LES TROIS SŒURS
SONNETS
Aussitôt qu'une pensée vraie est entrée dans notre esprit, elle jette une lumière qui nous fait voir une foule d'autres objets que nous n'apercevions pas auparavant.
Chateaubriand.
Trois femmes autrefois sur l'Olympe de Grèce, Filles de Jupiter, suivantes de Vénus, Montraient à tous les dieux leurs charmes ingénus Et les éblouissaient de leur belle jeunesse ;
Quand les Muses dansaient aux rives du Pennesse , Quand Mercure tentait des chemins inconnus, Elles accompagnaient les neuf sœurs aux seins ûus Et le dieu voyageur qui parle avec adresse.
Les peuples prosternés brûlaient le pur encens Au son des lyres d'or qui mêlaient leurs accents En jetant leurs doux noms à travers les espaces ;
Les artistes pensifs redoublaient leurs efforts Pour les mieux célébrer ; on les nommait alors : Euphrosine, Aglaé, Thalia, les trois Grâces 1
Près de l'Agneau dont le sang a coulé, Au ciel chrétien, trois femmes sont assises ; Leur œil brillant de lueurs indécises Par le pardon et l'amour est voilé ;
Leur chant plus clair que Féther introublé, Plus parfumé que Thaleine des brises, Répète au loin des paroles exquises En exaltant le trône constellé ;
Large est leur cœur et sublime est leur âme ; Vers leur séjour nos longs regards levés Semblent prier pour nos bonheurs rêvés ;
Leurs noms charmants, doux comme le cinname.
Sont les piliers de la nouvelle loi : La Charité, TEspérance et la Foi !
Trois femmes au visage austère Du haut du ciel un jour viendront ; Ouvrant les bras, levant le front, Elles briseront tout mystère ;
A leur voix forte et salutaire, Les haines en vain siffleront ; Bravant mépris, colère, affront, Elles régneront sur la terre 1
Redressant les plus abattus.
Semant à tout vent leurs vertus.
Elles jetteront sur le monde
Les devoirs de la paix féconde ; On les nommera : Liberté, Égalité, Fraternité !
Octobre 1856.
PUËRO REVERENTIA
LeA anciens étaient des gens de science et de philosophie, soit; Je feux l'admettre; mais, k l'avantage des modernes, Je dirai avec Oidacius Stella: Un nain sar les épaules d'un géant, voit plus loin que le géant lui-même
BURTOM.
vieillards ! vous blâmez souvent les jeunes hommes, Vous dites :
c( Us sont fous ! Ils n*ont ni Dieu ni loi !
a Us ne payent donc pas que le siècle où nous sommes « Est un siècle mauvais qui raille toute foi, « Et qui s'en va cherchant, par les routes impies, « Des systèmes bavards, d*absurdes utopies
« Dont on eût fait justice autrefois, sans broncher,
« Et qu'en haut d'un gibet on eût fait accrocher !
« Jadis, de notre temps, on ayait la Bastille ,
« On vous y conduisait tout doucement la nuit,
« C'était commode et sûr et se faisait sans bruit,
« Cela sauvegardait l'honneur de la famille ,
« Et le jeune homme ardent, après un mois ou deux,
« En sortait fort cahné, doux et respectueux.
c( Ah ! c'était le bon temps ; on écoutait son père ;
« On allait dans le monde, où l'on cherchait à plaire ;
« On se faisait alors un honneur d'escorter
« Un seigneur bien en cour ; madame la marquise
a Vous donnait quelquefois son carUn à porter,
« Cela vous posait bien; on allait à l'éghse,
« On n'écoutait pas trop la messe ou le sermon,
« Mais on pouvait y voir les femmes du bon ton
« Et sur le bout du doigt leur ofErir l'eau bénite !
c( Lorsque de ses devoirs de monde on était quitte,
« On allait bien un peu parfois au cabaret,
« On prolongeait souvent jusqu'au jour la veillée,
« Perruque de travers et veste débraillée,
« Mais l'on s'amusait fort, et si l'on s'enivrait.
iO
« C était avec des gens de bonne compagnie,
« D'avenantes façons et de grâce infinie
« Et qui ne fumaient pas. Ah ! le bon temps perdu,
« Les hommes d'aujourd'hui ne nous l'ont pas rendu !
« On n'était pas parfait ; on avait ses querelles,
(( Pour un mot, pour un geste on mettait brette au vent,
« On se battait alors pour la gloire et les belles,
« Et l'on ne s'en aimait que d'un cœur plus fervent !
