I. La Nouvelle-Orléans
Nous avions quitté l'Europe vers le milieu d'avril : après trois mois d*une pénible navigation , nous arrivâmes, au commencement de juillet, sur ces plages arides qui s'étendent à Tembouchure du Mississipi. Nous remontâmes le fleuve jusqu'à la Nouvelle-Orléans * : la ville était déserte et ses mai^ sons fermées; ses rues, sales et fétides, étaient jonchées d'os à demi rongés de carcasses sm' lesquelles s'acharnaient des bandes de corbeaux; mais on ne voyait pas une créature humaine.
Notre navire était le seul qiii fût dans le port,
< . Villo princiiiîUe de h Louiéianb, ÉuUs-L^nis d'Amérique. 6a a .
Nous étions dans une véritable cité des morts, abandonnée de tout ce qui avait vie.
Enfin, après beaucoup de peine, nous découvrîmes une mauvaise auberge, tenue, disait Teuseigne, par Pierre Brodain. Comme nous nous disposions à y entrer, la porte s'ouvrit et deux nègres sortirent portant un cadavre. « Bonne chance, mes amis! dit gaiement Lassalle; voilà qu'on nous fait de la place. »
Ce Pierre Brodain était un enfant de la Gascogne, au teint hâlé, le visage grôlé de petite vérole, avec un gros nez retroussé et des yeux de renard, bordés de rouge et toujours en mouvement. Lorsqu'il nous vit amver, il nous toisa de la tête aux pieds, puis, ayant crié à ses nègres de revenir bien vite et de laisser au cadavre ses vêtements, parce que l'individu était mort de la fièvre jaune , il rentra , sans s'inquiéter le moins du monde de nos besoins actuels ou de notre pratique future.
Nous hésitâmes un instant , indécis de savoir si nous nous risquerions dans ce bouge. Enfin nous primes bravement notre parti et nous entrâmes en masse : nous étions dix, y compris nos domestiques. Nous nous étions embarqués quelques mois après le 18 brumaire. La vigueur avec laquelle Bonaparte s'était emparé des rênes du gouvernement, et la fermeté avec laquelle il les tenait
avaient mis un terme à notre carrière. Notre rôle, était fini, ou plutôt, à l'âge que nous avions, on pouvait à peine dire qu'il eût jamais commencé : nous nous étions battus pour notre roi et nos droits héréditaires tant que nous avions eu devant nous un adversaire vulnérable; mais nous jugeâmes alors qu'il était temps de quitter la partie et d'aller nous bâtir dans quelque coin du monde une chaumière avec les débris que nous avions pu sauver du naufrage. Tout l'avenir de notre petite colonie reposait sur moi et sur mes deux amis Hauteroche et Lassalle. Tous trois nous étions jeunes et pleins d'activité et d'énergie.
Pierre Brodain condescendit enfin à sortir de derrière son sale comptoir et à nous honorer de quelques paroles. Lorsque nous lui eûmes dit que nous étions les passagers qui venaient de débarquer, ses traits prirent une expression de ruse, et il nous demanda si nous voulions loger chez lui. Nous n'avions pas à choisir : nous entrâmes donc dans la salle commune, où une douzaine d'Espagnols , de quarterons et de mulâtres hbres étaient attablés, fumant, buvant et riant. On nous conduisit dans une amère-pièce et nous nous assîmes sur des chaises et des bancs. Il faisait une chaleur atroce , et notre promenade à travers la ville, sous cette atmosphère de plomb, nous avait complètement aballus>.
Après avoir soumis nos personnes à un nouvel examen, dont le résultat nous fut, à ce qu'il paraît, favorable, quoique notre toilette, à vrai dire, ne fût pas brillante , Brodain sortit , et sans que nous lui eussions donné aucun ordre , il revint au bout de quelques minutes avec un panier de bouteilles de bordeaux et une douzaine de cigares. Pour la première fois, nous dégustâmes notre vin sur le sol de la Nouvelle-France.
