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VISION

A ALFRED HEDOUIN

Le sort de tout prophète est celui d*Isa!e qui fut scié en deux.

MlCHELET.

La justice est le pain du peuple, il en est toujours affamé.

CHATBAnBRIAND.

Je dormais.

Dans mon rêve , il me semblait que Dieu Descendu sur la terre et siégeant au saint lieu Où devra s'accomplir le jugement suprême, Prononçait aujourd'hui sur Fliumanité blême L*arrêt qui doit plus tard, quand le monde trop vieux Dans l'éternelle nuit aura fermé ses yeux, Récompenser le bon, châtier le coupable, Et tenir pour chacun la balance équitable.

4fi

Tous les morts s'avançaient, sentitut sous leurs os durs

Remuer les forfaits et les crimes impurs

Qui, cachés autrefois ou célébrés peut-être,

Renaissaient maintenant pour torturer leur être

Et murmurer tout bas et formidablement :

« Homme ! l'heure a sonné, voici le châtiment ! w

Ainsi que des moutons, quand le chien les ramène

Mordant leur jarret grêle et déchirant leur laine,

Courent en se tassant et bêlent tristement.

Us se pressaient d'effroi sous le noir firmament.

Priant, criant, pleurant, fuyant devant les anges

Dont la main rassemblait leurs immenses phalanges !

Quand tout fut réuni, lorsque le Juif errant

Fut venu le dernier, seul joyeux et courant,

A la fin délivré de son âpre souffrance ;

Lorsque devant les pieds du trône d'espérance

L'humanité pensive eut prosterné son front.

Un ange s'écria : « Ceux-là s'avanceront

Qui veulent accuser ! »

Aux mots qui retentirent La foule s'agita ; (juatre fenimes sortirent

Hardiment, d'un seul pas, du fond des rangs pressés ; Vers le trône éclatant leurs yeux étaient dressés ; Elles chantaient tout bas une plainte confuse Et d'une même voix s'écrièrent :

« J'accuse ! »

Deux d'entre elles, marchant avec un lourd effort, Ainsi queues blessés, s'avancèrent d'abord.

Elles allaient de front, se tenant embrassées, Et ployaient sous le poids des chaînes enlacées Qui sonnaient tristement sur leurs membres maigris ; De durs carcans de fer serraient leurs cous meurtris ; Le fouet avait marqué ses honteuses morsures Sur leurs dos inchnés et de larges blessures Ouvraient sinistrement leurs flancs ensanglantés. Des pleurs amers brûlaient leurs yeux épouvantés ; L'une portait au front la chevelure blonde Et le large regard à la lueur féconde,

Regard plein de hauteur, de tendresse et de feux ; L'autre était brune et blanche avec de grands yeux bleus. Malgré leur navrement, sur leur visage austère On voyait des vigueurs à conquérir la terre ! Vers le trône étemel s'inclinant à la fois, EUes dirent ainsi, d'une commune voix :

« Le nom que nous portons, c'est E*ologne et Hongrie! « Malgré nos bras brisés et notre main flétrie, c( Malgré les grands sanglots qui sortent de nos seins, « Un courage indompté vibrait dans nos entrailles, « Et nous avons souvent, dans nos longues batailles, t( Fait reculer nos assassins !

<( Fortes du droit divin qui nous dit : Soyez libres ! « Méprisant des États les lâches équilibres, « Nous avons redressé notre front abattu ; « Brisant nos fers afin d'en forger des épées, « Avec le lent espoir des haines bien trempées « Nous avons fait une vertu !

« Autrefois nous étions de fières amazones, « Nous avions des soldats, des villes et des trônes, « Nous avions un drapeau glorieux et puissant; « Nos enfants radieux portaient haut leur bannière, (( Et nos chevaux hardis agitaient la crinière « Quand ils sentaient l'odeur du sang !

(( Chacun nous acclamait, nous que nul ne regarde ; « Des chrétiens éperdus nous étions l'avant-garde, ft Toujours le casque au front, toujours la lance en main, « Par les bois, par les rocs, par les monts, par la plaine, *Nuit et jour, sans repos, nous courions hors d'haleine, « Du monde gardant le chemhi !

