans le Génie du Christianisme même, il saluait le gouvernement représentatif comme un monde nouveau, c'est-à-dire un monde où la liberté s'allierait avec l'ordre et la sûreté des citoyens.
Ainsi , dès son début. Chateaubriand salua la liberté avec un éclatant enthousiasme dans YEssai^ avec un enthousiasme plus concentré, mais non moins sincère, non moins vif dans le Génie.YÀ Ton sait si, depuis, il lui a été fidèle et s'il a rien négligé pour faire entrer les nations dans ce « monde nouveau » qu'il avait prédit.
Un écrivain intelligent et juste ne confondra donc jamais Chateaubriand avec les réactionnaires. Celui-ci eut toujours le feu sacré que les réactions- veulent en . vain comprimer, étouffer. Son esprit fut toujours Tesprit même du progrés, et ce serait ingratitude de la part des sincères amis de la liberté que de l'oublier, et de s'arrêter uniquement à quelques écarts des premiers temps de Tauteur.
On doit être indulgent pour ce que les débuts d'un jeune homme éprouvé par tous les malheurs peuvent avoir d'incomplet, d'aigre et même d'excessif si l'on veut, lorsque , dans son âge mûr, et jusqu'à sa fin il a 3i bien fait, et donné de si bons fruits.
Ceux qui ne comprennent point cela sont aveugles et ne devraient toucher ni à Thistoire ni aux grands hommes. Cependant ce sont ceux-là qui s'acharnent sur eux. C'est ainsi qu'on va nous dire sérieusement que cet enthousiasme , excité par la magie du style coloré, vif, énergiq%be et profond du Génie du Christianisme, qui remua la France entière, les académies même, et modifia pour plus d'un demi-siècle l'esprit français, n'était pourtant que superficiel! et Chateaubriand aurait moins influé sur le mouvement littéraire que madame de Staël, etc., si vaste^ si active^ si féconde I
Je ne nie pas la fécondité de madame de Staël, ni les vertus de Benjamin Constant; mais je ne crois pas qu'il ait eu raison de dire que Chateaubriand avait pillé son orageuse amie. Qu emprunterait le soleil à la lunel
Ailleurs, on nous dit qu'en littérature, c'est Ginguené, et M. de Villèle, en politique, qui ont formé, protégé, poussé M. de Chateaubriand, et qu'il les a payés tous deux d'ingratitude; deux vérités de même force et non moins absurdement fausses Tune que l'autre.
Tout le monde sait bien que, non-seulement M. de Villèle, mais tout le parti royaliste dut son influence, son triomphe et son pouvoir à l'influence de Chateaubriand, et que tout cela n'est tombé que lorsqu'on a voulu repousser et briser la main puissante qui avait tout élevé, qui soutenait tout. De telles contre-vérités sont innocentes à force de candeur.
On fait dire à Lamennais que Chateaubriand n'aimait personne ; cependant, je suis témoin qu'il aimait beaucoup M. de Lamennais et qu'il Taccueillait avec cordialité, tandis que tant d'autres lui tournaient le dos.
Aussi Lamennais éprouvait-il comme un charme et une consolation à le venir voir, et il venait souvent.
Voilà cependant comme la haine malfaisante et aveugle peint les hommes et xomme elle raconte les choses!
On le représente ensuite comme le courtisan de TËmpire, tandis que d'autres veulent qu'il en ait été le plus grand ennemi, le plus constant adversaire, et que c'est pour cela qu'il mérite d'être anéanti.
Ces messieurs détracteurs devraient bien au moins se mettre d'accord : on ne sait auquel entendre ni comment répondre.
La respectable autorité de Tun peut endommager, détruire, la respectable autorité de l'autre et laisser tout le monde dans l'embarras.
C'est ce qui arrive sur plus d'un point; mais, bah ! la chose importante, c'est de dire du mal, au risque de se contredire; c'est de tenir pour le non, tandis que le compère, de son côté, et n'y regardant pas plus, affirme le oui.
Il n'est pas toujours aussi facile que l'on pense de médire à faux sans se couper, sans se démentir ou se trouver démenti.
Il serait plus commode et plus sûr de dire tout simplement la vérité; mais on ne veut pas tomber dans cette faiblesse.
Quand notre auteur se croit obligé de lutter, à son tour, contre un homme de mauvaise foi, qui défigure et qui fausse le caractère des hommes de la République^ comme on vient de nous défigurer ici le portrait et de nous fausser le caractère de Chateaubriand, il nous dit fort bien :
« Il y a deux manières de défigurer Thistoire : la première par le mensonge explicite, où s'abaisse rarement un écrivain quelconque; la seconde, par la suppression des circonstances qui donnent aux hommes leur vrai caractère et aux événements leurs significations. Ces circonstances caractéristiques et décisives , on les passe sous silence. ■
Après ces nobles efforts pour rétablir la vérité sur , les hommes de la Révolution, pourquoi la violer relativement à d'autres ?
Nous ne prétendons pas non plus que M. Peyrat ait voulu faire des mensonges explicites sur Chateaubriand ; mais il est certain qu'il s'est complu à dire, à redire, avec une malice noire et persistante, des choses très-méchantes et qui ne sont pas vraies.
Tout cela est d'autant plus indigne d'un esprit, d'ailleurs libéral, philosophique et remarquable, que toute cette jacquerie n'est formée contre cet homme illustre que parce qu'il était et qu'il resta, comme disait jadis M. Nisàrd, « le héros de la liberté. »
Voici maintenant quelques pensées et maximes de M. Peyrat. Elles sont belles et justes; mais elles font passablement contraste avec ce qu'il s'est coupablement complu à dire de M. de Chateaubriand. Je les cite comme une preuve nouvelle des contradictions auxquelles ne peuvent échapper ces pauvres méchants :
« Celui, dit-il, qui dédaigne le bon goût dans les arts, la gloire dans les lettres, les splendeurs du génie. Tindépendance de l'esprit, renonce très-aisément aux garanties sociales : tous les abaissements se tiennent et s'engendrent réciproquement. • C'est ce que nous voulions dire :— après Sainte-Beuve
viennent ses échos, ses adulateurs et amplificateurs.