Il fallait cependant songer à nos affaires. Je tirai mon portefeuille de ma poche , et mes amis suivirent mon exemple. Notre hôte , qui nous observait par la porte entr*ouverte , rentra sous je ne sais quel prétexte, rôda pendant quelque temps autoui* de nous comnie un renard autour d'un poulailler, puis regardant avec une impertinente familiarité par-dessus les épaules d'Hauteroche et de Lassalle : « Ah! des lettres de recommandation! fit-il d'un air dédaigneux, des lettres pour M. de Boutigny^ îl n'est pas en ville M. de Boutigny ; pom* le baron de Valtemare ? il est à la campagne le baron de Valte^ mare. Mais c'est bien, fort bien ; ce sont de bonnes recommandations» » Puis , s' adressant directement à mes deux amis : « Avez-yous , leur dit-il , cinq mille dollars de rente? » Hauteroche et Lassalle le regardèrent avec étonnement. «< Si vous avez chatun cinq mille dollars de rente , c'est à merveille. Dans ce cas vous pourrez , avec vos lettres de re-
commandation , vous procurer quelque aimable personne , une quarteronne ou quelque autre compagne du môme genre , poiu* vous aider à manger vos écus. n y a beaucoup de messieurs ici qui vous donneront là-dessus toutes les instructions nécessaires. Vous êtes de la Bretagne? dit-il brusquement à Lassalle, dont il venait de parcourir des yeux une des lettres.
— Oui , répondit celui-ci.
— Et vous avez une lettre pour les Attakapas * ?
— Précisément.
— Vous avez reçu ce qu'on appelle de Tédution?
— Je le crois.
— ,.Vous savez un peu de pharmacie, n'est-ce pas? de chirurgie? de.... de.... >»
Lassalle était stupéfait.
« Eh bien! poursuivit ce rustre, j'ai un conseil à vous donner, et souvenez-vous que ce conseil, c'est Pierre Brodain qui vous le donne. Quittez cette ville , quittez-la le plus tôt que vous pourrez si vous ne voulez en sortir comme l'individu que vous avez vu emporter tout à l'heure. Vous avez étudié la pharmacie, dites-vous, et il enfonça ses deux mains dans les poches de son gilet, attendu l'absence de son habit, vous avez étudié la phar-
4 . Les Attakapas , tribu indienne presque entièrement détruite, et qui a donné son nom à Tun des comtés de l'État de la Louisiane.
macie, ou, ce qui revient au môme, la médecine, car ici on n'y regarde pas de si près ? Eh bien ! allez aux Attakapas; c'est moi, Pierre Brodain, qui vous le dis. Les fièvres y régnent maintenant, entendez-vous? les fièvres intermittentes.,.. Balot? cria-t-il en se tournant du côté de la porte , Balot ! n'est-il pas vrai que les fièvres régnent maintenant aux Attakapas?
— Maintenant? répondit Balot en se présentant h l'entrée de la chambre avec sa trogne enlummée et un verre de rhum à moitié vide à la main , dis donc toujours. A ta santé, Brodain ! » et vidant d'un trait son verre , il le jeta à l'hôtellier, qui l'attrapa comme un singe dressé à cet exercice et sortit.
Nous demeurâmes muets, ébahis, confondus, nous regardant les uns les autres , puis cet ivrogne de Balot qui, planté devant nous, nu-pieds, sans chapeau ni chemise, nous examinait avec des veux hébétés. Brodain rentra, et après avoir offert à ce misérable le verre qu'il était allé remplir, adressa de nouveau la parole à Lassalle : «« Allez aux Attakapas , vous dis-je : vous guérirez les autres et vous ferez vos affaires ; c'est là qu'il faut aller quand on veut gagner de l'argent. A propos, en avez-vous de l'argent? >» Et interprétant sans doute le silence dédaigneux de notre ami comme un aveu de son déniunent pécuniaire : « Vous n'en avez point, n'est-ce pas? Eh bien! c>st égal; vous en
aurez bientôt, tout de suite si vous le voulez. Vous avez là une chaîne en or, et je présume que la montre est au bout. Je vous avancerai vingt dollars et vous me laisserez la montre avec la chaîne en gage. Vous achèterez des drogues, ou, si vous l'aimez mieux, je les achèterai pour vous. Avec vingt dollars de drogues , vous pouvez médi camenter tous les Attakapas. Le calomel est la chose essentielle, je vous en préviens; ainsi faites provision de calomel. Je vous prêterai vingt dollars , comme j'ai l'honneur de vous le dire , et je vous avancerai en outre votre passage. Je ne vous prendrai que cinq pour cent par riiois; c'est une bagatelle , mais- je vous traite en compatriote , il ne faut jamais écorcher les compatriotes : un autre vous aurait demandé dix pour cent. Et maintenant, arrangez-vous pour partir le plus tôt possible;
— Oui , répéta Balot comme un écho ; arrangezvous pour partir le plus tôt possible. »
Lassalle ainsi expédié , ce fut mon tour. « Vous êtes gentilhomme? me demanda notre hôte, d'un air goguenard et d'un ton grossier.
