‹ Les convictionsChapitre 33 sur 34 · LA VIVANTE · texte numérisé non relu

LA VIVANTE

2S. Que rbomme, considérant, pir le secours de son esprit, que ces transmt* grattons de Tàme dépendent de la vertu et du vice, dirige toujours son esprit vers la vertu.

{Loû de Mmtou^ liv. xii.)

AU LKGTRUR

L*histoire que j*écris est réelle et sincère ;

Ce tt*est pas un vain conte inventé pour te plaire,

Ami lecteur; c'est un de ces graves récits

« Qu'on médite le soir, auprès de Tàtre, assis,

Lorsqu'on est seul et triste et que notre pensée,

Sentant vibrer plus haut sa force condensée,

Tàolie de soulever le voile soucieux Où l'avenir troiiblé disparaît à nos yeux ; Peut-être elle poiura, dans son allure austère, T'aider à déchiffrer le mot du grand mystèi^e Où Dieu nous a jetés inquiets et pensifs, Comme des naufragés perdus sur des récifs, Oui, Tœil toujours tendu vers l'horizon immense, Fouillent le ciel obscur, écoutent le silence Et cherchent, Tàme en deuil et Fe^it effaré, De quel ct*»té viendra le navire esi)éré!

Lis ce récit, lecteur; c'est l'histoire d'une àme Qui sur terre vécut, qui six fois y fut femme, Et qui, libre aujourd'hui de tout lien charnel, Vient d'aller reposer au sein de l'Eternel !

iMi"

Sou nom était Khavali\ nom barbare peut-être, Qui n'est pas très-souore et qui sui^prend un peu ; C'est un nom comme uu autn», et, si c'est de l'hébreu, Ceux qui savent l'hébreu sauront le reconiKiitre.

Son père fut voleur, assassin et pendu ; Et sa mère, sans feu ni lieu, sans sou ni maille, L'avait un beau matin mise au jour siir la paille, Près d'un chemin déserf, au oom d'un bois perdu.

' I^ A7i (lu mot iK^breii khavak doit se prononoer avec iinp fortP aspiration )Je \i jforjfp, à In Tafon df la / r«;pnjrnolo et du kh arabe.

ËUe la tiut longtemps avec iiii air de doute , Sentant son cœiir faillir de fatigue et d'émoi ; PuiS) prenant de nouveau son bâton et $a route, Elle partit, disant : «Que Dieu veflle sur toi! » La mère disparut; Tenfant, pâle, livide, Ouvrant sa lèvre en vain, et par le froid transi, Vagissait, convulsé sous le ciel obscurci, Gisant à demi mort sur le gazon humide.

La nuit venait ; les loups hurlaient à quelques pas ; Un bon vieux bûcheron, qui passait d'aventure, Ramassa par pitié la frêle créature, Et, tout en maugréant, l'emporta dans ses bras.

Le brave homme en eut soin ; au bout de la journée Il retrouvait l'enfant joyeux à son abord, Dont la main grandissante et déjà condamnée Rangeait les lourds fagots et triait le bois mort. Cela dura huit ans ; mais la vie était rude ; Les reîtres remplissaient la campagne ; partout Pays brûlés, hameaux piUés, gibets debout; Les désertes cités devenaient solitude !

Le blé coûtait bien cber et Ton mourait de faim ; Le bûcheron, voyant la fille alerte et forte, La baisa sur le front et la mit à la porte En disant : «Mon enfant, va mendier ton pain ! »

Khayah sortit, le cœur bien triste et la paupière Gonflée ; elle marcha sans souci du chemin ; S'asseyant, au hasard, le soir sur une pierre, A ceux qu'elle aperçut elle tendit la main ;

Nul ne lui jeta rien; quand la nuit fut venue.

Sanglotant de douleur, d*amertume et d'efifroi,

Ayant faim, ayant soif, ayant peur, ayant froid.

Elle allongea son corps, et, sur la terre nue,

La pauvre enfant dormit ce sommeil frissonnant

Que vous connaissez bien, élus de la misère!

