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La chaîne du devoir la rive à sa pmoa ; Elle est là, tout le jour, prèe de l'époux moroe^, Voyant la gatté fuir ea jeune lèvre rose, Ecoutant dans son cœur ses désirs trop bavards, Qui lui (Usent des mots d'ineffable espérance Et répètent sans cesse : amour et délivrance ! Vers Tavenir^voilé levant ses longs regards, Et pour mieux échapper au milieu qui l'écrase, Pour respirer l'air pur loin de son jour brumeux, A travers le ciel d'or constellé par l'extase, Menant son àme ardente aux pays lumineux Où l'illusion chante, où songent les chimères, Loin des réaUtés et des choses amères.
L'ennui la dévorait, l'ennui tenace et dur, Dont la cendre énervante, étouffant toute iBiamme Couvrait comme un linceul les replis de son àme 1
Pas d*arbre sous les yeux, pas de ciel; un grand mur, Ainsi qu'un rideau noir, se levait droit et ferme ! Et quelle vie! Aller au service diviu,
(lalculer les impôts ou le prix de la ferme, Surveiller la lessive et bien serrer le viii , Lire par-ci par-là quelque vieille gazette, Si Ton ouvre un roman, sentir qu'on inquiète, Se coucher au jour clos, etpour tout compagnon, Dans cette vie étroite, insupportable et nulle ^ Où tout est laid, mesquin, piètre et ridicule^ N'avoir auprès de soi qu'un vieil époux grognon!
Longtemps elle vécut de l'espérance austère
De sentir s'agiter dans son sein glorieux
L'être doux et charmant qui lui dirait : Ma mère!
En vain elle attendit l'instant mystérieux
Où, seule, s'rnivrant do future tendresse,
Elle pourrait chanter l'hosanna d'allégresse,
Le cantique d'amour de sa fécondité !
En vain elle pria. Dieu maudit sa prière ;
Pendant ses anciens jours cette àme meurtrière
Avait brisé l'essor de sa maternité.
Et le désir ardent, féroce, irrésistible.
Qui dans son cœur troublé criait à haute voix,
N'était que le remords latent, mais perceptible, D'avoir abandonné ses enfants autrefois 1
Quand elle eut vu tomber cette chère espérance , Elle crut qu'elle avait bu toute la souffrance Que renferme la vie ; hélas ! elle ignorait Que la coupe est profonde et que Tàpre amertume Remonte à la surface ainsi qu'un flot d'écume ; Elle le sut plus tard en la vidant d'un trait !
Lorsque le chamelier, dans le désert aride,
Sent de vagues langueurs descendre dans ses os,
Quand ses pieds sont meurtris, lorsque son outre est vide ,
'Quand le vent du midi déferle sans repos;
Malgré sa lassitude et malgré la tempête
Qui hurle en emportant au-dessus de sa tète
Les nuages sanglants où disparaît le jour.
Malgré l'ardente soif qui lui serre la gorge.
Sur les sables brûlants comme un charbon de forge
11 marche avec vigueur, car il sait qu'au détour
De la montagne bleue il trouvera la source
Où Teau coule et frémit; il accroît son effort,
n avance, il approche, il augmente sa course,
Il touche enfin le but; incliné sur le bord
Du puits, à deux genoux, dans le sable jaunâtre,
Il boit avec bonheur l'eau vaseuse et saumâtre
Qui doit rendre la force à son corps épuisé !
n s'en va, raffermi, loin du puits tutélaire
Et brave les dangers des sables en colère ;
Car pourquoi craindrait-il le désert embrasé?
n est fort, il a bu 1 son cœur est plein de joie ;
Il sourit aux périls, il marche alerte et seul! .
Mais l'ouragan redouble et demande sa proie,
Et soulevant le sable en immense linceul
Jl y roule à toujours, dans ses tourbillons fauves,
L'imprudent que de loin guettaient les vautours chauves
Et dont nul désormais ne connaîtra le sort !
C'est ainsi que Khavah s'avançait dans la vie ! L'ouragan de son cœur, qui l'avait poursuivie, Comme le vent du sud allait souffler plus fort!