— Je le pense, répondis-je.
— C'est possible ; il n'en manque pas. Moi aussi, tel que vous me voyez, je suis gentilhomme de naissance. J'ai été ce que vous êtes , et j'ai lait figure à la cour. Mais n'importe! Voulez-vous aussi aller aux Attakapas !
8 LES ÉMIGRËS FRANÇAIS
— Peu Wlre.
— C'est entendu : va pour les Attakapas ! Avezvous des espèces?
— Je ne les ai pas comptées.
— Bravo ! Et moi non plus , je ne comptais pas les miennes, quand je n'en avais point; on ne compte guère quand la bourse est à sec. Ainsi, vous voulez aller aux Attakapas? Eh bien! je vous dis, moi, que vous ferez mieux d'aller à Natchitoches*. Allez à Natchitoches , vous dis-je, avec de la poudre , du plomb , un petit assortiment de mercerie , et vous pourrez faire le commerce avec les Indiens et les nègres : dix dollars vous suffiront. Je vous avancerai dix dollars , et vous me laisserez un gage. Cinq pour cent d'intérêt , comme à votre camarade, et je me charge de payer votre fonds de magasin. C'est convenu, n'est-ce pas? »> Et dans la chaleur de son discours , il m'avait pris par im des boutons de mon habit.
« Misérable! s'écria mon domestique Baptiste. Oses-tu parler ainsi à M. le comte î
— Qu'est-ce que cela vous fait, l'ami? répliqua Brodain en toisant insolemment son nouvel interlocuteur. Mêlez-vous de vos affaires , s'il vous plaît. Si M. le comte est satisfait, qu'avez-vous à dire? S'il ne l'est pas , cela ne vous regarde pas davan-
i . Ville de la Louisiane, sur la rivière Rouge.
tagre. Dans l'un comme dans l'autre cas, si mes manières ne vous conviennent point, voilà la poiw; » et il alla l'ouvrir.
« Monsieur le ci -devant gentilhomme, reprit lentement Baptiste en articulant nettement chaque syllabe, me connaissez-vous? »
Cette simple question parut déconcerter notre homme; il perdit son air arrogant, et répondit m balbutiant : « Je ne vous connais pas.
— Eh bien! moi, je te connais, poursuivit Baptiste en élevant progressivement la voix; je te connais , Jacques Pajol , fils du savetier Pajol et de la blanchisseuse Jeannette, ci-devant tambour au régiment de Provence ! Ne te souvient-il plus du sergent Baptiste?» et il leva sa canne, tandis que le faux Pierre Brodain , confus et etîrayé , courait par la chambre.
« Jacques Pajol , reprit Baptiste , écoute-moi bien ! Les bagages de ces messieurs et les nôtres sont restés à bord du navire qui nous a amenés. Si , dans une heure d'ici , ils ne sont pas rendus à terre, avec le permis de débarquement, cette canne que tu vois exécutera im coliUon sur ton dos. «
Cette reconnaissance inattendue de son identité semblait avoir opéré dans la personne de notre hôte, une transformation soudaine et complète; toute son impudence s'était évanouie , et s'exécutant de bonne grâce, il sortit pour aller s'occuper
iO LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS
(lo nos bagages. Quant à nous , cette petite aventure nous avait mis en belle humeur, et, à vrai dire , nous avions besoin d'une certaine excitation| morale pour lutter contre le découragement quej notre' position était bien faite pour inspirer , jetés,| conune nous Tétions, dans un nouveau monde,!
et isolés au milieu d'une ville inhospitalière, en proie à des influences pestilentielles, abandonner de ses habitants , où il ne restait que le rebut de la population, exploitant les malheureux que le hasard jetait entre ses mains.
Nous étions donc à rire en sablant le bordeaux , qui faisait, du reste , honneur au bouchon , lorsque notre homme rentra , accompagné d'un petit Espagnol , sec et maigre , car la Louisiane , à cette époque, appartenait encore à l'Espagne. L'hidalgo portait un habit marron, qui datait probablement du temps où il étudiait à Salamanque , car ses bras dépassaient de six pouces au moins les poignels des manches; ses jambes, de formes également grêles, flottaient dans un haut-de-chausses dont l'apparence accusait les longs services. En entrant, il toucha de la main son tricorne avec une dignité tout officielle ; puis , ayant décliné la longue série de ses titres et de ses noms, dont je ne pus retenir que don Henriquez, il nous regarda fixement, comme s'il attendait une réponse.
