‹ Les convulsions de Paris: Les prisons pendant la communeChapitre 19 sur 52 · LE GÉ.NÉRAL CHANZY · texte numérisé non relu

LE GÉ.NÉRAL CHANZY

perait à la « justice du peuple ! » On s'éloigna ; mais le postB des fédérés, tout un bataillon, qui gardait la porte d'entrée, envoya des sentinelles qui devaient faire faction devant les cellules de ceux que cette foule appelait déjà des otages.

Que Ton se souvienne de la motion adoptée le 24 février et qui servit de prétexte à la fédération de la garde nationale, que Ton se répète le serment de s'opposer par la force à l'entrée des Prussiens dans Paris, et l'on comprendra que de tous ces projets de guerre à outrance il ne restait plus vestige. En effet, s'il eût subsisté quelque trace de patriotisme dans le cœur des insurgés, c'est en triomphe que l'on aurait dû porter le général Chanzy, car il avait été héroïque sur la Loire, et, quoiqu'il n'eût pas réussi à sauver la France, il avait du moins sauvé l'honneur de nos armes. Mais les bataillons du Comité central et les gens de la Commune se souciaient bien de cela, en vérité; ils voulaient détruire l'armée, la magistrature, le clergé, c'est-à-dire la discipline, la loi, la religion, et c'est, pour cela qu'ils incarcérèrent les soldats, les magistrats et les prêtres, sur la simple vue du costume. C'est ainsi que le général de Langourian avait été arrêté au chemin de fer d'Orléans par hasard, au moment où il se hâtait de se rendre à Versailles afin d'y recevoir sa brigade qui venait de Bordeaux.

Quant au général Chanzy, il avait été signalé; on le chercha et on le saisit dans un wagon où il n'essayait guère de se cacher, car il ne pouvait même pas soupçonner, ayant toujours fait au moins son devoir, qu'il pût être décrété d'accusation. Conduit d'abord à la mairie du XIII* arrondissement, au milieu de groupes qui devenaient de plus en plus menaçants, il fut protégé par Léo Meillet, puis déclaré « prisonnier » par le général ouvrier fondeur Emile Duval ; traîné à la prison

disciplinaire du IX* secteur, ramené chez Léo Heillet, repris par la foule et reporté pour ainsi dire à la geôle du secteur. Léo Heillet S qui fit de sincères efforts pour sauver les généraux et leurs ofQciers, savait bien qu'ils n'étaient point en sûreté dans cette prison rudimentaire, sans grilles ni murailles, que Ton avait tant bien que mal installée boulevard d'Italie; il voulait donner aux prisonniers la sécurité d'une véritable maison pénitentiaire, et il ordonna de les transférer à la Santé. La voiture où il les fit monter, pour les arracher aux insultes populaires, fut brisée. Tous les curieux accourus devinrent une foule atteinte de frénésie. Au milieu de quelles insultes et de quels traitements quatre officiers irréprochables arrivèrent à la prison, nous l'avons dit.

Le Comité central, instruit des faits qui s'étaient produits, déclara que c'était un malentendu et que les généraux devaient être remis en liberté. C'était fort bien; mais on comptait sans les fédérés du IX* secteur, qui, se sachant les maîtres sur leur territoire, ne reconnaissaient d'autre autorité que la leur, et, tenant à leur proie, étaient résolus à ne la point lâcher. Le soir même on en eut la preuve. A neuf heures, deux personnes, qui ne dirent pas leur nom et qui étaient le général Cremer et H. Arronshon, se présentèrent chez H. Lcfébure, porteurs d'un ordre signé : Lullier, général en chef, et enjoignant au directeur de la Santé de relaxer immédiatement M. Chanzy. C'était péremptoire; ordre d'arrestation signé du général Duval, ordre de mise en liberté signé du général Lullier, cela se valait.

M. Lefébure ne demandait pas mieux que d'obéir;

* M. Edmond Turquet, député, arrêté en même temps que le général Chanzy, fut sauvé par Léo Maillet; après la défaite de la Commune, N. Turquet n'oublia pas le service qui lui avait été rendu; il donna asile à Léo Meillet, et lui procura les moyens de quitter la France.

