‹ Les convicts en Australie (volume 2)Chapitre 111 sur 112 · LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS DANS LA LOUISIANE · texte numérisé non relu

LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS DANS LA LOUISIANE

des mercenaires, qui m'accueilleraient avec une froide indifférence , sinon avec un mécontentement mal déguisé. Je traversai le salon du bateau, d'un air assez maussade, sans même regarder les personnes qui s'y trouvaient, et je m'appuyai sur le bord de la fenêtre ouverte. J'étais depuis quelques minutes dans cette attitude , en proie à de sombres préoccupations, lorsqu'une voix amicale me dit h l'oreille :

Qu'est-ce qu'il y a donc, monsieur de Vignerolles? Êtes^tms indisposé? Allons, venez ^.

Je oie retournai. Celui qui m'adressait la parole était un homme d'un certain âge, à l'air respectable ; mais ses traits m'étaient complètement inconnus, et je le regardai fixement, un peu étonné de ce ton familier et de la connaissance qu'il avait de mon nom. J'étais en ce moment, ainsi que je Tai dit , dans une disposition peu sociable ; et , après une légère inclination de tête, j'allais tourner le dos au vieux monsieur, lorsqu'il me prit par la main et m'entraîna doucement vei's le salon des dames :

Allons^ venez, monsieur de Vignerolles.

— Mais que voulez-vous donc? dis-je assez sèchement à l'indiscret étranger,

— Faire votre connaissance, répondit- il avec un

I . Les phrases en italique sont en ft'ançais dans l'original.

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souiire plein de bienveillance, au monient même où il ouvrait la porte de l'appailement des dames. « Monsieur de Vigrierolles! » dit-il, en entrant, â deux jeunes filles qui étaient occupées à attacher à l'un des piliers de la chambre un paquet d'ananah et de bananes, comme on suspend ailleurs des chapelets d'oignons : Mes filles ^ voici notre voisin, monsieur de Vignerolles,

Les jeunes personnes s'avancèrent gracieusemeiv. vers moi , me firent un accueil aussi cordial qu» | si j'eusse été une vieille connaissance, et s'empressèrent de m'offrir quelques-uns de leurs fruits odorants et savoureux. Je fus réellement enchanté (i( leurs manières, qui contrastaient si agréablemenî avec celles des Américaines, et retrouvant des compatriotes sur cette terre lointaine, je ne me senti> pas le courage de résister à cette aimable invitation. Je m'assis, et le babil plein de charmes des créolt^ ne tarda pas à dissiper entièrement mon humeui noire. Une heure s'écoula rapidement ainsi, et ii en eût été de même d'une seconde et peut-èliv d'une troisième , si mes idées un peu sauvages on matière d'étiquette ne m'eussent fait craindre que la prolongation de ma visite ne fût considérô comme un manque d'usage.

« Vous reviendrez prendre le thé avec nous!^ • me dirent les jeunes demoiselles au moment où jt sortais du salon.

Je les saluai en signe d'assentiment, et, à parler franchement, j'eus lieu, lorsque je fus remonté sur le pont, de me féliciter d'avoir pris cet engagement. La société n'y était rien moins que choisie : c'étaient des conducteurs et des marchands de bestiaux qui se rendaient de la Nouvelle-Orléans dans les contrées du nord-ouest , des commerçants d'Aiexandria et des environs, des chasseurs et des trappers à demi sauvages, qui se dirigeaient vers le pays au delà de Nacogdoches , avec la louable intention de civiUser ou, en d'autres termes, de voler les Indiens. Il y avait là un étrange assemblage de grosses bottes, de voix rauques, de poings durs et calleux : tous ces gens s'agitaient sur le pont, chiquant , fumant , et expectorant avec autant de vigueur et de précision que si leurs gosiers eussent été des carabines.

Nous arrivions en vue d'une large masse de feuillage ; c'était l'embouchure de la rivière Rouge, audessus de laquelle les grands arbres qui s'inclinent de l'une et l'autre rive semblent vouloir former

une voûte de verdure. Quel contraste avec le Mississipi, qui coule large, puissant et majestueux, semblable à quelque conquérant barbare qui se précipite à la tête de ses hordes pour inonder le monde! La rivière Rouge, que nous avons l'habitude d'appeler le Nil de la Louisiane ( à peu près comme ce savetier du Massachusets, qui avait

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baptisé son fils Alexandi'e-César-Napoléon), se glisse sans bruit , comme un serpent venimeux, à travers les hautes herbes des prairies et sous l'ombre de* forôts : le nom de Cocyte lui conviendrait infiniment mieux. Nous voici à l'entrée du vaste marécage formé par la jonction du Tensaw et des rivières Rouge et Blanche : on le prendrait, aL premier aspect , pour un grand miroir d'une consistance solide, ou bien encore pour une prairii* d'un vert brillant, parsemée d'arbres, d'où pendent en longs festons des lianes enduites d'un limon visqueux. Mais, en l'examinant avec plus d'attention, on voit s'agiter doucement les lis d'eau aux larges feuilles d'un vert foncé, parmi lesqueh apparaissent çà et là certaines mâchoires d'un brun sale, d'où sortent des sons qui n'ont rien d'harmonieux pour les oreilles d'un étranger : ce sont des milliers d'alligators qui s'ébattent dans leur vase native. Nous étions au temps du rut, et leurs mugissements étaient vraiment hideux à entendre.

Nous continuâmes à remonter le cours de la rivière Rouge, et nous avions déjà parcouru une distance assez considérable, lorsque le vieux créoh' vint m'inviter à descendre pour le thé. Nous trouvâmes une de ses filles occupée à lire le roman de Bernardin de Saint-Pierre , ce livre favori des femmes créoles; l'autre faisait la causerie avec une

suivante à la peau d'ébène et aux dents d'îvoîre , à qui elle témoignait une familiarité qui eût donné des attaques de nerfs à ime élégante de New-York, Elles venaient de quitter, à ce que me dit leur père , le couvent des Ursulines de la Nouvelle-Orléans, où elles avaient été élevées. Il est peu présumable qu'elles eussent appris des samtes sœurs le secret de ce regard assuré et scrutateur avec lequel j'observai parfois qu'elles m'examinaient. L'aînée paraissait avoir environ dix-neuf ans, avec une légère tendance à l'embonpoint. Il y avait vraiment quelque chose d'amusant dans l'aplomb et la parfaite aisance avec lesquels elle^ inspectait ma personne dans une glace suspendue en face de nous , comme si elle eût pris à tâche de chercher à me déconcerter.

Il faudrait un livre entier pour faire l'énumération de tous les bagages et objets divers dont mes nouveaux amis avaient encombré le salon. Ils en étaient heureusement les seuls occupants et pouvaient en disposer à leur gré; sans cela, une guerre civile eût été inévitable. Les demoiselles avaient , rien qu'en citrons , oranges , bananes et ananas, de quoi charger un bateau; quant au papa, je comptai, parmi ses approvisionnements, au moins trois douzaines de caisses de chambertin, de lafïîtte et de médoc. Je le pris d'abord pour un négociant en vins ; dans tous les cas , le choix de

ces liquides salutaires et recherchés , de préfèrent à notre infâme genièvre , à notre odieux whisky, ces produits équivoques dont on empoisonne ma compatriotes , était une preuve de son bon goût.