Nous nous étions levés. Après avoir adressé
quelques compliinents à ce personnage, qui paraissait peu communicalif, je lui demandai si don Lope de Salceda, le gouverneur, était en ville.
« Son Excellence M. le gouverneur général , civil , politique et militaire de la Louisiane et de la Floride occidentale, est en tournée d'inspection, répondit l'Espagnol qui, en parlant de Son Excellence , avait respectueusement ôté son chapeau , puis l'avait replacé sur sa tête.
— Pardon , repris-je , voyant que son orgueil castillan avait été choqué du peu de cérémonie avec lequel j'avais parlé de son supérieur; nous avons une lettre de recommandation pour Son Excellence , et je regrette que nous soyons privés de l'honneur de lui présenter nos devoirs en personne. »
Ces paroles parurent calmer un peu notre hidalgo , et je me hasardai à lui demander si M. le siu'intendant des finances était en ville.
L'hidalgo répondit gravement : « Son Éminence M. le surintendant des douanes royales de la Louisiane et de la Floride occidentale, inspecteur des domaines de la couronne, juge de l'amirauté et président de la chambre de commerce desdites provinces , est à la campagne.
— Nous sommes porteurs , dis-je , d'unç concession de terres dans les Attakapas, octroyée par S. M. le roi Louis XV, ot nous désirons remplir
tontes les formalités nécessaires pour prendre po«-j session.
— Son Excellence don Marino Nicola Vidal Charez Fanavarri de Madrigal Valdez, gouverneur civil par intérim, auditeur militaire pour les province? de la Louisiane et la Floride occidentale , gniîiil juge, etc., etc., etc., est en ville, mais il ne reroj! personne. »
Pour toute réponse, je tirai de ma poche uno couple de pièces d'or, que je fis jouer négligen)ment entre mes doigts. La figure de TEspagna! demeura impassible , mais il se rapprocha de mol « Son Excellence, dit-il, ne reçoit personne. C'est une règle dont elle ne s'écarte que dans un seul cas lorsque don Henriquez juge que les affaires d'État sont assez importantes pour prendre sur lui d'interrompre les loisirs précieux de Son Excellence. •
Je laissai tomber un louis dans sa main. Le droli examina la pièce, puis ajouta sèchement : « Um' seconde condition est nécessaire pour arriver jusqu'à Son Excellence. »
Je lâchai ma seconde pièce. « Muy bien y fit l'Espagnol, mais ces messieurs désirent sans doiilf aussi faire débarquer leurs bagages? Vous plaît-il de remplir tout de suite la condition? ou bien.... -
Je fus forcé de mettre encore une fois la main à la poche. « Deux conditions suffisent, » dit l'honnête agent de Sa Majesté Catholique.
Toutes les conditions étant enfin remplies, Fliilalgo nous fit un salut, et, nous invitant à l'acconi- |)agner, se dirigea gravement vers la porte, et de à sur le quai. Nous le suivîmes, et Ton nous remit aos bagages, qu'on avait montés d'avance sur le pont du navire. Tandis que nos gens, aidés par les nègres que Pajol avait envoyés avec nous, étaient Dccupés à les transporter à son auberge, don Hentiquez me tira un peu à l'écart. J'ai oublié de vous dire que le capitaine, au moment où nous mettions pour la première fois pied à terre , avait disparu ivec nos passe-ports, laissant le bâtiment sous la jarde des deux matelots.
L'hidalgo me demanda lequel de nous était le chevalier de Mazanares. Ce titre, que j'avais hérité d'un de mes ancêtres, noble espagnol, avait contribué puissamment à rendre nôtre guide plus gracieux à notre égard, j'entends gracieux autant qu'un fonctionnaire espagnol puisse l'être. Il me Bt donc signe de le suivre et voulut bien, sur ma demande, accorder la môme faveur à Lassalle, mais seulement après que je lui eus donné Tassurance réitérée qu'il était aussi gentilhomme. Nous gagnâmes la rue du Rempart, en suivant la rue Saint- Louis, encombrée de toutes sortes de débris et d'immondices , qui la rendaient presque impraticable.. Cette courte promenade suffit pour éteindie toute notre gaieté. Gomment pouvait- on exister
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dans une atmosphère aussi corrompue? C'était pom- moi un problème parfaitement insoluble. Je ISe-ii dois, pour rendre hommage à la vérité, m'emprcsser d'ajouter qu'effectivement nous n'aperçûmes pas une créature humaine ; mais en revanche , do? centaines d'alligators et> d'autres animaux iimnondes s'agitaient dans la vase des fossés : ce furent les seuls ôlres vivants qui frappèrent nos regards. Les maisons n'avaient la plupart qu'un rez-de- . chaussée , avec un large toit en saillie : nous nous arrêtâmes devant une d'elles.