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cependant il réfléchissait; la situation était complexe; la libération lui semblait inexécutable, car il avait compris qu'il n'était plus le maître dans sa prison. « Je suis prêt, dit-il, à faire lever l'écrou du général Chanzy; mais les fédérés ne le laisseront point partir, et nous nous exposons à le voir massacrer, si nous voulons passer outre malgré eux. » Le général Cremer se récria. — On fit appeler le chef de bataillon qui était de garde, et on lui montra Tordre ; il répondit : « Je ne puis rien faire sans avoir consulté mes hommes. » Il revint au bout de quelques minutes et dit : « Moi, je veux bien lâcher le général, mais les soldats ne veulent pas ; ils prétendent que c'est un capitulard et se disposent à le fusiller s'il sort de la prison. » C'était clair. M. Lefébure engagea les amis du général Chanzy à aller voir Emile Duval; celui-ci était délégué militaire à la Préfecture de police, il avait été chef de légion dans le XllI' arrondissement, commandant du IX* secteur; sa jeunesse, sa parole ardente, ses opinions blanquistes lui avait valu une forte popularité dans le quartier; s'il signait un ordre d'élargissement, les fédérés de service à la Santé y obéiraient peut-être. Le général Cremer, M. Arronshon, accompagnés du chef de bataillon, se rendirent à onze heures du soir à la Préfecture de police, chez Duval, qui lut l'ordre signé par CharlesLullier, le déchira, et déclara que la mise en liberté du général Chanzy serait le signal d'une insurrection. Duval fit plus : il se rendit de sa personne, ou envoya un messager au Comité central et on obtint l'ordre suivant : « Comité central de la garde nationale ; une heure et demie du matin, 20 mars : ordre au citoyen Duval, commandant à la Préfecture de police, de maintenir en arrestation le général Chanzy, jusqu'à nouveaux ordres. Pour le Comité central et par délégation : Assi Bouit, Josselin, Chou-

teau, Mortier, Guiral, Gouhier, Grolard, Âudoynaud, Rousseau, Babik, Barroude, Dupont. »

Dans la journée du 20 mars, Beslay, malgré ses soixante-seize ans, vint lui-même à la Santé dans Tespoir de pouvoir emmener avec lui le général Chanzy; il disait : « Je n'ai pas Thonneur de faire partie du Comité central ; mais ces jeimes gens sont déférents pour moi, ils m*écoutent et ne me désapprouveront pas. » Ce fut peine perdue. 11 fut seulement permis à Charles Beslay de communiquer avec le général, et de faire élargir, par ordre de Duval, le lieutenant Gandin de Villaine*. Tout ordre, de quelque part qu'il vint, qui n'était point accepté et approuvé par le secteur, était considéré comme non avenu : M. Sarrazin, avocat, se présente à la Santé, muni d'une autorisation délivrée par Charles Lullier, pour voir le général Chanzy ; les sentinelles postées devant la cellule s'opposent à la visite et ne veulent obéir qu'à la signature de leur chef immédiat. On se rend à l'état-majop du secteur, c'est-àdire à la manufacture des Gobelins; au-dessous du permis accordé par Lullier, on lit : « J'autorise de communiquer avec le général Chanzy, pourvu que le

* M. Charles Beslay, qui est un homme d'une bonté rare, n'épargna rien pour faire relaxer les officiers détenus à la Santé ; il s'adressa à diverses autorités du moment, et, s'il n'obtint pas la liberté des < otages s, il put du moins leur porter ses encouragements. Les deux pièces suivantes prouvent que M. Charles Beslay multipPia ses démarches : a Paris, 21 mars 1871. — Ordre est donné au citoyen Beslay de se rendre à la prison de la Santé et de communiquer avec le général Chanzy et autres prisonniers qu'il jugera à propos de visiter. En outre, ordre est donné d'élargir le citoyen Gaudin de Viliaine, arrêté depuis le 18 mars. — Signé: E. Ddval. s — «Ministère de l'intérieur, cabinet du ministre, 22 mai*s 1871. — Le citoyen Charles Beslay est délégué afin de veiller à ce que les généraux prisonniers soient mis, tant sous le rapport de la surveillance que du traitement, en état de satisfaire à la fois la prudence nécessaire «tla générosité populaire. — Sicfnd : Eu. Vaillant. »

