II. L'esclavage aux États-Unis
Nous avons ici un proverbe qui dit qu'un Européen qui arrive en Amérique est aveugle pendant sept ans ; j'avouerai franchement, pour ce qui nous concerne , que nous étions , à notre arrivée , dans un état de cécité complète , et que nous restâmes longtemps étourdis de la nouveauté de notre situa-
tion. L'effet fut beaucoup moins sensible sui* nos domestiques , et c'était bien naturel. En Europe , nous nous trouvions rarement en contact avec le peuple, et alors même, nos rapports avec lui étaient de supérieurs à inférieurs. Nous étions au nombre des rouages d'une grande machine , recevant l'impulsion d'en hant , et transmettant cette impulsion à d'autres, ressorts. Nous savions faire manoeuvrer des bataillons et des escadrons, briller aux grands et aux petits levers , tourner des boutsrimés, siffler des tragédies et critiquer des romans. Nous espérions trouver à la Louisiane, sinon l'équivalent de ces occupations ou de ces plaisirs, du moins un lieu de retraite agréable ; mais ce que nous en avions vu détruisait amèrement toutes nos illusions.
Nous avions fait une sottise qui n'avait pas de nom, en nous jetant tête baissée dans le piège que Balot nous avait tendu. Je ne puis, aujourd'hui même , y songer sans me mettre en fureur. Nous remontâmes le Mississipi le plus tristement qu'i soit possible de concevoir, et j'ajouterai que, si nous le remontâmes , ce fut grâce à nous. Il nou fallut travailler comme des mercenaires et ramer comme des galériens ; car ces maudits fainéants ne faisaient que boire , sans parler de tous les autres tours qu'ils nous jouaient. Après que nous nous fûmes épuisés à faire pendant dix jours le métier
de bêtes de somme, ils nous échouèrent, le soir du onzième , sur un tronc de cyprès couché en travers du bayou Placquemine , et sur lequel nous nous trouvâmes complètement à cheval, l'avant de notre bateau d'un côté, et l'arrière de Fautre. Nous avions fait une large voie d'eau , et au bout d'un quart d'heure nous en avions jusqu'à la ceinture. Nous dûmes nous défendre toute la nuil contre les alligators , dont les terribles Diàchoires s'ouvraient de tous côtés pour nous saisir; quelques-uns eurent même l'audace d'entrer dans notre bateau. Pendant tout ce temps , les affreux hiboux du Mississipi voltigeaient autour de nous et nous battaient le visage de leurs ailes , en poussant leurs cris infernaux. Quant à Balot et à ses mulâtres , ils s'étaient emparés de la yole.
Nous avions complètement perdu la tète. Nous ne songeâmes à la yole que quand nous les vîmes pousser au large , se moquant de nous. Les marauds eurent alors l'impudence de nous demander mille dollars pour nous tirer de là. Nous les aurions bien volontiers payés en monnaie de plomb , mais par malheur nos armes à feu , mouillées par l'eau, étaient hors de service. Ils avaient emporté avec eux ime balle d'effets qui m'appartenaient , et qui valait un miUier de livres. Nous apprîmes plu^ tard que leur intention, dès l'origine, avait été Av nous voler.
DANS LA LOUISIANE. â9
Nous restâmes échoués dans le bayou Placquemine pendant quatre jours entiers. Je renonce à décrire nos angoisses. Un rude mais honnête Canadien , le vieux Martin , nous aperçut , et vint nous prendre dans un bateau sur lequel nous continuâmes notre route vers les Âttakapas, dont nous n'étions alors éloignés que d'une journée.
ni. Les Attakapas.