L'Espagnol nous jeta un coup d'œil significatif, \^^ posa l'index sur ses lèvres, et nous fit signe de nous retirer un peu à l'écart, en ajoutant : « Son Excellence se délasse en ce moment des soucis des affaires d'État. » Puis il s'avança seul vers la maison ^^ et frappa à la porte. Une voix rude et criarde demanda : « Que es eso? — Don Henriquez, » répondit notre guide. Bientôt la porte s'ouvrit : « Ave^ Maria purissimaj dit le galant hidalgo. — Sinpeccado concebida^ » répliqua en riant la personne qui avait ouvert, et la porte se referma.
Nous restâmes pendant quelques minutes en contemplation devant cette porte mystérieuse. Enfin elle s'ouvrit de nouveau; notre guide entni, après 'nous avoir invités, du geste à le suivre, o! nous introduisit dans une pièce assez vaste, mais où régnait un incroyable désordre.
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Derrière une table sur laquelle étaient entassés pêle-mêle des corsets, des éventails à moustiques, des verres contenant encore des restes de punch à Fauanas, de vieux caleçons, des jarretières et autres objets semblables , était assis le personnage à qui je fus présenté, avec une profonde révérence, coimne le chevalier de Mcizanares. Il portait une culotte courte, ouverte aux genoux, mais point de bas; un de ses pieds était fourré dans une vieille pantoufle, Tautre se montrait dans un état complet d'iûdépendance. Il avait passé un habit noir pardessus sa chemise, un chapeau à trois cornes était fièrement campé sur sa tête, et, quoique assis, il avait répée au -côté. C'était là Son Excellence le vice-gouverneur, le plus vilain singe, soit dit en passant, que j'aie vu de ma vie.
Après quelques compliments préliminaires, je lui présentai nos parchemins. Il nous examina d'un air solennel, puis fit signe à don Henriquez ; celuici lui donna ses lunettes, que Son Excellence ajusta méthodiquement sur son nez, après quoi elle parcourut nos titres. Quand eUe eut fini , elle se leva, et, sans prononcer une parole, balaya de sa main droite les objets de tout genre et de toute dénomination qui encombraient la table, à l'exception du bol à punch et des verres, si bien que le plancher (le la chambre on fut jonché. Cela fait, elle se rassit.
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« Por todos los demonios ! » s'écria du dehors la même voix rude et perçante que nous avions déjà entendue; prescpie en même temps une porte vitrée, qui communiquait avec la pièce voisine, s'ouvrit et livra passage à une créature dont l'apparition faillit nous faire perdre le sérieux que nous nous étions efforcés de garder jusque-là. Caraco! dit-elle en élevant la voix, qiie querer decir eso? el viejo novalel »
Notre senor parut quelque peu troublé par cette entrée en scène, et cela se conçoit, car la beauté qui se présentait aussi cavalièrement était une mulâtresse, et une mulâtresse en déshabillé ! Du reste, elle était jeune encore et d'un embonpoint remarquable.
« Que es este? demanda le vice-gouverneur en jetant sur la donzelle un regard interrogateui% et prenant une prise de tabac avec un flegme tout castillan. — Que es este ? répéta-t-elle furieuse, que es estef—Éd verdad, ajoiita-t-elle sur un autre diapason, en forme d'aparté, el baho viejo navale, » Elle se mit alors à ramasser , avec le sans-façon le plus étonnant, les hardes qui gisaient par terre; puis se tournant, toujours dans son simple appai'ciJ, c'est-à-dire en chemise, vers don Henriquez : •Âh'. caro mio ! lui dit-elle , gw« hay de nuevo ? esfranos ? bt elle nous lança quelques œillades expressives.
« Seas décente , reprit Son Excellence avec le
même air apathique , et en s'administrant une seconde prise de tabac, sens décente^ y manda por un padre, y irae un puerco, en donde echar el demonio^, »» En même temps il se leva et s'avança gravement vers elle ; mais comme il allait lui prendre la main , elle repoussa la sienne, et s'enfuit dans rautre chambre.