Lasse de sou devoir, tounneotée, à Técoute, Ne croyant qu*à sou cœur trop plein et s*alEimant De tendresse, elle ayait rencontré sur-sa route Un jeune honune hardi qui devint son amant.
Ce lui fut un délire, un bonheur sans mesure ! Elle buyait la vie à cette source impure.
Et se croyait de force à braver Tavenir!
Un jour, le vieux mari surprit tout le mystère ; 11 cria les gros mots de couvent, d'adultère ; 11 disait : m(m honneur ! et parlait de punir! Mais on le pria tant qu'il redevint plus sage ; kliavah s'humilia devant l'époux veugeiu* ; Le jeune homme partit pour un lointain voyage Et jura d'etEacer le passé dans son cœur ; Le mari s'attendrit, Khavah fut pardonnée !
Mais quel pardon, grand Dieu! De plus près enchaînée, De reproches battue à toute heure du jour.
Par des désirs sans fin lentement consumée, Elle voyait mourir sa jeunesse opprimée.
Qui pleurait de regret sur sou fragile amour !
Le soir, lorsque l'époux, abaissant sa paupière, Digérait près du feu, les pieds sur les chenets, Khavah, le regardant, sentait son âme altière S'inaprégncr de révolte et de vœux inquiets.
« Est-ce là le devoir ? disait-elle à voix basse ; « Quand mon rêve éperdu m'emporte dans l'espace, c( Mon devoir es1r-il là ? N'est-il donc pas plutôt « Où mon cœur attiré répond à qui l'appelle ? « verdure des bois ! ô nature étemelle!
c( tempête des mers ! 6 murmure du flot !
« C'est vers vous que s'en va mon être en défaillance ! « Être libre 1 être libre ! et pouvoir, à mon gré, « Loin de ce monde étroit où je vis sans croyance, « Marcher les bras ouverts sous le ciel azuré ! tt Vivre enfin, et non pas, sous le joug abattue, « S'épuiser jour par jour dans cet air qui me tue, « Comme un vase fêlé qui se vide en pleurant! »
Souvent elle écoutait, dans son âme blessée,
Parler confusément une sombre pensée
Qui lui disait : «La moit, peut-être, un jour, entrant
a Et prenant ton époux qui glisse vers la tombe, c( Te fera libre enfin !» A ce funèbre espoir Criaitr-elle : Va-t'en? — Quand un esprit succombe, On ne sait jusqu'où \a son rêve impie et noir !
Un soir, on la trouva roidie, inerte et blanche. Inclinant pour jamais son pâle front qui penche Comme un arbre brisé par un fardeau trep lourd ; Un anévrisme au cœur l'avait décaptivée Et la mort lui donnait la liberté rêvée :
Ce fut son quatrième jour î
Elle est libre! elle est libre ! elle vit dans son rêve, Et l'on voit resplendir sur son front éclairci Les signes glorieux que la pensée élève Et dont brilla jadis Maria Robusti.
Par ses yeux, où jaillit l'étincelle de flamme Qui s'allume, vivante, au doux foyer de l'âme. Regarde un esprit ferme, ingénieux et sain ; Elle sent aujourd'hui remuer dans son sein Un cœur ambitieux de toute grande chose; Elle aspire à monter vers l'idéal béni. Et cherchant le chemin qui mène à l'infini Spn cerveau travailleur jamais ne se repose I
Son vœu des jours mauvais par Dieu fut écouté : Elle a Tintelligence , elle a la liberté !
Elle fut une artiste enviée et sereine, Applaudie à fracas, comme une jeune reine.
Et s'enivrant au bruit que soulevait son nom. Nul n'étendit plus loin sa haute renommée, Et chaque œuvre nouvelle ajoutait un fleuron Au diadème pur de sa tête charmée.
Comme on faisait jadis aux maîtres surhumains, Pour un de ses tableaux, les rois à pleines mains Jetaient l'or à ses pieds ; la louange immortelle Brûlait comme un encens et planait autour d'elle !
Dédaigneuse du joug et ne s'en cachant pas, N'écoutant que la voix de son ardeur profonde, Elle avait méprisé les préjugés du monde Et d'un cœur calme et fier affronté ses combats ; Se croyant au-dessus des choses passagères.