A vingt-neuf et à trente- neuf milles au-dessus de la capitale, deux branches, appelées le bayou de la Fourche et le bayou Placquemine , se détachent de la rive occidentale du Mississipi ; c'est la route que l'on prenait autrefois et que l'on prend encore aujourd'hui dans la saison des grandes eaux, pous se rendre aux Attakapas. Pendant les mois de février, mars et avril , lorsque le fleuve s'élève audessus de son niveau ordinaire, ses eaux se précipitent avec violence par-dessus les masses de bois accumulées à l'embouchure de ces deux bayous, et qui forment là une véritable barre. C'est alors que commence la navigation sur ces branches latérales, navigation qui dure jusqu'à ce que les divers lacs et affluents de la rive droite du Mississipi aient atteint la même hauteur que celui-ci ; du moment où leurs eaux reviennent dans le lit du fleuve qui a recommencé à baisser, elle est interrompue de
nouveau. A mesure qu'on avance dans ces canaux naturels, on s'aperçoit que le courant qui vous porte perd de sa force ; cependant le voyageur assez heureux pour avoir échappé aux écueils dont leur entrée est hérissée , doit se préparer à affronter d'autres dangers non moins redoutables. Ces bayous sont traversés , coupés dans tous les sens par tant de rivières, de gouffres, de bas-fonds, qu'il est extrêmement difficile, même avec une connaissance exacte des localités , de se diriger à travers ce labyrinthe : ici , ils se déploient en un vaste lac, dans lequel viennent se décharger de nouvelles eaux ; là , ils se resserrent au point qu'il est presque impossible de reconnaître les sinuosités de leur cours au milieu des forêts de cyprès , inondées à une hauteur de vingt-cinq pieds. Le feuillage de ces arbres immenses s'étend et se referme comme une voûte au-dessus de vos têtes. De leurs branches gigantesques pendent de longs festons do mousse , dont les extrémités s'accumulent à la surface de l'eau et obstruent le passage. Jamais la clarté du jour ne pénètre au sein de ces ténèbres éternelles : l'air y est pesant , et la nature ellemême semble oppressée. Les oiseaux n'y font point entendre leur chant joyeux ; mais en revanche , les rugissements des alligators , les clameurs des grenouilles monstres, et, après le coucher du soleil, les cris sinistres des grands hiboux- du Mississipi
jellcnt Tefifroi dans Tâme du voyageur , qui peut se croire transporté sur les sombres eaux du Styx ou de l'Achéron.
Après une navigation d'environ vingt -quatre heures, le voyageur sort enfin de ce labyrinthe, pt le jour sourit encore une fois sur lui. Le plus riche panorama se déroule alors à ses yeux enchantés. Il se trouve dans un lac magnifique , de plusieurs milles de circuit, bordé tout autour de ces mêmes cyprès géants, aux troncs revêtus de la mousse des siècles , et qu'on pourrait , au premier abord, prendre pour un vaste assenàblage de sombres dômes. De chaque côté du lac, des millions de nelumbos , entremêlés de tulipes aux vi?es couleurs, élèvent fièrement au-dessus de Teau leurs feuilles coniques , roulées en forme d'urnes ; d'innombrables oiseaux aquatiques, au brillant plumage, voltigent en se jouant au-dessus de ce lapis de verdiu-e et de fleurs. Au centre seulement, étincelle une nappe d'eau pure et transparente conune du cristal. On quitte à regret ce beau lac pour se perdre de nouveau dans un réseau de rivières et de bayous, d'où l'on passe dans l'Atchafalaya, autre débouché naturel du Mississipi débordé , puis dans le Teche , qui conduit enfin aux ittakapas. La côte , qui ne présente guère , à partir lu golfe du Mexique, que des prairies marécageuses, prend plus de consistance à mesure qu'on
avance vers le nord; et c'est à ce pays, arrosé par le Teche, le Vermillon et une foule d'autres rivières et de lacs , qu'on a donné le nom de paradis de la Louisiane.
A droite serpente , à travers des vallées et des prairies sans fin, le Teche, semblable à un long ruban gris de fer; dans la plaine, ombragée par des bouquets de chênes verts, de papayers et de magnolias, paissent et bondissent en liberté des milliers de bétcs à cornes et de chevaux à demi sauvages; çà et là on aperçoit des habitations à moitié cachées dans des torèts d'arbres à fruits tropicaux, d'orangers, de figuiers, de citronniers, cl quelques figures noires, errant nonchalamment au milieu de ce tableau. Il semble que la nature entière y respire un parfum voluptueux et enivrant : c'est vraiment un élysée terrestre.