Elle fut réveillée à des clameurs de guerre ;

Drapeaux levés, tambour battant, clairon sonnant,

Des lansquenets passaient, chantant à pleines bouches

Un immonde refrain de gros jurons affreux ;

Khavah s'épouvanta de ces bandits farouches.

Mais, par la faim pressée, elle alla derrière eux !

Ce fut là son refuge et ce fut sa famille ;

Famille de brigands, d'assassins éhontés,

De coupeurs de jarrets, de voleurs effrontés,

Une rapière au flanc, au dos une guenille,

Joueurs, menteurs, pillards, pris de sang et de vin,

Toujours plus soulevés qu'un fleuve qui déborde,

Le meilleur d'entre tous ne valait pas la corde

Destinée à le pendre à son gibet ! Enfin

Ce fut parmi ces gueux que Khavah, pâle et frêle.

Se choisit un asile en ce suprême jour,

Comme un oiseau blessé qui, d'un dernier coup d'aile,

Vient s'abattre en fuyant dans le nid d'un vautour !

Elle apprit à jurer, à boire, à tout maudire, A dépoidller les morts, à cracher sur son Dieu, A vaincre la vergogne, et, dans tout mauvais lieu, A ser\'ir sans dégoût la débauche en délire ! Sans cesse on la battait, qu'elle eût raison ou tort, Pour un oui, pour un non, avec grande risée.

Et lorsqu'elle pleurait, affaiblie et brisée. On redoublait de coups et l'on riait plus fort !

Quand elle eut dix-sept ans, quand cet âge ineffable Qui de l'être incomplet fait un être charmant, Radieux, éclairé d'une grâce adorable, Frais éclos pour l'amour et plein d'étonnement ; Quand cet âge divin où Tenfant devient femme. Aspirant les parfums des bois échevelés, Perdant ses longs regards sous les cieux étoiles, A toute sainte ardeur voulant mêler son âme ; Quand cet âge pieux eut sonné pour Khavah, Elle traînait près d'elle, à travers ses misères, Deux enfants dont, hélas ! elle ignorait les pères, Et que malgré la faim et le froid Dieu sauva I Son visage brillait d'une beauté malsaine ; On eût dit que Satan regardait par ses yeux, Tant leur froide lueur corrompue et hautaine Reflétait d'insolence et de penchants honteux! Elle allait donc ainsi, mécréanle et mauvaise, Moins que fille de joie, ivre souvent, toujours Mendiant, et sentant s'allumer tous les jours. Dans son cœur dévoré, la brûlante fournaise Des maux désordonnés et des vices obscurs !

De bassesse et de trouble efh'oyable mélange,

Son existence était comme mi ruisseau de fange Qui croupit sous le poids des miasmes impurs I

Elle quitta les siens dans un jour de défaite ;

Pendant que les routiers menés à dur fracas

Se sauvaient au hasard sans retourner la tète, ' î

Sous le rideau d'un bois, se hâtant à grands pas,

Elle fuyait, laissant étendus sur la terre

Ses enfants gémissants qui l'appelaient de loin ;

Elle n'hésita pas : « Que le ciel en ait soin 1 »

S'écria-t-elle aussi, comme avait dit sa mère.

Ce que devint sa vie, on ne peut le conter 1 Chaque jour amenait son méfait ou son crime Et la poussait d'un pas encore vers l'abîme Où tout mal s'empressait à la précipiter.

En proie à la paresse, elle était faible et lâche, Elle vivait à l'heure en riant de sa fin, Et croyait vilement avoir remph sa tâche Quand elle se donnait pour un morceau de pain I

Ce n*étaicnt même plus des bandits imbéciles, Meurtriers par étal, qu'elle allait fréquentant, C*étaient de francs cagouy, des histrions chantant, De noirs bohémiens pourchassés hors des villes, Vivant entre la hart et Fécrou des prisons, Rebut de tous pays et gibier de potence ; C'étaient eux que Khayah cherchait de préférence Tout ce que nous fuyons et que nous méprisons I Oubliant au matin son amant de la veille, Elle n'aima personne et ne choisit jamais; Elle s'abandonnait à qui voulait, pareille A la louve affolée errant par les forêts.