« Des bords du noirEuxin, lorsque les Turcs barbares, « Hrapeaux claquant au vent et sonnant des fanfares, (( Mugissant au lointain comme un volcan qui bout, « Arrivaient en poussant leurs blancs chevaux numides, « Quand l'Europe fuyait voilant ses yeux humides, « Seides nous étions là debout I

KO

« Nous étions là debout, épouvante et carnage ! « Nos chevaux s'en allaient dans le sang à la nage ; a Nous frappions ! nous frappions sans pitié, ni merci ! w Et quand on demandait nos noms pendant la fête, a Nous répondions alors d'une voix de tempête : « Jean de Hunyade et Sobieski !

(( Les musulmans fuyaient ! L'Ein'ope était sauvée ! (( On menaçait de loin la race réprouvée ; « Quand on parlait de nous, on disait : L'avenir! (( Pour nous on priait Dieu dans tous If s sanctuaires, « Et, les bras étendus du haut des saintes chaires, tt Les papes daignaient nous bénir !

(( Nul ne s'en souvient plus de ces beUes victoires I * tt Maintenant nous voyons trois grandes aigles noires c( Voltiger près de nous avec des cris vainqueurs, (( Et, comme le vautour qui rongea Prométhée, (( S'abattre sur nos flancs d'une aile ensanglantée, (( Afin de dévorer nos cœurs !

« Nos bras se sont lassés à briser des entraves, (( Par nous chacun fut libre, et nous sommes esclaves, « Ceux qui par nous vivaient se sont rués sur nous, « Et des hommes auxquels toute vie est prospère, « Se disant empereurs par votre grâce, ô Père, a Sur nos têtes ont les genoux !

« Parfois, lorsque la nuit sur nous étend ses ombres, « Nous entendons voler au loin les corbeaux sombres, K Des malheurs attendus sinistres précurseurs, « Ils disent : As-tu vu ces cadavres livides « Avec le sein oirvert et les orbites vides ? « Ce sont les enfants des deux sœurs!

« Les rois se sont ligués pour nous jeter au gouffre; « Sans écouter ce qui sanglote et ce qui souffre, « Unissant contre nous leurs glaives menaçants, « Pour nos enfants palis renouvelant Hérode', « Ils refont chaque jour, comme un saint épisode, « Le massacre des Innocents !

(( Ceux qui ne sont pas morts dans nos luttes sacrées, « Le front haut, à travers les hordes exécrées, « Ceux-là sont en exil, errant sans feu ni lieu , a Mangeant le pain amer, cherchant une patrie, tt Montrant leur cœur en deuil et leur àme flétrie a A votre justice, ô mon Dieu 1

« Mais l'Europe entendit nos clameurs douloureuses, tt Elle nous vit passer sur ses routes poudreuses... ft L'Europe a regardé ! Les chrétiens n'ont rien dit! « On a fermé l'oreille à nos grandes misères, « El Ton s'est éloigné sans lever les paupières, tt Comme on s'éloigne d'un maudit !

« Héroïques jadis et maintenant victimes, tt On nous laissa rouler jusqu'au fond des abîmes, tt On étendit sur nous le linceul de l'oubli, tt Nulle loyale main vers nous ne fut tendue, tt Notre plainte sans fin ne fut pas entendue, « Et notre sort fut accompli !

« Au nom du Dieu vengeur dont nous voyons la facfi, (( Au nom du dernier jour qui nous ouvre l'espace, « Au nom de notre gloire, au nom de nos douleurs, « Au nom des fers pesants qui chargent nos épaules, (( Au nom des jours passés à gémir dans les geôles « Pleines de torture et de pleurs !

« Au nom du droit des gens, au nom de nos mémoires, « Au nom de ces chrétiens sauvés par nos victoires, « Au nom de nos enfants morts pour la liberté, « Au nom de l'avenir, notre immortel refuge, a Aujourd'hui, devant Dieu qui nous voit et nous juge, « Nous accusons l'Humanité ! »

Les deux sanglantes sœurs rentrèrent dans la foule Qui remuait au loin avec un bruit de houle.

Une autre femme alors, au pas rapide et sûr, Apparaît dans les plis d'un long manteau d'azur ; D'une main elle tient une croix de sang teinte. Et de l'autre un flambeau dont la flamme est éteinte ;

Une ftare ouverte élève sur son front

Ses trois couronnes d'or et son triplo fleuron ;

Brune avec des yeux noirs, grande, pensive et belle,

Montrant sous sa paupière une lueur rebelle ,

Au Maître souverain du dernier jugement.

