CHAPITRE II
de gens sont placés de manière à intercepter la rosée des faveurs gouvernementales. Ce sont des espèces d’éponges qui pompent toute l’humidité et qui me laisseront encore longtemps à sec.
N’importe, au surplus, faisons toujours de notre mieux. »
Dans la journée , Campbell eut une conférence très-animée avec le capitaine. Après une demiheure d’apparente discussion, M. Brown me fil appeler sur la dunette où il se promenait, en fumant sa pipe , avec un air d’agitation et de mauvaise humeur.
« Comprenez-vous, monsieur, me dit-il, que le docteur me demande d’admettre à prendre part à la manœuvre avec l’équipage quelques-uns des scélérats qu’il a sous ses ordres? Comment voulezvous, monsieur Campbell, que je maintienne la discipline parmi mes matelots, si vous leur donnez de tels aides ?
— C’est précisément au nom de la discipline que je vous fais cette demande, capitaine, répondit Campbell. Ce que je redoute le plus c’est que nos passagers restent oisifs. C’est dans l’oisiveté qu’on prépare les révoltes. L’oisiveté entretient la passion du jeu et tous les mauvais penchants. Donnons donc une occupation sérieuse aux convicts ; employez-les aux basses manœuvres. Je me charge de leur faire envisager ce travail comme
une faveur. Mon intention est de l’accorder à titre de récompense aux plus dociles.
— Mais , monsieur , que diront mes matelots de ce mélange? Ce sont de braves gens, monsieur Campbell, tous choisis par moi -même dans les tavernes de Liverpool. S’ils se grisent et s’ils font du tapage, c’est toujours à terre, honnêtement et quand ils ne sont pas de service. Croyez-vous qu’ils seront contents de travailler en commun avec cette racaille?
— Si vous ne permettez pas qu’ils travaillent en commun, capitaine, savez-vous ce qu’ils feront? Ils joueront ensemble, et, comme vos honnêtes gens sont moins adroits que mes voleurs, leur argent et peut-être leurs effets passeront entre les mains de ces derniers.
— Et vous , monsieur , reprit le capitaine en se tournant de mon côté, êtes-vous aussi du même avis?
— Je partage entièrement l’opinion de M. Campbell ; et je suis persuadé que nos matelots n’éprouvent pas contre les déportés cette vertueuse répugnance que vous exprimez. Ils sont trop accoutumés à les rencontrer et à boire côte à côte, sinon ensemble, dans les tavernes de nos villes. Donnez à Tom, cet honnête gabier que je vois là-bas, un verre de whisky, et du diable s’il se fera scrupule d’accepter cette politesse, même offerte par un convict. »>