CHAPITRE I
une cloison solide. Le logement des passagers se trouvait placé entre la prison et la partie du bâtiment destinée à l'habitation de Féquipage.
On s'est toujours efforcé , à bord des navires employés au transport des condamnés, d'empêcher toute communication entre les matelots et les déportés. Mais , dans le cours d'une traversée qui dure six mois, en général, il est bien difficile que la surveillance ne soit jamais en défaut. Les matelots anglais et les convicts ont deux points de contact : l'amour du jeu et le goût des spiritueux. Or, soit par les sabords, soit par les écoutilles, les uns et les autres trouvent le moyen de se rejoindre et de se livrer ensemble à leur double penchant. C'est surtout à bord des bâtiments où se trouvent des déportées du sexe féminin, que la surveillance est le plus souvent mise en défaut. 11 arrive fréquemment que les officiers , par leur propre conduite , perdent à cet égard toute autorité sur leurs équipages ; mais ceux même qui savent garder leur dignité et respecter les lois de la morale ferment quelquefois les yeux sur les rapports qui s'établissent entre les femmes déportées et les matelots. Trop de sévérité de leur part pourrait exciter leurs équipages à la mutinerie.
Nous fîmes voile pour Cork, où nous attendait sur un ponton notre chargement de condamnés.
Lorsque nous eûmes jeté l'ancre non loin d'un des
t) LES CONVICTS EN AUSTRALIE.
vaisseaux rasés , nous fîmes prévenir la police de notre arrivée, et elle ne tarda pas à nous amener notre troupeau de loups dans des embarcations. Ils avaient été d'avance chargés de leurs chaînés, et je ne pus , sans un sentiment pénible , voir ces hommes conduits cx)mme des animaux au marché. Je déteste la fausse philanthropie, la sentimentalité et les déclamations , et pourtant j'éprouvai , au premier aspect de ces malheureux, une impression très-pénible , que je crus d'abord causée par le traitement même qu'ils subissaient. Mais je m'étais évidemment mépris sur le mobile' de ce sentiment. De même que la mort répugne à la vie, de même la dégradation d'une âme immortelle inspire un dégoût involontaire aune honnête conscience. Par la suite, je n'ai jamais pu approcher d'un condamné sans ressentir cet éloignement instinctif, qu'on aurait tort de prendre pour une compassion exagérée, et surtout pour un blâme adressé à la société placée en état de légitime défense.
Lorsque nos passagers involontaires furent réunis à bord du Gouverneur- Macquarie, nous les passâmes en revue, et on leur fit une distributiou générale de vêtements. Leur costume ordinaire se compose d'un pantalon et d'une blouse de toile ; mais , pour la traversée , on complète leur garderobe par deux paires de caleçons et un gilet de ilanelle. On leur donna, en outre, trois chemises
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et une paire de souliers. Dans la colonie, les condamnés, d'après la gravité de leurs fautes et la durée de leur peine , sont vêtus de gris ou de jaune. Ces derniers sont fréquemment appelés serins par la basse classe. Un jour, j'entendis un matelot, reconnaissant un convict sur les quais de Sidney , lui crier : •« Eh bien ! serin , tu t'es fait mettre en cage!
Les vêtements donnés à chaque convict sont marqués d'un numéro correspondant à celui du lit qu'il occupe. Cet ordre est nécessaire pour prévemr la malpropreté et la détérioration des bardes dont ils ont l'usage. Soit paresse, soit méchanceté, les déportés , avant l'adoption de cette mesure , jetaient à la mer leurs effets salis ou troués, et s'emparaient de ceux de leurs compagnons.
La plupart apportent un petit bagage sur le na«vire de transport. Quelquefois on leur en permet Tusage; mais notre jeune chirurgien, Campbell, ne votthît laisser entre leurs mains aucun moyen de séduire les matelots et de les porter à l'indisci* pline. n confisqua provisoirement les effets appartenant aux ouailles qui lui étaient confiées; on en fit l'inventaire , et le tout fut placé sous séquestre jusqu'au terme du voyage.
Campbell aurait bien voulu mettre égalemettt les scellés sur l'argent des déportés. Cette mesure 4u\t été d'autant plus licite que la plus grande par-
tie de ces sommes provenait certainement du vol ; mais les convicts parviennent à dissimuler leur argent avec tant d'adresse qu'il est très-difficile de le découvrir. Notre chirurgien recula devant la nécessité de faire des recherches très-minutieuses et qui répugnaient à la délicatesse. Toutefois nous eûmes occasion, dans le cours du voyage, de reconnaître combien la précaution qu'il avait cru devoir négliger eût été sage. Plus d'un excès de boisson, plus d'une rixe, plus d'un acte de rébellion que nous fûmes obligés de punir, auraient été évités, si nos prisonniers n'avaient pas eu d'argent pour acheter aux matelots le vin et le rhum dont ils s'enivraient.
On a vu des convicts emporter en Australie des sommes considérables, et, d'après les lois anglaises, il est impossible de leur enlever le fruit de leurs rapines, à moins que les propriétaires ne soient en mesure de déclarer que cet argent leur appartient. Un voleur fameux, qui avait dévalisé la banque de Stirling, possédait, au moment de s^embarquer pour Sidney , la somme de vingt-cinq mille francs ; nul autre que lui n'aurait pu affirmer par serment que cet argent provenait réellement de la banque. Il resta donc paisible possesseur du produit de son vol, qui lui servit à former un établissement au terme i» de sa promenade sen- .timentale à Sidney, » pour nous servir de la
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phrase sardonique usitée dans la basoche anglaise, au palais, où Ton trouve un assez grand nombre d'avocats philanthropes et anti-transportationmstes.
