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LA VOJX DES APOTRES

L'Autorité et la Lilxsrté se disputent le monde ; ^aiiit Pierre et saint Paul sont toujours en présence et prôts à combattre; qui donc mettra d'accord ces apôtres exclusife? C*cst saint Jean, qui est l'Amour.

John Parker.

La ville sanglotait sous d'épaisses ténèbres,

Dans l'air épouvanté passaient des bruits funèbies;

On avait froid au cœur, tout était pleurs et deuil !

Cela sentait le sang, et des morts sans cercueil

Gisaient, affreux à voir, auprès de ruisseaux rouges.

Dans les quartiers impurs, du fond de sombres bouges,

On entendait sortir des cris et des chansons.

Des hommes se glissant dans Fombre des maisons

Se hâtaient, le cœur faible et la tête baissée.

A travei*s les détours de la ville blessée,

On voyait s'avancer, pâles, silencieux.

Des soldats soulevant leurs regards anxieux ;

Leurs fusils noirs de poudre avaient des reflets fauves.

Les mères gémissaient dans le fond des alcôves.

Et pleuraient leurs enfants par la mort emportés.

Les bivacs allongeaient leurs mouvantes clartés.

Tout cœur était sen'é, chaque àme était meurtrie ;

La mort semblait planer sur la ville assombrie.

J'étais seul, affaissé, plein d'horreur et d'effroi; Le chaud parfum du sang était monté vers moi , Et, respkant l'odeur des sinistres batailles. Je me sentais navré jusqu'au fond des entrailles. Et je disais tout bas, écrasé sous le faix :

Pourquoi Dieu permét-il de semblables forfaits?

Tout à coup j'entendis une voix implacable, Éveillant dans la nuit un écho formidable, Elle retentissait sous le ciel obscurci Comme un coup de tonnerre et s'écriait ainsi :

(( Merci! votre œuvre est bonne, ô faiseurs d'hécatombes ! « La bataille est finie ; allez creuser les tombes (( Pour y précipiter ces morts encore chauds ! » Vous avez accompU votre tache féconde, (( Et vous avez enfin fait avouer au monde « Que paivdessus tous je prévaux!

« Malgré votre valeur, si la cité rebelle

« De l'incendie éteint ravivait l'étincelle,

(( Si ces honunes impurs, ces bandits et ces chiens,

« Ressaisissaient le glaive et rallumaient les flammes,

« Tuez enfants, vieillards et femmes !

« Tuez tout ! Le Seigneur reconnaîtra les siens !

(( Lorsque j'ai dit : Je veux ! on doit fléchir la tète I « Mon soufQe est plus puissant qu'un souffle de tempête ; « n renverse, il abat, il brise ^ il courbe, il rompt ; (( Et quand je suis debout sur mon trône invincible, (( Qui donc pourrait lever un regard impassible « Jusqu'à la gloire de mon front?

« Je suis le plus puissant, le plus fort, U plus brave I « Le monde est à mes pieds couché comme un esclave ; c< Je commande à la vie et j'ordonne à la mort! « Devant moi, si je veux, toute vertu s'écroule,

c< Mon nom épouvante la foule, oc Et seul le Dieu du ciel est maître de mon sort l

« Des mains du Tout>-Puissant j'ai reçu les clefs saintes! « Qu'importent à mon cœur les douleurs et les plaintes « De mes sujets vaincus pleurant pendant les nuits? « Ma puissance ne doit de comptes à personne, c< Par le vouloir de Dieu je porte la couronne, c( Et je suis parce que je suis !

« Depuis dix-huit cents ans, appuyé sur mon glaive, « J'ai brisé, sans faiblir, tout effort et tout rêve a Qui remuait dans l'ombre et regardait vers moi ! (( Je ne veux pas changer mes maximes parfaites,

(( Et vous n'aurez que des défiûtes, « Vous qui tentez de vivre en dehors de ma loi !

« J*ai le fer pour raison et le bûcher pour aide ; (( Quand je pars en chemin le bourreau me précède, « On cache les enfants quand je passe auprès d'eux ; « Si je suis moins que Dieu, je suis plus grand que Thomme; « Mon pouvoir est sans fin et l'histoire me nomme « Charles neuf ou Philippe deux !

« J'ai fermé mes cachots sur la pensée ailée ;

« J'ai fait brûler Jean Huss et mentir GaUlée ;

« Aux lèvres des rêveurs j'ai mis un sceau de plomb ;

(( J'ai mutilé tout livre, éteint toute parole,

« J'ai torturé Savonarole, (( J'ai poursuivi Luther et mis aux fers Colomb I

« Dans le Midi sanglant j'ai fait les dragonnades ; (( A travers les ravins, les bois et les bourgades « J'ai chassé les Yaudois comme des sangliers ; « Dans le sang répandu j'ai trempé mon hostie ; « J'ai déchiré le corps de la blanche Hypathie « Et j'ai brûlé les TempUers !

