CHAPITRE I
président, rhoniine qui lui parut devoir obtenir le plus facilement l’obéissance. Cet individu était chargé de faire le partage des rations, et, au cas où elles se trouvaient confondues dans la même gamelle , de servir à chacun des six individus placés sous sa direction la part qui lui revenait. Cette charge exige beaucoup de tact , et il n’est pas rare de voir les voleurs les plus incorrigibles se montrer , sous ce rapport , dignes des fonctions qui leur sont attribuées. Elles sont d’autant plus délicates, que le président de chaque gamelle est lui-même partie prenante ; aussi ne saurait-on exercer une trop grande surveillance sur ce genre de service. Une distribution partiale ou insuffisante des vivres est plus propre à irriter les esprits et à susciter les pensées de révolte que toute autre espèce d’injustice. On cite les noms de capitaines qui se sont entendus avec les déportés pour ne leur livrer qu’une partie des aliments réglementaires et pour vendre, à l’arrivée , les vivres non consommés , sauf à partager ensuite le produit de ce trafic illicite avec leurs passagers. L’amirauté a mis un terme à ce désordre , en donnant au chirurgien chargé de la direction des condamnés la surveillance des approvisionnements.
Du reste, les rations sont très-abondantes, et généralement de bonne qualité. Les convicts font trois repas. Au déjeuner, on leur sert une tasse de
gruau avec du sucre et du beurre; ils ont, au dîner, du bœuf et de la purée de pois ; l’ordinaire du souper est un morceau de porc ou de plumpudding. Chaque jour, ils reçoivent à peu près la valeur d’une livre de biscuit. On leur fait, en outre, des distributions régulières de vinaigre, de sucre et de jus de limon pour combattre le scorbut. Enfin les femmes déportées obtiennent chaque jour une ration de thé et de sucre.
Cet ordinaire est pour beaucoup de convicts , et particulièrement pour ceux de la campagne, un véritable festin. Combien d’Irlandais ne se sont jamais trouvés si bien, dans tout le cours de ^eur vie, que pendant le temps de la traversée d’Angleterre en Australie! Un luxe inusité pour eux, c’est surtout la possession exclusive d’une couverture. Quant à la propreté du navire, c’est chose inouïe dans leur existence : « Le salon de M. Rcedv n’est pas à moitié aussi beau que notre prison , écrivait un de ces hommes à sa famille. » Un autre disait : « Ah ! si l’on connaissait chez nous les douceurs de la vie d’un déporté à bord , il en est plus d’un qui s’empresserait de se faire envoyer à Sidney. »
Dans ces dernières paroles , il entrait évidemment beaucoup de fanfaronnade. Qui ne connaît le prix de la liberté ? L’exil , môme doré , est toujours douloureux. Qu’ est-ce donc lorsqu’il offre en