Que venez-vous de faire ici, en effet, sinon de dédaigner, dénigrer la gloire dans les lettres, les splendeurs du génie, et préparer ainsi les esprits aux faux jugements, à la malveillance et autres abaissements auxquels ils ne sont déjà que trop enclins, et dont il serait de votre devoir de les préserver, de les relever? Mais continuons de citer : ^
« Depuis soixante ans, tel livre de poésie, de philosophie et d'histoire, a plus contribué à maintenir le prestige, la considération et l'ascendant moral de notre pays que toutes les sciences physiques et tous les perfectionnements de la mécanique réunis.
• Le jour où les mathématiques et l'industrie prendraient hautement le pas sur les belles-lettres, le jour où il serait de meilleur ton d'être géomètre qu'historien, mathématicien que philosophe, serait un jour de deuil pour Fesprit humain. Le vrai savoir n'existerait plus... Il faut seconder ceux qui nous conduisent aux sources pures de la poésie, de la philosophie et de l'histoire... Il n'est pas inutile que les grands noms soient remis en honneur quand leur renommée est comme interrompue par nos préoccupations. » ^
Voilà des vérités bonnes et bien dites ; mais qu'a-t-on fait pour remettre en honneur la renommée du plus grand de nos écrivains, du plus éclairé, du plus libéral de nos hommes d'Etat, interrompue par nos préoccupations? Comment seconde-t-oii celui qui nous a conduits aux sources pures de la poésie, aux principes et aux sentiments généreux de la liberté ?
Et cependant quels sont les livres qui, depuis plus de soixante ans, ont plus contribué à maintenir le pres%«,
la considération de notre pays que les livres de Chateaubriand ?
Pourquoi donc les déchirez-vous, ainsi que sa mémoire phis sacrée encora que ses livres? C'est une atteinte à la dignité de votre pays. Tenter d'abaisser ce qui fait la gloire et la grandeur d'un peuple, c'est abaisser ce peuple, c'est de la lèse-majesté nationale.
Citons encoTe:
« Quel qu'ait été leur caractère, ceux qui ont laissé un grand nom dans les lettres nous inspirèrent toujours une tendresse particulière. (Il y paraît bien !) Leurs livres seront toujours pour nous une source intarissable de jouissance : ce sont de vieux amis également ' fidèles dans le revers et dans le succès. (Pourquoi donc leur être infidèle après leur mort ?) Rien donc de plus naturel que cette tendre reconnaissance et cette respectueuse admiration que nous éprouvons en général pour les écrivains de génie qui, depuis notre enfance, ont été, en quelque sorte, nos bienfaiteurs. »
Quel écrivain de génie a été, à ce titre, plus grand bienfaiteur de notre âge que M. de Chateaubriand? Et cependant, quelle tendresse a-t-on pour lui? Quelle acfmiration respectueuse lui a-t-on conservée?
On voit que, parfois, M. Peyrat a de bonnes pensées; mais il n'est pas conséquent; il écrit bien, mais il manque d'équité. Envers Chateaubriand surtout, il en manque à un point qu'on ne saurait croire : c'est inouï Son article sent, non l'écrivain vraiment libéral, quoiqu'il le soit cependant, mais le réquisitoire jacobin ou l'homélie de l'inquisiteur; cela sonne et gronde comme un fourneau qui chauffe.
En le lisant, on s'attriste, on s'indigne, et souvent Ton
sent le besoin de s'écrier : Je te connais I si tu avais suivi ta première carrière, tu eusses été Torquemada, et si tu avais trouvé la Terreur en arrivant à Paris, tu aurais élé Fouquier-Tinville. •
G*est ainsi que certains républicains, ou soi-disant tels, sont les pires ennemis de la justice et de la liberté, paroe qu'il n'ont ni raison, ni modération.
Ils font plus de mal à Tidée libérale et progressive, par cette inique partialité, que les rétrogrades par leurs déclamations. On est accoutumé aux injures rances de ceux-là, et Ton attend d'un vrai républicain quelque chose de juste, de 8incère,\de généreux, de bienveillant même.
L'Opinion nationale centre d'hostilités contre M. de Chateaubriand.— Elle résume les attaques de Sainte-Beuve et de Peyrat. — Encore le Génie du Christianisme. — Avons-nous mieux?
Nous venons de voir ce que c'est que Tétude de M. Peyrat sur ou plutôt contre M. de Chateaubriand. Cependant voici comment le journal de M. Guéroult, V Opinion nationale ^ en fait rendre compte, et pour que ce soit plus piquant , par un ancien rédacteur de Texjournal légitimiste, V Écho français.
D'ailleurs, ï Opinion nationale avait déjà cru devoir se montrer hostile à M. de Chateaubriand, comme nous avons fait voir ci-dessus.
Ainsi, ce journal, à part dans le libéralisme, s'est fait une spécialité d'attaquer, de toutes les manières, le grand défenseur de la liberté de la presse. Chacun en est frappé et se demande, pourquoi donc?
Si l'article Goumy sur Peyrat renchérit encore, s'il est possible, sur la bave de Bavius, c'est qu'il la résume et la dégage des couleurs et mélanges faits pour la mieux insinuer en tachant de la dissimuler un peu.
Nous aimons mieux la calomnie ainsi réduite à tout l'odieux de sa nudité, de sa crudité.
Ce n'est ni Augustin Thierry, maître de Carrel, ni le Garrel du National qui eussent ainsi traité ou fait traiter le glorieux défenseur de nos libertés, Tinitiateur de la nouvelle manière d'écrire Thistoire.
Ces deux hommes éminents, ainsi que l'honorable directeur de V Écho français^ eussent repoussé bien loin l'outrageuse iniquité d'un jugement comme celui-ci : c'est Tex-rédacteur de Vex-Ècho français qui parle :
« M. Peyrat applaudit, comme nous l'avons fait, à Vexécutionde la grande renommée de Chateaubriand, exécution qui ne sera pas l'un des moindres titres de gloire de M. Sainte-Beuve.