Et pourtant quand parfois elle n'était pas ivre, Quand un éclair douteux passait sur sa raison, Quand elle osait fixer sur son vague horizon Ses yeux épouvantés : <c Hélas 1 est-ce donc vivre? Cl S'écriait-elle alors; toujours traîner au pié <c Ma chaîne de misère et de sombre infamie, <i Ne jamais se sentir une âme raffermie {i ^t ne jamais manger que le pain mendié!

a Que ne suis-je plutôt une pauvre ouvrière

« Travaillant nuit et jour à mon obscur labeur, '

« Croyant au Dieu du ciel et faisant ma prière,

a Vivant dans mon repos et dans mon humble honneur !

« Que n*ai-je travaillé? Bienheureuses sont-elles

« Celles qui, respectant leur esprit et leur corps,

« N'ont pas au vent jeté la honte des remords^

a Et qui né souffrent pas de mes douleurs mortelles ! )»

Ces instants étaient courts; rhabitudê du mal Bien vite reprenait cette âme gangrenée, Car elle se croyait à jamais condamnée A marcher jusqu'au bout dans son chemin fatal I

Un soir d'hiver, enfin, à trente ans, décrépite Comme une centenaire, afEamée et sentant Son œil terne et vitreux rouler dans son orbite, Seule, affreuse, lomban). d'angoisse, ne luttant Même plus, dans le coin d'une grange accueillie Par charité, Kktvah vit approcher la mort;

Elle se souleva dans un dernier effort, Rappelant, mais en vain, son âme défaillie, Et roide, sur le sol, retomba sans retour ; On mit sur un brancard sa dépouille flétrie, Qu'on alla nuitamment jeter à la \oirie :

Et ce fut là son premier jour!

La maison est petite, et près de la riyière

Elèye ses murs blancs chargés d'un frais jasmin ;

C'est au bout des faubourgs, juste sur la lisière

De la ville ; la porte ouvre près du chemin,

Bordé par des ormeaux à la tète poudreuse

Qui versent autour d'eux leur ombre généreuse ;

On aperçoit les blés vers l'horizon lointain.

Qui courbent soiis le vent leurs belles tètes blondes,

Le soleil radieux les regarde au matin

Du haut des verts coteaux et des collines rondes;

Un grand bois verdoyant, qui projette à l'écart

Son tapis velouté, repose le regard

Sur ses plans diaprés qu'embellit la lumière. Du fond des champs joyeux, du fond de la cité, Mille bruits vers le ciel, ainsi qu'une prière, Montent; dans les prés verts le taureau tacheté Pousse, en humant l'air pur, ses beuglements superbes; Les moutons lents et doux ruminent dans les herbes; Les oiseaux gazouillant sautillent sur les fleurs En s'appelant entre eux ; on entend dès l'aurore Chanter le gai tic-tac des moulins travailleurs ; La forge gronde au loin et le marteau sonore Babille avec Tenclume en langage bruyant :

C'est plantureux et sain, sage, fort et brillant !

C'est là que vit Khavah, Khavah jeune et renée ! Ses crimes d'autrefois, souvenir incertain, Sont un écho douteux que son âme étonnée Semble fuir en marchant vers un autre destin. La rénovation qui germait dans son rêve, Quand ses vices lassés à la fin faisaient trêve. Ce désir ébauché de vivre en travaillant, Ce repos entrevu comme un lointain mirage,

Cette existence pure où Te^rit défaillant A l'honneur réguUer reprend joie et courage, Où Ton donne Taumône au lieu de l'implorer, Où l'on peut, chaque soir, sans remords adorer Celui qui règne aux cieux ; ce beau songe d'une âme En peine, il s'ac^ompUt et tout est exaucé!

Khavah n'est plus un monstre , à cette heure elleestfemme ; Le chaos est fini, la vie a commencé !

