CHAPITRE III
«les bouquets. Le choix du beau sexe tombe fré- «luemment sur ces fleurs emblématiques qu’on appelle ne m oubliez pas, ou heurt’ se ose (bonheur du cœur). On se hâte de cacher sous sa mante ces achats compromettants, puis on s’éloigne en rougissant. Une multitude d’autres dames d’un aspect plus imposant sont attirées au marché dans un but beaucoup moins sentimental : un cœur de chou est le seul cœur qui les séduise; les pommes de terre, les fruits et les légumes remplissent leurs paniers. L’élégant Australien qui traverse le marché un lorgnon sur l’œil est obligé de louvoyer entre ces écueils ambulants : heureux s’il n’échoue pas contre une citrouille ou une pile de melons; ce qui lui attirerait infailliblement une bordée d’injures et de quolibets.
Du marché à la cour de justice, il n’y a qu’un pas. Les querelles commencées au marché finissent au tribunal. Je ne négligeai pas cette occasion de connaître la moralité de la population de Sidncy. La justice est très-sommaire dans la capitale de l’Australie ; en quelques heures vingt-cinq accusations furent exposées , soutenues , combattues et jugées. C’était le contingent des arrestations de la nuit précédente : une bande d’ivrognes et d’escrocs, hommes et femmes, qui comparaissaient avec des nez écrasés et des yeux pochés. La plupart des sentences se bornèrent à l’amende, et les condamnés
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furent renvoyés avec cette injonction : « Allez, et ne péchez plus. »
Les registres de la police donneraient à penser que le vice est héréditaire dans les familles de Sidney, car la plupart des criminels mis en prison > retrouvent des traces du séjour de leurs parents. Du reste, au milieu de celle société honorable et paisible qu’a formée l’émigration libre à Sidnev, on distingue toujours un noyau de population qui tire son origine de la transportation, et qui semble n’avoir pas ce qu’on appelle « le sens moral. >* Le vol , les crimes de toute espèce, la prison, cl même le dernier supplice, sont envisagés par cette classe d’individus comme des incidents ordinaires de la vie. Ils peuvent les éviter, les redouter même; mais ils ne croient pas avoir de motifs d’en rougir. Une servante fidèle vous entretiendra avec admiration des bons tours d’escroquerie qui viennent do conduire son frère à la geôle.
Après quelque temps de séjour dans la colonie , je fus averti un matin que ma blanchisseuse désirait me parler. Je la fis entrer dans mon cabinet. Elle venait m’emprunter deux dollars pour se marier.
■ Eh quoi! Mary, lui dis-je, n’avez-vous pas un mari en Angleterre?
— Hélas! monsieur, il est mort. Je viens d’apprendre, par une lettre, qu’il a souffert.