« Nous avions l'air vainqueur, l'œil hardi, la main prompte ;
« On aimait bien le jeu, les flUes d'Opéra
« Et les petits soupers et les el cœtera ; •
« Mais on était soumis, malgré ces peccadilles,
« On ne dénigrait pas les choses du passé,
« A côté de son père on allait front baissé,
« Et l'on conservait pur, dans toutes les familles ,
« L'exemple des aïeux transmis avec respect ,
« Comme un écho lointain d'un temps moins imparfait.
« Nous admirions toujours ce qu'admiraient nos pères,
« Et la tradition des chefs-d'œuvre prospères
« S'augmentait chaque jour au lieu de s'altérer;
« Cela nous suffisait et nous restions sur terre ;
« Nous attendions le mal au lieu de l'attirer
« En voulant découvrir la loi de tout mystère ! (( A quoi bon ce besoin de voir dans l'avenir? « C'est vers les temps passés qu'il nous faut revenir; « C'est là qu'est le devoir où la raison nous riv« ; « C'est là qu'est le salut ! c'est vers ce port lointain « Qu'il nous faut diriger le navire incertain « Qui depuis si longtemps nous emporte en dérive ! « Autrefois nous n'avions qu'un mot de ralllment : « Imiter les aïeux imperturbablement !
« Mais maintenant, hélas I dans ces jours de tempêtes,
« Que voyons-nous autour de nous? De jeunes têtes
« Sans cheveux blancs, sans ride et sans sagesse au front,
« Décider lestement, près de nous qu'on oubUe,
(( Des problèmes nouveaux qui sont comme un affront
« Pour les grands souvenirs dont notre àme est remphe !
« C'est le monde à l'envers, et tous ces jeunes gens
c< Ne sont vraiment pas faits pour nous rendre indidgents;
tt Nulle foi ne les tient, nul respect ne les touche ;
« Ils vont le nez au vent et la pipe à la bouche,
« Peignant d'un doigt distrait leur barbe de sapeur,
(( Se bernant de vams mots, de sottes espérances,
(( Et jettent des défis à toutes nos croyances
« Sans même se douter qu'ils font dégoût et peur !
« Cela ne peut durer ; la jeunesse avilie
« Un jour repoussera cette impure folie?
« Tous ces jeunes gens-là sont pris de vertigo ;
« Quand on leur dit : BoufQers, ils répondent : Hugo !
« Ils parlent de Danton sans frémir d'épouvante
a Et ne s'indignent pas au nom des Jacobins !
(( Ils sont le parangon ! Ils sont la loi vivante !
« Parce qu'ils ont un peu pâli sur leurs bouquins ,
« Qu'ils savent de grands mots et des billevesées
« Dont ils battent sans fin nos oreilles blasées,
« Ils s'arrogent le droit de parler mal de tout,
« Et de croire qu'eux seuls doivent être debout !
« C'est insensé, vraiment! Cette époque est maudite !
« Rien ne peut ramener ces esprits turbulents
(( Qui poussent sans pitié tous les étais tremblants
« Où la société penche et se précipite !
« Lorsque nous leur parlons de ce monde élégant
« Qui s'exila, revint et repartit pour Gand,
« De Coigny, de Lauzun, du roi^ du droit d'aînesse,
« De tous les grands éclats qu'avait notre jeunesse, « Nous les voyons sourire avec un air moqueur « En soulevant Tépaule ; et, s'ils daignent r^ondre,, « C'est pour nous raconter cet avenir vainqueur « Dans lequel on verra les vertus se confondre ; c( C'est pour parler encor d'absurde Liberté, a Et d'Égalité folle et de Fraternité, « Un tas de mots méchants, moins sonores que vides, « Qu'ils jettent en pâture aux idiots avides ! « Le temps renversera ces rêves triomphants ! « Tout s'en va ! Tout s'en va ! La terrible coignée « A jusqu'au fond du cœur atteint notre lignée, a Et nous parlons en vain à nos petit&-enfants ! »
Vieillards ! Vous avez tort ! Laissez les jeunes têtes ' Dédaigner les leçons qu'en grondant vous leur faites, Laissez-les s'en aller, sur l'aile de l'espoir, Vers les pays promis que vous ne pcAivez voir; Laissez les jeunes gens tout bouillonnants de sève Regarder ardemiiient les choses à venir ;
Comme vous aiitrefois, ils ont aussi leur rêve ; Vous êtes le passé, vivez de souvenir, Mais laissez-les au moins se nourrir d'espérance ! Vieillards, vous avez tort! Ayez plus d'indulgence. Et, malgré le sermon que vous avez prêché, Sachez comprendre enfin que le temps a marché Depuis ces bons momwits que vous pleurez sans cesse. Et qu'il serait bien fou, celui qui de nos jours Vers un siècle écoulé se tournerait toujours Afin d'y retrouver la force et la jeunesse.
En avant! en avant ! C'est le cri d'aujourd'hui ^ Et le passé s'éteint quand l'avenir a lui !
