TESTAMENT
Il faut pleurer les hommes à leur naissance et non pas à leur mort.
Montesquieu.
Lorsque mon àme prisonnière S'échappant d'un suprême effort, Fuira dans les bras de la mort En brisant son heure dernière ;
Lorsque sur le lit morne et froid, Où le prêtre noir s'agenouille, Dormira ma pauvre dépouille Dans son aspect sinistre et droit I
Sur ma lèvre pour toujours close, Sur mes bras inertes et durs, Sur mes yeux aux reflets obscurs, Sur ma tempe creuse et morose, Sur mon cœur enfin arrêté.
Que nul suaire se replie !
Mes amis, je vous en supplie.
Laissez mon corps en liberté !
Pas de linceul et pas de bière !
Que jamais corbillard tremblant Ne me traîne de son pas lent Dans un odieux cimetière ;
Oue jamais un cyprès banal Ne grandisse auprès de ma tomhe, Que sur moi jamais ne retombe Le couvercle lourd et fatal !
Non ! non ! montez sur un navire !
Haut la barre et la voile au vent ! Courez vers le soleil levant Sur la vague qui se déchire ; Voguez au chant des matelots Qui répond au bruit du sillage ; Puis, un soir, loin de toute plage, Jetez mon corps au gré des flots !
Qu'il n'ait pas d'autre funéraille !
La face au ciel, sombre et glacé.
Par les grands remous balancé, Hideux mais libre, qu'il s'en aille,
Dans les courants aventureux.
Les yeux fermés et le front hâve, Ainsi qu'une lugubre épave Que les flots se poussent entre eux !
Sous Tœil de la lune limpide, Aux voix (les brises de la nuit.
Loin du navire qui s'enfuit Déployant son aile rapide.
Qu'il s'en aille ainsi sur les eaux !
Que les bleus esturgeons difformes.
Que les requins aux dos énormes L'agitent de leurs longs museaux !
Que les pétrels noirs et voraces, Que le courlis au cri perçant.
Que l'albatros éblouissant.
Hôte blanc des lointains espaces,
Lorsque le tonnerre aura lui.
Pendant les noires nuits d'orage, Fatigués de leur lent voyage, Viennent se reposer sur lui !
Ou que dans les forêts marines, Dont les monstres mous et visqueux, Parmi les coraux épineux.
Montrent l'argent de leurs poitrines, Sur de bons lits frais et sablés.
Sous le dais de la mer tranquille.
Il aille dormir immobile Dans les varechs verts et salés 1
Que le flot le laisse ou Tentraînc?
Vers le nord ou vers le midi^ Remué par le vent hardi ^ Qu'il aille où le hasard le mène 1
Qu'importe, je le jette au sort Et je rabandonne en pâture; Mais, pour Dieul pas de sépulture, Et qu'il soit libre après sa mort!
Janvier 1856.