En décrivant ces lieux enchanteurs, je me reporte par l'imagination à l'époque où, pour la première fois , je parcourus ces riantes vallées. Nous étions sous la conduite du vieux Martin , rude mais honnête Acadien, qui nous avait, quatre joui-s auparavant, tirés de notre situation périlleuse dans le bayou Placquemine , et pris à bord de son bateau. A la plupart des plantations devant lesquelles nous | passions , on venait nous complimenter et nous inviter à nous arrêter. Mais Martin, xjui connaissait parfaitement le pays et ses habitants, nous donnai
à cet égard d'excellents conseils, et nous eûmes ^ ^râce à lui, le bonheur d'échapper à des pièges dans lesquels notre inexpérience nous aurait nécessairement fait tomber. C'était vraiment une étrange race que les créoles de cette époque. Leurs habitations étaient dépourvues de toutes les commodités de la vie. Des troupeaux de vaches et de veaux erraient dans leurs prairies; mais on ne trouvait chez eux ni une goutte de lait ni une once de beurre , parce que le soin d'une vache laitière eût donné trop de peine. Us avaient des esclaves par douzaines; mais ils les employaient à éventer leur maltresse et à écarter d'elle les moustiques , à porter son ridicule ou son éventail , à la rouler dans une chaise longue d'un bout à l'autre du portique , à jouer avec des enfants gâtés ; après quoi ils les faisaient fouetter, en guise de passetemps. InsensibiUté aux souffrances des hommes et des animaux en général, vanité ridicule, envie de tout ce qui était au-dessus d'eux, indifférence complète à toute espèce de civilisation inteUectuelle : c'étaient là quelques-uns des traits caractéristiques des créoles d'alors. Je parle toujours de la masse, car on rencontre partout d'honorables exceptions. Mais, sur un millier de familles créoles, nous n'en trouvâmes pas vingt qui sussent lire. Ils étaient de cent ans en arrière de. nos paysans français , et pourtant , à les entendre , il n'en
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était pas un dont les ancêtres n*cussent possédé des châteaux en France, figuré à la cour, comme Jacques Pajol , et vécu dans rintimité de Louis XIV. Cette condition particulière des créoles offre une sorte de phénomène social, qu'il est cependant facile d'expliquer. Nous autres, Européens, à l'exception peut-être des Anglais , nous avons été éle vés par des gouvernements qui considèrent, plus ou moins, comme leur propriété la société politique à la tête de laquelle ils sont placés , et qui la traitent comme telle , c'est-à-dire qui la façonnent et la modèlent selon leurs vues présentes ou futures : l'homme, à leurs yeux, n'est pas un être absolu, un tout indépendant, mais seulement une partie d'une grande machine , partie destinée à se mouvoir dans un cercle qui hii est tracé, n résulte de ce système d'éducation, que le Français ou l'Allemand qui met le pied dans ce pays, est, ainsi que je vous le disais, complètement désorienté, étourdi, aveuglé; et cela doit arriver, non pas seulement à des individus isolés, mais à des colonies entières, qui essayent instinctivement de transplanter les principes sociaux de la vieille Europe dans un monde comme celui-ci, où chaque homme , accoutumé dès l'enfance à se gouverner lui-même , à se considérer comme parfaitement indépendant, jouit, dans l'exercice de ses facultés, d'une entière liberté d'action. Ces colonies, isolées
en présence de moeurs qu'eUes ne comprennent point, dégénèrent, s'affaiblissent de plus en plus, et finissent par être absorbées. Oui, cette différence matérielle entre l'éducation européenne et réducation américaine explique comment les Anglais ont pu, il y a soixante-dix ans, enlever aux Français, nombreux et aguerris, leurs vastes possessions d'Amérique; elle explique comment les successeurs de ces Anglais, les Américains du nord, sont parvenus à nous faire renoncer peu à peu à nos mœurs, à nos habitudes, à nos idées même, pour prendre les leurs, si bien qu'avant peu d'années il ne restera plus ici de vestiges de notre nationalité.
Martin nous avait indiqué une habitation du voisinage, qui était à louer, et où nous pouvions nous installer, au moins provisoirement : le marché fut bientôt conclu , et nous entrâmes tout de suite en possession. L'habitation en question était à un demi-mille du lac de Chîtimachas , et à dix milles environ de la paroisse des Atlakapas proprement dite. On y avait construit une maison en bois, comme sont ordinairement celles des planteurs, avec un large toit formant saillie : le rez-de-chaussée , entouré d'une sorte de portique , se composait de deux grandes pièces. A quelque distance de là était un autre bâtiment, où nos domestiques pouvaient se loger, et plus loin encore trois huttes
pour nos vaches et nos quatre nègres. Tout cela était ombragé par plusieurs groupes de beaux catalpas. Une vingtaine d'acres étaient ensemencés en blé , que nous ditaies partager avec le propriétaire; le reste était à l'état de forêt vierge. Au moment d'entrer dans cette modeste demeure, nous éprouvâmes un mélange de sensations que ceux-là seuls peuvent comprendre qui, après avoir été élevés comme nous au sein du luxe , puis ballottés pendant dix ans dans les orages des guerres civiles, trouvent enfin un asile où ils peuvent dormir en paix. Nous nous arrêtâmes quelques instants sur le seuil , nous regardant en silence ; puis tout à coup , cédant à notre émotion , nous nous jetâmes dans les bras les uns des autres, en versant des larmes d'attendrissement.