On versa le thé. M. Menou (c'était le noin d* mon nouvel ami) paraissait disposé à sacrifiera modeste breuvage au chambertin : je voulus cumuler les deux jouissances. Les jeunes personnt^ furent aussi gaies et aussi aimables qu'il était po>sible de le désirer : c'étaient vraiment deux charmantes filles, pétillantes d'esprit et de vivaciU-. avec des yeux briUants et de douces voix qm auraient amolli le cœur du misanthrope le plus renforcé; mais il est des moments dans la vie uii l'esprit, affaissé sous une sorte de calme plat, semblable à celui qui suit un oumgan des Antil]e^ au mois d'août , perdant tout ressort et toute énngie , ne prend plus d'intérêt à rien. Je me trouvaidans un de ces moments. Je n'avais nullement coih sulté mon inclination lorsque j'avais quitté le tuiî hospitalier de mon ami Lassalle pour retourner sur mon habitation, que je n'avais pas vue deplli^ longtemps , où je ne devais trouver aucime société, et où il faudrait m'occuper de tr-avaux d d'affaires pour lesquels je ne me sentais auciii: goût. Si j'eusse ramené avec moi , ainsi que je l'avait espéré pendant mon séjour à New-York , uut tendre épouse, qui eût animé ma solitude, parlaîii

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mes joies et mes chagrins, je n'aurais sans doute pas éprouvé celte répugnance involontaire à revoir ma plantation du désert ; mais, dans l'état des choses , j'étais accablé par un profond sentiment d'isolement, qui paralysait toutes mes facultés et me rendait complètement incapable de me maintenir au diapason de la joyeuse société au milieu de laquelle m'avait jeté le 4iasard. J'essayai, mais vain(îment , de secouer ce poids qui m'oppressait ; et

renonçant enfin à des efforts inutiles, je sortis du salon et montai sur le pont.

La nuit était belle ; les étoiles brillaient au firmament et l'atmosphère était parfaitement claire, à Texception d'un léger brouillard blanchâtre qui s'élevait de la rivière. On eût dit que les coups sourds du piston de la macliine étaient répétés par de lointains échos ; c'étaient les mugissements des crocodiles , qui , dans le silence de la nuit , parv^enaient encore jusqu'à nous. Du reste, il n'y avait pas signe de vie sur le bord de la rivière ; c'était un désert : aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on n'apercevait pas une seule lumière ; seulement des milliers de mouches à feu, s'agitant dans l'espace , jetaient sur les arbres et les buissons une espèce de crépuscule magique. Quelquefois nous rasions le rivage de si près qu'on pouvait entendre le frottement des branchages contre le flanc du bateau. Nous marchions rapidement : encore douze

heures et je serai chez moi , pensai-je. En ce moment, le capitaine vint à moi et me dit que la tourbe bruyante des fumeurs et des buveurs commençait à s'endormir, et que, si je me sentais moimême disposé à me livrer au sonuneil, j'avak maintenant quelque chance de repos. C'était ce que j'avais de mieux à faire; je descendis donc, w m'installai dans mon cadre. *

Quand je m'éveillai, le lendemain matin, je trouvai que la brise s'était élevée pendant la nuit, et que nous avancions vivement, à la vofle en même temps qu'à la vapeur. La première pei^sonne que je rencontrai ftit M. Menou. n me souhaita k bonjour d'un ton qui me parut un peu plus froiù que celui qu'il avait jusqu'alors employé à moE égard; et, fixant sm' moi son œil scrutateur, il semblait vouloir lire dans mes traits si je répondrais encore à ses avances avec cette roidetlrun peu brutale que je lui avais montrée la veille. Eh bien! je fis de moil mieux pour effacer la mauyaist impression que je paraissais avoir produite. Ces Créoles, après tout, sont de braves gens ; et, malgré la dose d'originalité qu'ils doivent à leurs relations avec les indigènes , ils me rappellent la patrie. La réserve et la timidité ne sont pas leun vertus distinctives , j'en conviens; mais encore pi"éférai-je la légèreté de leur caractère et la libertf de leurs manières aux formes prétentieuses et i

l'esprit sournois des jankees. Je leur passerai môme leur ridicule passion pour la danse , passion que les premiers émigrants ne purent surmonter, au milieu de tous les embarras de leur établissement en Amérique ; et certes ce devait être une chose passablement bouffonne de les voir faire leurs cabrioles , danser leurs menuets et leurs gavottes avec des couvertures pour habits de bal et des peaux de bêtes pour escarpins !

Tandis que je causais avec les Menou et que je faisais de mon mieux pour me rendre agréable, la cloche sonna, on làchâ la vapeur, et nous nous arrêtâmes pour prendre du combustible.

Monsieut^ voilà votre terre! dit le père, montf ant de la main le rivage , sur lequel était empilée une grande quantité de bois» Je regardai par la fenêtre du salon : le créole avait raison. Mon temps avait été si bien occupé avec les jeunes personnes, que les heures avaient passé comme des minutes : il était déjà midi. Pendant mon absence, mon gérant avait établi un dépôt de bois pour les bateaux à vapeur; Jusque-là rien à dire. Et justement j'aperçois là-bas ce digne M. Bleaks en personne. Cependant le créole semble disposé à m'accompagner jusque chez moi. je ne puis pas l'en empêcher, si telle est sa fantaisie, mais j'espère bien sincèrement qu'il ne poussera pas la politesse aussi loin. Une pareille visite n'a rien de bien flatteur pour

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lin homme qui a été des années absent de chez lui; car, de tous les dieux, il n'en est pas de plus négligents que les lares et les pénates d'un garçon. « Monsieur Bleaks, » dis-je en m'avançant vers mon gérant, qui, avec son chapeau de paille, si chemise de guernsey et son pantalon de calicot, s( promenait en long et en large, les mains dans sp< poches et un cigare à la bouche , et paraissait s'inquiéter fort peu de son maître ; « Monsieur Bleaks, voulez-vous avoir l'obligeance de faire mettre à tonv mon tilbury et mon bagage ?

— Ah! monsieur de VigneroUes, dit l'homme, vous voilà? Je ne vous attendais pas sitôt.

— J'espère n'en être pas moins le bienvenu, répliquai -je un peu choqué de cet échantillon de véritable sécheresse pensylvanienne.

— Vous n'êtes pas seul, n'est-ce pas? reprit Bleaks en m'examinant en même temps du coin de Fœil. Je pensais que vous nous auriez amené une douzaine de noirs ; nous en avons grand besoin.

— Est-il permis y monsieur? interrompit ici le créole, me prenant la main, et m'indiquant la maison d'un geste significatif.

— Et le bateau? répondis-je en traînant la voix et sans bouger de place.

— Le bateau attendra, » répUqua Menou en

souriant.