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sergent-major Bastard assiste à Fentretien. Le commandant par intérim du XIII* arrondissement : Cayol. » Cette fois, Fautorisation fut déclarée valable et la visite autorisée par le chef de poste, qui, en réalité, exerçait toute autorité dans la prison. — « Entretien fait en ma présence, sous-ofCcier de service du 176* bataillon, 3« compagnie. Signé : Langet ».

Les bataillons de l'arrondissement se relevaient toutes les vingt-quatre heures et étaient accompagnés de délégués spéciaux envoyés par le secteur. L'harmonie ne régnait pas toujours entre les officiers et les délégués; mais les discussions ne duraient pas longtemps, car les officiers et même les soldats finissaient par dire au délégué : a Eh bien! après? si tu n'es pas content, toi, on va te fusiller ! » Entre ces gens de mauvais aloi la défiance était permanente, ils se soupçonnaient, se surveillaient les uns les autres , et voyaient des traîtres partout. Les machinations les plus extravagantes leur semblaient toutes simples, et à force de vivre dans des idées fausses, ils faussaient instinctivement les choses les plus naturelles; semblables en cela aux enfants, que rien n'étonne parce qu'ils ne savent rien.

Leur manie de soupçons fut, dans ime circonstance spéciale, un sujet d'étonnement pour le personnel de la Santé. Un détenu était décédé à l'infirmerie; le service funèbre devait se faire à trois heures; les parents du défunt avaient été convoqués et étaient déjà réunis près de la chapelle, lorsque des fédérés du 101« bataillon, qui le matin avaient pris la garde du poste, se présentèrent chez le directeur et lui déclarèrent qu'ils voulaient voir le cadavre. Tout ce que M. Lefébure put obtenir fut que l'on attendit la fin de la cérémonie religieuse. Lorsque celle-ci fut terminée, on décloua le cercueil, on leva la serpillière, on découvrit le visage, que les fédérés purent contempler à leur aise;

ils ne semblaient pas convaincus, se regardaient entre eux et hochaient la tête; un d'eux toucha le mortel dit : « 11 est froid. » Cette expérience ne parut pas suffisante, car un peloton suivit le corbillard jusqu'au cimetière d'Ivry, jusqu'au Champ de navets. Lorsque six pieds de terre eurent été versés sur la bière, ils furent rassurés et se dirent : « Décidément ce n'était pas Chanzy. »

Le même soir, le directeur avait été mis au secret dans son cabinet; les fédérés s'y étaient établis, décachetaient les lettres, recevaient les visites, donnaient des ordres et devenaient une sorte de direction multiple qui ne facilitait pas le service. Dans la soirée, le général Cremer revint avec deux autres personnes (MM. Eugène Delessert et Arronsohn) portant une autorisation du Comité central pour voir M. Chanzy. Les fédérés renouvelèrent leurs difficultés; ils parlaient de trahison, d'évasion, et résolurent, comme toujours, d'aller consulter les officiers du secteur. Le commandant Cayol vint lui-même examiner la permission, la retourna dans tous les sens; elle était précise. A onze heures du soir, il prend son parti et emmène les visiteurs à la Préfecture de police, afin de consulter Duval. Personne ne revint, car les délégués n'obéissaient pas plus au Comité centrai que les officiers n'obéissaient aux délégués. Cette comédie se renouvela pour le général Chanzy jusqu'au jour de son élargissement. Celui de M. Lefébure était venu ; le 23 mars, au matin, il fut destitué et remplacé par Augustin-Nicolas Caullet, auquel sa parenté avec Duval méritait cette aubaine. La nomination était signée de Raoul Rigault. M. Lefébure présenta le personnel à son successeur, lui disant : « Ce sont des hommes honnêtes, dévoués, connaissant très bien le service et sur lesquels on peut compter; je vous les recommande. » Heureusement pour les détenus de la Santé, Caullet

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