CHAPITRE IV
que c’est tout plaisir aujourd’hui de dévaliser les gens sur la voie publique. Si le voleur est pris , le gouvernement le transporte, à ses frais, dans une contrée délicieuse, et il fait, comme le disent ces drôles eux-mêmes , un voyage sentimental et d’agrément en Australie. Mais, dites-vous, ceux qui sont placés chez les particuliers sont plus heureux. Que m’importe? tant mieux pour eux. Cela n’empêche pas que les autres ne soient traités beaucoup mieux qu’ils ne le méritent. »
Campbell secoua la tête et 11e répondit pas; pourtant il aspira avec plus de rapidité la fumée de son cigare. Le raisonnement du capitaine avait fait une certaine impression sur lui; mais le docteur avait trop de culture d’esprit pour être facilement convaincu par des arguments exprimés d’une façon vulgaire. D’ailleurs, il y avait certaines considérations auxquelles l’esprit du brave capitaine était incapable de s’élever. Campbell le sentait et restait rebelle à l’influence que le solide bon sens de M. Broun devait cependant avoir sur une intelligence aussi droite que la sienne. Le voyant ébranlé, je pris la parole à mon tour.
« M. Brown a raison, docteur, dis-je à Campbell. L’important est de savoir si le sort des convicts qui sont le moins favorisés est en rapport avec les méfaits dont il s’agit de les punir. Eh bien ! mon avis est qu’aucun d’eux n’a le droit de se plaindre;
loin de là : le plus misérable d’entre eux est mieux traité que tous les autres criminels en Prusse , en Autriche et dans la plupart des autres pays de l’Europe. Le sort de tous les déportés n’est !pas égal ; il y en a qui trouvent une condition plus douce; tant mieux pour eux , comme dit le capitaine. Les autres , n’étant pas soumis à un châtiment trop rigoureux, ne peuvent raisonnablement regretter que leurs compagnons soient heureux. Libre à eux de regarder avec envie la position de ceux qui sont plus favorisés qu’eux; mais ils n’ont pas le droit de la considérer comme une injustice. Au contraire, les lois du christianisme leur font un devoir de se réjouir du bonheur qui arrive au prochain. Telle est la vie. Dieu fait naître les uns dans l’abondance, les autres dans la pauvreté ; mais il leur donne à tous la connaissance du bien et du mal , le libre arbitre et le même accès dans le ciel. Il en est de même des condamnés : si les uns ont une chance plus heureuse que les autres, c’est que la société au sein de laquelle ils sont admis est un composé d’individus existant dans des conditions diverses. C’est un tort de vouloir appliquer à la vie des hommes des règlements tracés avec une rigueur mathématique. Ces règlements seraient injustes ; car il y a autant de degrés de culpabilité qu’il y a de coupables, et chaque crime est entouré de circonstances spéciales qui le modifient. Ce n’est pas à un lettré comme