Que pouvais-je faire? Il n'y avait pas d'autre parti

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i prendre que de me diriger avec lui vers la maison , quelque désagréable que fût pour moi une pareille corvée, vu Tétat actuel de mon habitation. Datait un triste spectacle, l'abomination de la désolation. Tout avait l'air tellement dékbré, tellement en ruine, que mon cœur se serra malgré moi à cette vue. De la haie, qui entourait le jardin, il ne restait debout que quelques pieux ; le jardin lui-même avait été envahi par cinq ou six pourceaux aux formes étiques, qui fouillaient bravement la terre et achevaient de déraciner le peu de plantes qui restaient encore. Et la maison! miséricorde! pas une vitre entière aux fenêtres ! tous les châssis bouchés à l'aide de vieux chiffons ou bourrés de paquets de feuilles de maïs ! Je ne pouvais m'atteridre à trouver des bosquets d'orangers et de citronniers : je n'en avais pas planté. Mais trouver les choses en cet état! c'était vraiment trop fort. Il n'y a pas de tableau qui n'ait ses ombres ; mais ici le tableau était tout ombre, sans un seul point lumineux. Nous avançâmes , sans rencontrer âme qui vive, à travers les troncs d'arbres renversés et à demi pourris qui obstruaient à chaque pas le chemin. Enfin, en approchant de la maison, nous nous heurtâmes contre un trio de petits monstres noirs qui se roulaient dans la boue avec les chiens; ils n'avaient qu'un lambeau de chemise sur le corps, et ils étaient aussi sales que peuvent l'être,

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entre toutes les créatures, les enfants des honunes. A notre vue, ces quadrupèdes, car il était perroi* de les prendre pour tels, sautèrent sur leurs jïieds, nous regardèrent en roulant de gros yeux, put coururent se cacher derrière la maison. « Ah! vou> voilà, ma vieille Sibylle? >» Debout devant im chaudron suspendu , à la façon des gypsies , au mo} er de trois bâtons disposés en triangle, elle ressemblait, à s'y méprendre, à la caricature de l'une de sorcières de Macbeth. Elle aussi nous regarda d'im air hébété, mais sans bouger. Je vais être obligé, je crois, de décliner mon nom. Mais elle m'a reconnu , et la voilà qui accourt à moi , son énorme cuiller à la main et en pleurant de joie. Il y a donc. enfin, une créature qui me revoit avec plaisir'. mais elle observe d'un œil inquiet son chaudron et trois poêles dans lesquelles elle fricassait des tranehes de jambon et des morceaux de buffle séché; U est évident qu'elle est fort en peine de savoir si elle doit m'abandonner à mon sort ou laisser sa cuisine à la merci de la Pro.vidence. Elle appelle et crie à s'égosiller, mais personne ne lui répond. « Et les chambres , s'écria-t-eUe , et la maison ! et tout, tout! » Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire : elle regarda mon compagnon d'un air fort embarrassé.

« Mais , mon Dieu ! pourrais-je seulement un moment? Tenez-la t massa! » contmua-t-eUe en don-

nant à sa voix rauque un ton suppliant; et en même temps elle me tendait la cuiller en faisant le geste de remuer quelque chose, puis elle montrait la maison.

« Que diable as'tu? » m'écriai-je, impatienté de cette pantomime inintelligible.

Les chambres, me répondit -elle, avaient besoin d'être aérées et balayées ; elles n'étaient pas en état de recevoir un étranger. Elle ne demandait qu'un quart d'heure pour mettre tout en ordre, et peut-être, en attendant, aurais-jela bonté, pour l'honneur de la maison, de tourner la soupe et d'avoir l'œil sur la viande.

Vouant intérieurement la vieille négresse à toutes les divinités infernales, je m'acheminai vers la maison. Une seule réflexion me consolait ; c'est qu'il était probable que l'habitation de mon compagnon n'était guère en meilleur état que la mienne : peut-être même, après tout, n'était-elle pas en aussi bonne condition; car ces créoles d'au-dessus d'Alexandria vivent encore , pour la plupart , comme des espèces de Peaux-Rouges. M. Menou ne parut pas du tout surpris du désordre qui régnait dans mon étabUssement. En entrant dans le parloir, nous trouvâmes , au lieu de canapés et de chaises , une quantité de graines de coton du Mexique , disposée en plusieurs tas sur le parquet; dans un coin était une couverture en lambeaux, dans un

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aulre un baquet de blanchisseuse. C'était encore pi? dans les autres pièces : un des nègres s'était installt dans ma chambre à coucher, d'où le moustiquaire avait disparu, probablement pour passer en la po^• session de l'aimable Mme Bleaks. Je me détourmi avec dégoût de ce spectacle de dilapidation, et je sortis dans la cour, pouvant à peine maîtriser mon indignation.

« Mais tout cela est bien charmant! • s'écria k

créole.

Je le regardai. Rien dans sa figure n'indiquait qu'il voulût se moquer de moi : je ne pus cependant me persuader qu'il parlât sérieusement, et je secouai la tête , car je n'étais pas d'humeur à plaisauter. Mais mon original , passant tranquillement son bras dans le mien, m'entraîna du côté de? cases de mes nègres et de mes plantations de coton. Mes terres étaient d'excellente qualité, et malgré le peu de soin donné aux cultures, telles étaient la fertilité et la richesse naturelles du sol. que mes plants étaient déjà presque à hauteur d'homme, quoique nous ne fussions encore qu'au mois de juin. Le créole promena ses regards d» tous côtés d'un air connaisseur, et à son tour secoua la tète. Au même instant la cloche du bateau à vapeur se fit entendre : c'était le signal du départ.

Dieu soit loué ! pensai-je.

« Monsieur, dit Menou, votre plantation est trèscharmante^ mais ce mistère Bleak n*est bon à rien , et vous, vous êtes trop gentilhomme. »

J'avalai, au risque d'étouffer, ce compliment équivoque.

« Écoutez^ poursuivit mon compagnon, vous allez venir avec moi.

— Aller avec vous ! répétai-je suffoqué d'étonnement. Cet homme est fou, pensai-je, de me faire une pareille proposition , lorsqu'il y a à peine dix minutes que je suis chez moi.

— Oui, ouij monsieur^ vous allez venir avec moi. J'ai des communications très-importantes à vous faire.

— Mais , monsieur y répUquai -je un* peu sèchement, j'ignore ce que vous pouvez avoir à me communiquer, et j'ai lieu d'être surpris d'une proposition aussi étrange....

— ^De la part d'un étranger, interrompit le créole en souriant, c'est possible; mais je parle sérieusement, monsieur de VigneroUes, et au milieu de ces yankees, un créole de la Louisiane n'est pas tout à fait un étranger pour un émigrant français. Vous êtes venu ici sans prendre les précautions nécessaires, indispensables : c'est à peine si votre maison est prête pour vous recevoir ; il règne en ce moment des fièvres dangereuses; en un mot, je vous le répète , ce que vous avez de mieux à faire , c'est de venir avec moi. »

Cette insistance , ce ton d'autorité aniical bouleversaient toutes mes idées.

« Eh bien, dit-il, oui ou non? »

fhésitai un instant, ne sachant que répondre ni que résoudre. « J'accepte votre offre, » m*écriai-je enfin, sachant à peine ce que je disais, et je me dirigeai à grands pas vers le bateau. H. Bleaks me regardait avec un profond étonnement. Je lui recommandai, d*un ton bref et sec , de donner plus dr soins à mes plantations, et j'allais mettre le pied sur le bateau , lorsque mes vingt-cinq nègres accoururent en hurlant de derrière la maison.

« Massa, Dieu tout-puissant ! Massa, massa, rester avec nous ! » vociféraient les hommes.

« Massa! bon massa! pas s'en aller! M. Bleaks! » criaient les femmes.

Je fis signe au capitaine d'attendre un instant.

« Que voulez-vous ? »» leur dis-je un peu ému.

Un des esclaves s'avança et découvrit ses épaules. Deux autres suivirent son exemple. Ils étaient tous trois sillonnés de cicatrices et de traces de coups defouet.