Elle allait souriant aux mtérêts vulgaires Dont le choc joumaher éclatait sous ses yeux ; S'éloignant des pédants et des sots ennuyeux,
Elle ne comprit pas de quel levier immense
Elle eût armé par eux son pouvoir inégal :
Leur ligue est la plus forte et se nomme puissance ;
Qui la guide peut tout pour le bien ou le mal!
Le monde se vengea de ce dédain suprême
Et dès lors s'éloigna de Khavah, car il n'aime,
Imbu d'erreurs que rien n*a pu déraciner,
Que celui qui le sert ou sait le dominer.
Aussi, malgré les bruits dont sa vie était pleine,
Malgré tout ce concert qui chantait son honneur,
Une chose pourtant manquait à son bonheur,
Une chose indécise, injuste et presque vaine,
Qu'on n'obtient pas toujours par l'admiration
Et qui se dit d'un mot : considération !
Mais vivant en dehors des routes ordinaires,
Dans le ciel de son choix poursuivant ses chimères.
Fouillant d'un œil hardi les horizons nouveaux,
Laissant rire les un3 et les autres médire,
Khavah continuait sa gloire et ses travaux.
Mais, hélas! le génie avait beau lui sourire
Et lui montrer de loin Tavenir asservi,
Quelque chose oppressait son cœur inassouvi :
Qu'était-ce ? Je ne sais : une vague tristesse ,
Un mélange d'espoir, de regrets, de faiblesse
Qui parfois arrachait le pinceau de sa main
Et dans son sein troublé passait comme une flamme !
C'est le besoin d'aimer qui lui montait à l'àme !
Parmi ceux qu'elle avait trouvés sur son chemin Et qui suivaient ses pas comme pris de vertige. Inclinés, éblouis et criant au prodige.
Toujours prêts à jurer le serment solennel De tendresse infinie et d'amour étemel, Elle avait rencontré, prosterné plus qu'un autre. Un artiste avorté, subtil et beau parleur; Dans ce pédant bavard elle vit un apôtre.
Se prit à ses discours, admira sa pâleur, Et généreusement, sans voiler sa défaite, Lui jeta d'un seul coup tout son cœur à la tête,
Ce qu^elle aimait en lui, c*est moins ce qu'il était, Peut-être à son insu, que ce qu'elle y mettait. Dans ce vase sans fond versant sa fantaisie, Elle n'y savait voir qu'amour et poésie ; Les autres y trouvaient la lùédiocrité Débitant à grands frais de vagues mots sonores. Ignorante, grossière, aux reflets incolores, Et portant ses vrais noms : paresse et vanité 1 Mais Khavah l'adorait ; par l'amour aveuglée. Elle ne voyait pas, dans cette âme écroulée, Les débris de vertus par le vice couverts Où l'envie et l'orgueil veillaient les yeux ouverts.
Un jour qu'elle arrivait, radieuse et charmante, Sur le bout de ses pieds, dans l'ateUer discret, Joyeuse de le voir et sur sa lèvre aimante Pour être mieux reçue ayant un baiser prêt, Elle cria d'horreur en voyant, morne et blême, Son amant dans les bras d'une fille bohème, Une fille sans nom, un modèle douteux, Quelle chose de vil, de sale et de honteux,
Elle crut que son cnenr sombrait dans la tempête,
Un nuage de mort passa devant ses yeux;
Puis elle s'éloigna sans retourner la tête,
En maudissant la vie et l'amour odieux.
Mais quand elle fut seule, en proie à sa détresse,
S'épouvantant du choc qui brisait sa jeunesse,
Elle cria, pleurant et demandant merci :
« Qu'ai-je donc fait, mon Dieu ! pour mériter ceci?»
Khavah! ressouviens-toi de tes jours de déroute, Où mendiante impure, à tous ouvrant les bras, Tu vendais ton amour aux passants de la route ! As-tu donc expié tes crimes d'ici-bas?