« C'a été une satisfaction pour la conscience publique, que de voir démasquer ce faux grand homme, faux légitimiste, faux libéral, sincère uniquement dans le culte qu'il se rendait à lui-même, et qui passa sa vie, comme Ta dit M. Veuillot, à meWr« sapose dans sa phrase et sa phrase dans sa poseK
« L'histoire du succès du Génie du Christianisme^ ce
1. On voit que M. Veuillot devient une autorité, un oracle à VOpinion nationale; mais il est remarquable que le rédacteur n'ose citer que la première phrase du gros paquet de M. Veuillot; c'est que, malgré sa bonne intention de dénigrer aussi, lui, de son mieux, le rédacteur del'Opinion nationale a quelque goût et craindrait de gâter sa thèse, en j mettant de si vilaines choses. O pieux Veuillot! vous grimer, vous parer pour plaire à Bavius, à Peyrat, à tout le consistoire de VOpinion nationale, et n'être pas admis, et ne se voir citer que par un petit bout de phrase, la seule, il est vrai, qui ne soit pas tout à fait imprésentable , c'est pénible ! et je plains votre décadence, ô Veuillot! Mais qu'y puis-je? et pourquoi nous avoir pétri ce gros tourteau à la crapaudine et aux cornichons?
coup de théâtre et d'autel si bien réussi , est Irès-finement et judicieusement résumée. » (V Opinion nationale, 9 avril 1863.)
Voilà le fidèle résumé de toutes les calomnies que l'on voudrait faire admettre contre le plus grand génie de notre siècle. Il gêne donc bien le servilisme et la médiocrité, puisqu'on emploie de tels moyens pour tâcher de mutiler sa statue et de défigurer sa noble figure !
Ainsi, désormais, calomnier ignoblement quelqu'un, c est le démasquer, c'est donner satisfaction à la conscience publique.
Ils parlent de conscience! ils parlent du public qui n'a certes rien de commun avec eux; ils trompent ce bon public, voilà tout.
Nous avons tous connu M. de Chateaubriand; il a vécu au milieu de nous et nous n'avons rien vu de tel en lui; il a fallu que des yeux qui ne voient qu'à travers la rancuneuse jaunisse de Tenvie vinssent nous le montrer sous leurs couleurs opaques.
Ce n'est plus là Chateaubriand ; c'est leur image qu'ils prennent pour la sienne : toute lumière se ternit et s'éteint en passant par certains milieux. Chateaubriand fut non-seulement le premier esprit, mais encore le premier caractère de nos temps.
Faux grand homme! comme si ses œuvres n'étaient pas là, toujours vivantes, toujours supérieures, toujours prêtes à faire donner le plus éclatant démenti à l'imposture et à la polissonnerie, par la France, par l'Europe entière qui les a lues, qui les lit et les lira?
Quel plaisir de jeter ainsi en Tair des faussetés malpropres qui retombent, et sur qui ?
Faux libéral, faux chrétien l Quiconque sait voir, voit
très-bien que ce n'est que parce que M. de Chateaubriand est véritablementlibéral, que le servilisme bénévole, déguisé en démocrate, le traite de faux libéral. S'il était faux libéral, il ressemblerait aux transfuges, et au lieu de lui chanter pouille, ils lui chanteraient le dignus intrare.
C'est de même parce qu'il était très-sincèrement chrétien, que l'impiété, déguisée en hypocrisie officieuse, et portant le faux nez'd'un grand zèle*, lui en veut et l'attaque de toutes les manières. Elle n'oublie qu'une chose, c'est de donner des preuves. On peut l'en défier.
Les preuves du contraire sont là : le Génie du Christianisme a changé le cours des idées de l'époque; mais que ne les a-t-il changées au profit des coteries? que n'en a-t-il fait une arme propre à satisfaire leurs prétentions? que n'a-t-il ramené son siècle à toutes les tourmentes, à toutes les servitudes, par une religion dure et violente,- paganistique et fanatique, persécutrice et spoliatrice, féconde pour les intrigants qui l'exploitent, mais stérile et vaine pour les peuples frustrés qui en souffrent et qui en attendaient assistance et consolation? Il a déjà répondu lui-même à tout cela : « En conscience, je ne pouvais. »
Moïse n'avait pour peuple qu'une nation malheureuse, affaiblie, lépreuse, broyée et presque réduite à néant parle pressoir de la servitude.
En la délivrant du joug, il lui dit : "Vous n'aurez plus de maître absolu sur la terre. Désormais, votre seul pharaon sera Jéhovah, le Dieu du ciel, l'Eternel. Il régnera sur vous par la loi. Et vous tous*, ses enfants, ses bien-aimés, vous serez tous comme un peuple de prêtres, • c'est-à-dire libres, égaux, indépendants; une
nation d'élite dans le monde, comme les prêtres étaient une tribu d'élite en Egypte et dans l'Inde.
Le Christ est plus grand que Moïse, et son peuple est plus grand qu'Israël. Son peuple, c'est le monde entier, et il dit à tous ceux qui le suivront : t Vous serez comme des dieux, » c'est-à-dire, vous sortirez des ténèbres des vieux temps, malsaines pour l'homme, mortelles pour Tesprit; vous marcherez dans la lumière qui purifie et qui vivifie, vous serez affranchis de la bête et de sa méchanceté ; vous serez bons, vous serez bienfaisants, vous serez aimants, comme on disait qu'étaient et comme n'étaient pas les dieux des nations ; enfan ts du Dieu vrai par cette voie de vie, «vous serez comme des dieux. »
Chateaubriand a suivi cette trace divine, et il lui fut donné par là de réussir autant qu'ont échoué toutes les tentatives contraires.
Voilà Chateaubriand, voilà son œuvre ; elle persiste, elle persistera malgré les coups ignobles qu'on essaye de lui porter du camp des renégats et des tentes du fanatisme.
Si cette intéressante manière d'envisager et de représenter le christianisme venait à disparaître sous le système aveugle et violent qu'on lui a voulu substituer de nos jours, il faudrait en gémir; car bien d'autres choses disparaîtraient peut-être.
