G. COLLETET
Elle avait eu neuf ans depuis six mois à peine ; Nous la chérissions tous, car son àme était pleine De l'azur qui brillait à son jeune horizon ; Le bonheur et l'espoir chantaient haut autour d'elle ; Elle était radieuse, intelligente et belle, C'était l'orgueil de la maisoa !
Un jour Un mal subit, effroyable, terrible, S'abattit sur l'enfant, et dai» un spasme horrible Brisa sa vie à peine effleurée et s'enfuit ; Effaçant dans son vol tant de douces chimères, A travers l'océan fait des larmes des mères, n l'emporta loin, dans la nuit !
On avait entraîné, hors des choses funèbres,
La mère à demi folle , en proie à des ténèbres Où son âme sombrait jusqu'à s'anéantir.
Et le père — le père aussi grand que nul autre.
Un saint, un précurseur, un héros, un apôtre,
Que Dieu glorifiait martyr. —
— prière que Dieu n'a donc pas entendue ! — Sur le lit de sa mère elle était étendue ; Ses pauvres petits yeux si vifs le jouf passé. Ses délicates mains, sa bouché aux lèvres rôséâ Qui souriait galment en disartt toutes choses, Tout est éteint, morne et glacé !
On avait répandu sur le lit, à mains pleines, Des roses, des lilas, des muguets, des verveines, Oui dans le noir cercueil se faneront demain ; La pluie à cmips aigus tombait sur la toiture ; Un flambeau vacillant brûlait dans l'ombre obscure ; Je veillais, le front dans ma main!
Parfois il me semblait qu'à la pâle lumière J'avais vu s'agiter les bords de sa paupière ; Je croyais voir de loin sa main qui remuait ; A tout bruit je disais : C'est elle qui respire ! J accourais, mais toujours le visage de cire Était froid, rigide et muet ! ,
La maison reposait, tout était bien en place ! La lueur du flambeau se mirait dans la glace ; Un joujou sur un meuble, hélas! était resté! Mon cœur était noyé d'une peine infinie, Et je me redisais la longue litanie De ceux qui m'ont déjà quitté.
Tous étaient accourus à la morne veillée, Et par leurs graves voix mon âme conseillée Cherchait à surnager parmi tant de débris ; Ils m'expliquaient le sens de la vie éphémère ; J'écoutais en priant ce que disait ma mère ; Elle me disait : a mon fils !
« Tu comptes, en voyant cette chère apparence, « Tout ce que ce berceau contenait d'espérance c( Et tout ce qu'il contient aujourd'hui de douleur; « Tu penses, plein d'angoisse, à la mère en détresse, tt A ce père orphelin de toute sa tendresse, (( A cette enfant ! à ce malheur !
« Tu cherches, regardant sur ce petit front blême, « A déchiffrer le mot de l'éternel problème : « Où von^-ils, les enfants à leur mère arrachés? « Les enfants que Dieu prend ne quittent point leur mère! ce Ils revivent joyeux, loin de la vie amère, « Au fond de notre àme cachés !
« Ils revivent en nous, ces chers nourrissons roses, « Par qui, lorsqu'ils s'en vont, nos douleurs sont écloses, a Et que nous voudrions adorer à genoux; (( En mourant nous laissons à nos enfants la flamme « De Tardent souvenir, et nous gardons leur àme a Lorsqu'ils sont partis avant nous !
« Toujours nous les sentons vivre au fond du cœur même ; « Ils se penchent vers nous en nous disant : Je t'aime I a Lorsque nous gémissons de ne plus les revoir ;| ce Et ce que nous prenons pour une souvenance « N'est que le doux baiser affirmant leur présence, a Le doux baiser de chaque soir.
« C'est l'incessante ardeur de leur force innocente « Qui nous pousse à vouloir une foi grandissante, c( Car ils restent en nous pour y faire le bien, « Pour donner à nos cœurs des amours éternelles « Et pour nous dire : Ouvrez vos âmes maternelles « A tout ce qui cherche im soutien !
« Ils nous disent : « mère ! aime tout ce qui pleure, « Car dans tes bras, hélas! j'ai pleuré tout à Theure! « En songeant à mes cris, aime les affligés ; « J'étais chétif et faible au sein de ta tendresse, « Regarde autour de toi, pensant à ma faiblesse, Et sois bonne aux découragés !
« Apprends, car j'apprenais I Cette science ardue « Qu'épelait avec moi ta tendresse assidue, « Apprends-la, si tu Yeux que je la sache un jour; (( Ne laisse pas tomber mon âme en défaillance , « Donne-lui tout savoir, tout feu, toute vaillance, c( Toute espérance et tout amour !
tt GrandisHnoi ! grandis-moi I féconde ma jeunesse! tf Aime, soutiens, apprends, et travaille sans cesse (c A me donner en toi tout mon accroissement ; « Et si tu remplis bien cette tâche sacrée, « Mon âme restera souriante, adorée, a Dans ton âme éternellement.
« Et toutes deux iront, ainsi, toujours unies, « Gravissant les degrés des routes infinies, « Comme deux pèlerins marchant au même vœu, « Jusqu'à ce jour promis où, brillantes, sublimes, « Ayant du long chemin franchi toutes les cimes, a Elles s'embrasseront en Dieu ! »
10 mai 1856.