Chaque jour au matin, quand l'aube près de naître

De ses premiers rayons pénétrait la fenêtre,

Kha\ah prenait l'ouvrage, et d'un soin diligent

Jusqu'à la nuit restait attentive et penchée

Sur les riches habits brodés d'or et d'argent

Dont elle façonnait la forme recherchée ;

Souvent même le soir, à la pâle clarté

Du flambeau grésillant sur la table apporté ,

Elle continuait son travail sans relâche

Et sous ses blancs rideaux ne reposait son front

Qu'après s'être payé tout Timpôt de sa tâche !

Ecoutant les conseils de son labeur fécond,

Sa vie était très-calme; elle était la première

Parmi ces fiers enfants de la race ouvrière

Près de qui nous passons insoucieusement,

Et qui portent au cœur plus de vertus robustes,

Plus d'honneur insounàis et plus de dévouement

Qu'il n'en faut pour grandir les fronts les plus augustes!

Elle était orpheline et seule : ses parents

Dans le champ du repos dormaient depuis longtemps.

Le salaire gagné suffisait à sa vie ; Un jour nourrissait l'autre, et dans sa pauvreté Elle n'avait jamais de faim inassouvie ; Pour elle le travail aidait la probité ; L'exquise propreté, vertu que tout révèle.

Luxe charmant du pauvre, éclatait autour d'elle ; Sa chambre était petite et soignée à ravir; Un oiseau prisonnier auprès de la persienne Chantait ; souvent Khavah, pour aider son loisir, 'Mêlait en travaillant sa chanson à la sienne }

Elle eut des amoureux; parbleu ! qui n'en a pas? Mais bien discrètement, sans bruit et sans éclats. Et sans effaroucher la morose voisine Qui grommelait parfois en tournant son fuseau ; Pourquoi ne pas aimer, lorsque dans sa poitrine On sent vibrer un cœur, lorsque le ciel est beau, Lorsque Ton a vingt ans, lorsqu*on vit loin du monde Et qu*on entre à pleins flots dans la jeunesse blonde? Elle aima donc ; de plus, sans le dire au curé. Sans passer à son doigt Tanneau du mariage, Sans bouquet virginal, et, sur son front paré, Sans avoir attaché la couronne d'usage 1 Et qu'importe, du reste, ou l'époux ou l'amant, L'amour n'est-il donc pas lui-même un sacrement?

Parmi ceux dont le cœur mérita sa tendresse Il en est un surtout qu'elle aima ; sa beauté Était solide et franche, et sa verte jeunesse S'étalait au soleil comme un chêne agité !

Tout souriait pour eux d'espoir et d'aUégresse ; On devait s'épouser, on faisait des projets,

De beaux rèvcg d'amour, de bien-être et do paix; Joyeusement ensemble on allait le dimanche, La messe dite, errer au loin dans les prés verts, Parmi les blés jaunis on cueillait la pervenche; Tous deux Tun près de l'autre et sous les bois couverts, On s'asseyait pendant qu'un soleil sans nuage Comme un long réseau d'or couvrait le paysage ; On s'embrassait souvent, tout haut et sans façons; On riait aux passans, on dormait sur la mousse. On écoutait siffler les merles des buissons.

Et Ton disait parfois : Ah! que la vie est douce! Et puis Ton revenait bras dessus, bras dessous. Au mendiant du pont on jetait quelques eous, Car toujours cœur rempli nous fait la main ouveile!

Ces heureux jours, hélas! furent vite effacés; La couche de Khavah devait rester déserte En expiation de ses crimes passés !

Son amant fut un jour saisi dans une roue De la forge et broyé ; Ton trouva de la boue Sanglante, un vêtement, et ce fut tout; le sort

L'avait si brusquement renversé d'un coup d'aile Que Khavah ne voulait pas croire qu'il fût mort !