Je jetai un regard sévère sur Bleaks, qui grimaça un sourire féroce. Il était heureux, pour mon honneur et pour ma conscience , que mes pauvres nègres en eussent ainsi appelé à moi. J'allais , avei* mon insouciance habituelle , suivre un homme que je connaissais à peine , sans m'inquiéter le moins

du monde de vingt-cinq êtres humains dont j'étais responsable et que j'avais laissés en d'aussi mauvaises mains. Je m'excusai a la hâte auprès de M. Menou, et je pris congé de lui, après avoir promis d'aller bientôt visiter soh habitation et recevoir les communications qu'il pouvait avoir à me faire. Il ne me répondit rien ; mais s'empressant de monter sur le bateau, il dit quelques mots à l'oreille du capitaine , puis disparut par l'escaher qui conduisait aux salons. Je ne songeais déjà plus à lui et je marchais vers la maison, entouré de mes noirs, lorsque j'entendis le bruit des roues qui recommençaient à battre l'eau : le bateau s'éloignait de la rive et poursuivait son voyage. Au même instant, je me sentis saisir par le bras ; je me retournai vivement : c'était mon créole !

Voilà qui est intolérable! pensaî-je. Je m'étonne qu'il n'ait pas amené ses deux filles : la mystification eût été complète.

« Vous aurez besoin de moi pour vous débarrasser de ce coquin , dit Menou tranquillement. Nous allons régler tout cela aujourd'hui; démain mon fils sera ici , et après-demain vous m'accompagûerez chez moi. »

Je ne soufflai mot. A quoi bon? Je n'étais plus mon maître. Cet homme extraordinaire s'emparait d'autorité de l'administration de mes affaires.

Mes pauvres esclaves riaient et pleuraient de joie;

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je leur apparaissais en ce moment comme mi sauveur. Je leur dis de se retirer dans leurs cases et que je les ferais appeler lorsque j'aurais besoin d'eux.

« Le diable emporte ces moricauds , dit Bleaks en les voyant s'éloigner. Ils ont besoin du fouet : il y a trop longtemps qu'ils n'en ont tâté.'»

Sans répondre à cette observation, j'ordonnai à la vieille Sibylle d'aller me chercher Beppo et Mirza, et je fis signe au gérant de me laisser. D ne parut pas disposé à obéir.

« Ceci a l'air d'une enquête, dit-il d'un ton goguenard , et je me permettrai d'y assister.

— Pas d'impertinences , s'D vous plaît , monsieur Bleaks, lui dis-je. Ayez la bonté de vous retirer, et d'attendre mes ordres.

— Et vous, pas de vos grands airs, répliqua mon honnête intendant. Nous sommes dans un pays lîbre, et vous n'avez pas affaire à un nègre, »

C'était un peu trop fort. «Monsieur Bleaks, dis-je, à partir de ce moment , vous n'êtes plus à mon service. Votre engagement expire le !•' juillet; vous serez payé jusqu'à cette époque.

— Je ne sors pas d'ici que je n'aie reçu le montant de mes gages et de mes avances , » répliquat-il d'un ton bourru.

La froide impudence de ce maraud commençait à faire bouillonner mon sang. « Apportez-moi votre compte, » dis-je.

Bleaks appela sa femme , qai se montra presque aussitôt à la porte de Tapparleraent. Us échangèrent quelques mots , puis elle disparut. J'ouvris, en attendant, ma valise et je jetai les yeux sur quelques papiers qui s'y trouvaient. Je n'avais pas encore fini, que mistress Bleaks rentra avec les livres de comptes qu'elle posa sur la table; puis , se plantant au milieu de la chambre , les poings sur les hanches , elle parut déterminée à assister , comme témoin , à l'explication qui allait avoir lieu. Ce que voyant , son époux alla sans façon chercher dans la pièce voisine une couple de chaises, sur lesquelles lui et sa tendre moitié s'installèrent. Ei vérité, pensai-je, notre glorieux régime de liberté et d'égalité a bien aussi parfois ses inconvénients. « Du 20 décembre, commença mon gérant, livré à M. Merton vingt-cinq balles de coton et quatre niuids de tabac en feuilles ; du 24 janvier , vingtcinq balles de coton et un muids de femlles de tabac.

— C'est bien, dis-je.

— C'est toute notre récolte , dit le gérant.

— Elle est bien inférieure , fis-je observer , celle de l'année précédente. Celle-ci avait donné quatre-vingt-quinze balles et cinquante muids.

— Si monsieur n'est pas content , répliqua M. Bleaks , il aurait dû rester chez lui et s'occuper de ses affaires, au Heu d'aller courir le monde.

— Et de nous laisser pourrir dans ce trou à fièyre, sans argent ni rien, ajouta Mnie Bleaks.

— Ensuite ? dis-je à Thomme.

— C'est tout. J'ai reçu de M. Merton six cents doUars : il m'en revient encore trois cents.

— Très-bien.

— De plus » j'ai avancé pour maïs , farine, jambon , porc salé , couvertures et cotonnades , quatre cents dollars , ce qui fait sept cents ; plus quatre mille échalas pour réparer les clôtures ; total sept cent quarante dollars. »

Je courus dans la chambre voisine , qui me serait de cabinet , je trouvai une plume et tme écritoire sur mon bureau en désordre ; j'écrivis à la hâte un bon sm* mon banquier , et je rentrai dans l'appartement. J'étais résolu à me débarrasser de cet homme à tout prix.

« Permettez , dit le créole » qui avait été un témoin muet de toute cette scène ; et il voulut s'emparer du papier que je tenais à la main.

— Pardon, monsieur, interrompis-je , vexé de cette intervention officieuse; mais je désire en cette circonstance agir comme bon me semble. »

Le créole ne se rebuta point. « Je ne vous demande qu'une minute, reprit-il avec son calme ordinaire , et la permission d'adresser deux ou trois questions à votre intendant. M. Bleaks aurait-il Fobligeance de relire encore une fois son compte î

— Je n'en vois pas la nécessité , répondit le gênant d'un ton grossier.

— En ce cas , je le ferai pour vous , dit MenoU. Du 20 décembre, livré à M. Merton vingt -cihq balles de coton et quatre muids de feuilles de tabac. N'est-ce pas cela? »

Bleaks ne répondit pas.

«Du 23 décembre, à MM. Goring, vingt balles de coton et un muids de tabac. N'est-ce pas cela ? »

Mon gérant lança au créole im regard furieux , mais embarrassé ; sa femme changea de couleur.

« Du 24 janvier, à M. Groves, vingt-cinq balles et un muids ; plus, du 10 février, vingt-deux balles et sept muids à MM. Goring. N'est-ce pas exact?

— Tas de mensonges ! balbutia Bleaks avec un jurement.

— Mensonges dont j'ai les preuves en main, répliqua l'impitoyable Menou. Monsieur de VigneroUes, cet homme vous doit plus de deux mille dollars, qu'il vous a volés; et je serai en mesure de prouver qu'il s'est encore approprié, à votre préjudice, une autre somme de cinq cents dollars. »

Mes infidèles serviteurs étaient pâles de rage et de confusion ; quant à moi, ces révélations inattendues m'avaient jeté dans un étonnement qui m'ôtait l'usage de la parole.

