CHAPITRE IV
— Oui, mais il paraît qu’on va enfumer le navire.
— Voilà qui va le faire éternuer. Il n’y a rien de tel que d’enfumer un bâtiment pour en faire sortir un évadé.
— Sait-on comment il s’est enfui ? dis-je à mon tour.
— Il paraît, monsieur, qu’il s’est blotti dans un tonneau. On l’a enlevé à bord comme une provision de cochon salé ; il avait sans doute gagné quelqu’un de l’équipage.
— Quelle sera sa punition si on l’attrape ?
— Le shérif prendra la mesure de son cou.
— On ne le pendra pas, je suppose ?
— Non , on se gênera. Peut-être se bornera-t-on à l’envoyer à Norfolk ou à Port-Macquarie, où l’on conduit les prisonniers dits incorrigibles. Mais il vaut mieux danser au bout de la corde roide , avec le chapelain pour cavalier, que d’aller dans ces endroits maudits où l’on vous tue un homme en détail.... Voilà les soldats qui abordent le navire , ils se rangent sur le pont : face au parterre. La pièce commence. »
Mes yeux restèrent attachés sur le bâtiment pendant près d’un quart d’heure; après quoi une petite colonne de fumée sortit par les écoutilles de l’avant. Des signaux furent échangés entre le navire et la terre ; puis il se fit un mouvement sur le
pont, tandis qu’un autre détachement de soldats faisait évacuer l’endroit où l’on supposait que le condamné allait débarquer. Quelques minutes après, un individu fut jeté plutôt que porté dans l’embarcation qu’on ramena immédiatement au rivage.
« C’est bien maître Bob lui-même , dit un de mes trois drôles : le voilà pincé ; son affaire est faite. C’est fini : de prufundis. »
Deux constables s’emparèrent du prisonnier, qu’ils prirent chacun sous un bras. Il semblait suffoqué par la fumée et si exténué qu’il pouvait à peine se soutenir; mais sous ses paupières brillait le feu d’une sombre intelligence et d’une nature indomptable. Lorsqu’il passa devant ses camarades, dont il avait entendu les dernières et charitables réflexions, un éclair parti de ses yeux sembla leur dire :
<* Je vivrai assez longtemps pour vous voir pendus tous les trois. »
Les déportés fugitifs n’ont quelque chance de conquérir leur liberté que s’ils parviennent à dérober leur évasion jusqu’au moment où le navire entre en pleine mer; d’ailleurs, s’ils échappent aux autorités de Sidney, ce n’est souvent que pour tomber entre les mains de la magistrature métropolitaine. Il ne leur suffit pas, en effet, d’obtenir la connivence d’un matelot; les officiers du bord
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