CHAPITRE II
obséquieux envers le capitaine du pont; ils étaient attentifs à ses moindres gestes; ils cherchaient à deviner ses intentions et à prévenir ses ordres. D'autres, parmi les Irlandais surtout , étaient plongés dans le plus profond abattement. La plupart étaient catholiques ; j'en surpris plusieurs , qui certainement ne s'attendaient pas à être aperçus, agenouillés et comptant avec une ferveur réelle les grains de leurs chapelets.
Ces actes de dévotion sincère me firent songer à l'intolérance du gouvernement anglais, qui impose à ces malheureux, sans distinction, l'obligation d'entendre chaque dimanche les exhortations de ministres protestants. C'est certainement violenter les consciences, c'est se rendre coupable d'une sorte de persécution religieuse. Si l'amirauté était bien inspirée, loin de^conduire de force au prêche les déportés catholiques, elle leur donnerait des ministres de leur religion. Ce serait un acte d'humanité, digne d'un gouvernement éclairé. Les prêtres romains ont d'ailleurs sur les convicts irlandais une influence que les ministres protestants ne possèdent pas. Depuis que le gouverneur de l'Australie a permis à des missionnaires catholiques d'exercer leur ministère à Sidney , le nombre des crimes a considérablement diminué dans cette ville, et des prisonniers considérés comme incorrigibles sont devenus des modèles de docilité.
Toutefois cette contoimte générale s'évanouit »vee le temps. Quelques semaines après Tineideni que je viens de rapporter, il n'en restait plus de traces dans l'esprit de nos passagers. La compassion n'est pas d'ailleurs le trait principal du caractère des convicts, et, du moment qu'ils eurent perdu la crainte d'être exposés facilement à subir la même peine, il ne fut plus question entre em de la correction infligée à leur cam^irade, si ce n'est pour en faire le sujet de plaisanteries plus on moins grossières.
Cependant nos passagers s'étaient peu à peu classés d'eux-mêmes selon leurs antécédents et leurs caractères ; les plus criminels formaient uno aristocratie imanimement reconnue par la masse des délinquants de toute sorte. Ils avaient une autorité morale évidente sur le menu fretin des voleurs timides et novices. Dans les longues conversations' que faisait naître le désoeuvrement d'mie [lajreiUe traversée , celui qui pouvait se vanter d'avoir commis les vols les plus audacieux était sûr de commander l'attention et l'intérêt d'un bienveillant auditoire.
Aussi cbacun s'efforçait de conquérir l'estîine générale par le récit de méfaits qui le plus souvent n'existaient que dans l'imagination des narrateurs. On voyait les voleurs ruraux, déportés pour de misérables soustractions de porcs ou de vo-