Ces préliminaires accomplis , on fit aux prisonniers assemblés la lecture du règlement qui devait ensuite rester affiché dans l'entre-pont pendant toute la durée du voyage. Les peines portées contre ceux qui violent la discipline sont la privation de vin , le pain sec , remprisonnement solitaire et enfin la flagellation. Ce dernier châtiment était autrefois appliqué aux femmes , et Ton désignait encore, il y a peu d'années, à Sidney, une ancienne et jolie ' pénitente de la factorerie de Paramatta, qui s'était unie en légitime mariage à un riche habitant séduit par les charmes qu'elle avait involontairement exposés un jour qu'elle subissait une correction sur la place du marché, la robe retroussée au-dessus de sa tête, pour avoir trop bu la veille.
On a remplacé depuis loi:s ce genre de punition par une espèce de carcan de bois qu'on passe au cou des déportées récalcitrantes, et qui gêne leurs mouvements sans nuire à leur santé et sans blesser la morale. En d'autres occasions , on leur rase la tête; la menace seule de cette punition fait une grande impression sur celles qui sont encore dans l'âge de la coquetterie. La privation de vin, l'emprisonnement solitaire, la mise aux fers
sont les châtiments les plus efficaces pour les convie^ du sexe masculin. Les plus indisciplinés peuvent être soumis à la flagellation : cette peine corporelle irrite quelquefois plus qu'elle ne corrige. On peut cependant y avoir recours pour intimider les novices; mais le fouet fait souvent germer des projets de vengeance dans l'esprit des criminels endurcis. C'est un sujet sur lequel j'aurai occasion de revenir.
Pendant les premiers jours de notre navigation , il fallut renoncer à faire régner l'ordre sur le navire. Tous nos déportés furent atteints du mal de mer, et ils se trouvèrent incapables d'accomplir aucun des devoirs qui leur sont imposés. Cette indisposition générale cessa bientôt; comme symptôme de rétablissement, nos prisonniers manifestèrent un appétit vorace. 11 fallut alors s'occuper d'organiser les tables et de nommer les chefs de gamelle. Campbell, d'après quelques traits généraux de caractère qu'il avait remarqués, avait déjà cherché à classer nos hommes par catégories. Son système était de ne leur imposer d'autre contrainte que celle qui était indispensable pour réprimer les mauvais penchants. Du reste , il était fermement résolu à éviter de leur faire sentir sans nécessité le poids de son autorité absolue.
Il distribua nos quatre-vingt-dix condamnés six par six, et donna à chacun de ces groupes, pour
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président, Thomme qui lui parut devoir obtenir le plus facilement l'obéissance. Cet individu était chargé de feiire le partage des rations, et, au cas où elles se trouvaient confondues dans la même gamelle , de servir à chacun des six individus placés sous sa direction la part qui lui revenait. Cette charge exige beaucoup de tact , et il n'est pas rare de voir les voleurs les plus incorrigibles se montrer , sous ce rapport , dignes des fonctions qui leur sont attribuées. Elles sont d'autant plus délicates, que le président de chaque gamelle est lui-même partie prenante ; aussi ne saurait-on exercer une trop grande surveillance sur ce genre de service. Une distribution partiale ou insuffisante des vivres est plus propre à irriter les esprits et à susciter les pensées de révolte que toute autre espèce d'injustice. On cite les noms de capitaines qui se sont entendus avec les déportés pour ne leur livrer qu'une partie des aliments réglementaires et pour vendre, à l'arrivée , les vivres non consommés , sauf à partager ensuite le produit de ce trafic illicite avec leurs passagers. L'amirauté a mis un terme à ce désordre , en donnant au chi-^ rurgien chargé de la direction des condamnés la survdllance des approvisionnements.
I^ reste, les rations sont très-abondantes, et généralement de bonne qualité. Les convicts font trois repas. Au déjeuner, on leur sert une tasse de
gruau avec du sucre et du beurre; ils ont, au dîner, du bœuf et de la purée de pois ; Tordinaîre du souper est un morceau de porc ou de plumpudding. Chaque jour, ils reçoivent à peu près la valeur d'une livre de biscuit. On leur fait, en outre, des distributions régulières de vinaigre, de sucre et de jus de limon pour combattre le scorbut. Enfin les femmes déportées obtiennent chaque jour une ration de thé et de sucre.
Cet ordinaire est pour beaucoup de convicts , et particulièrement pour ceux de la campagne, un véritable festin. Combien d'Irlandais ne se sont jamais trouvés si bien, dans tout le cours de leur vie, que pendant le temps de la traversée d'Angleterre en Australie! Un luxe inusité pour eux, c'est surtout la possession exclusive d'une couverture. Quant à la propreté du navire, c'est chose inouïe dans leur existence : « Le salon de M. Reedv n'est pas à moitié aussi beau que notre prison, écrivait un de ces hommes à sa famille. »• Un autre disait : « Ah ! si l'on connaissait chez nous les douceurs de la vie d'un déporté à bord , il en est plus d'un qui s'empresserait de se faire envoyer à Sidney. •
Dans ces dernières paroles, il entrait évidemment beaucoup de fanfaronnade. Qui ne connaît le prix de la liberté? L'exil, même doré, est toujours douloureux. Qu'est-ce donc lorsqu'il offre en