« Nous n'avons pas de temps à perdre, me dit le créole à l'oreille , si nous ne voulons pas que ces

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gens-Ià nous échappent. Demandez sur-le-chaïup un ordre d'arrestation au juge T***, et faites prévenir le shérifl et les constables. fls ne peuvent guère descendre la rivière sans être pinces , mais Q est probable qu'ils chercheront à la remonter. »

Je pris aussitôt les mesiu-es nécessaires et j'expédiai au magistrat Bangor un de mes nègres les plus actifs. « Il faut écrire de suite à la maison Goring, * me dit le créole.

Au bout d'une heure tout était prêt. Justement, le Monlezuma descendait la rivière, laissant derrière lui une longue traînée de fumée. Ayant fait prier le capitaine de descendre à terre , nous hii exposâmes sommairement l'état des choses, et après lui avoir remis nos lettres nous nous disposions à le reconduire à son b&timent, lorsque nous observâmes un individu qui se glissait mystérieusement derrière la haie et les piles de bois, se dirigeant en toute hâte vers le bateau. C'était M. Bleaks en personne, qui avait pensé que, dans les circonstances actuelles , une excursion à la Nouvelle-Orléans pourrait être utile à sa santé. Nous trouvâmes mon digne intendant caché parmi les gens de l'équipage, et en train de se métamorphoser en nègre à l'aide d'une poignée de suie. Nous dérangeâmes, comme on peut le croûre, ses projets de voyage, et il fut ramené à son domicile. Nous primes des précautions pour prévenir une seconde tentative

i' évasion et le lendemain malin , nous remettions mon fripon entre les mains des officiers de justice. « Mais, mon cher monsieur Menou, dis-je au créole, avec qui je dégustais, après dîner, une seconde bouteille d'un excellent cliambertin dont le brave homme n*avait pas oublié de faire mettre à terre avec lui une petite provision; expUquez-moi donc comment il se fait que vous m'ayez témoigné tant d'intérêt , un intérêt dont je m'étais montré , je puis en convenir, si peu digne !

— Ha ! ha ! vous ne comprenez pas , vous autres aristocrates, répondit Menou, moitié en riant, moitié sérieusement, qu'on puisse prendre quelque intérêt aux affaires d'autrui, et les républicains yankees ne le comprennent pas davantage. Cela passe leur égoïsme républicain et votre orgueil national , qui fait que vous nous regardez, nous autres créoles et le reste du monde, comme des êtres d'un ordre inférieur. Nous, au contraire, nous ne négligeons pas nos petits intérêts, mais nous pensons quelquefois aussi à nos voisins. Je suis parfaitement au courant de vos affaires , et j'espère que vous ne pensez pas que j'aie fait un mauvais usage de mes renseignements. »

Pour toute réponse, je lui serrai cordialement la main.

« Nous n'avons pas en général, poursuivit-il, une excessive sympathie pour vous autres messieurs du

il 4 LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS

nord ; mais vous faites exception : vous avez dans le sang beaucoup de notre étourderie française , et l)eaucoup aussi de notre générosité. »

Je ne pus m'empêcher de sourire de cette fran- (^se naïve.

« Vous êtes resté trop longtemps hors de chez vous et loin de ceux qui désirent être vos amis ; et si tout ce qu'on dit est vrai, vous n'auriez pas précisément à vous féliciter du résultat de vos voyages. »

Je me mordis les lèvres ; l'allusion à moii affaire de New-York était assez claire,

« Après tout, continua le créole avec un sourire imperceptible et plein de bonhomie , il n'y a pas grand mal : une belle dame de New-York serait un peu dépaysée dans une habitation de la rivière Rouge. Mais parlons d'autre chose. Mon fils sen ici demain ; votre propriété n'a besoin que d'un peu de soin et d'un petit capital de sept à huit mille dollars pour être, dans une couple d'années, une des meilleures habitations de la Louisiane. SJon fils se chargera de mettre tout en ordre ; et en attendant, vous viendrez passer quelques mois chez moi.

— Mais, monsieur Menou..,.

— Pasdew^a^5, monsieur de VigneroUes! vous avez les fonds; il faut que vous achetiez encore une vingtaine de nègres; nous vous en choi-

sirons quelques-uns; demain, tout cela sera arrangé. «

Le lendemain, en effet, nous vîmes arriver le jeune Menou; c'était un garçon de vingt ans, plein d'intelligence et d'activité. Nous passâmes la journée à visiter mes plantations , et au bout de quelques heures , ce jeune homme avait toute ma confiance. Je lui recommandai mes intérêts et mes esclaves; et le n^ême soir, je m'embarquai avec son père à bord du bateau à vapeur le Plopghboy , qui devait nous transporter à Thabitation des Menou.

H. La vie créole.

n faisait déjà jour lorsque le bateau s'arrêta, ie débarquai avec Menou ; nous trouvâmes sur la rive une voiture qui nous attendait , et qui , malgré la singularité de sa forme surannée , nous emporta assez rapidement. Je venais de m'endormir dans mon coin , lorsque je fus réveillé par ime voix fraîche et musicale, qui s'écria: « Les voilà ! » Je regardai , je me frottai les yeux ; c'était Louise , la fille cadette du créole ; elle était sortie sous la galerie légère qui entourait l'habitation , pour nous recevoir. Combien en trouverions-nous , de nos beautés du nord , qui s'arracheraient à six heures du matin d'un lit bien chaud pour faire accueil à leur papa et à un étranger , et qui auraient la dé-

licate attention de leur tenir du café tout prêt, pour combattre le mauvais effet des vapeurs du matin sur la rivière ? M. Menou , cependant , ne parut trouver rien d'extraordinaire à voir sa fille levée de si bonne heure , et commença à s'informer si les gens avaient eu leur déjeuner et s'ils étaient à l'ouvrage. Sur ce point et siu- une foule d'autres , Louise était en mesure de lui donner tous les renseignements qu'il désirait. Il fallait , certes , qu'elle eût fait un merveilleux usage des vingt-quatre heures qui s'étaient écoulées depuis son retour à la maison paternelle , pour être ainsi au courant de tout ce qui concernait ses noirs sujets et pouvoir raconter comme quoi Caton s'était enfoncé une écharde dans le pied , comme quoi Pompée avait eu un accès de fièvre , et cinquante autres détails du même genre , sans doute fort intéressants pour Menou , mais qui finirent par me donner une légère envie de bédller. Je m'amusai, pour me distraire , à examiner la salle à manger , dans laquelle nous nous trouvions alors ; l'ameublement et l'ensemble de cette pièce me donnèrent une idée plus favorable de la civilisation des créoles et de leurs idées du comfortable. Une natte neuve , et d'un dessin élégant , recouvrait le plancher ; le buffet, malgré son cai*actère antique, était solide et beau ; tables , chaises et canapés étaient de fabrique française. Quelques gravures , dont les su-

jets appartenaient à l'époque de Louis XIV et de Louis XV étaient suspendues aux murailles. Toute cette pièce respirait un air français, mais qui n*àvait rien de la république , ni de Tempire , ni de la restauration : c'était comme un parfdm de l'ancienne monarchie , une réminiscence des temps an térévolutionnaires .

Comme j'achevais mon inspection, Louise avait

répondu à toutes les questions de son père, et

nous sortîmes pour Visiter l'extérieur de la maiàon.