Cependant Baptiste s'occupait déjà de notre repas. Ce bon serviteur avait songé à tout, jusqu'à ces petits accessoires qui ne paraissent nulle part plus nécessaires que dans ce pays , où l'on trouve en si grande abondance tout ce qui peut suffire aux besoins ordinaires de la vie. Nous nous régalâmes de pain tendre de froment, luxe très -rare à cette époque, même chez les riches planteurs , et de quelques outardes tuées par Martin. Il fallut, il est vrai , nous contenter de café au lait en place de bordeaux, et substituer au Champagne le punch à Vananas; mais cette soirée n'en fut pas moins une
des plus agréables que nous eussions jamais passées. A minuit , nous quittâmes la table pour aller nous jeter sur nos lits , qu'on avait eu la précaution d'entourer de moustiquaires. Le lendemain matin commença notre vie de planteurs.
Nous fîmes à peu près comme nous avions vu faire aux autres. Nous nous levions à cinq heures du matin pour aller travailler, soit aux champs, soit 'dans le jardin, puis nous prenions mie tasse de café, et, après une autre heure d'exercice, nous déjeunions. Nous allions ensuite faire un tour du côté du lac , dans lequel se jette un petit bayou, et là nous tirions quelques pièces de gibier pour notre dîner et notre souper; le gibier, et surtout les oiseaux aquatiques, sont si nombreux dans ces parages, qu'il. suffit d'aller à quelques pas de sa maison pour se procurer en peu de temps des provisions pour toute la semaine. Pendant la grande chaleur du jour, nous nous retirions dans le corridor de notre habitation, où nous passions le temps à lire, à écrire, à faire de la musique ; Lassalle et moi nous jouions du violon, et Hauteroche nous accompagnait sur sa flûte. L'heure du dîner nous trouvait généralement en bon appétit. L'aprèsmidi, nous faisions quelques parties de billard, car nous avions, dès notre arrivée, fait monter une table tout exprès. Quelquefois nous avions de la compagnie, mais c'était rare : notre plantation
était trop isolée; il fallait une heure de cheval pour gagner l'habitation la plus voisine.
Nous passâmes ainsi la première quinzaine d'une manière très-supportable : la suivante le fut un peu moins. II nous fallut renoncer à beaucoup de petites jouissances, devenues pour nous des nécessités; une foule de besoins contractés au milieu d'une société oisive et raffinée, devinrent impossibles à satisfaire, et nous ressentîmes vivement ces privations. Il n'y avait dans toute la paroisse que deux marchands , dont le plus proche demeurait à six milles de nous , et leur fonds de magasin se composait exclusivement de tabac en poudre et à fumer, de chapeaux de paille, de poudre de chasse, de couteaux , fourchettes et couvertures. Quelques bouteilles de madère, que nous avions apportées avec nous , avaient été prudemment mises en réserve pour les accidents imprévus.
Notre vie de planteurs commençait donc sous d'assez tristes auspices. Nous essayâmes de nous étourdir sur ces désappointements en rêvant à un avenir plus heureux; à la réalité, nous opposions l'espérance. Le riche sol des Attakapas fournissait tout eu abondance et presque sans travail; il ne tenait qu'à nous de nous y créer une existence heureuse; mais des années pouvaient s'écouler avant qu'il nous fût donné de réaliser cette existence, et tout semblait indiciuer que notre patience
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serait rudement éprouvée. Les obstacles que nous avions à surmonter pour fonder notre établissement devenaient de jour en jour plus apparents; notre concession même présentait des difficultés d'une nature particulière. Les titres faisaient mention de quatre mille arpents à l'ouest du Chitimachas» entre le Teche et le Vermillon , mais sans autre indication de limites. Des réserves en notre faveur avaient été faites à l'époque de la cession de la Louisiane au gouvernement espagnol; mais, au mépris de ces réserves, il avait été fait subséquemment d'autres concessions , sur lesquelles il s'agissait maintenant de reprendre ces quatre mille arpents : c'était une source de contestations et de procès sans fin. La première chose à faire était de lever un plan général du territoire et de se procurer des renseignements précis sur les droits et les prétentions de tous les habitants du canton ; mais , par suite d'une mésintelligence qui existait alors entre la majorité des créoles d'une part, et l'autorité administrative de l'autre , personne ne se souciait de nous venir en aide , et nous nous trouvions ainsi abandonnés il nous-mêmes.
Nous cherchâmes d'abord à pousser une reconnaissance dans la direction du Vermillon; mais cette première tentative ne fut pas heiu-euse. L'Européen ,* dont les yeux sont habitués à des vallées, à des prairies, à des forêts d'une étehdue plus ou