Ces jeunes gens hardis dont le ton vous irrite.
Et qu'accable un dédain que rien ne leur mérite.
Vous laissent raconter votre récit banal
Et cherchent à tâtons la nouvelle légende : •
Masmina debelur puero... Juvénal
Commence un vers ainsi que je vous recommande.
Ah ! si vous n'étiez pas à ce point aveuglés.
Que vous ne Usez rien sair leurs fronts étoiles,
Vous lie leur parleriez que pleins de déférencp, Car Tenfant est sacré, puisqu'il est l'espérance !
Je n'ai jamais pu voir un enfant, quel qu'il soit, Sans penser que par lui Dieu conduirait peut-être Les hommes vers ce but que l'on cherche à connaître Et qu'un espoir sacré nous a montré du doigt ! Dans ce bambin morveux que berce sa nourrice, Qui balbutie encore et pleure à tout caprice ; Dans ce lycéen pâle aux cheveux embrouillés.
Trop maigre pour rempUr ses habits débraillés. Qui court avec sa corde et lance sa toupie , Et le soir, au quartier, sous les quinquets cassés, Ferme sur son travail sa paupière assoupie Derrière le rempart des Uvres entassés ; Dans cet étudiant qui danse à la Chaumière Je ne sais quelle danse et qui boit de la bière En jetant aux échos sa verve et sa chanson, Et qui, traînant son pied mal vêtu d'un chausson. S'en va suivre au matin les cours de la cUnique,
Qui se raille de tout, du grave professeur,
Du malade interdit, du bouillon, de la sœur,
Et répond aux sermons par un geste ironique ;
Dans tous ceux, ô vieillards, que vos esprits grondeurs-
Accusent si souvent d'être fous ou frondeurs,
Et que vous poursuivez de vos sourdes colères
En invoquant les us de messieurs vos grands-pères.
Dans tous ces bandits-là, j'ai toujours respecté
L'avenir qui passait près de moi sur la route,
Et qui ferait un pas vers cette vérité
Que nous cherchons en vain sous les brouillards du doute.
Ah ! comme il a raison, le Maître suiiiumain, Lorsque le front pensif et penché sur sa main, Ecartant de son bras la foule qui le presse, Il dit avec des mots plus doux qu'une caresse : « Laissez venir à moi tous les petits enfants, a Le royaume des cieux est pour eux ! » Oui, la porte ^ Qui se ferme pour nous invinciblement forte.
S'ouvrira d'un seul coup sous leurs bras triomphants !
Grandis et radieux, ils marcheront ensemble , Foulant d'un pied puissant cette terre qui tremble Sous nos pas, et guidés par la haute raison Us atteindront sans peine au bout de Thorizon !
Car ce sont ces enfants qu'on raille et que Ton nie, Auxquels sans se lasser on répète : Imitez 1 Qui, montant d'un degré sur l'échelle infinie, Montreront à nos yeux les nouvelles clartés ; Ils iront les chercher hors des routes battues Où vous avez dressé tant de vieilles statues A la Tradition, à la Caducité, Au pale Effroi, vainqueur de toute vérité !
Là même où d'entre vous on a vu les plus braves Reculer, le front bas et se voilant les yeux, Nous verrons les enfants éblouis et joyeux Passer en souriant à travers les entraves l
Ne raillez plus, vieillards, ils franchiront d'un pas Les abîmes ouverts que vous n'affrontiez pas ;
Ils s'en iront sans peur et riront aux orages
Où vous n'aperceviez que tourments et naufrages,
Et dans ces feux ardents qui vous ont tant troublés,
Que vous preniez de loin pour un rouge incendie,
Ils reconnaîtront tous la lumière hardie
Du phare qui montrait les horizons voilés.
Alors ils graviront les montagnes robustes Devant qui reculaient vos courages augustes, Souriant aux frayeurs dont vos cœurs ont tremblé, Portant haut, sous le ciel, leur front inébranlé, Et ne s^arrêtant pas à ces lâches mensonges Que l'on a tant criés autour de notre effort, Méprisant vos mépris, vos haines et vos songes. Sachant qu'il faut la mer à qui cherche le port, ils iront convaincus, imposants, magnanimes.
Psalmodiant en chœur les cantiques subhmes, Soutenant d'un bras fort les plus débiUtés, Criant à tout écho les saintes vérités.
Ne reculant jamais, se relayant sans cesse,
Et trouveront enfin, ravi, charmant, en fleur, Ce monde merveilleux dont vous avez eu peur Et dont vous détourniez Tinquiète jeunesse \
Au lieu de tant gronder et de vous rembrunir, Vieillards, découvrez-vous, l'enfant, c'est l'avenir !
Octobre 48.%.