Elle était située au pied d'un mamelon de forme

conique , la seule élévation de terrain qui existât

à plusieurs milles à la ronde : du côté de l'est, du

sud et du couchant , elle était comme enchâssée

dans un large cadre d'acacias et de cotonniers;

mais elle était exposée, du côté du nord, au

souffle de Borée , si agréable dans nos climats. Un

petit ruisseau , clair et limpide , du moins pour la

Louisiane, descendait du monticule et alimentait

une tannerie. L'habitation se composait de trois

corps de logis distincts, bâtis à différentes époques

par l'aïeul, le père et le fils, et maintenant réunis.

La portion la plus considérable avait été construite

par le propriétaire actuel. Il me sembla qu'il eût été

beaucoup plus simple de démolir les constructions

antérieures et de bâtir une maison compacte. Le

créole n'avait pas jugé à propos de procéder ainsi ;

et il me donna , pour expliquer sa conduite , une

raison qui faisait honneur à son cœur, tt Je yeux, me dit-il, que mes enfants n'oublient jamais ni les travaux de leurs ancêtres, ni les privations qu'ils se sont imposées pour assurer une existence plus heureuse à ceux qui viendraient après eux.

— Et ils ne les oublieront jamais , » dit une voii derrière nous.

Je me retournai.

« Madame Menou^fai F honneur de vous présenter notre voisin et compatriote M. de Vignerolles.

— (^t restera longtemps chez nous^ » ajoutèrent les deux filles, qui, s'élançant en avant, sans me laisser le temps de saluer leur mère, s'emparèrent de mes deux mains; et, m'entratnant vers la maison, me conduisirent , par une demi-douzaine de passages et de corridors en zigzag , à la chambre qui m'était destinée. C'était une pièce de forme hexagonale , située immédiatement au-dessus d'un petit lac artificiel , que traversait le ruisseau dont j'ai déjà parlé : cette position en faisait l'endroit le plus frais de la maison, et c'est par ce motif qu'on me l'avait réservée. Lorsque j'eus exprimé mon enticn' 1 satisfaction, mes aimables guides me ramenèrent auprès de leurs parents. Je trouvai en Mme Me* nou une personne supérieure , dont la figure exprimait la bonté , et dont les manières étaient pleines d'aisance et d'affabilité. Elle me reçut comme si nous eussions été de vieilles connais-

sances, sans compliments ni discours cérémonieux, sans même chercher à donner à ses traits cette sorte d'expression factice, de grimace conventionnelle, que beaucoup de personnes se croient tenues d'affecter en pareille occasion.

Cependant Julie et Louise étaient occupées, dans la pièce voisine, à passer en revue, pour la troisième ou quatrième fois au moins, les mille et une emplettes qu'elles avaient faites à la Nouvelle- Orléans. La maman présidait à cet examen des dentelles , gros de Naplcs , indiennes , gazes et innombrables chiffons qui, après avoir glissé rapidement entre les doigts délicats de ses filles, étaient soumis à son approbation. La bonne mère trouvait tout charmant, et, ce qui est plus merveilleux, chaque chose avait sa destination ; je ne comprenais pas (tant était alors bornée mon intelligence des choses féminines) qu'il fût jamais possible à ces dames d'employer les centaines d'aunes d'étoffe qui encombrèrent bientôt les chaises, les tables et les canapés, et qui me paraissaient devoir suffire pendant cinq ans au moins à la consommation de la moitié du beau sexe de la Louisiane. Cet intérieur créole offrait un délicieux tableau d'innocence et de bonheur : rien d'artificiel, rien qui sentît la gêne ; une conversation légère et enjouée, sans jamais franchir les bornes des convenances ; une maison tenue avec un ordre admirable , cha-

l'80 LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS

cun ayant sa tâche et paraissant s*en acquitter sans effort. Cependant mes rapports avec la famille Menou sont de trop fraîche date pour que je puisse a¥olr à son égard une opinion bien arrêtée : quelques jours encore, et je serai plus en état d'asseoir mon jugement. Mais laissons les dames à leurs graves occupations et accompagnons M. Menou, qui me propose de faire un tour sur ses plantations. Elles sont admirablement situées , en parfait état d'entretien, et sillonnées de nombreux canaui d'irrigation, pratiqués à travers des champs de cotonniers et de mais. Il y a là plus de trois cents acres en culture, la récolte annuelle est de deui cent cinquante balles; c'est im joli revenu. Trois enfants seulement, et ime propriété de près de quatre mille acres ; cela vaut la peine d'y songer. Et M. Menou a soixante nègres et négresses , sans parler de toute une colonie de négrillons , et ses deux filles ne sont pas si mal. Des roses et des lis!... surtout Louise. Eh bien! nous y réfléchirons.

« A propos , me dit le créole , comme nous traversions un champ de maïs , vous avez trois mille dollars chez les Goring? »

Je fis un signe afflrmaUf.

« Et huit mille chez M. Lassalle?

— Et comment savez-vous cela , mon cher monsieur Mehou? »

Je dois faire observer ici , en forme de parenthèse, qu'il y avait environ cinq ans que j'avais prêté ces huit mille doUars à Lassalle ; et quoique dans cet intervalle il se fût présenté plus d'une occasion dans laquelle cet argent m'aurait été fort utile, l'indolence naturelle de mon caractère et d'absurdes notions de générosité et de dévouement à l'amitié, que j'avais puisées dans certains romans, m'avaient empêché de les réclamer, et Lassalle, de son côté, ne m'avait jamais parlé de remboursement. Je fus contrarié, je ne saurais trop dire pourquoi, de voir que Menou eût connaissance d'une affaire que je croyais être un secret entre Lassalle et moi.

« Et comment savez-vous cela , mon cher mon-» sieur Menou? »»

Cette question le fit sourire.

« Vous oubliez, répondit-il, que j'arrive de la Nouvelle-Orléans. On entend et on apprend bien des choses , pour peu qu'on prête l'oreille aux commérages de la haute société de la capitale.

— Ainsi mes faits et gestes ont servi de sujet de conversation aux commères de la Nouvelle -Orléans? dis-je.

— Que cela ne vous tourmente pas, répliqua Menou ; laissez jaser le monde , et prouvez-lui que vous avez plus de bon sens qu'il ne vous en sup-

i82 L£S ÉMIGRÉS FRANÇAIS

pose. Voulez-vous consentir à vous mettre, pendant quelque temps , sous ma tutelle ?

-Très-volontiers, répondis-je.

— Et vous promettez de suivre mes conseils? Réfléchissez avant de répondre.

— Je vous le promets.

— En ce cas, continua Menou, vous allez commencer par mettre à ma disposition , pour en faire tel usage que je jugerai convenable , huit des onze mille dollars qui sont en* ce moment complét^ ment improductifs pour vous.

— Et Lassalleî dis-je.

— Lassalle en a moins besoin que vous. D est bien d'être généreux, mais il ne faut pas que ce soit à nos dépens. Voici un reçu de la somme eu question; j'aurai à vous rendre compte de remploi que j'en aurai fait. »

Et en disant ces mots , il me présenta le reçu, n avait évidemment dressé d'avance son petit plaii dans mon intérêt. Il me répugnait beaucoup , à la vérité, de répondre à l'hospitalité de Lassalle en lui redemandant l'argent que je lui avais prêté: mais , d'un autre côté , il eût été par trop chevaleresque de laisser ma propriété dépérir et achever de tomber en ruine faute des fonds qu'il faisait valoir à son profit; d'ailleurs j'avais donné ma parole à Menou. Je mis donc son reçu dans ma poche avec mes idées romanesques , et je me diri-

BAMS LA LOUISIANE. i83

geai V€i*s la maison, afin de lui donner un bon pour toucher la somme.