Nous supportâmes sans sourciller le regard scrutateur du vieux gouverneur, et bien nous en prit. Il alla se rasseoir sans dire un mot. Don Henriquez tira de la poche de son habit une plume et une l'îcritoire ; le vice-gouverneur, ayant signé les pièces, les lui remit, en lui recommandant d'y apposer le sceau de l'État ; puis il nous congédia avec un huen viage, et ferma sa porte à clef.
Nous pûmes alors donner un libre cours à notre hilarité longtemps comprimée et rire tout à notre aise de la grotesque figure du second représentant de Sa Majesté Catholique dans les provinces de Louisiane et de la Floride occidentale, le célèbre Vidal , qui déshonorait par son avarice sordide le gouvernement, d'ailleurs doux et humain, de l'Espagne ; mais cet accès de gaieté passa bientôt. Il y avait, dans cette caricature du vice, quelque chose de si ignoble , de si tristement hideux , que nous
i . « Comporlez-voua décemment, el etivoyez quérir un prêtre, avec un cochon , pour faire passer dans cet animal le diable qui vous possède, n
iS LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS
nous hâtâmes de regagner notre auberge , comme si la peste eUe-môme eût été à nos trousses ; nous n'avions plus qu'une idée fixe, c'était de sortir de cette maudite ville. Nous n'eûmes pas plutôt rejoint nos amis, que nous lear déclarâmes que nous étions résolus à nous mettre en route sur-le-champ pour les Attakapas. Tout le monde se rangea à notre avis, et le départ fut fixé pour le lendemain matin, à la pointe du jour.
Nous chargeâmes Jacques Pajol de faire les arrangements nécessaires avec Balot, qui s'était offert pour nous conduire aux Attakapas. Mais Pajol secoua la tête, et répondit qu'il ne voulait pas se mêler de notre voyage. « Nous ferions mieux, ajoutat-il, d'envoyer nos lettres de recommandation et d'attendre les réponses. »
Cette suggestion n'était guère admissible ; il eût fallu attendre plusieurs jours, et, pour des gens comme nous, qui n'étions point acclimatés, chaque heure de retard était grosse de danger. Nous en fîmes la remarque à notre hôte , ^n lui rappelant qu'il nous avait lui-même engagés à partir le plus promptement possible.
Il parut embarrassé ; cependant il persista , disant que si nous ne voulions pas rester à la Nouvelle-Orléans , nous n'avions qu'à traverser le lac Pontchartrain. « Et laisser nos bagages entre tes mains, n'est-ce pas? ajouta Baptiste en lui frappant
sur répaule. — Mieux vaut laisser vos bagages à la Nouvelle-Orléans que d'y rester vous-mêmes, >» répondit Pajol qui semblait encore plus découragé que nous. Il avait en efifet, dans ses manières, quelque chose d'inquiet qui nous eût frappés tout d'abord, si l'idée de partir n'avait, en ce moment, absorbé toutes nos facultés. Cajoleries et menaces, rien ne put l'ébranler : « Si vous voulez partir avec Balot , répéta-t-il , libre à vous ; mais je m'en lave les mains. »
Nous nous regardâmes les uns les autres. Il y avait'là-dessous , c'était évident, quelque chose qui n'était pas clair ; mais que faire, dans une position comme la nôtre? Je pris Pajol à part, et lui demandai par quel motif il avait ainsi changé d'avis. Ce Balot n'était-il pas un honnête homme ? Je le suppliai de me parler franchement.
Il évita de répondre directement à ma question, se contentant de marmotter , en se parlant à luimême, quelques mots dont je ne pus bien saisir le sens: il s'agissait de neuf pouces de fer froid. Puis il m'assura que Balot avait déjà conduit plusieurs centaines d'individus aux Attakapas.... mais il nous engageait néanmoins à passer de l'autre côté du lac Pontchartrain, où nous serions à l'abri des atteintes de la fièvre jaune.
En ce moment même Balot entra, et, après avoir jeté un regard défiant sur notre hôte , dont l'em-
barras aupfmenta visiblenaent : « Eh bien ! messieurs, dit-il, il est décidé que je vous mène aux Attakapas? » Je remarquai qu'il était beaucoup moins ivre qu'on ne l'aurait supposé , après l'immense quantité de spiritueux qu'il avait ingurgités.