En ployant les genoux elle dit lentement :

(( Vous connaissez mon nom, je m'appelle Italie ! « Mon âme est épuisée et ma face est pâlie,

a Car je soulfre depuis longtemps ; « Par l'univers ingrat je sids abandonnée, « Et je sens s'affaiblir, dans ma tète inclinée ,

« Mes vastes rêves éclatants !

c< On m'a tout dénié ! tout,-jusqu'à l'espérance !

« Comme un soldat vaincu je vis dans ma souffrance,

« Traînant mes chaînes après moi, tt Les yeux toujours levés vers l'avenir sans borne, « Et retombant, hélas ! froide, muette et morne,

« Dans mon deuil et dans mon effroi t

a Ah ! le monde pour moi fut méchant, vil et làchr» î « J'étais seule, affaibhe et luttant sans relàrht^

« Contre ces bandits affamés » Qui descendaient du Nord en cherchant leur pâture , * « Et qui, par leur chemin, me trouvant d aventure,

« Sur moi se jetaient tout armés !

« De lourds et durs (jermains m'ont prise et violée, « Ainsi qu'une Thamar sur la route exilée,

c< Ils ont montré mes flancs à nu ; (( Ils ont, à poing fermé, souffleté mon visage ; « Ils ont mis ma beauté, que leur présence outrage,

« A l'encan du premier venu !

« Hélas ! le sort fut sourd à mes plaintes sans nombre ! « Je fus honteusement, seule et pleurant dans l'ombre,

« En proie aux baisers des maudits ; « L'un après l'autre, ils ont tous dénoué ma robe, « Cherchant au fond du cœur ce que ma foi dérobe • (( D'espoirs sans cesse plus hardis !

« iLs m'ont mise vivante au fond des sépultures, c( Ils ont eu des bûchers, des poisons, des tortures,

c< Des cachots, des plombs et des puits; « Les soldats m'ont frappée et les moines vendue ! « A genoux, corde aux pieds, fers aux mains, éperdue,

tt J'ai pleuré les jours et les nuits !

(( Mais nul ne répondait; on riait à m'entendre;

« Dans ma prison sans air, n'ayant plus qu'à m'étendre ,

« Seigneur, je vous montrais mes maux, « Et j'écoutais de loin passer sous les murailles, « Avec un bruit confus de cris et de batailles,

a Des piétinements de chevaux !

« Parfois, quand lasse enfin de souffrir tant d'injures, c< Quand d'une main blessée effaçant mes souillures,

« Je me levais la rage au front , « Lorsque je demandais d'une voix raffermie tt Tout le sang abhorré de la race ennemie,

« Afin d'y laver mon affront !

« Lorsque je réclamais ma liberté ravie « Et le droit étemel de marcher dans la vie

« Sans corde au cou, sans fers aux mains, a Et de vivre en repos sous ma chaste lumière, « Comme le peut, héks ! auprès de sa chaumière

« Le chevrier des Apennins !

« Alors c'étaient des cris, des fureurs, des tonnerres ; « On faisait accourir des bandes mercenaires,

tt Moitié brigands, moitié soldats; « Tous sur moi se niaient, comme un flot, pêle-mêle ; « De leurs chaînes de plomb ils attachaient mon aile ,

Et d'un seul coup brisaient mes bras !

« Et je recommençais mon angoisse éternelle, « Rappelant mes enfants de ma voix maternelle,

« Leur disant : Mes fils, taisez-vous !

« Si les méchants encore entendent vos murmures, « Yous serez dévorés, pendant les nuits obscures,

(( Comme des agneaux par les loups !

« Le monde regardait de loin et laissait faire ! « iNulle voix n'arriva qui me criait : Espère !

« Pour moi tout demeura muet !

« Avec mes fils sanglants, nous pleurions en silence, « Cachant à tous les yeux, devant la violence ,

tt Ce qui dans nos cœurs remuait !

« Pourtant j'étais la foi, Fart et la poésie ! « Par le Dieu prévoyant j'avais été choisie

« Pour enseigner au genre humain c( Les splendeurs de la forme et les grandeurs du rêve « Qui, parti d'ici-bas, jusqu'au ciel bleu s'élève

« Par un magnifique chemin !

« A la main je tenais la clarté souriante,

(( Vers qui tout esprit pur se tourne et s'oriente,

« Le flambeau de l'art tout-puissant , c( Flambeau dont le rayon illumine chaque âme , « Aujourd'hui, vainement, j'en chercherais la flamme,

« Elle s'est éteinte en mon sang !