Elle abandonna tout, son œuvre et sa fortune ; Ti'ouvant la vie amère et la gloire importune , Elle s'enfuit bien loin, vers des lieux inconnus Où son bruit et son nom n'étaient point parvenus ; Le cœur saignant encor de sa triste aventure, Se courbant sous le poids de ce dur châtiment, Elle vécut de calme et de recueillement, Et d'un amour immense elle aima la patUre !
Elle aima les prés verts, les ruisseaux, les grands bois.
Les couchers de soleU et les étranges voix
Qui, dans les nuits d'été, se parlent sous les nues ;
Elle aima les vallons, les montagnes chenues.
Les oiseaux voyageurs qui cherchent le printemps,
Les rivages déserts, les vagues déferlantes,
Les varechs embaumés, les rochers éclatants
Et les fleuves herbus qui poussent leurs eaux lentes.
A force de monter de la terre au ciel bleu
Et de fouiller la vie, elle avait compris Dieu,
Le Dieu puissant et doux qui vit dans toute chose,
Et dont la loi suprême est la métamoi'phose !
Puis, de Dieu descendant vers le génie humain,
Elle inclina son front vers les œuvres sublimes
Où des hommes sacrés, marchant par tout chemin,
De l'avenir obscur ont découvert les cimes ;
EUe étudia donc les poëmes vivants
Et les livres pensifs qui jettent dans les vents
Le grain pur et fécond de l'immortelle idée ,
Et par de tels travaux son àme secondée
Yit Dieu vivre dans l'homme et le conduire au but !
Pénétrant plus avant dans la force étemelle,
Elle surprit partout la vie universelle
£t comprit Tavenir, Tamour et le salut !
Comme elle avait souffert, elle aima la souffrance;
Lisant une promesse à travers l'espérance,
Elle chercha toujours Tardente vérité
Et sentit dans son cœur battre Thumauité !
Aussi lorsque le bien qu'elle aurait voulu faire Restait inachevé comme un songe incomplet, .
EUe sentait parfois des entrailles de mère En elle s'émouvoir pour tout ce qui pleurait ; Elle disait alors : « Si j'avais la puissance, tt Si pour moi la richesse aidait l'intelligence, a Comme un fleuve d'amour j'irais me répandant! c( Consolant, soutenant, relevant, fécondant, « Je calmerais la vie, apaisant ce qui souffre, ce Donnant l'espoir divin aux plus découragés, tt Montrant l'étoile d'or aux pauvres naufragés, c( Ainsi qu'un bon génie assis au bord du gouffre, tt Accueillant tout débris par le sort rejeté, tt Je ne m'appellerais qu'amour et charité ! »
Elle vieillit ainsi, de son rêve suivie, Comme se préparant à sa prochaine vie, Grandissant vers le Vrai, vers le Beau, vers le Bien, S'àvançant pas à pas dans la route aspirée.
Et chaque jour encor resserrant le lien Oui l'unissait à Dieu, jusqu'à l'heure espérée Où la mort la saisit dans ses bras à son tour : Et ce fut son cinquième jour!
Elle avait compris Dieu ! la voilà parvenue Au dernier échelon !
Nous l'avons tous connue ; Tous, nous avons vers elle incliné notre front Quatid près de nous passait sa beauté rayonnante, Quand son sourire doux, plein de grâce avenante. Brillait comme une étoile en son regard profond, Et nous nous taisions tous quand sa lèvre adorable, Perle à perle, égrenait la parole ineffable Qui germait dans nos cœurs ainsi qu'un grain fécond.
Sa main savait panser toutes les meurtrissures, Et ses yeux connaissaient les routes les plus sûres Pour trouver la misère en son humble retrait ; Elle épanouissait sa charité puissante Comme une fleur d'été vivace^et renaissante Dont le subtil parfum sur tous se répandait ; Sa rapide bonté, prévoyante et fidèle, Ainsi qu'un fleuve pur jaillissait autour d'elle : Son cœur fut un trésor et sa vie un bienfait !
Cette âme pécheresse, inquiète, asservie Et si longtemps douteuse avait, à chaque vie, Appris une vertu : d'abord la charité. Puis le travail, l'amour et le devoir austère. Enfin l'intelligence, et, dans chaque mystère Des incarnations de son éternité.