Quand cet âpre malheur vint s'abattre sur elle, Elle avait eu trente ans; tout fut dit de ce jour ! Elle s'ensevelit dans ce dernier amour, Elle ferma sa porte et vécut solitaire ; La tristesse d'abord, puis ensuite l'ennui, L'ennui lourd et pesant qui courbe vers la terre Les fronts les plus heureux où le bonheur a lui; Le travail même aussi lui fut une contrainte ; Elle eût tout laissé là peutr-étre, sans la crainte D*avoir faim; tout espoir, toute joie avaient fui! Un dégoût persistant et noir l'avait mordue Et lui versait au cœur ses poisons clandestins ; Aussi, lorsque parfois ses regards incertains Se perdaient fixement à travers l'étendue, Elle semblait répondre à des appels lointains Et s'écriait alors d'une voix éperdue :

« M'est-il donc pour toujours commandé de souffrir? « Plutôt que vivre ainsi pourquoi ne pas mourir?

tt Pourquoi ce dur travail où je suis condamnée? tt Ah I si j*étais encor jeune et charmante ! Si (( Je pouvais par un mot choisir ma destinée, « J'irais vivre bien loin de mon ciel obscurci, tt Et j'irais, me mêlant aux blondes courtisanes, <( Désaltérer ma lèvre à des coupes profanes, tt Et je serais heureuse, et parmi les splendeurs, « Laissant couler ma vie embellie et sereine, « Je n*aurais jamais plus les yeux baignés de pleurs « Ni le cœur dévoré d'une espérance vaine I »

L âge vint, puis après, la vieillesse ; souvent Khavah manqua d'ouvrage, et, du soleil levant Jusqu*au soleil couché, pleura; dans un hospice On Taccueillit enfin ; elle y vécut longtemps, De la vie incomprise accusant l'injustice.

Et caressant en soi ses rêves éclatants !

Revêche, solitaire et par l'âge affaiblie, Ses songes de grandeurs étaient une folie Qui lui parlait toujours. Son cerveau nuageux Ne voyait plus au loin que richesse et bien-être

Hors des contentements du travail courageux.

Enfin elle mourut entre les mains d*un prêtre Qui lui montrait au ciel un éternel séjour :

Et ce fut là son second jour !

Près des bords de TAmo, sous des pins d'Italie, A travers des éclats de joie et de folie, Parmi des lis en fleurs une iemme a passé. | Autour d'elle bourdonne un cortège empressé : Seigneurs et cardinaux, princes du sain^-em'pire, Financiers gorgés d'or, artistes glorieux, Capitaines hardis, poètes soucieux. Tâchent en la suivant d'attirer son sourire ; Quel que soit son discours, on y règle le sien ; Chacun voudrait porter son bouquet ou son chien ; De son humeur altière on a pris l'habitude, Et tout chante à sa vue : amour et servitude !

Il faut dire pourtant que jamais sous le ciel

On ne vit resplendir une beauté pareille ;

La grâce souriait sur sa lèvre vermeille,

Et ses cheveux touflfus aussi blonds que le miel

Ornaient son jeune front d'une douce auréole ;

Plus légère en marchant qu'un oiseau qui s'envole,

Elle enchaînait les cœurs au charme de ses yeux,

Qui semblaient refléter l'azur lointain des cieux !

On épuisait le monde à dorer celte idole ;

Rien n'était assez beau ni rien assez vanté

Pour parer à plaisir cette blanche beauté

Et baigner ses pieds nus dans les flots du Pactole ;

Les orfèvres chercheurs, la servant à genoux.

Façonnaient à l'envi d'éblouissants bijoux

Qui baisaieht de leurs feux ses épaules aimées ;

L'ère de Périclès lui prêtait ses camées,

Lahore lui donnait ses tissus merveilleux,

Serendib ses saphirs, Pégu ses pierreries,

El sur les piédestaux des longues galeries

L'antiquité dressait ses restes radieux.

Que de hauts trépieds d'or éclairaient dans les fêtes I

Elle s'étnit ainsi montée à tous les faites,

Au gré des passions jetant sa vie en flewr,

Elle aurait ruiné le pape et Tempereur,

Et comme Cléopàtre elle aiu*ait bu des perles !

Le monde l'encensait et ne s'en lassait pas

Les admirations qui criaient sur ses pas;

Ressemblaient à tes bruits, ômer! quand tu déferles.

Quelle est donc cette i*eine au renom éclat^mt Quifoule sous ses pieds tous les fronts? C'est pourtant L'ancienne mendiante et l'ancienne ouvrière, C'est encore Khavah !