Julie et Louise pfarurent à peine s'apercevoir de notre retour. Elles avait toutes deux les mains pleines , Tune de fruits qu'elle disposait dans des corbeilles, l'autre de guingans et de mousselines qu'elle déchirait vigoureusement et à grand bruit. A souper, cependant, elle furent aussi gaies que jamais : on eût dit qu'eUes avaient secoué le joug de leurs travaux journaliers, et qu'elles commençaient une nouvelle existence. Mais, vers huit heures, elles parurent fatiguées d'être assises; elles se dirent un mot à l'oreille, puis, se levant de table , elles passèrent légèrement dans une pièce voisine. L'instant d'après les sons harmonieux d'un piano se firent entendre.

A ce signal, nous nous rendîmes au salon. Une belle Mexicaine était au piano , et les deux jeunes filles n'attendaient que des cavaliers pour ouvrir la danse. Julie s'empara de son père , Louise m'échut en partage, et nous dansâmes un cotillon avec autant de vivacité et d'entrain que si les danseurs et la galerie eussent été plus nombreux. La conversation , la musique remplirent tour à tour les intervalles de la danse ; et onze heures nous surprirent avant que nous nous fussions aperçus de la longueur de la soirée.

« Voici notre manière créole, me dit Menou en

i84 LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS

iqe quittant à la porte de ma chambre ; chez nous chaque chose a son temps, la causerie, le jeu, le travail, la prière et la danse : tout est réglé. Nous t&chons de nous arranger de manière que nos plaisirs, comme nos occupations, n'empiètent point les uns sur les autres ; c'est le secret du bonheur. Aussi, au milieu même de notre isolement, nous ne trouvons jamais le temps de nous ennuyer. Ponnenuit. »

m. Dénoûment.

Deux mois s'étaient écoulés comme deux jours. Je m'étais insensiblement identifié h la famille Menou, et j'étais devenu tellement rangé et tellement économe que c'est à peine si je me souvenais de la couleur d'un dollar et de la figure d'un billet de banque. Le temps passait si légèrement et si agréablement, il y avait tant de charmie dans cette vie douce et patriarcale, qu'il était facile d'oublier le monde avec ses agitations , ses plaisirs et ses soucis. L'horizon de mes pensées s'étendait rarement au delà de ce qui se passait inunédiatement autour de moi : des piles de journaux s'accumulaient sur ma table sans être ouverts, et chaque jour m'attachait par un lien de plus à cette heureuse existence. Je me levais de bonne heure, et après avoir passé ma veste et mon pantalon de toile, j'accompaghais M. Menou dans les champs

DANS LA LOUISIANE. iW

et aux presses à coton. L'après-midi se passait à examiïier des comptes, à rire aux dépens des rédacteurs du Moming-Courier ou de la Commercial- Gazette ^ et la soirée était consacrée aux dames, qui savaient varier agréablement nos plaisirs.

Je ne restai pas longtemps dans la maison ie M. Menou sans découvrir tous les charmes que la nature avait prodigués à Louise, Sa sœur aînée était, à mon goût, d'une taille un peu trop largement développée , et l'expression de ses traits laissait peut-être à désirer sous le rapport de l'intelligence et de la finesse ; mais Louise était de tout point une charmante personne, sa taille était svelte et bien prise, 3a physionomie fine et enjouée; ses mains et ses pieds auraient pu servir de modèles. En un mot , je commençai à penser sérieusement que l'afifection d'une pareille femme me dédommagerait amplement des tribulations que j'avais éprouvées dans mes entreprises matrimoniales. Il faut commencer, pensai-je , par mettre ma maison en ordre,

« Auriez-vous la bonté de me prêter votre voiture pour aller jusqu'à la rivière? dis-je à Menou.

— Avec grand plaisir. C'est une promenade que vous voulez faire, j'imagine?

— C'est mieux que cela. Je désirerais voir comment vont les choses sur mon habitation.

— Vous partez? » s'écrièrent Mme Menou et

Julie. Louise ne dit rien; mais pour la première fois de cette matinée , ses yeux rencontrèrent b miens.

« C'est indispensable ; mais si vous voulez le permettre, je vous rendrai très- prochainement imr seconde visite. »

Les roses avaient disparu des joues de la pauvre Louise, et je crus voir une larme briller dans st> yeux, n s*écoula plusieurs minutes sans que personne prononçât une parole. Ce fut le créole q\i rompit le silenpe.

« Vous paraissiez heureux ici, dit -il; serait-^' survenu quelque chose?

— Oui, quelque chose de fort important pour moi, et qui m'oblige à partir sur-le-champ. »

Louise venait de sortir. Je me précipitai sur ses pas et je la rejoignis avant qu'elle fût arrivée à 5j chambre.

« Louise! »» Elle pleurait. « Je pars aujourd'hui

— Je le sais.

— Afin de mettre ma maison en ordre.

— Mon frère s'en occupe déjà, dit-elle. Pourqui» nous quitter?

— Parce que je veux voir de mes propres yeu^ si tout est prêt et convenablement disposé pour recevoir ma Louise. Consentirez-vous alors à m'accompagner chez moi comme mon épouse chérie?'

Elle leva sur moi un regard rayonnant de joi»

in de confiance ; puis , timide et confuse y elle se bâta de baisser les yeux.

« Prenez-la, mon cher enfant, dit son père qui nous avait suivis sans que nous l'eussions remarqué; c'est la meilleure des filles, et je suis sûr qu'elle fera une excellente femme. ••

Louise se laissa tomber dans mes bras. Une heure après , j'étais en roule.

Me voilà donc enfin irrévocablement engagé , et mon célibat touche à son terme. Je sentais que j'avais fait un choix judicieux. Louise était vraiment une excellente fille ; pleine de bon sens , d'activité , de bonne humeur, elle réunissait toutes les qualités qui convenaient à mes goûts et à ma position. Mais j'avais peine à concevoir que tout cela me fût arrivé dans l'espace de quelques heures , à moi qui avais vécu pendant deux mois sous le même toit qu'elle, sans que l'idée d'en faire ma fenune eût ime seule fois passé par ma tôte.

Il était quatre heures de l'après-midi lorsque j'arrivai à mon habitation ; tout avait tellement changé d'aspect depuis ma dernière visite, que peu s'en fallut que je ne passasse devant elle sans la reconnaître. Les troncs d'arbres et les embarras de toute espèce qui encombraien les abords de la maison avaient disparu; le jardin, agrandi, était entouré d'une palissade neuve et solide ; une élégante galerie en bois, sous laquelle travaillaient deux char-

pentiers noirs, s'étendait devant toute la façade sur les côtés de la maison. A peine ayais-je pied à terre que je vis le jeune Menou qui Yei au-devant de moi. Je lui serrai cordialement main et lui exprimai ma reconnaissance des peu qu*il s'était données et Fétonnement que me cai salent tant d'améliorations réalisées en si peu temps.

<( Comment, lui dis-je, aves-vous pu opérer tels miracles?

— Très-facilement, répondit Menou. Vous no«î avez envoyé quinze nègres, mon père m'en a prétt dix des siens; avec ce renfort, ajouté aux vingtcinq que vous aviez déjà, nous avons pu faire de Ii besogne. Nous mettons en ce moment la dernière main à votre jiresse à coton , qui était dans un triste état.»