Cependant Pajol, qui se trouvait alors auprès de Lassalle , lui avait répété à l'oreille : « N'allez pas avec Balot; traversez le lac. » Je n'avais pas entendu ce nouvel avis, de sorte que j'entrai immédiatement en négociation avec notre futur patron. Celui-ci s'engagea à se trouver au quai le lendemain matin à cinq heures, avec son bateau et un équipage composé de dix rameurs, un contremaître et lui pour capitaine; il demandait un dollar par joiu* pour chaque rameur , deux pour son second et trois pour lui. Le marché fut bientôt conclu. De temps à autre, Balot se tournait du côté de notre hôte qui , plusieurs fois , était sorti et rentré d'un air fort préoccupé, et qui, en passant devant Baptiste, lui avait glissé quelque chose dans la main. J'avais vu tout ce manège.
Tandis que je me débattais sur le mode de payement avec Balot, qui exigeait que la totalité du prix du voyage lui tût comptée d'avance , Baptiste avait trouvé le temps de parcourir le billet qu'il venait de recevoir. Il s'avança aussitôt vers Balot, et lui demanda quel chemin il avait l'intention de prendre.
Balot jeta un regard rapide autour de la chambre, mais Jacques Pajol avait disparu. « Quel chemin? s'écria-t-il brutalement et avec un ricanement grossier; quel chemin voulez-vous que je prenne, sinon le plus court et le meilleur ? qu'est-ce que cela voiis fait, d'ailleurs? vous allez par le même chemin que votre maître , et je me suis entendu avec lui. »»
Les manières de cet homme commençaient à me déplaire souverainement. « Un instant, dis-je, monsieur Balot, sachez que Baptiste n'est pas notre domestique , mais un vieux compagnon , un ami , et veuillez considérer ce qu'il dit comme si nous le disions nous-mêmes.
— Eh bien! reprit Balot d'un ton bourru, nous allons par le bayou^ de la Fourche.
— Non pas , répliqua Baptiste , cela ne fait pas notre affaire. Nous voulons aller, nous, par le bayou Placquemine.
— En ce cas, vous pouvez partir seuls ; moi, je reste !
— Soit, » dis-je ; car j'avais aussi quelques soupçons, quoique je ne comprisse pas bien le motif de la préférence que Baptiste manifestait pour le bayou Placquemine. Pendant les quinze jours que nous avions mis à remonter de l'embouchure du Mississipi à la Nouvelle-Orléans, nous avions ques-
\ . Oa appelle bayous les pelils affluents des grands cours d'ean de l'Amérique du nord, ri quelquerdis aussi des embranchemenls formés par le trop- plein des fleuves et des rivières.
â2 LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS
tienne notre capitaine et les gens de l'équipage sur les voies de communication entre cette capitale et les Attakapas, et on nous avait dit que le bayou de la Fourche , qui se détache du fleuve à vingt-sept milles au-dessus de la Nouvelle-Orléans, était la voie la plus directe ; le bayou Placquemine , qui est à douze milles plus haut, prend deux journées de plus. Cette dernière route donc aurait été plus avantageuse pour le patron, et son refus de la prendre n'en était que plus suspect.
« Et quel est votre avis , Baptiste ? dis-je à notre vieux serviteur.
— Je crois, monsieur le comte, que nous ferions bien d'expédier nos lettres et de traverser le lac Pontchartrain , puisque cet homme refuse d'aller par le bayou Placquemine. »
Nous nous rangeâmes à cette opinion , pensant tous que Baptiste avait des motifs graves pour changer aussi subitement nos plans de voyage.
Balot nous regarda alternativement, Baptiste et moi, comme s'il eût pu nous poignarder. « Bah! s'écria-t-il enfin, je tiens toujours les dix dollars, ( c'étaient les arrhes que je lui avais payées ) ; personne ne peut me les ôter, et avec cela, je m'amuserai. »» En disant ces mots , il poussa un bruyant éclat de rire , et sortit.
Nous le vîmes s'éloigner avec un senthnent analogue à celui que doivent éprouver des marins
DANS LA LOUISUNE. 23
naufragés, lorsque le navire dont ils attendaient leur salut disparaît à l'horizon ; et quelques minutes s'écoulèrent avant que nous songeassions à tourner notre mauvaise humeur contre Baptiste, et à lui demander pourquoi il avait ainsi trompé l'espoir que nous avions de quitter cette infernale ville. Pour toute réponse, Baptiste nous montra le papier que Pajol lui avait remis. On y lisait les mots
suivants, griffonnés au crayon : « N'allez pas par If bayou de la Fourche ; allez par le bayou Placquemine. Balot est tm quarteron, et ses gens sont tous des noirs ou des mulâtres. — Bah! s'écria Lasalle ; quarteron, mulâtre ou blanc, qu'importe? Un quarteron vaut bien un blanc : Pajol est un imbécile. » Il est bon de vous dire que la négromanie était à cette époque fort à la mode en France.