Aussi Chateaubriand eut-il soin de représenter le christianisme par son côté bienfaisant et aimable, par son côté vraiment divin; ce n'est pas autrement que la grâce divine agit dans les cœurs et dans la nature.— En politique, au lieu de tourner à tous les vents qui portent la richesse et les honneurs, au lieu de tendre sa sébile à tous les vainqueurs, comme tant d'autres qui l'insultent ,
Chateaubriand pauvre est resté lui-même ; il est resté ferme, pauvre et fier. Après tant de gloire, après tant de services rendus, il aima mieux se mettre, a soixantedeux ans, aux gages d*un libraire, tristes gages, qu'au service d'un nouveau maître, et travailler au lieu de se parjurer pour vivre.
Et malgré les cris, les coups, les morsures dont il fut l'objet de la part des rats, chauves-souris, hiboux, chats-huants, lézards, scorpions, crapauds et serpents de tous les trous, de toutes les couleurs, il restera intact, il restera grand et glorieux.
M. Guéroult a trop de talent pour se permettre luimême ces indignités: pourquoi les souffre- t-il dans ses rédacteurs? Et vous, rédacteurs de M. Guéroult, demandez à M. Guéroult s il a jamais eu à coudoyer M. de Chateaubriand dans les salons de ce juste-milieu aujourd'hui si bafoué?
Malgré tant de sinistres efforts en sens inverse , la France, aujourd'hui même, oui, la France entière, sauf d'imperceptibles exceptions, est encore Chateaubriand ; c'est-à-dire religieuse, chrétienne, libérale et modérée, de même que Chateaubriand était la France, c'est-à-dire son image, son écho le plus vrai, le plus brillant, le plus complet. Et si, ce dont Dieu la garde, la France ne tombe pas en l'un des abîmes auxquels la bassesse ou la folie de ces aveugles voudrait la pousser, Chateaubriand, avec ses hautes lumières réduites à leur plus pure essence par le van du temps, comme il les y voulait réduire lui-même, sera encore, à l'avenir, son flambeau dans la voie du progrès et son labarum dans les guerres saintes de Tindépendance et de la liberté.
S'il peui en venir un meilleur, du moins n'est-il pas
encore venu ; critiquez-le donc, si vous le savez; épurez-le, si vous le pouvez ; mais soyez sincères et ne mentez pas ; soyez honnêtes et ne le souillez pas ; songez un peu plus que Ton vous connaît et que Ton vous devine, que le secret de cette coupable comédie n'est un secret pour personne, et que la dupe d'aujourd'hui peut être le vengeur de demain.
La calomnie la plus odieuse peut avoir son succès, et même son instant de vogue, dans certains parages ; mais les parages sont bornés et Tinstant est court; rinstant d'après réagit, grâce à Dieu; autrement, elle flétrirait tout, empoisonnerait tout, et la vie honnête serait impossible.
Tout serait changé , versvm fas alque nefas : le méchant serait le juste, le reptile serait l'aigle, le faux témoin serait le juge, le mensonge serait la vérité, le mal serait le bien, la perfidie venimeuse serait Toraclederhonneur, la bassesse serait la grandeur, l'iniquité seraitla gloire, etla gloire, la vraie gloire, serait lahonteetla confusion!
Vous verriez des bandes faire leurs orgies impudentes et mener leurs danses impures et impies sur la cendre sacrée des grands hommes, dans le campa santo de la mort.
Vous verriez ces grands hommes outragés, par la raison qu'il est des êtres si perclus d'esprit et de cœur, des êtres si tombés , qu ils ne peuvent plus les comprendre et, n'ayant rien de respectable , ne savent plus rien respecter.
Vous seriez un faux chrétien, au dire du premier renégat ou mécréant venu , par la raison même que vous auriez ramené votre siècle au christianisme ; vous seriez un faux légitimiste, parce que, de Taveu du roi légi-
time, vos écrits auraient plus fait que des armées ; vous seriez un faux légitimiste, parce que vous auriez tout tenté pour sauver la légitimité de ses erreurs, de ses traîtres et de ses flatteurs, parce que, dans son intérêt et contre tous les vôtres, vous seriez allé jusqu'à braver sescolèi*es et encourir ses disgrâces!
Vous seriez un faux libéral, parce que vous auriez tout sacrifié à la liberté, et parce qu^à vos dépens et au profit de tous les autres, vous l'auriez préférée aux faveurs, et seriez mort pauvre pour n'avoir pas voulu vivre parjure !
Mais Chateaubriand a fait des fautes I — £t qui n'en fait pas, je vous prie, si ce n^est celui qui ne fait rien? Parce qu'il a noblement défendu la religion, voudriezvous qu'il fût impeccable? Ce serait bien, sans doute, mais le ciel n'en a pas ainsi décidé.
Si vous saviez le premier mot des choses morales et religieuses qui vous sont visiblement étrangères et dont vous vous mêlez si maladroitement, si mal à propos, vous sauriez que le juste lui-même pèche sept fois par jour.
M. Chateaubriand, comme il va bientôt vous le dire, ne se dosait point en dévot : c'était un homme du monde.
Et moi qui Tai connu, moi, je le dis : il avait plus à se défendre qu'à rechercher des affections. « La tentation, dit très-bien M. de Loménie, courait après lui, tandis que tant d'autres courent en vain après elle. » Avis aux critiques, aux vieux libertins.
Et je n'entends pas dire ceci au préjudice du beau sexe, puisque la femme la plus noble de cœur est peutêtre la plus sensible à la gloire, tandis qu'elle répugne à ce qui est bas et vil. Celle-là peut aimer, mais elle se tait, elle garde la pudeur et ne va pas se vanter efiron-
tément de succès quelle n'a pas eus, comme la vénale courtisane au service de la vénale calomnie.
Et vous tous qui vous posez ainsi en censeurs , en accusateurs,, et en juges; vous tous qui calomniez et hurlez si saintement, qui étes-vous? Qu^avez-vous fait de grand, quelles sont vos œuvres, vos vertus? quels sont vos titres à juger, à condamner? De quel drojt jetezvous et vos pierres et votre boue au prochain ?
