‹ Les convicts en Australie (volume 2)Chapitre 34 sur 112 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

une carrure analogue, des mains noires, calleuses et larges comme une épaule de mouton.

Nous éclatâmes de rire à cette réponse. Le secrétaire du gouvernement prit le bras de Bob , et lui montrant ses gros doigts, dont les articulations étaient inflexibles , lui dit :

« Mon bon ami, il y a sans doute bien longtemps que vous n'avez eu l'occasion de manier la plume. Vos doigts sont devenus prodigieusement rigides. Auriez-vous des engelures? »

Bob toussa et fit entendre une espèce de grognement au milieu duquel on put distinguer que « le malheur des temps ne lui avait pas permis depuis quelques mois de se livrer à la littérature. » •

L'interrogatoire de nos déportés étant achevé , le représentant du gouverneur leur adressa une allocution. Le fond de ce discours est toujours le même. Les prisonniers sont invités à commencer une nouvelle vie et avertis que leiu^ fautes passées sont oubUées; qu'ils seront jugés et traités d'après leur conduite future. A la suite de cette formalité , nous descendîmes nos convicts dans des embarcations qui les conduisirent à terre, où ils furent remis à la garde des constables.

Notre tâche était terniinée. La visite de l'autorité coloniale avait duré toute la journée et nous avait menés jusqu'à l'heure du dîner. Je me préparais à retourner à l'hôtel où j'avais été si bien traité la

veille 9 lorsque je me sentis frapper sur Tépaule. C'était le capitaine Brown. Jamais je ne vis 4e «étamorphose plus complète qxie celle qui s'était ofér rée dans toute sa persomie depuis le départ des caondcts. Ses traits étaient épanouis ; il était fraichement rasé. Sa mise, ordinairement fort négligée, était celle d'un vrai gentleman et il avait pris une pipe neuve :

« Enfin, me dit-il avec un soupir de soulagement, nous voilà débarrassés de cette veamine. S jamais on me rattrape à me charger d'une pareille corvée, je consens à être promené dans les rues de Londres, à cheval sur un toe, la tète tournée vers la qu^ue et coiffé d'un bonnet de vieille femme : c'est l'occasion ou jamais de faire une petite débauche entre honnêtes gens. Venez dtner dans une heure; j'ai invité notre docteur : d'ici là, je fmi laver et purifier le navire , car il ne convient pas qu'un bâtiment décent conserve aucun vestige du séjour de ces scélérats ; j'aknerais mieux cent fois transporter des nègres. Cela infecte, mais c'esl honnête. Ce n'est pas leur faute si la nature leui* a donné une maudite odeur de soupe à l'oignan. »

Une heure après, nous étions confortahlemenl assis, le médecin et moi, à la table du caiûtaine Brown , qui fut servie avec une grande abcmdance. Le capitaine, dans sa joie , s'était mis en frais et avait levé une contribution sur les principaux marchaïKls

GHAPITHË IV. :!$

ï ce poFt de Sidney, où affluent les produits des lux mondes. Pendant toute la première partie du f)as , notre docteur se montra moins communiitif qu'à l'ordinaire. Une idée philanthropique s'alait dans son esprit et avait besoin de voir le jour. 3 capitaine buvait coup sur coup, comme s'il eût )ulu également « laver et purifier » son estomac ; lais il avait la tête plus solide qu'un rochw, et sa tison , vainement battue par des flots de vio , resit toi:qours inébranlable. Le moment .vint pournt où la nature se déclara satisfaite et refusa de ipporta* aucun autre aliment. Le capitaine delandâ sa pipe et un bol de punch. L'heure de la mversation était vernie.

De son côté , Campbell avait pris un dgare. Les remières bouffées du tabac firent sur son imagiation l'effet du forceps , et l'idée qui le tracassait )rtLt triomphante de son cerveau.

« n faut que je vous le dise, lieutenant, le specicle auquel nous avons assisté ce matin m'a singuèrement déplu. Cet interrogatoire de nos convicts, ui a provoqué tant de mensonges, m'a semblé difcile à justifier. Évidemment, les déportés considèent le service du gouvernement comme une aggraation de leur peine. Au contraire, c'est adoucir leur xil que de les mettre à la disposition des particuiers, surtout dans la ville. Or., je me demande de [Bel droit l'autorité coloniale modifie ainsi les déci-

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sions du jury. Je comprends que nous punissions te condamnés pour les nouvelles fautes qu'Os peuvent commettre; mais cette différence de traitement que nous leur appliquons, et qui n'a d'autre règle qiie le hasard de leurs professions antérieures, me semble une monstruosité. Croyez-moi, messieurs; c'est un puissant argument qu'on donne aux adversaires de la déportation.

— En vérité, docteur, répondit le capitaine, vo! scrupules me font rire. Quoi ! vous amenez dan? un pays sain et fertile des bandes de scélérats qui. pour la plupart, ont mérité la corde, et pour qui la prison serait un châtiment trop doux ; vous les habillez chaudement; vous les nourrissez bien; v utilisez leur travail au grand air; pour peu qu s'amendent , vous leur donnez , après un court espace de temps, la liberté d'aller où ils veulent, dans les limites de la colonie, et d'y faire ce qui leur plaît ; enfin ils deviennent des colons libres ri vous leur concédez des terres.... Que diable voulez vous faire de plus? Ceux qui sont retenus pour iel service du gouvernement ont un sort beaucoup! plus heureux que mille autres coquins. Que dirlex vous de ceux qui expient de moindres fautes pa de longues années de captivité dans certaines pri sons d'Europe, privés d'air, de soleil et presque de mouvement. La condition de nos condamnés esl trop douce ; c'est ce dont je me plains , et je dis!

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