Cl* Quand tout dormait encor dans les ombres païennes, « La première j'ai dit des paroles chrétiennes,

« La première j\ii pris la croix ; t< Sur cette croix divine, hélas ! on m'a clouée : a Voici mes pieds meurtris, voici ma main trouée^

« Et voici mon sang sur le bois !

« Mes enfants, les voici ! cœur d'airain, àme ardente : « Raphaël, Véronèse, et Michel-Ange, et Dante,

« Et l'Arioste, et Léonard, « Galilée, Orcagna, Tasso, Savonarole !

« Les maîtres du pinceau, les rois de la parole,

« Demi-dieux du \cv\w et d:» l'art !

<c Eh bien ! c'est en leurs noms inscrits dans mon histoire , a Au nom du monde entier dont ils furent la gloire,

« C'est au nom de l'art solennel , « C'est au nom des tribuns, des penseurs et des femmes, « Au nom du beau sacré qui vibre dans les âmes,

« Au nom de l'azur éternel,

« C'est au nom de la foi que j'ai donnée au monde, « Au nom des douxmartyrs dansleurtombe profonde,

« C'est au nom de la vérité « Qu'au jour du jugement, lasse de sacrifice, « Devant le Seigneur Dieu, maître de la justice, « J'accuse ici l'Humanité ! »

La dernière parut. Sur son front haut et blême S'élevaient lés débris d'un large diadème, Diadème sacré qu'avaient forgé les dieux.

Une longue douleur éclatait dans ses yeux ; Un dur croissant de fer étalait son empreinte Sur un de ses bras nus; sur l'autre, une croix sainte Rayonnait blanche et bleue auprès d'un rameau vert. Son ample robe antique à son sein découvert Se nouait par le lin des pures bandelettes ; A son cou radieux s'attachaient des tablettes Où se lisait le nom des sages d'autrefois; Vers le Dieu de clémence elle éleva la voix :

« Mon nom est le phis grand de tous : Je suis la Grèce ! « Je ne puis respirer sous le poids qui m'oppresse ; « Pour moi Ton a donné des soldats et de l'or ; (( Mais on n'a pas rendu leur ancienne patrie c( A mes fils, dont se plaint l'àme toujours meurtrie ; « Non, je ne suis pas libre encor I

« La moitié de mon être est en proie aux barbares ; « A toute heure j'entends leurs sinistres fanfares

« Résonner pendant mon sommeil !

« J'entends les chants heurtés des derviches immondes, « Et je vois approcher les bandes vagabondes (( Qui viennent se chauffer à mon large soleil !

« Le monde fut ingrat! le monde fut injuste ! c( On a couché mon corps sur le lit de Procuste , « Et le couteau jaloux des rois le morcela ; tt Et je traîne à.cette heure, hésitante et boiteuse, « D'un forçat évadé l'existence douteuse, « Par ici Hbre, esclave là !

« En vain, autour de moi, je tourne mes yeux caves, « Je cherche des enfants et je vois des esclaves ;

(( Voici Lemno, voici Samos !

c< Et S^io la sanglante, et Rhodes, et Candie, « Et Chypre au vin vermeil, et Psara la hardie, te Et Tenedos l'antique, et la verte Lesbos !

« Pourtant dans mon grandjour elles se sont levées ; « Mais toutes les splendeurs que nous avions rêvées « Ont fui depuis longtemps en se cachant d'effroi ; « Qu'aurais-je donc pu faire, ouverte et mutilée ? « Ma famille chérie est encore exilée , « Et r Olympe n'est pas à moi !

« Le domaine où je vis estr-ce donc un royaume? a On laisse aux mécréants échappés de Sodome

(( La terre où mon sang a coulé; a On oi^bUe en riant mes efforts et mes hittes ; « Mes temples sont détruits, on a brûlé mes huttes, « Et le fer est encor dans mon cœur accablé.

« Dans le lit des pachas poussée avec injures, « J'ai servi la débauche et d'horribles luxures, « Par les cheveux traînée, évanouie, en pleurs ! « Et quand je me dressais, effroy4>le, hagarde, <( Je sentais dans mon sein entrer jusqu'à la garde « Le noir poignard des égorgeurs !

« Us marchaient en tyrans sur mes terres conquises; « Us renversaient mon culte et brûlaient mes églises,

tt Tuant le prêtre sur l'autel, « Et dians les lieux sacrés, où montaient mes prières, i( Pour leurs chevaux impurs Us jetaient des Utières , « Et dans mes vases saints Us buvaient l'hydromel !

