‹ Les convicts en AustralieChapitre 38 sur 119 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de ce port de Sidney, où affluent les produits des deux mondes. Pendant toute la première partie du repas, notre docteur se montra moins communicatif qu’à l’ordinaire. Une idée philanthropique s’agitait dans son esprit et avait besoin de voir le jour. Le capitaine buvait coup sur coup, comme s’il eût voulu également « laver et purifier » son estomac ; mais il avait la tète plus solide qu’un rocher , et sa raison , vainement battue par des flots de vin , restait toujours inébranlable. Le moment vint pourtant où la nature se déclara satisfaite et refusa de supporter aucun autre aliment. Le capitaine demanda sa pipe et un bol de punch. L’heure de la conversation était venue.

De son côté, Campbell avait pris un cigare. Les premières bouffées du tabac firent sur son imagination l’effet du forceps , et l’idée qui le tracassait sortit triomphante de son cerveau.

« Il faut que je vous le dise, lieutenant, le spectacle auquel nous avons assisté ce matin m’a singulièrement déplu. Cet interrogatoire de nos convicts, qui a provoqué tant de mensonges, in’a semblé difficile à justifier. Évidemment, les déportés considèrent le service du gouvernement comme une aggravation de leur peine. Au contraire, c’est adoucir leur exil que de les mettre à la disposition des particuliers, surtout dans la ville. Or, je me demande de quel droit l’autorité coloniale modifie ainsi les déci-

sions du jury. Je comprends que nous punissions les condamnés pour les nouvelles fautes qu’ils peuvent commettre ; mais cette différence de. traitement que nous leur appliquons, et qui n’a d’autre règle que le hasard de leurs professions antérieures, me semble une monstruosité. Crovez-moi , messieurs ; c'est un puissant argument qu’on donne aux adversaires de la déportation.

— En vérité, docteur, répondit le capitaine, vos scrupules me font rire. Quoi ! vous amenez dans un pays sain et fertile des bandes de scélérats qui , pour la plupart, ont mérité la corde, et pour qui la prison serait un châtiment trop doux ; vous les habillez chaudement; vous les nourrissez bien; vous utilisez leur travail au grand air; pour peu qu’ils s'amendent, vous leur donnez, après un court. espace de temps, la liberté d’aller où ils veulent, dans les limites de la colonie, et d’y faire ce qui leur plaît ; enfin ils deviennent des colons libres et vous leur concédez des terres.... Que diable voulezvous faire de plus? Ceux qui sont retenus pour le service du gouvernement ont un sort beaucoup plus heureux que mille autres coquins. Que diriez vous de ceux qui expient de moindres fautes par de longues années de captivité dans certaines prisons d’Europe, privés d’air, de soleil et presque de mouvement. La condition de nos condamnés est trop douce ; c’est ce dont je me plains , et je dis

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