CHAPITRE II
La vie , à bord .
Huit jours apres notre départ, Campbell lit ôter les fers aux condamnés. Cette opération leur causa un soulagement visible, et plusieurs de ces malheureux qui, pendant leur ferrement, opéré au moment du départ , avaient affecté une indifférence profonde, ne cherchèrent pas à dissimuler le plaisir de se sentir dégagés.
Nous avions embarqué un grand nombre d’Irlandais ; ce fut une chance heureuse , car les déportés de ce pays sont plus faciles à conduire que les Anglais. Le convict de cette dernière catégorie est sombre, malveillant, vindicatif. Les condamnés irlandais sont , au contraire , obligeants et polis. Leur docilité est grande quand ils ne sont pas pervertis par le contact et par les conseils de leurs compagnons. Au fond, la scélératesse de ceux-ci leur répugne ; mais , par pure vanité , ils sont capables de crimes qu’ils n’auraient jamais eu spontanément la pensée de commettre.
La plupart d'entre eux étaient catholiques; sur soixante-dix environ, il n’y en avait pas six qui appartinssent à la religion réformée. Mes préjugés étaient flattés de ce fait, qui semblait prouver la supériorité morale de la population protestante. Mais le sergent de notre garde irlandaise , presbytérien zélé, me fit envisager ce résultat sous un aspect tout dilférent.
« Comment, monsieur, me dit-il un jour, j’apprends que nous avons parmi nos passagers cinq Irlandais protestants ? Quel changement en Irlande depuis que je l’ai quittée! Alors la conscience d’un jury ne pouvait se décider à trouver un protestant coupable de la moindre des choses. »
Je rapportai ce langage à Campbell, et il en rit beaucoup.
« Je connais déjà le caractère de chacun de ces gens-là, me dit-il, et vous pouvez compter que nous viendrons facilement à bout de notre tâche. Notre traversée sera douce, j’espère.
— Et vous recevrez, à l’arrivée, un avancement (jui sera bien mérité , répondis-je.
— Que le ciel vous entende , ajouta-t-il ; puisset-il diriger de mon côté les regards de nos lords de l’amirauté. Mais je n’y compte guère. Dans l’empyrée qu’elles habitent , leurs seigneuries ne connaissent pas souvent les services des pauvres diables de mon espèce. C’est trop haut, et trop