Je traversai le jardin et j'entrai sous la gaderie. Les pièces qui avaient vue sur cette galerie étaient toutes arrangées de la manière la plus confortable. Dans la principale chambre à coucher, une jeune négresse travaillait à un élégant moustiquaire: la vieille Sibylle, vêtue d'une robe de calicot aux couleurs éclatantes, la figure brillante de satisfaction, époussetait les meubles du parloir, sur lesquels on n'apercevait cependant aucune trace de poussière.

« A propos, dit le jeune Menou, ouvrant un pu-

pitre, Toicl plusieurs lettres qui sont arrivées pour rous ces jours-ci, et que, au milieu de mes occupations , j'ai oublié de vous envoyer-- »

Je les décachetai; deux de ces lettres étaient de Las^alle : par la première, il m'invitait à aller passer quelque temps chez lui ; par l'autre, d'une date plus récente, il renouvelait cette invitation et exprimait sa surprise de me voir si profondément absorbé dans les charmes de la vie champêtre. Il ajoutait, par post-scriptum et sans doute avec intentiôii, qu'il attendait de jour en jour une amie de sa femme, la belle ÉmiUe Warren. Mais des huit mille dollars, pas un mot; ce qui ne me surprit pas médiocrement, car Lassalle n'était pas homme à garder le silence sur une question qui pouvait affecter ses intérêts mondains, et je m'attendais à ce qu'il aurait été piqué du retrait subit de mes fonds. Au contraire, il ne faisait pas même allusion à la lettre que j'avais donnée à Menou et par laquelle j'autorisais ce dernier à toucher la somme en question.

« Ces lettres, dis -je au jeune Menou, me mettent dans la nécessité de retourner immédiatement chez votre père. ,

— Vraiment! s'écria-t-il avec étonnement.

— Oui, répUquai-je; justement, j'entends un bateau à vapeur qui remonte la rivière, et j'en vais profiter. »

Le jeune homme me regarda, de plus en pte surpris; la vieille Sibylle hocha la tête. Mais jt, suis d*uii caractère tellement impatient, tellememl impétueux, qu'ime fois que j'ai résolu une chost, je n'en saurais différer l'exécution d'un seul instant. Au fond , il n'y avait aucun motif sérieuî qui pût me retenir sur mon habitation ; les nouvelles dispositions, les améliorations que j'avais cru trouver seulement en voie d'exécution , étaieis complètement achevées , ou à peu de chose près, et chaque minute qui me séparait de l'heureui moment où je devais ramener Louise maîtresse de ma maison et de mon cœur me semblait un siècle. 4e me hâtai de descendre à la rivière et de héler le bateau : c'était le même qui m'avait amené deux mois auparavant.

« Monsieur le comte , me dit le capitaine en m recevant à bord, je suis charmé de vous rewir sur mon pont; votre habitation a tout une autre tournure ; vous faites vraiment des miracles. »

J'étais assez embarrassé de ce compliment ^:

peu mérité. Un des meilleurs traits du caraclèff^ américain est l'hommage universellement rendu à l'industrie et à l'intelligence. Chez les Américains, le riche oisif attendra vainement la considératior. et la flatterie qu'une faible portion de ses trésors suffirait pour lui procurer dans beaucoup d'autres pays; tandis que l'homnie moins favorisé de h

fortune, qui gagne son pain et fait son chemin à raide du travail de ses mains et de sa tête, peut toujours compter sur l'estime et le respect de ses concitoyens. A mon retour dans la Louisiane, on faisait fort peu- de cas de ma personne. J'étais un frelon dans la ruche ; j'avais de l'argent, disait-on, mais je n'avais ni talent, ni persévérance; mon gérant était un personnage plus important que moi. Mais le changement récemment survenu dans l'aspect de. ma propriété, et qu'on attribuait, bien à tort, à ma présence, avait fait une révolution dans les idées; c'était maintenant à qui me ferait bonne mine et bon accueil; ce retour de l'opinion me flatta agréablement, je l'avoue.

Le lendemain matin , les Menou étaient à déjeuner lorsque je me présentai, échauffé par la marche de la rivière à l'habitation, devant la fenêtre du parloir. Je fus accueilli par un cri de joie.

« Déjà de retour! dit Menou; tout va bien, j'espère?

— Parfaitement bien ; mais j'avais oubUé quelque chose.

— Quoi donc?

— Ma Louise, répondis-je en m'asseyant auprès de la jeune fille qui rougit de plaisir. En arrivant dans mon désert, poursuivis-je, je l'ai trouvé transformé en un paradis si frais et si riant , que je serais le plus malheureux des hommes s'il restait

i92 LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS

plus longtemps privé de son Eve ; ainsi donc , sT plaît à Dieu, nous partirons demain pour la Nouvelle-Orléans, où nous mettrons en réquisition l^ services du père Antoine et du digne recteur. »

Le papa et la maman poussèrent un cri de consternation. « Mais il n'y a rien de prêt, point à trousseau, rien au monde ; soyez donc un peu pte raisonnable.

— Je pense là- dessus comme les Américains, répliquai-je en riant , et vous savez que quand h demoiselles yankees ont une paire de souliers eî une robe, elles se trouvent parfaitement en mesure pour la cérémonie nuptiale.

— Eh bien! que sa volonté soit faite, dit Menou. nous pouvons, je crois, équiper notre mariée in peu mieux que cela. '

— A propos, dis -je à Menou, tandis que le< dames, tenant conseil entre elles, cherchaient à s»» remettre de l'espèce d'étourdissement que leur avait causé ma brusque détermination, et les liul= mille dollars ? Lassalle ne m'en parle pas.

— Ce n'était, répondit en souriant mon futur beau-père, qu'une expérience que je faisais silvous. Je voulais voir si vous aviez assez de fermett dans le caractère pour assurer votre propre bonheur ; si vous n'étiez pas sorti vainquetu- de celle petite épreuve, Louise n'aurait jamais été votn femme, eussiez-vous possédé toutes les plantation

(lu Mississipj. Quant à l'argent, j'ai fait les avances nécessaires ; vous pourrez régler avec M. Lassalle de la manière qui vous conviendra le mieux. »

Le lendemain matin , nous partîmes pour la Nouvelle-Orléans, Menou, Louise, Julie, qui devait remplir les fonctions de demoiselle d'honneur, et moi ; Mme Menou resta à la maison. J'aurais désiré avoir le jeune Menou pour garçon de noces ; mais sa présence était nécessaire à la plantation, et nous dûmes nous contenter de recevoir ses bons souhaits en passant. Après un voyage de vingt heures, nous débarquâmes dans la capitale et allâmes nous installer chez une sœur de Menou.

Je courais à la recherche du père Antoine, lorsque, au détour de la cathédrale, je me trouvai nez à nez avec Lassalle. Après les premiers compliments, et sans lui donner le temps de me faire de questions : « Attendez-moi , lui dis-je, au café des Négociants; je vous y rejoins dans un quart d'heure ; " et je m'enfuis, le laissant tout ébahi de la précipitation de mes mouvements. Je trouvai le père Antoine et le recteur, et me hâtai d'aller à mon rendez-vous.

« Ne savez-vous pas, dis-je à Lassalle en l'entraînant par les rues , que je songe sérieusement à prendre femme?

— En ce cas-là, dit-il, il faut venir chez moi;

Emilie Warren est arrivée. C'est une charmante â3 m

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