CHAPITRE m
Sidoey.
Noire bâtiment éprouva une tempête terrible dans le détroit de Bass. Il supporta bravement les assauts du vent et de la mer. L*état des passagers était déplorable : on dut leur interdire de monter sur le pont, où ils auraient gêné la manœuvre. Pressés dans l'atmosphère étouffante de l'entrepont ; affaiblis par les fatigues d'une longue traversée, la plupart firent de nouveaux sacrifices au mal de mer.
Au sortir du détroit de Bass , nous retrouvâmes le beau temps. Ce changement fut aussi grand que subit. Le calme de la mer , la pureté de l'air, l'éclat des rayons du soleil faisaient douter que nous fussions dans les mêmes parages où, les jours précédents, notre bâtiment, naviguant soa^ un ciel de plomb, était le jouet des vagues furieuses.
En remontant vers Sidney, nous Ames roule en vue de la côte. Toutes les hauteurs sont cou-
ronnées de bois , du feuillage uniformément sombre. Enfin, l'œil découvre au loin un phare sur* monté des couleurs de la Grande-Bretagne. Le nom de Sidney court de bouche en bouche. Tout le monde se précipite à l'avant, l'âme agitée de sentiments divers. L'équipage voit arriver avec satisfaction le terme d'une traversée pénible et longue; il conçoit l'espoir de passer quelques semaines en repos, dans une ville où les plaisirs faciles sont encore plus nombreux et plus variés qu'à Londres. Les passagers libres regardent cette terre avec des émotions qui répondent à l'état de leurs affaires, de leurs affections ou de leurs espérances. Quant aux transportés , ils envisagent avec un mélange de regrets et de plaisir cette nouvelle patrie : terre d'expiation et de réhabilitation, de travail forcé et de liberté dans le désert, de châtiments ignominieux et terribles , de jouissances dérobées et enivrantes.
L'entrée de Port-Jackson est signalée par deux promontoires très-élevés; entre eux s'allonge un canal étroit, plus semblable à une rivière qu'à un foras de mer. La comparaison est d'autant plus frappante qu'il existe dans ce canal un fort courant, A rintérieur, le port s'élargit, les terres forment un vaste bassin entoiuré de collines en pente douce. Toutes les flottes du monde trouveraient dans ce havre un abri. La ville est bâtie
sur une hauteur flanquée de trois côtés par la mer. Des quais solides et commodes > constmits en granit, bordent le littoral. Les bâtiments du plus fort tonnage viennent y décharger leur cargaison. Le premier objet qui frappe les regards de l'étranger est cette enceinte de granit, coupée rà et là par dfe larges docks. C'est l'ouvrage des convicts ; il «prouve la puissance de la volonté et du travail. La plus grande activité règne dans ces quartiers. Au moment de notre arrivée, un navire de Singapour, avec un équipage de Malais, déchargeait des caisses de thé et des sacs de sucre. Un vétéran du port de Liverpool avait apporté une cargaison de marchandises tirées des manufactures anglaises, et des centaines de barils contenant d'excellent porter de Dunbar. Le pont d'un bâtiment voisin était couvert d'émigranls, groupés autour des colons qui leur faisaient in peinture la moins flatteuse du pays.
Le claquement des fouets annonce l'approche d'un lourd chariot traîné par des bœufs et chai^gé de ballots de laine. Un navire arrivé de Calcutta prend, un peu plus loin, un fret vivant pour les marchés de l'Inde. Des bestiaux à l'encolure épaisse et au poil luisant sont enlevés en l'air et disparaissent bientôt par l'écoutille dans les profondeurs du navire. La société protectrice des animaux , qui a fait im procès à M. Poitevin , n'a pas