LE COR D'IVOIRE
La vérité ne se noie Jamais; on a beau la plonger, elle surnage, elle reyicnt toujours sur Tcau.
L*Abbk ne Saint-Pirrre.
Le preux Roland, au pied de la montagne Environné du Maure triomphant , A grand effort sonnait de Toliphant Pour appeler son oncle Charlemague ; Pâle et sanglant il sonnait coup sur coup ; Le dernier son fit trembler la campagne Kt lui rompit les artères du cou.
Nul ne venait à son appel farouche.
L'écho des monts seul répétait son cri ; Baignant son corps défaillant et meurtri.
Un sang brûlant s^échappait de sa bouche ; Autour de lui jetant un long regard, Il sWaissait vers sa dernière couche, Sentant la mort toucher son front hagard I
Puis, s'incUnant sur la terre trempée Où ruissela tant de sang sarrasin.
Comme un pécheur il se frappait le sein.
Et, terminant sa vaillante épopée, 11 rappelait son obscure raison Pour embrasser la croix de son épée En murmurant la dernière oraison !
Dans son grand cœur la mort versait sa glace ; Luttant en vain, se roidissant encor, Il se dressa, tenant en main son cor.
Et le lança loin de lui dans l'espace ;
Le cor gémit montant vers le ciel bleu ; Après avoir suivi des yeux sa trace , Roland tomba, rendant son âme à Dieu !
Est-il perdu le cor d'ivoire, Qui, pour le jeune paladin Frappant Arabe et Grenadin, Sonnait haut pendant la victoire ; Aux arbres est-il suspendu ?
Est-il caché sous les broussailles?
Le roc Ta-t-ii dans ses entrailles ?
Est-il perdu ?
L'ontrils trouvé comme un trophée Pour leurs temples par Dieu maudits, Ces noirs mécréants enhardis?
L'oliphant, dit-on, était fée ;
De leurs regards s'e8l-il sauvé ?
(lu quelques vieux sorciers habiles, En fouillant les buissons mobile.-, L'ont-ils trouvé?
Où donc est-il, le cor magique Dont uul n'entend plus les couails?
A-t-il pris le chemin des airs Comme le cheval d'Angébque?
Flamboyant d'or et de béryl, Ëslril dans la plaine azurée Une étoile de l'empyrce?
Où donc est-il ?
Le cor d'ivoire est enfoui aous terre A l'endroit même où Roland l'a jeté ^Q invoquant le Dieu de vérité ;
Nul enchanleiir, nul sorcier solitaire, Nul Maghrébin, nul Maure valeureux N'a pu trouver dans sa retraite austère Cet oliphant que sonnait Pancien preux
Un jour viendra, par Dieu fixé d'avance,
Où, scintillant enfin à tous les yeux.
Le cor, brisant l'oubli silencieux
Qui le retient sans écho ni puissance,
Eveillera l'ombre de notre nuit
Kt sonnera la grande délivrance
Dont nous cherchons l'écho dans chaque bruit.
L'homme hardi dont la lèvre robuste
S'approchera du cor mystérieux,
Sera choisi, vaillant et glorieux.
Pour mettre à fin notre labeur auguste ;
11 sera fort, inflexible et fervent.
Et, dans son cœur, il saura que le juste
N'hésite pas quand Dieu dit : En avant !
Par le rocher, sur le monty dans la plaine, Dans le champ mûr blondi j3ar les moissons.
Au fond du bois égayé de chansons, Vers l'Océan, près de la cité pleine.
Partout enfin où la voix s'entendra , Il s'en ira sonnant à perdre haleine, Et cette fois Charlemagne viendra !
Août t857.