Belle, vaillante et fi^e.

Vivant de ce bonheur qu'un jour elle envia.

Elle a réalisé tous ses rêves avides.

Le nom qu'elle portait dans ces heures splendides? Je ne m'en souviens plus, peut-être Impéria!

Est-elle heureuse? Non! Une obscure tristesse Qui ne s^est pas noyée aux flots de sa richesse.

Et dont triomphe aucun ne put être vainqueur^ Pleure dans ses regards et dévore son cœur !

C'est qu'il ne suffit pas, ô courtisane blonde, D'être belle, d'avoir vaincu la chasteté.

D'abandonner son être à toute volupté Et du haut de son mal de défier le monde ; Cbv l'Amour e,st un dieu jaloux et toujours prêt, Qui sait 9e revancher des affronts qu'on lui fait !

Elle aimait, la déesse, et n'était pas aimée ! En vain eUe marchait dans la foule charmée Qui chantait sa louange et Fadorait tout bas ; En vain les plus hautains s'humiUaient pour elle Et se brûlaient le cœur au feu de sa prunelle. Son front ennuagé ne se déridait pas !

Elle avait rencontré, dans une nuit de iete, Un être lumineux, un rêveur, un poète

Dont le nom gFwdii^aaDt ^ répétait au Ioîq ; Pendant qu'il ét^t $eul ^t pepaif ^m uu coin , Khavah marcha vers lui : n Poète, lui dit«6lte, <i Pourquoi seul panni tous n'as-tu pas célébré « Les grandeurs de mon nom par l'amour éclairé? (( Méprises-tu la gloire et ue wiftr-j^ pHi^ belle? » Le poëte leva 6on rdgftrd affermi, Et se dressant dabout, souriant à demi :

« Je puis te célébrer et je suis ton esclave ! » Puis il dit ce sonnet d'une voix calme et grave:

« Le vase e^t d'or j Ou croirait que les dieux

« Ont façonné sa forme ravissante,

tt Sa lèvre rare et sa gi'àce puissante,

« Ses bords courbés, son galbe merveilleux !

c( Les claire saphirs mm bleu» que des yeux, « Les diamant à luôur jaillis^nte, « L^s purs rubis à flamme rougissante, i< y sont mêlés aux métaux précieux 5

« Chacun le voit, le contemple et l'admire ; « Que contient-il? Du nard ou de la myrrhe?

« Ouel est son nom? Honneur ou Vérité?

« N'y touchez pas ! la honte Ta sculpté,

« Et dans ses flancs, dont s*est épris le monde,

« Croupit, impure, une liqueur immonde 1 >^

Khavah sentit son cœur se contracter de froid; Le poète, debout, souriait, immobile; Elle fendit d'un bond la foule au flot docile Et s'enfuit en pleurant de colère et d'effroi !

Depuis ce jour un deuil habite dans son âme; Ce souvenir la mord sans repos; une flamme La brûle, et c'est en vain qu'elle veut rejeter La tenace douleur qui la fait sangloter; C'est en vain qu'elle cherche un azur sans nuage, Elle revoit partout^ elle revoit toujours,

Au chevet de ses nuits, au soleil de ses jours,

Sans cesse, à travers tout* l'impérieuse imagée

De l'être dédaigneux qui le premier osait

Mépriser sa beauté que l'on divinisait.

En vain elle luttait, la courtisane pâle,

Son orgueil terrassé poussait son dernier ràlo.

Et l'amour l'étreignait dans sa rébellion !

Elle aimait, s'épuisait et souffrait en silence !

Pour fuir ce spectre aimé, commeonfuit la vengeance,

EUe entassait en vain Ossa sur Pélion,

Voluptés sur plaisirs, débauches sur foUes,

Chaque jour l'abimait dans ses mélancolies,

Et le fantôme froid, liant à ses combats,

Lui disait : « Aime-moi, je ne t'aimerai pas! »

Semblable à ces héros des contes légendaires Qui, sous l'armure d'or, sous le cuissard d'airain. Sous le heaume marqué d'un blason souverain.