S'était faite meilleure en cherchant à connaître Un des mots du problème où se perd le Grand-Ètre, Et dont le dernier terme a pour nom : Yérité ! Elle avait tout conquis, tout, hormis la puissance, Que Dieu lui réservait, suprême récompense, Pour terminer enfin sa genèse ici-bas !
Les rêves avortés de ses jours de détresse, Qui si souvent avaient murmuré leur promesse A son esprit ému, faible, rebelle et las.
Et qui, la conduisant par d'invisibles voies, L'avaient vêtue enfin de vertus et de joies.
Se réalisaient tous aujourd'hui sans combats.
Elle avait rencontré, chose rare et divine.
L'amour dans le devoir, et sa blanche poitrine Se soulevait d'ardeur pour aimer son époux.
Quel étaitr-il? Peut--être, à travers les distances, Trouva-t-elle celui qu'aux autres existences Elle avait poursuivi de son amour jaloux ; Est-ce lui qui fuyait à chaque destinée.
Et dont l'àme éternelle aujourd'hui ramenée Vient s'unir à la sienne en un sort pur et doux? Je le crois, mais Dieu seul aurait su nous répondre !
Souvent elle sentait son cœur prêt à se fondre Sous l'excès du bonheur dont ses jours étaient pleins ; D'intelUgents enfants grandissaient autour d'elle Et s'ébattaient joyeux à l'abri de son aile;
En leur nom, elle allait des maigres orpheUns Surprendre la douleur et calmer la misère ; Pour tout ce qui souffrait elle se sacrait mère, Apaisant les sanglots, rassasiant les faims, Couvrant les nudités et rendant l'assurance A ceux qui s'engouffraient dans la désespérance !
Malgré ses monceaux d'or et son nom imposant, Malgré les grands éclats qui brillaient dans sa vie, Nul contre ses splendeurs ne fut saisi d'envie, Nul ne put repousser son charme séduisant ; ËUe nous dominait, tranquille et vénérée.
Adorable pour tous et par tous adorée.
Car elle traversa le monde en bienfaisant !
Tout ce qui l'approcha fut heureux ! Sa richesse S'écoulait à longs flots en fleuve de largesse Où se désaltéraient, empressés et joyeux.
Se plongeant le visage au sein de l'eau profonde Et se redressant forts, les affamés du monde !
I)*un geste de sa main, d'un regard de ses yeux, Elle savait bénir et donner du courage, Comme un astre divin qui pendant le naufrage Disperse tout à coup les ténèbres des cieui ! L'éclatante bonté qui sortait de son àme Rayonnait sur son front comme un nimbe de flamme, Éclairant sa beauté d'un reflet surhumain ; Aux chercheurs égarés elle indiquait la route ; Au delà de la nuit et des brouillards du doute, Vers l'avenir meilleur elle tendait la main, Relevant les vaincus en proie à leur démence, (iuidant leur cœur surpris vers un Dieu de clémence, Et pour tous écartant les ronces du chemin !
Elle n'ignora rien : nul art, nidle science
Ne furent inconnus à son intelligence
Qui se plongeait en tout et voulait tout savoir.
Répudiant au loin cette feinte faiblesse
Où la femme vulgaire abrite sa paresse,
EUe chérit l'étude et se fit un devoir
D'abreuver son esprit aux sources jaillissantes
OÙ Thomme, ravivant ses forces faiblissantes, Boit à longs traits Taraour, la vigueur et l'espoir 1 Aussi, comme un soleil à féconde lumière, Elle était le milieu d'un monde planétaire Qui gravitait près d'eUe, éblouissant de feux-, Savant au front pencbé, musicien, poëte, Artiste pénétré, chacun, de sa retraite, Accourait vers le soir, pensif et glorieux, Autour de l'astre d'or rouler en satellite.
Elle vivait ainsi dans des foules d'élite, Comme les souverains n'en ont pas auprès d'eux!