« Monsieur, dit Pajol à travers la porte qui était restée entre-bàiUé'e, si vous êtes en vie dans six semaines , vous ne direz pas que Pajol est un imbécile. »
Nous l'appelâmes et le pressâmes de nouveau de s'expliquer plus clairement ; mais il s'y refusa positivement, n ne s'était déjà, selon lui, que trop expliqué : tout ce qu'il pouvait dire, c'est que Balot et son équipage étaient des gens de couleur, et que les planteurs aimaient mieux voyager avec des Acadiens. Sur ce, il appela ses nègres, qui nous servirent à souper.
ai LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS
Nuus nous inlnies à table, mais nous avions perdu l'appétit. La chaleur aussi était étoufiante.
Comme nous achevions assez tristement noire i'ci)as, Balot reparut. « Messieurs, nous dit-il, je vous mènerai par le bayou Placqucmine ; mais il vous en coûtera la moitié plus. '
— Vous serez payé sur le pied convenu, dit Baptiste.
— Eh bien! reprit-il, nous partii'ons demain à six heures. »
Cet arrangement nous convenait. Je fis un bon sur nos banquiers de la Nouvelle-Orléans , payable après notre arrivée à notre destination , et Balot s'en alla pour réunir son monde.
« Avez-vous des armes? >» me demanda, quelque temps après, Pajol, d'un air indifférent. Je répondis que nous avions des pistolets, des fusils doubles et des sabres de cavalerie. « Les sabres sont bons , dit-il ; mais il n'est rien de tel , en voyage , que les poignards. Je vous recommande les poignards.
— Croyez-vous donc que nous en ayons besoin?
— Je ne dis pas cela; mais c'est dans les choses possibles. » Et en disant ces mots il sortit.
Nous vouUons échapper à tout prix à cette atmosphère pestilentielle : nous avions maintenant lîi , presque certitude d'y réussir, et de plus la perspective d'un petit combat à l'arme blanche. C'était plus qu'il n'en fallait pour dissiper nos sombres
idées et nous faire oublier la fièvre et cette température de feu. Pajol ne tarda pas à rentrer. Il rapportait six poignards espagnols, que nous dûmes éclianger contre un pareil nombre de piastres. Ce petit épisode acheva de nous rendre toute notre gaieté , et après avoir achevé notre repas au milieu des joyeux propos et des éclats de rire, nous nous dirigeâmes vers notre coucher, que nous avions fait disposer dans une grange, à côté de nos caisses et de nos ballots. Nous avions en effet certains scrupules fort excusables à l'endroit des lits ordinaires de notre hôte, bien qu'il nous eût donné l'assurance que les chambres étaient aérées, et les matelas ainsi que les couvertures brûlés, toutes les fois qu'un individu mourait chez lui de la fièvre jaune. En >dépit des moustiques et autres insectes sans nom , nous dormîmes d'un sommeil tranquille, que depuis trois mois nous n'avions pas connu.
Baptiste seul ne partageait pas notre heureuse insouciance ; il ne voulut pas se coucher , et il ne faisait pas encore jour lorsqu'il vint nous réveiller.
« Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau, Baptiste?
— Rien, messieurs, répondit notre vieux serviteur, sinon que je pense toujours que nous ferions mieux de traverser le lac Pontchartrain.
— Comment ! à présent que notre marché est conclu? »
â6 LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS
Baptiste secoua la tête. « Vous avez tort, croyezmoi , de vous fier à des gens de couleur. Je viens du cabaret , où j'ai vu une douzaine de gaillards dont la mine ne me revient pas du tout. Nous ne sommes pas connus ici : on peut nous conduire je ne sais où , et personne n'en saura jamais
rien.
— Allons donc, Baptiste! s'écria Hauteroche; je vous croyais plus brave. Dix Français avoir peur de douze mulâtres ! On se moquerait de nous , si on le savait. Quant à moi , je vous déclare que ma résolution est inébranlable. »
Lassalle et moi, nous éprouvions une certaine hésitation ; mais Balot arriva sur ces entrefaites, el nous eûmes honte de lui laisser voir, à lui et à ses gens, ce que nous pensions d'eux. Nous fîmes donc transporter nos bagages sur le quai, puis à bord du bateau, sur lequel nous nous embarquâmes, comme des gens qui savent à peine s'ils veillent ou s'ils dorment.