Sentent jusqu'à mourir couler de leurs artères Le sang chaud et vermeil où le fer s'est trempé. Sous sa couronne d'or courbant son front frappé.

Faisant envie à tou^, ^i pourtapt mi^rabU»^ Khavah portait au fltmç UQ« pl^ int uml>le !

Elle réyait des jours de calme et de repos;

Aussi quand le dimanche elle allait à Téglise

Et quand elle voyait, dans Tombre humide, assiso,

Les jeunes fiancés pencher leurs fronts dpvot^

Et chanter a mi-^voix la prière éternelle

En unissant leurs mains, a mon Dieu! disait^^Ue,

(( Quelle est donc la grandeur du devoir accompli?

(( Leurs yeux n*ontpas de pleurs, leur front n'a pas un pli;

« Est-ce donc la vertu qui les rend si charmantes,

« Ces fenunes au cœur pur qui passent près de moi

« En baissant leurs regards? Ah! que n'ai-je eu la foi-

« Qui fait qu'on reste forte à travers les tourmentes

(( Et qu'on n'est point briséa aux rocher^ du flot noir!

« Ah ! la vertu luttante ! ^ l Vapaour du dwoir !

« Gardienpe fidèk et que rien n'i^pprivoise,

« Si je n'avais été qu'une simple bourgeois

« Instruite par l'exemple et prompte à m'alftwner,

(S Répudiant au loin h folie et le viee

« Et restant blanche et fière auprès du précipice,

« Peut-être alors, mon Dieu! qu'il aurait pu m'aimcr! »

Elle le vit un soir, courut à lui : « Je t'aime ! » Cria-tr-elle. Il tourna vers Khavah son front blême Et lui dit : «Porte ailleurs ton âme en désarroi, « Trafiquante d'amour, mon cœur n'est pas pour toi! »

Ce fut le dernier coup! Khavah, folle, éperdue, Rentra dans son palais en pleurant. Un grand bruit Éclata tout à coup au milieu de la nuit ; Des laquais, l'œil hagard et la tête perdue.

S'empressaient et couraient ; on parlait de poison ; Des cris de désespoir ébranlaient la maison ; Un cardinal portant l'onction souveraine Parut; Khavah mourait ; humble, douce et sereine,

Elle ne murmurait plus qu'un seul mot : Amour !

Son front déjà glacé fut touché du saint chrême ; Puis elle s'exhala dans un soupir suprême ; Et ce fut son troisième jour!

an

« Ma fille, il n*est pas beau, j'en contiens; mais, du reste,

a Son âge est acceptable ; il a la jambe leste,

« L'œil encor vif, la main belle, Tair imposant

« Et le port sérieux qui sied en mariage ;

c( El puis comme il est riche et qu'il vous avantage

(( Au contrat, cela doit le rendre séduisant

« Et vous faire oublier la folle rêverie

K Dont vous aviez nourri votre petit cerveau ;

tt Le ménage n'est pas une plaisanterie !

« Qu'importe qu'un époux ne soit jeune ni beau

a S'il est riche et posé de la bonne manière ;

« L'amour n'a rien à voir en pareille jTiatière ;

a Une position I Croyez-moi, tout est là !

a n vous l'offre, prenez; c'est mon désir, ma fille,

«( Et de plus c'est le vœu de toute la famille ! »

Ainsi parla la mère, et la fille épousa l

Ah ! que l'heure était lente et longue la journée ; Comme le temps plaintif se traînait en boitant, Et comme l'àme inerte à son poids entraînée Se sentait amoindrie en cet ennui flottant !

Dans la grande maison, froide et de couleur grise ^ On le soleil honteux en tremblant se tamise A travers des rideaux sombres toujours baissés; Au fond d'un vieux quartier où l'herbe dans les rues Croit; où, sous les Uchcns, les tuiles disparues Se disjoignent au vent sur les pignons cassés ; Où tout est morne et terne, où tout gémit et pleure, Où rien de radieux ne plane à l'horiizon, Exaucée en son vœu, Khavah vit à cette heure !

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