Est-il un de vous qui soit sans péchés? miséricorde ! il n'en est pas un, dans toute la bande, qui n'ait fait cent fois pis ! Qui ne le sait pas? Qui ne sait pas tout ce qu'ils se permettent, tout en faisant les scrupuleux et les scandalisés aux dépens d'autrui ? Ils doivent bien rire, ces augures d'un autre genre, quand ils se rencontrent; mais il n'y a rien à dire. A ceux-là tout est permis.
Cependant, le censeur, l'accusateur, pour ne pas dire le calomniateur bénévole, usurpe un rôle grave : plus que personne, il devrait avoir des comptes à rendre devant la conscience publique, en attendant qu'il aille en rendre de plus sévères au tribunal d'un juge qui n'est point un Molocb, qui ne demande pas qu'on lui sacrifie les hommes, qui veut qu'on soit juste envers eux, qui lui-même est juste pour tous, et qui, chose pénible pour lui, et dont je ne voudrais pas être chargé, sonde les cœurs et les reins ; car il sait ! ce Dieu juste et pur, ce qu'il y a dans certains cœurs sans parler des reins.
• Le public n'estpas secourable, a dit M. Villemain, en parlant des premières calomnies et des premières peiv sécutions qu'eut à subir M. de Chateaubriand.
Non, sans doute, le public n'estpas secourable; mais le peut-il? a-tril la parole? est-il le maître? Il ne peut
donc guère être secourable; mais il peut entendre, mais il peut voir: il ne peut protéger, il ne peut jogei\ mais il peut être témoin; il peut se souvenir. Pour être forcément ajournée, sa sentence n'est pas perdue, et si elle vient tard, elle réagit et remonte.
Alors enfin, on s'aperçoit, avec un étonnement consolateur, qu'il a tout entendu, tout compris, rien oublié ; qu'il rend à peu près à chacun selon ses œuvres; et que sa sentence fait loi.
Il se trouve, en définitive, que personne n'aime le calomniateur et que rarement il fait bonne fin. C'est la bonne Providence qui le veut et .l'oracle saint qui Ta dit : « Malheur à celui par qui vient le scandale. •
Ainsi elle s'abuse, l'iniquité, quand elle pense qu'elle n'a qu'à pousser sa trame et à jouer son jeu. Un œil est sur elle; tôt ou tard ses mystères, ses motifs sont connus, et tout est jugé.
Le factum cynique, ce pamphlet en deux volumes énormes, source digne de tout ceci, n'exécutera donc personne, quoi qu'en disent les compères, si ce n'est peut-être l'exécuteur lui-même.
Pour venir des parages de cette Université française d'où nous venaient autrefois et d'où nous viennent encore, Dieu merci! la bonne science, la lumière, la morale, cette production n'a pas été, ne sera pas admise : elle sera, elle a été répudiée, même par la jeunesse, et condamnée, comme une félonie, par tous les juges compétents, par les membres les plus estimables de cette savante Université, par les membres de l'Académie française elle-même, puisqu'ils viennent de mettre au concours, non la défense, il n'en a pas besoin, mais V Éloge de Chateaubriand. Jamais sujet d'éloge ne fut
mieux choisi, et c'est du même coup frapper au visage la malveillance et ses œuvres. C'est leur faire entendre, par un signe sensible, ce que Pascal disait tout crûment en latin : « Faux frère, vous avez dit du mal d'un confrère et vous n'avez pas dit vrai. » — Si un livre qui ne passe déjà pas absolument pour une des gloires de notre littérature est cependant l'un des principaux titres de gloire et de courage de l'auteur, selon Péyrat et compagnie, quels sont donc les autres? Laissons-li^i cette espèce décourage et de gloire : ne soyons point comme lui : n'envions pas.
En terminant cet article, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer la malice ou la stupidité de la malveillance, surtout à propos du Génie du Christianisme. C'est bien à Chateaubriand et à son livre qu'elle prétend adresser son insulte, à propos du mode et de. la coïncidence de la publication de cet ouvrage : « Ce fut, dit-elle, un coup d autel et de théâtre ; » tandis que oe ne fut tout simplement qu'un coup d'État ou du moins de politique. L'autel, c'est-à-dire le clergé, n'était pour rien dans la mise en scène : l'État seul faisait tout. Et la malveillance, tant elle est aveugle, n'a pas vu que ce n'était pas sur l'auteur et son livre, comme elle le prétendait, mais sur Napoléon même et Fontanes que tombait son insulte. Si elle avait vu cela, et rien cependant de plus facile à voir, elle se fût bien gardée de parler ainsi, car son premier soin est de tâcher de complaire à la puissance et de la flatter sans cesse aux dépens et détriment de Chateaubriand.
Or, dans la cérémonie de la publication simultanée du Concordat et du Génie du Christianisme^ Chateaubriand ne fut pour rien autre chose que pour son
chef-d'œuvre. Voyant ou prévoyant de quelle utilité son influence pouvait être pour le nouveau gouvernement, le chef du gouvernement et son ministre s'en emparèrent, et le mirent en scène à leur profit.
La chose tourna aussi grandement à l'avantage et à la gloire de GhateaubrisCnd, mais par ricochet et contre-coup. Fontanes était un noble et digne ami de l'auteur; mais Napoléon, qui se voyait lui-môme et son intérêt avant tout, se fût bien soucié de la publication et de la glorification d'un livre qu'il n'eût pas cru utile à ses vues !
Quoi qu'en disent Bavius et sa clique incrédule et intolérante, le mal n'est pas grand. Et plût à Dieu que les chefs de gouvernement n'employassent jamais que de tels moyens et ne poussassent jamais que de tels ouvrages. L'esprit humain y gagnerait, les mœurs aussi.