« Je tue au nom de Dieu ! je mets une croix blanche « Au bras de ceux qui vont, une épée à la hanche, (( Chercher les Coligny dormant d'un pur sommeil ; « Et je vais ricanant, en troussant ma moustache,

c< Regarder ceux que Ton attache « Au gibet qu'ont pourri la pluie et le soleil 1

« Quand j'étais Borgia, j'épouvantai la terre , (( Traînant ma robe auguste à travers l'adultère, « L'inceste, l'échafaud, le vol et le poison; « J'étais l'élu de Dieu ! nul n'avait rien à dire ! « Liant et déliant pour l'éternel empire, <( J'ét^iis pape, et j'avais raison !

c< J'ai pour les mécontents des tours et des bastilles ! « J'ai l'oreille tendue au milieu des familles ; c( Je m'assois au foyer immobile et fatal ; « De tout secret voilé je veux être le maître

« Et je chasse, au besoin, le prêtre ce Pour me mettre à sa place au confessionnal !

(( Quand mon cœur est clément et que mon âme est douce, (c Quand je fiiis lesrigueui*s vers qui ma loi me pousse, « Loreque je sens en moi des besoins de pardon, « Lorsque parfois je veux, usant du droit de grâce, « Aifirmer mon pouvoir que ma pitié surpasse, u Quand je suis très-humain, très-bon,

« Je ne fais pas mourir! je bàtonne et j'enchaîne ! « J'attache les vivants, dos à dos, par centaine, « Et je les chasse au loin dans un exil amer, « Vers des pays méchants pleins de pleurs et de sables,

« Dans des déserts infranchissables, « Hors de tout^ patrie, au delà de la mer !

« Quand un peuple dont Dieu m'a confié la garde , « Écoutant de vains mots, se lève et se hasarde « Adresser contre moi son regard menaçant, « Comme des chiens hurlants je lâche mes armées, « Et ses efforts, ses cris, ses fureurs, ses fumées « S'éteignent bientôt dans le sang !

a Car il ne faut jamais que sur moi plane un doute ; « Je dois marcher toujours et poursuivre ma route, (( Écrasant sous mes pas tout obstacle ennemi; (( Dieu m'a dit : Sois puissant ! je garde ma puissance ;

(( Elle est divine en son essence, « Et depuis qu'elle existe elle n'a pas dormi.

« Je suis depuis longtemps et je veux ^toujours être ! « J'ai l'esprit, j'ai le cœur et j'ai le bras du maître ; « Je combats et je hais la p&le Liberté !

« Jadis de l'homme-Dieu c'est moi qui fus l'apôtre ; « Mon nom retentissant est plus grand que nul autre : (( Je suis PnsBBE, l'autorité! »

La voix se tut. Alors dans le silence et l'ombre , De nouveau j'entendis parler une voix sombre; Elle semblait de loin un murmure de flots Et s'arrêtait brisée à travers des sanglots.

Elle venait vers moi comme mie âpre rafale,

Avec des cris aigus jetés par intervalle,

Et je croyais ouïr, immobile, éperdu,

La voix du vieux Jacob pleurant son fils perdu :

« chers martyrs ! donnez dans vos couches sanglantes,

« Sur le dos et la face au ciel !

« Dormez, ô doux penseurs, dont les lèvres tremblantes

« N'ont jamais trouvé que le fiel !

« Dormez, soldats vaincus de l'étemelle idée,

<( L'àme en paix et le cœur content!

(( Dormez sans regretter votre coupe vidée,

« Car Dieu vous voit et vous attend!

(c Dormez ! le sang versé pour Teffort héroïque « N'a pas coulé sur terre en vain,

ic n ira féconder, dans leur âme stoîque, n Ceux qui cherchent le but divin*

« Dormez! notre triomphe est dans Fombre lointaine,

« Et le drapeau que vous aimez «Aura son jour aussi de victoire certaine;

c< soldats du devoir, dormez !•

c< Et toi, pale trembleur, qui pour sauver ta vie

<( As toujours renié ton Dieu; c< Toi qui, si notre main n'était pas asservie,

« N'aurait ni foi, ni feu, ni lieu !

« Toi qui viens célébrer tes grandeurs éphémères,

« Tes conquêtes et ta vertu, « Toi qui n'as jamais su que désoler les mères,

tt Dur apôtre, qui donc es-tu?

« Depuis le jour béni plein d'éclairs et de foudre

tt Où, courbé sous la nue en feu, ce Je demeurai tremblant prosterné dans la poudre,

(( Je suis relu du Seigneur Dieu !