« Mon cœur était frappé comme un fer sur l'enclume; a Ma lèvre a pour toujours conservé l'amertume a Des caUces de sang qu'incessamment j'ai bus ! a Je suis dans Israël la femme du lévite, « Mais je n'ai vu jamais, outragée et maudite, « Se lever les dpuze tribus!

« Pourtant au monde entier j'ai donné la sagesse; « Comme une mère, ouvrant mes mains avec largesse,

« J'en ai laissé tomber pour tous c( De si hautes vertus et.de si grands exemples, « Que l'univers ravi, courbé devant mes temples, « Ne prononçait mon nom que front bas, à genoux.

« Je me suis demandé bien souvent,<lans mes larmes, « Écoutant près de moi sonner le bruit des armes, « Par quel sombre décret de la fatalité « Elles ont tant souffert, surtout, plus que toute autre, « Celles qui, parmi nous, levant un front d'apôtre, (( Ont agrandi l'Humanité ?

« Je vois l'Inde aux cent bras, que l'Anglais roux pressure, « Gémir en étanchant le sang de sa blessure,

« Et, près de. ses fleuves sacrés, c( Oublier son savoir, son culte, son génie, c< Et fermer ses doux yeux dans la longue agonie « Où meurent en priant ses enfants éplorés.

« Sur la berge du Nil dans les palmiers sertie, « Je vois la vieille Egypte immobile, abrutie, « Serrer son sphinx muet dans ses bras décharnés ; tt Les mécréants se sont aussi vautrés sur elle ; tt Son Uraeus est mort, Tépervier n'a plus d'aile, « Et ses bleus lotus sont fanés !

c( Eh bien ! au nom de tout ce qui souffre sur terre, « De tout ce que le monde a laissé soUtaire

a Lutter contre l'oppression ; « Au nom du Christ mourant dont nous sommes l'emblème, (( Au nom des fers aigus qui serrent ma main blême, « Au nom de la vertu de toute nation !

(c Au nom des dieux passés, au nom de mes sept sages, « Au nom de mes splendeurs éblouissant les âges, « Au nom de^ grands efforts de ma maternité, « Au nom de l'univers qui but à mes mameUes, « Devant le trône d'or des Vertus étemelles, « J'accuse aussi l'Humanité 1 »

Les derniers mots vibraient encore à mon oreille, Des sanglots dans les airs répondaient aux sanglots, Et j'entendais gronder une rumeur pareille Au bruit d'un ouragan qui flagelle les flots.

Tout disparut ! Mon rêve, emporté dans Tespâoe , Entraîna dans son vol les anges, les humains Et le trône immuable, et je vis à leur place Les quatre sœurs pleurant la tète dans leurs mains !

Le voile de la nuit, plein de tristesse et d'ombre, - Couvrait comme un linceul le pays désolé ; Le deuil planait sur moi ; tout était froid et sombre ; Des chouettes criaient sous le ciel aveuglé.

Tout à coup dans la nuit noire je vis paraître Deux anges lumineux, valeureux et charmants ; Une beauté divine éblouissait leur être ; Ensemble ils s'avançaient pleins de rayonnements.

Ils étaient couronnés de larges palmes vertes ; Un nuage portait leurs pas silencieux ; Un feu pur éclairait leurs paupières ouvertes ; Une étoile brillait à leur front radieux.

Ils étaient beaux et forts, éclatants, intrépides ; A la main ils tenaient un glaive flamboyant, Us échangeaient tout bas des paroles rapides Et jetaient sur la terre un regard foudroyant 1

Ils vinrent à grands pas vers les sœurs prôsteniées , En murmurant des mots que je n'entendais pas ; Puis ils prirent leurs mains dans le fer enchaînées. Et le fer aussitôt se rompit sur leurs bras.

Et puis ils leur montraient, sous les voûtes funèbres, Un astre qui brillait tVun éclat merveilleux, Il roulait comme un char à travers les ténèbres Et traçait dans les airs son chemin glorieux :

De leurs yeux agrandis, les quatre sœurs sanglantes Contemplaient l'astre ardent dans le ciel éclairci, Et relevant le front, debout, pâles, tremblantes. Aux anges précurseurs elles dirent ainsi :

(c Mais qui donc êtes-vous, frères de délivrance, « Qui venez nous montrer notre avenir du doigt? » Le premier dit alors : <( Je m'appelle Espérance ! » Le second répondit : « Je me nomme le Droit ! »

Janvier 1856.

VIÎl

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