M. de Chateaubriand n'est donc pour rien dans cette affaire, que pour le mérite et l'honneur d'avoir fait un livre que les gouvernants jugèrent propre à rendi*e les plus grands services. Mais y eût-il été pour quelque chose, quel mal y aurait-il? et pourquoi en blâmer M. de Chateaubriand, quand on n'a que de ladmiration et des louanges pour les deux principaux metteurs en scène ?
Mais on veut toujours trouver à redire et à mordre, comme si Ton croyait avoir charge d'empoisonner tout ce que dit et fait M. de Chateaubriand, de même que ce qu il ne dit et ne fait pas.
C'est, hélas ! que, pour nuire à un seul, il faut essayer de tromper tout le monde ! Voilà pourquoi j'ai dit et je répète, que la méchanceté hébète et stupidifle son homme : et c'est heureux; car elle fournit ainsi le remède au mal et l'antidote au poison.
c'est lb triste chapitre des iniquités de m. vboillot.
Il reproduit tout ce qu'on a dit de mal contre Chateaubriand et n'en dit pas un mot de bien. — Grand talent d'appropriation. — Grande discrétion sur les sources. — C'est un guerrier : il a droit de pillage. — Son amour du bruit. — Le sabbat. —Il aime Voltaire et Rabelais. — Jl y trouve des armes contre Chateaubriand.— Il n*aime pas plus Bossuet que Racine. — Il fut un de leurs enfonceitrs, — Phèdre et Athalie, — Athaîie, che'f-d'œuvre de l'esprit humain.-— C'eût été à lui, Veuillat, à défendre M. de Chateaubriand. — Pourquoi il a fait le contraire. — Son monologue à ce sujet.
Mais voici quelqu'un de pire et de plus insensé que M. Peyrat-Goumy, c est M. Veuillot: rex-lhéologien de VUnivers l'emporte en dureté, en injure, iniquité, grossièreté sur Tex-théologien de la Presse. Un peu d'Église l'un et l'autre, dans leur jeune temps, ils n'ont pourtant l'un et l'autre que des déclamations et réprobations contre Fauteur du Génie du Christianisme. On voit bien que ce génie-là n'est pas le leur.
Ainsi que son coopérateur et collègue, M. Veuillot
résume et concentre tous les venins de Sainte-Beuve. Il les digère et les rend sous une autre forme, mais sans nommer, sans louer, sans glorifier, comme Peyrat, Tauteur de ses aliments. Il réserve pour lui seul la gloire des inventions d'autrui. C'est admirable !
M. VeuîUot eut toujours un assez beau talent d appropriation et d'absorption. C^est un puissant boa. Très-volontiers aussi le malin çonstrictor cherche à baver sur sa proie ou à l'étouffer avant de Tavaler.
Mais son repas fait, il se roule, se replie sur luimême, en gardant une discrétion parfaite sur les lieux où il butine, sur les gites où il chasse.
Il ne négligera rien, ni le pldcer d argent ou de cuivre du pionnier ordinaire, ni surtout la mine d'or de ce pauvre Chateaubriand, qui sera ensuite sacrifié comme n'ayant rien qui vaille.
Mais, en les passant à son creuset, jamais il ne sonnera mot de ses prises et cueillettes.
A quoi bon? M. Veuillot, comme il s'en vante pà et.là, n'est-il pas fils d'Âbel ou de la tribu des saints, qui est en même temps, diMl, une tribu de guerriers? N'est-il pas même un peu fils des croisés ? A ce titre, ne s'en va-t-il pas toujours en guerre contre le fidèle ou rinôdèle, renversant, cassant, brisant, écrasant tout ce qu'il peut?
S'il pille ensuite, c'est naturel : il prend son bien où il le trouve, sur l'Israélite ou le Philistin. N'y a-t-il pas un droit de conquête? Est-ce que M. Veuillot n'est pas toujours un grand vainqueur? Et qui tue son homnïè, n'a-t-il pas droit à ses dépouilles?
S'il tient au butin de la victoire, il n'en néglige pas non plus le bruit, la fanfare, le triomphe. Il faut qu'on
Tentende, il faut qu'il parle et fasse parler de lui à tout prix : il faut qu'il voltige de bouche en bouche.
Il aimerait mieux, je crois, stylite inverti, se tenir les jambes en Tair sur la coupole de Saint-Pierre de Rome, que de ne pas se montrer, s'étaler.
Je ne sais même s'il n'irait pas volontiers jusqu'à jeter bas, avec leurs bourdon et cloches, les tours de Notre-Dame de Paris, pour faire un peu de bruit sur les ponts.
Cet homme est d'une noble ambition et d'une grande vertu, il est bon à tout, propre à tout, mais surtout au tapage et au bruit.
Aussi, dès qu'il y a sabbat ou braillerie quelque part, Veuillot est là : au premier son, il accourt; vous empêcheriez plutôt les chats de miauler, les carlins de japper, les sorciers et vaudois de s'en aller en vauderie.
Sans lui, la fête ne serait pas belle : elle n'aurait pas son Stentor.
Qui crie, en effet, qui grince, qui siffle, qui' grogne, qui mord comme Yeuillot ? Pas être au monde ; c'est le serpent à sonnettes de la littérature fantaisiste et le crocodile des bons journaux.
Je suis persuadé qu'il était là, qu'il chantait et sautait d'une manière prodigieuse dans le foyer du Théâtre- Français, lorsque ces messieurs du romantisme, de la restauration de la chair, de la régénération delà société et des lettres, tous génies sans pair, originaux sans exemple, commentaient et inauguraient l'œuvre sainte en démolissant ce polisson de Racine, et menant autour de sa slatue enfoncée ces danses illustres qui les ont portés si haut dans l'estime et l'admiration publiques.
Et même depuis sa conversion, M. Veuillot avQuait
encore son faible pour le bruit, pour la célébrité, un peu même pour la comédie.
Dans ses premiers essais de repentir et dans d'inté* ressantes confessions remplies de péchés si beaux qu'elles ont dû gagner bien des âmes à Dieu, le pénitent s'écriait :
« Mon Dieu, si je vous sers, j'y cherche encore ma gloire, et j*aime tant à ûxer l'attention du monde, que quand je m'agenouille dans vos temples, ce n'est pas toujours devant vous», mais souvent devant lui que je me prosterne. Je voudrais être aimé, je consentirais à être haï, mais d'être indifférent à tous, mais d'être oublié, mais d'être inconnu, où en. trouver le courage? • (Rome et Lorette^ Tours, p. 225.)