Son esprit grandissait, son âme fécondée Allait s'élargissant au courant de l'idée ; Et, chantant l'hosanna de son propre bonheur, Son cœur ému sentait vibrer en lui sans cesse Des trésors renaissants d'ineffable tendresse , Où le monde ébloui puisait avec ardeur ; A ce foyer d'amour endormant sa souffrance, Chacun venait près d'elle apprendre l'espérance, Yaincre le mal funèbre, et se trouvait meiUeurl
Jamais femme ici-bas ne fut plus désirée, Et cependant jamais, ni matrone sacrée, Ni veuve lamentable au maintien douloureux.
Ni vierge agenouillée en prière à l'égUse, Ni reine couronnée et sur son trône assise, N'inspira de respect à ce point rigoureux; Jamais un mot douteux ne frappa son oreille ; On adorait de loin cette douce merveille, Et quand on l'avait vue on s'en allait heureux !
A cette heure elle aimait dans chaque créature Ce Dieu qu'elle avait vu dans toute la nature. Jadis, pendant ses jours de désespoir errant; Elle l'aimait ce Dieu qui veille et qui console. Dans le vent qui gémit, dans l'oiseau qui s'envole, Dans l'insecte effaré qui passe en murmurant. Dans les flots voyageurs, dans le roc immobile, Dans le fleuve emporté, dans l'arbrisseau débile. Dans les bois chevelus au parfum enivrant ; Elle l'aima surtout dans les âmes humaines.
Cheminant pas à pas aux routes incertaines.
Aspirant vers lui-mérae et cherchant à grandir, Gravissant de nouveau le sentier du Calvaire, S'inchnant sous le poids de la croix légendaire, Montant, montant toujours pour se reconquérir, Semblable au prisonnier qui veut hâter la vie Pour atteindre plus tôt l'heure tant poursuivie Où la lourde prison enfin devra s'ouvrir.
C'est lui qu'elle priait quand elle disait : « Père, « A tout ce qui t'invoque accorde un sort prospère, « Protège le ciel bleu, protège les buissons, tt Protège les soleils qui roulent sur nos tètes, tt Protège le rocher battu par les tempêtes, a Protège le doux nid tout bruyant de chansons, ft Protège le vieux chêne et la plante flétrie, (( L'enfant qui se lamente et la femme qui prie, (( Et l'homme prosterné qui pleure en oraisons ! « Je suis heureuse, ô Père ! à toi ma voix s'élève ! c( Donne, par ta bonté, vie à mon dernier rêve, a Si je sais ta grandeur, si j'ai compris ta loi, «c Si mou cœur, pénétré de ta toute-puissance, •i A surpris le secret de ton inteUigence, tt Si content et serein tu souris à ma foi,
« Puisque mon front blanchi penche sous Tàge austère, « Ne jette plus jamais mon âme sur la terre, (( Père dé justice, appelle-moi vers toi! » »
Elle grandit toujours, plus forte et plus aimante, Et lorsque vint la mort, douce et presque charmante, Quand l'heure du repos eut sonné sans retour. Auprès de ses enfants, Khavah transfigurée.
Tournant encor vers eux sa prunelle altérée, Laissant tomber sur eux des paroles d'amour,
Khavah ferma les yeux, croyante et résignée.
Comme un bon moissonneur qui finit sa journée : Et ce fut son sixième jour I
Ml
c'est le septième jour, c*est le repos suprême !
Khavah n'est plus sur terre ! Au sein de Dieu qui l'aime,
Dégagé, pur, heureux, son esprit est monté
Et jouit maintenant de son éternité :
Éternité d'amour et de béatitude
Dont sa dernière vie était le doux prélude !
A cette heure son ànie a compris sans effort Le renouveau puissant qui succède à la mort; Elle sait que la moit, dont chacun s'épouvante, K'est qu'un instant d'arrêt de la force vivante,
Et que si dans son vol elle éteint un flambeau,
Elle en rallume un autre, ardent, jeune et plus beau j
Elle sait maintenant que rien dans la nature
Ne périt ; elle sait que tout se transfigure ;
Que cherchant Tidéal et la perfection,
Chaque être, accomplissant sa transmigration.
Gravissant les sentiers de la vie éternelle,
Tend à monter vers Dieu, qui l'attend et l'appelle,
Et que, libre d'agir, chacun tient en sa main.
Dans l'œuvre d'aujourd'hui, le sort du lendemain!
