CHAPITRE II
tailles , rester à l’écart , honteux de leur innocence relative; ils se sentaient indignes de figurer dans la société des voleurs des villes, et ceux-ci 11e leur épargnaient pas le dédain. Parfois un ambitieux parvenait à se faire accepter dans le cercle aristocratique et exclusif des voleurs émérites en se targuant de crimes qu’il n’avait jamais eu l’idée de commettre. Plusieurs racontaient leurs vols réels ou imaginaires avec mie verve d’élocution et une fécondité d’invention vraiment extraordinaires. Il n’y avait pas de limites à l’essor d’esprits lancés •dans ime telle carrière. Les tours d’adresse les plus miraculeux formaient la menue monnaie des conversations. Un de ces malheureux fanfarons du vice obtint un jour en ma présence un triomphe complet en racontant qu’il avait volé la che- • mise d’un constable endormi ; un autre se vanta , avec non moins d’invraisemblance et autant de succès , d’avoir dérobé chaque soir , pendant une semaine entière, le mouchoir dans la poche d’un agent de police préposé à la surveillance d’un théâtre. Quelques-uns de ces coquins ont réellement une adresse infernale.
Ces entretiens sont funestes ; ils initient à tous les secrets des industries déshonnêtes et illégales « les convicts novices dont l’âme était accessible au repentir; ils pervertissent l’esprit et altèrent les notions du bien et du mal. Plongé dans cette
atmosphère de vice et d’incrédulité, le convict qui y est entré naïf en sort imbu des plus fausses idées. Il apprend à confondre le juste et l’injuste : que dis-je? à ses yeux l’iniquité devient la règle et l’honnêteté l’exception. Il pousse bientôt la démoralisation jusqu’à mépriser ce qui est louable et estimer ce qui est blâmable. Les lois générales de l’honneur et du devoir, que reconnaît le commun des hommes, ne sont plus pour lui que le code des sots. Il s’y soustrait, et sa conscience ne lui reproche rien du moment qu’il a montré assez d’adi ■esse pour échapper à la police.
Je n’en finirais pas s’il me fallait rapporter tous les récits de vols effrontés que j’entendis faire pendant celte traversée. Depuis que Bob avait été si vertement corrigé, il avait beaucoup perdu de son importance et de sa jactance. Aussi était-il de venu taciturne. 11 avait été supplanté dans l’estime des voleurs, ses compagnons, par trois mauvais drôles, qui jadis tournaient dans son orbite, mais qui depuis son éclipse brillaient d’un éclat nouveau. Ces trois coquins avaient exercé à Londres des métiers de luxe : l’un avait été cocher , l’autre domestique d’un acteur, et le dernier était en droit de prendre la qualification d’artiste en cheveux.
Par im reste de pudeur, ils s’attachaient à dissimuler leurs noms; on ne les désignait qu’au moyen de surnoms : le premier s’appelait Nelson , l’autre