« Je n'ai pas, comme toi jadis, tralii le Maître!

« Je vais, préparant son chemin ; « Je suis et je serai parce que j'ai droit d'être ;

tt J'ai le Glaive et le Livre en main !

« J'ai le Livre pour dire aux familles humaines :

ce Soyez libres, c'est votre droit !

tt Car Jésus est venu pour détacher les chaînes

« Et montrer l'avenir du doigt!

tt J'ai le Livre pour dire aux douleurs solennelles

a Levez-vous au lieu de ramper !

tt Allez! continuez nos œuvres éternelles!

tt J'ai le Glaive pour te frapper !

a Et je te frapperai! I)aris ta poitrine aviiie, « A deux mains je prendrai ton cœur,

« Et j*en souffletterai ta face fratricide, i( Ta pâle face d'égorgeur!

tt C*esl moi qui traînerai ton cadavre difforme « A travers les ruisseaux bavants,

c( Kt qui, pour assouvir la multitude énorme, c( Jetterai tes restes aux vents !

<v Car j'ai toujours haï ta puissance maudite ;

tt Toujours tu m'as vu sur tes pas, c( Levant vers toi mes yeux où Tavenir médite,

c< Te convier vers le trépas !

tt Sous tes lourds brocarts d'or tout peuplés de menonges,

ce Sitôt que tu t*es endormi, « Tu me vois apparaître au milieu de tes songes,

« Car je suis ton vieil ennemi !

c( L'ennemi de ton nom ! l'ennemi de ta race '

« Celui qui toujours a lutté, tt Que tu peux écraser sous ton nombre et ta masse ,

(( Mais que tu n'as jamais dompté!

« Celui qui ne craint pas la splendeur de ton crime

a Ni ton pouvoir extrahumain !

« Celui qui toujours crie aux peuples qu'on opprime :

<i Debout! debout! l'épée en main!

(( Quand tu dis : Mon pouvoir! moi je dis : La patrie !

« Hélas! bourreau! j'ai vu souvent tt Mes fils, par toi pendus aux gibets de Hongrie,

« Mornes, se balancer au vent!

« Sous tes coups monstrueux que la peur divinise ,

« J'ai vu la Sicile crouler !

« J'ai vu pleurer Milan ; j'ai vu tomber Venise

a Et j 'ai vu Naples s'exiler !

a J'ai vu Tordre par toi régner dans Varsovie,

c( J'ai vu l'exil farouche et dur « Chasser mes combattants blessés, presque sans vie,

« Sous le knout d'un soldat impur !

« Ta raison, c'est la hache! et ton droit, c'est le glaive !

a Frappe ! tue ! égorge et détruis !

« Je renais dans le sang, 6 saint Pierre, et ton rêve

tt Tombera dans le sein des nuits !

a Tu n'es que le passé ! moi je suis l'espérance !

« Je suis ce qui sera demain !

tt Je saurai conquérir la grande déUvrance

« Que je vois au bout du chemin !

* Tu voudrais bien railler en comptant mes blessures,

« Mais ton cœur tremble malgré toi, « Car tu sais que mes mains implacables et sûres

« Ont déjà déchiré ta loi!

« Quand tu tonnais bien haut sous ta large coupole,

tt Ouvrant le ciel, ouvrant l'enfer, ce J'ai dirigé vers toi la terrible parole

« De mon doux serviteur Luther !

a Tu peux verser le sang sous la voûte étoilée, « Avoir des carcans et des coins,

« Tu peux chasser Keppler, torturer Galilée : i( La terre n'en tourne pas moins !

« Il suffit d'un seul jour, il suffit d'un seul homme

c( Pour mettre ton pouvoir à bas!

a Quelle que soit ta ville, ou Pétersbourg ou Rome,

« Elle entendra marcher mes pas !

ce Un jour tu me verras, vainqueur et légitime,

« Écraser ton autorité , « Car j'ai pour moi le droit et l'avenir sublime r

a Je suis SAINT Paul, la Liberté ! »

La voix se tut alors ; mais une voix nouvelle , Parlant avec un ton de, grandeur solennelle, A son tour s'envola dans le silence obscur ; Sa charmante douceur, son timbre fort et pur Que soulevaient les cris d'une sourde colère. Et que mouillaient les pleurs d'une détresse amère, Lui donnaient des accents d'invincible raison, Pendant qu'elle planait sous l'immense horizon :

« frères ennemis ! dans cette nuit terrible « Où des mourants pressés j'entends le spasme horrible, (( Où le sang encor chaud vers le ciel va monter, « Où l'ange accusateur voilant sa face blême « Tourne vers vous sa main en disant : Anathème ! a Vous êtes à vous disputer !

« Taisez-vous tous les deux ! taisez-vous, mauvais frères 1

« Apôtres de deuil, taisez-vous!

