CHAPITRE III
lelligibles grognements, obstrue la voie publique jusqu’à l’arrivée du constable qui les porte en prison.
Détournons les yeux de ces déplorables scènes , et reportons nos regards vers le spectacle animé que nous offre la rue. Voici les porteurs d’affiches qui passent à nos côtés, élevant au bout d’une longue perche l’annonce en grosses lettres du spectacle du soir. Des cabriolets roulent à bride abattue, tandis qu’un vieux gentleman s’avance paisiblement sur une monture qui va l’amble; il échange des saluts avec une dame et ses filles , qu’entraîne rapidement une brillante calèche.
Ces indices d’une civilisation avancée réjouissent le cœur de l’émigrant en lui rappelant la mère patrie. C’est une vue encourageante; c’est une preuve que la fortune est accessible; c’est un phare qui guide l’aventureux colon dans sa pénible carrière. A Sidney, le travail et le talent conduisent facilement à occuper un rang élevé dans la société; mais Dieu seul sait par quelles voies détournées et honteuses, par quels chemins défendus beaucoup de gens ont acquis leur opulence. Ce n’est pas sans éprouver un amer désappointement qu’on apprend les antécédents de telle élégante qui repose aujourd’hui négligemment sur des coussins de soie, et qui la veille encore était en dissentiment avec la police. On a peine à se faire à l’idée que ce personnage si
grave , à physionomie si respectable , à démarche si digne, est arrivé dans la colonie aux frais du gouvernement, par suite d’un faux en écriture.
Mais un grand bruit de sonnette annonce une vente à la criée, et nous suivons la foule qui se précipite de ce côté. Les combats de coqs sont la passion des tagales de Manille; les ventes aux enchères font fureur à Sidney ; c’est un jeu : on s’y enrichit, on s’y ruine; on vend sa propriété , ses chevaux , ses meubles , tout son fonds de boutique, et l’on court la chance du résultat. Nous avons à Londres des associations d’acheteurs , qui règlent le cours des ventes publiques; ce sont, en général, des marchands qui s’entendent pour ne pas laisser déprécier l’objet de leur commerce. Les ventes à la criée n’offrent donc ici rien d’imprévu; il n’y a dans le prix des marchandises adjugées ni hausse extraordinaire ni baisse très-importante. Mais il n’en est pas de même en Australie. Chacun agit pour soi. D’ailleurs les ventes sont si multipliées qu’aucune association ne pourrait suffire aux achats ; elles ont donc tout l’attrait d’un véritable jeu.
Les ventes aux enchères sont annoncées à son de cloche par un homme qui est porteur tantôt d’un écriteau, tantôt de drapeaux. Les environs de l’établissement d’un commissaire-priseur, au moment de la vente, sont remplis des bruits les plus discordants; la voix du crieur et les rumeurs de la