Ses amours sont en elle ; au fond de son essence Elle sent vivre ceux que, dans chaque existence, Elle aima. Compagnons à sa gloire élevés.
Us boivent longuement à^ces bonheurs rêvés Autrefois sur la terre ; et ces âmes unies A la sienne ouvriront les portes infinies Qui mènent jour par jour aux soleils lumineux Où résonne exalté le chant des bienheureux; Car lorsque nous partons pour de nouvelles vies. Continuant toujours les routes poursuivies,
Nous emportons en nous comme un dépôt sacré,
Souvenir persistant, immuable, adoré.
Une vivante part des âmes fraternelles
Qui versèrent en nous des tendresses jumelles.
Et cette part s'élance et nous pousse, et nous suit
Aux pays inconnus où l'avenir nous luit !
Khavah sait maintenant que tous ces vastes mondes Qui par-dessus nos fronts accomplissent leurs rondes, Que ces étoiles d'or dont nos yeux éblouis Suivent les feux ardents au jour évanouis, Que les chemins lactés, blancs pollens de lumière, Diamants des soleils qui roulent en poussière, Que les lunes tremblant à l'horizon lointain Et fuyant dans le ciel au souf&e du matin.
Que, ceints de leurs anneaux, les immenses saturnes Qui glissent lentement dans nos nuits taciturnes. Sont des lieux de passage où l'àme en ses travaux Ya chercher l'espérance et des destins nouveaux; Que là, dans des splendeurs qu'on ignore sur teire Et dont nul jusqu'ici n'a percé le mystère,
Dans de jeunes vertus, daus des sens plus nombreux, L'àme poursuit encor son vol aventureux, Toujours, toujours plus haut développant son aile Et franchissant un pas à chaque mort nouvelle, Plus près, toujours plus près de ce Dieu de bonté, Qui dans nos propres cœurs vit son éternité !
Dans le repos divin où sa force s'augmente, Khavah sent bouillonner en son àme charmante Des sources de vigueur et des besoins d'amour Qui la poussent à vivre et qui cherchent le jour : Non pas le jour menteur où notre vie humaine A travers le brouillard se lamente et se traîne, Mais le jour embaumé, tout-puissant, idéal.
Que jamais n'obscurcit le doute ni le mal ; Elle veut se mêler aux âmes inconnues Qui vivent au soleil et chantent sous les nues ! Toute pleine du bien qu'elle peut déverser.
Elle aspire à revivre et voudrait s'élancer De genèse en genèse et d'étoile en étoile , A chaque ascension levant un coin du voile,
Suivant toujours de loin, comme un songe meilleur, Des appels de vertu, de joie et de ferveur Qui murmurent tout bas la promesse enivrante D'un amour plus exquis, d'une foi plus vibrante, Espoir inassouvi de la perfection Qu'éloigne et que grandit chaque création, En nous montrant encor bien au delà du rêve Un idéal plus saint qui paraît et s'élève, Et nous donne l'ardeur et l'àpre volonté De vivre pour atteindre à ce but enchanté ; Jusqu'à ce jour où Tàmef éclatante et sereine. Sous les flots de l'azur passant en souveraine. Ayant vécu sur terre, ayant au ciel vécu, Forte de tout amour et de toute vertu, Ayant acquis enfin les grandeurs innomées, Dont le rayon éclate aux sphères enflammées.
Ayant tout accompli, toute œuvre, tout devoir. N'ayant rien à souffrir et plus rien à savoir, Ayant mêlé sa vie à la nature entière.
N'étant plus que splendeur, que beauté, que lumière. Et du dernier chemin délaissant les sommets. Retourne enfin à Dieu qui l'absorbe à jamais!
Khavah prête à partir pour ce nouveau voyage, Sent croître son bonheur et hausser son courage ; Elle veut conquérir l'ardente vérité Qui s'apprend mot par mot pendant l'éternité, S'enivrer de tendresse auprès de Dieu lui-même, Vivre, mourir, revivre, et dans l'astre suprême Pouvoir comprendre enfin Dieu dans chaque attribut, Car c'est là le devoir, l'espérance et le but!
Septembre-noTembi'e 1857.