M. Veuillot est resté l'un des plus romantiques de nos écrivains : il ne sort pas du style Croque-Mitaine et flamboyant. Qui ne sait pas cela ne sait pas son Veuillot.
C'est tout au plus si, à l'heure qu'il est, M. Veuillot est réconcilié avec Racine ; « Athalie est trop forte pour lui, » il aime mieux Phèdre qui est plus faible, et par conséquent plus humaine.
Cependant, M. Veuillot, plein de son Voltaire, comme nous allons le voir, aurait pu y lire « qn* Athalie est la
1. L'infortuné Chateaubriand, que M. Veuillot ne dédaigne jamais d'imiter, tout en le mordant, avait osé dire aussi que derrière la grande image de Dieu et du soleil couchant sur l'Atlantique, il voyait une autre créature; mais l'austère et ver< tueux Sainte-Beuve est venu le morigéner et l'en punir.
Une dira rien à Veuillot: tout est permis, tout est bien entre amis. Quant à Chateaubriand, il ne saurait que mal faire, alors même qu'en se faisant imiter et copier, aux petits des oiseaux û donne la pâture. Ces oiseaux->là ne l'en becqueteront, ne l'en déchireront pas moins, tout en mangeant sa graine et en se nourrissant de son cerveau.
première pièce du théâtre français, et peut-être le chef-d'œuvre de l'esprit humain. »
Il n'y a qu'un mot de trop dans la sentence de Vol. taire ; c'est le peut-être; car il n'y a pas de peut-être, et, tout considéré, Athalie est bien le chef d'œuvre dramatique de l'esprit humain.
VOidipos turannos de Sophocle, que nous ne traduisons qu'incomplètement par Œdipe loi, est sans doute admirablement noué, intrigué, dénoué.
Mais quelle impression, quel enseignement nous laisse-t-il? Nul enseignement; mais l'idée pénible d'un homme qui se mutile cruellement pour avoir failli sans le savoir.
Dans AthcUie^ tout se trouve : poésie admirable, enseignement sublime au peuple et au roi, flagellation des méchants, terreur qui commence dès la première scène, qui va toujours planant et croissant sur l'action, jusqu'à ce qu'elle se dénoue par le triomphe fulminant de rinnocence et du bon droit opprimés.
Eh bien, ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre dormit vingt-cinq ans et plus sans succès, grâce au veuilletisme du temps.
Quant à ce Bossuet, le grand Veuillot, comme on le sait, a passé sa plus belle jeunesse à dauber dessus; et ledit Bossuet, comme chacun sait encore, en est parfaitement mort, il a péri tout entier^ ainsi que Chateaubriand.
L'aigle de Meaux n'a pas plus tenu devant le coq de Boignes, que Chateaubriand, son Génie du Christianisme et ses Martyrs ne tiendront devant le troubadour du Çà et là.
En effet, aujourd'hui que le coup est monté contre
ce propre-à-rien de Chateaubriand, comme il le fut jadis contre ce polisson de Racine, jugez si M. VeuiUot doit s'abstenir? Vous empêcheriez plutôt messieurs les étudiants d'aller à la Chaumière pour danser le cancan et la Robert-Macaire.
D'ailleurs, en ses excursions au pays de la bohème littéraire, le grand apologiste, comme on l'appelle en Belgique, se délassait un peu de ses exercices spirituels de Saint-Sulpice et de la rue de Sèvres.
Il y retrouvait d'anciens confrères, auxquels il pouvait dire gracieusement, comme à M. Augier : « Nous avons travaillé dans le même bureau » (le bureau de l'esprit public).
Malgré les distances, divergences et dissidences actuelles, il est toujours bien doux à d'anciens frères de se revoir, de jaser, de japper ensemble, d'éreinter leur homme en commun. Quam dulce ac jucwndum collatrare fratres in unum!
— Comment, dira-t-on, un catholique modèle, sans pareil, un saint, se faire l'écho de ces mécréants, emprunter leurs propres armes et les envenimer encore pour venir attaquer Fauteur vénéré du Génie du Chris^ tianisme! Mais c'était à lui à le défendre !
— Ah! bien oui I pour ne venir qu'après lui, et Dieu sait à quelle distance! Nous entendons mieux nos affaires, et mieux vaut nous mettre devant lui, contre lui et sur lui.
Alors on ne verra que nous et nous dominerons.
Pourquoi appeler toujours Aristide un juste et Cha teaubriand un grand homme?
Pour nous, qui voulons être admiré aussi, c'est agaçant, c'est asphyxiant : ça nous éclipse et nous éteint.
Nous n'avons rien à craindre du petit Bavius avec sa pacotille malpropre ; mais ce Chateaubriand ! il nous écrase, il remplit tout.
Sus donc à Chateaubriand ! et, à notre tour, tâchons de le démolir un peu bien ; car quoi qu'en disent et qu'en jappent ces carlins, il n'est pas encore démoli le moins du monde. Rendons-lui hommage comme le Normand; prenons-le par le talon et le jetons à l'envers ; nous trônerons à sa place.
Ensuite, passons-lui notre masque, et assurément on ne le reconnaîtra plus : on dira qu'il a péri tout entier. Peut-être même n'en parlera-t-on plus. Nous en serons débarrassés, et nous battrons des mains, et nous aurons le haut bout.
Il a régné par le génie et le bon sens, tâchons de régner par Taudace, par l'adresse, par l'injure et par Tabsurde.
De l'aveu de toutes les personnes compétentes, c'està-dire douées de goût, de sens commun, d'équité, c'est surtout par le Génie du Christianisme et les Martyrs^ que Chateaubriand s'est mis au-dessus des autres écrivains et a dominé son siècle; eh bien, tombons d'abord, tombons avec l'abbé Morellet, Joseph Chénier, Cadet- (jassicourt, et tous les demeurants de la philosophie des Chaumettes et du père Duchêne sur le Génie du Christianisme.