(( Laissez tresser en paix les palmes funéraires

a A ceux qui pleurent à genoux !

« Au lieu de vous vanter de vos longues batailles,

c( Tâchez plutôt de les finir ; « Car Dieu, qui n'aime pas ces rouges représailles,

c( Un jour viendra pour vous punir!

« Avez-vous oublié, dans vos luttes coupables, « Les mots qu'ont prononcé les lèvres ineffables « De celui qui pour nous sur la croix expira? « Plus tard il punira votre folle épopée, (( Car il a dit : Quiconque a frappé par Tépée « Par Tépée aussi périra !

« Vous marchiez près de lui, vous fûtes ses apôtres, « Qu'avez-vous fait des mots si doux :

« En vérité, je vous le dis, les uns les autres, tt Hommes, aimez-vous! aimez-vous!

a Au lieu de vous aimer, vous attisez les haines,

a Vous aspirez Fairdes combats, (( Vous allez, vous heurtaut aux choses incertaines, c( L'œil en flamme et le glaive au bras !

« Croyez-moi! croyez-moi ! votre route est impie, c( Vos crimes sont de ceux qu'à la fin on expie, c< Car le sang répandu n'a jamais rien prouvé ! « Est-ce que vos soldats morts dans les champs humides « Ont donné gain de cause aux luttes fratricides a De votre rêve inachevé ?

a Le droit est à saint Paul ; la force est à saint Pierre !

i< Le droit, la force, tristes mots !

(( Vous agitez ensemble une vieille poussière,

« Dont vous faites surgir des maux c< Où l'humble humanité, partageant votre ivresse,

tt Se précipite à votre voix, c( Et pour ses membres las vous relevez sans cesse

« Is sanglant poteau de la croix !

« Au lieu (le raviver votre éternel divorce, « Partagez-vous le droit, partagez-vous la force ! « Le monde n'est-il pas assez grand pour vous deux? « Jetez vos glaives loin, jetez au loin vos flammes, (( En vous prenant la main, donnez la paix aux âmes, « Et cessez vos duels hasardeux !

tt Frères méchants, au lieu de fomenter la hiiue,

(c D'appeler du glaive au poignard, <i Et de pousser entre eux les peuples hore d'haleine

« Autour d'un sinistre étendard; (( Au lieu de leur montrer comme but de la vie

(( L'Autorité, la Liberté, « Apprenez-leur plutôt la charité ravie ,

c( Invoquez la Fraternité.

c( Invoquez-la, sinon, dans vos cités en larmes « Je descendrai séchant le sang, brisant les armes, « Et m'appuyant sur vous, vous absorbant en moi,

« Entre vous deux j'irai, prenant tes clefs, saint Pierre, « Saint Paul, prenant ton livre éclatant de lumière , a Promulguer la nouvelle loi !

tt Aimez-vous! aimez-vous !l)ieu ne veut pas qu'on plevire !

(c En lui tout est rayonnement !

a Travaillez de concert à faire avancer l'heure

« Du suprême afiPranchissement !

a Travaillez sans repos par le sceptre et le livre

« A rendre les hommes heureux, a Ou craignez, si je viens, que je ne les déUvre

c( Des fers que vous forgez pour eux!

a Car du Maître mourant j'ai l'héritage austère; c( C'est à moi qu'il a dit : Homme, voici ta mère ! « Et me montrant U dit : Femme, voici ton fils ! a Un jour je descendrai pour préparer son règne ; a Car vous avez encor besoin qu'on vous enseigne (( Ce qu'il nous apprenait jadis !

c< c'est moi qu'on appelait : le disciple qu'il aime !

a Sa main reposa dans ma main ; tt J*étais auprès de Lui dans le repas suprême,

(( Et je mis mon front sur Son sein.

« En haut du noir Calvaii^e, au'pied de la croix sainte,

tt Je sanglotais agenouillé , « J'entendis le grand cri de Sa dernière plainte,

« Et par Son sang je fus mouillé !

« L'esprit de Dieu passa sur ma face troublée ; « Dans les nuits de Pathmos mon âme dédoublée « A forcé les secrets du ciel caché pour vous ; « J'ai vu l'Agneau divin couché près de son Père, M J'ai vu les chérubins qui nous disent : Espère 1 « Et qui Le servent à genoux !

tt Et c'est moi qui viendrai pour finir vos querelles,

a "Vos cruautés et vos forfaits !

« Et je viendrai sceller vos luttes fraternelles

« Par la justice et par la paix !

« J'apporterai, joyeux, à la terre charmée « L'aurore de sou plusgraud jour,

a Car, Dieu m'a réservé sa tache hien-aimée : c< Je suis SAINT Jean, je suis TAMorn! »

Juillet 185G.

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