Puis retombons sur les Martyrs avec les gens du bureau de l'esprit de ce temps-là ; avec les respectables écrivains de Fouché.
LB GBNIB DU CHRISTIXNISMB.
La chrétienté reconnaissante salua le jeune auteur à son début, comme Israël délivré salua Esdras, quand il retrouva le livre delà loi, sous les saules de l'exil.
Le peuple, les prêtres, les évêques le lurent; ils en furent consolés.
Le pouvoir naissant s'appuya sur cette colonne de lumière; il en acquit une auréole et une force.
Le pape comme ses prêtres, comme tous les fidèles, lut le livre et en félicita Fauteur. En le faisant asseoir à côté de lui, comme un de ses appuis, il lui montra le livre ouvert sur sa table et lui indiqua Tendroit où il en était de sa lecture.
Il lui donna des dispenses dans Tintérét de sa santé , afin que des forces si bien employées ne lui manquassent pas et qu'il pût continuer ses travaux.
Eh bien, disons, nous autres, que ce livre, accueilli parle pouvoir, par les fidèles, par les prêtres et par le
prince des prêtres, comme une sorte de résurrection, comme une étoile nouvelle rappelant les mages à l'adoration, comme un arc-en-ciel de paix, comme l'aurore bienfaisante d'une ère meilleure; oui, disons que ce livre manque de foi^^ et nous passerons pour un osenTy et nous serons remarqué entre tous les autres ennemis de Thomme et du livre.
Ce livre, encore une fois, nous impatiente etnous nuit.
Non-seulement on le trouve partout, mais il s'en fait de nouvelles éditions tous les jours : eh bien, redisons en chœur qu'il n'est nulle part, et que Chateaubriand a péri tout entier.
C'est une bourde un peu forte, il est vrai, mais nous en avons fait bien d'autres; nous avons pour nous le? grandes oreilles, et jusqu'ici nous n'avons été malheur reux ni dans l'injure ni dans l'assertion hasardée : tout ce que nous disons est bien dit.
On ne rend pas justice aux néo et ultra- catholiques : on les dit difficiles, malins et méchants ; au contraire, ils sont très-bons. N'allez pas, par exemple, vous permettre de leur parler de prudence, de sagesse et de modération I Mieux vous vaudrait n'être pas né, et vous
1. « Le Génie du Christianisme, dit M. Sainte-Beuve, ouvrit une foule d'aspects nouveaux et de perspectives qui sont devenus de grandes routes battues et même rebattues depuis : goût du moyen âge, du gothique, poésie et génie de l'histoire nationale, il donna l'impulsion à ces trains d'idées modernes, où la science est intervenue ensuite, mais que l'instinct du grand artiste avait d'abord devinés. »
On ne pourrait mieux dire, et il est impossible de mieux comprendre et de mieux voir les choses. Pauvre Veuillot, où êtes-vous, avec votre sotte haine? Le Génie du Christianisme manque de foi^ et il a ramené la foi, avec tout ce qui l'accora pagne, et il a répandu partout la lumière et la vie I
jeter à la mer, une meule au cou. Aussi s'en gardet-on bien. Mais il suffit d^abonder, de surabonder en leur sens, de les devancer dans l'absurde et dans Texagération, s'il se peut, pour qu'ils vous laissent dire et faire tout ce que vous voudrez.
Ils vous laisseront, en toute joie, mordre, déchirer, tuer, hacher, traîner aux gémonies qui bon vous semblera; ils vous laisseeont même mener à bien vos petites affaires sous le voile d'or du zèle.
Comme nous nous servons d'eux, autant ou plus que nous les servons, nous abondons et surabondons tant qu ils veulent, et licence nous est donnée de faire ce qu'il nous plaît sur la terre.
Nous en avons usé pour rendre le pape tout-puissant, comme vous voyez; usons-en à cette heure, pour supprimer Chateaubriand.
Si, au lieu de la grande destinée que nous donnerait ce succès, nous tombons à plat; si l'on se moque de nous, peu importe I Le ridicule est une célébrité comme une autre,, et nous ne serons tombés que pour avoir osé.
Notre but est louable ; nous travaillons pour notre maison ; nous tâchons de ruiner les œuvres d'autrui pour pousser les nôtres, qui commencent à se faner.
Nous avons là une foule de petites productions qui dorment doucement et en famille, il est vrai, mais un peu trop longtemps et trop près du ver rongeur de Monsiynor Gaume.
Le veuillotisme n'est pas en hausse, il se fait vieillot. Il lui faut un piédestal pour le relever, ne fût-ce qu'avec des ruines, comme dans ses beaux jours.
Est-ce que tout industriel, tout fabricant, surtout s'il
pense bien, n'a pas droit de décrier la fabrique et de ruiner les produits du voisin ? Est-ce que le débitant du coin ne peut pas mettre son eau chaude et son vinaigre bien au-dessus des vins de première cuvée, des vins généreux de propriétaire?
Si, en cassant un peu les ailes du grand cygne, je pouvais en faire pousser à nos petits pierrots et canards qui barbotent (Jans leur trou, peut-être pourraient-ils aussi prendre leur vol et s'élever dans les airs ? Quel mal y aurait-il? et ne serait-ce pas bien travaillé?
— Sans doute, mais c'est trop adroit. Mieux vaudrait ne pas tromper le public en disant le contraire de la vérité.
— Et qui ne le trompe pas, ce public du bon Dieu? il est fait pour tout croire et ne rien coinprendre ; pour être mené, dupé, surmené.
Il n'admire jamais bien ceux qui ne savent pas le tromper. Une bonne direction d'intention rend toul permis, et la fin justifie les moyens.
Faire mousser ses petits livres et son petit nom aux dépens des grands noms et des grands ouvrages, n'estce pas une bonne fin?
D'ailleurs, croient-ils donc, ces béats, ces navets\ qu'on a vingt-cinq ans de journalisme sans savoir faire l'article?