III. — L'ORDRB D'BXBGUTIOM
Proclamation de Delescluze. — Le convoi de munitions. — Hésitation de CauUet. — Il subit l'influence de M. Tixier. — Il refuse de recevoir les poudres. — Ordre d'exécuter les otages. — Les greffiers interviennent. — Bonnes dispositions de CauUet. - On vient s'assurer si l'ordre sera exécuté. — Inquiétude des détenus. — Marche en avant de l'armée fk*ançaise. — Sérizier et Hilliére. — Jean-Baptiste Minière. — Altercation. — Sérizier donne ordre au chef du poste de fusiller les otages. — Une réminiscence du quatrième acte des Huguenote, — Tout le monde s'embrasse. — Les obus de Sérizier. — Exaltation momentanée de CauUet. On l'enferme. — La délivrance. — La condamnation de Caullet. — Un mot de M. Claude.
Le 22 mai, le jour même où, dans le Journal officiel^ on put lire, sous la signature Delescluze, une proclamation emphatique : « P^ace au peuple, aux combattants aux bras nus I l'heure de la guerre révolutionnaire a sonné. » Au moment où l'on entendait au loin tonner la canonnade, on put s'apercevoir que Sérizier n'avait point oublié la Santé. Vers quatre heures du matin, un
L'ORDRE D'EXÈCIÎTIOX. 197
convoi de vingt-deux voitures chargées de tonneaux de poudre et de munitions de guerre s'arrêta devant la porte de la prison. L'officier fédéré qui le conduisait exhiba un ordre émanant de Tétal-major et enjoignant au directeur d'avoir à emmaganiser toutes ces matières exploxibles dans les sous-sols de sa maison. Caullet fit appeler M. Tixier, qui se récria : — on n'avait d'ordres à recevoir que du délégué à la sûreté générale; le chef hiérarchique des directeurs de prisons est le chef du troisième bureau de la première division de la Préfecture de police ; lui seul régulièrement pouvait imposer la réception de cet amas de poudre dont la place était au dépôt des munitions du IX« secteur; obéir à l'injonction d'un officier n'exerçant aucune autorité légitime sur la maison pénitentiaire, ce serait commettre un acte imprudent, dont les conséquences retomberaient sur celui qui s'en rendrait coupable. M. Tixier ne faisait qu'exprimer son opinion : c'était au directeur à décider s'il voulait accepter une telle responsabilité et jouer sa tête pour plaire à Sérizier.
Caullet ne se souciait pas de recevoir ces barils de poudre. Se sentant soutenu par les greffiers, il refusa de laisser décharger les voitures et ne toléra même pas qu'on les fît entrer dans la cour. Il envoya prévenir Ferré et lui demanda ses instructions. L'ordre fut péremptoire : le directeur Caullet doit recevoir les munitions, les placer dans les sous-sols de la Santé et faire immédiatement élever des barricades par les fédérés qui gardent le poste d'entrée afin de défendre l'accès de la prison. — Les greffiers se récrièrent de plus belle : — Ferré, délégué à la sûreté générale, empiétait sur les attributions de Delescluze, délégué à la guerre; il ne pouvait sous aucun prétexte changer la destination de la maison; celle-ci était prison et non point poudrière ; le devoir de Caullet était de désobéir à un
ordre dont Ferré n'avait certainement pas mesuré la portée. Cette fois encore Gaullet, qui ne demandait qu'à être convaincu, se laissa convaincre et prescrivit à l'officier fédéré d'avoir à s'éloigner avec son chargement. L'officier n'était point satisfait, mais, tout en grommelaiît, il reprit la tête de son convoi et le conduisit à la manufacture des Gobelins, où Sérizier, chef de la Xlll* légion, avait son quartier général.
Le même jour, à onze heures du matin, une estafette remit à CauUet une dépêche : timbre rouge, comité de sûreté générale. Caullet pâlit en lisant : « Paris, le 22 mai 1871. Le directeur de la prison de la Santé a l'ordre de faire fusiller les gendarmes, sergents de ville et agents secrets bonapartistes qui sont détenus en cette prison, si les insurgés versaillais ont l'audace de l'attaquer et de vouloir, la prendre. — Le délégué. Th. Ferré. » — Il donna reçu, puis sans mot dire tendit la dépêche à M. Laloë. « Que ferez-vous? demanda celui-ci. » En signe d'indécision, sans répondre, Caullet leva les épaules. Alors les trois greffiers, MM. Laloê, Peretti, Tixier, l'entourèrent et lui dirent tout ce que des gens de bien peuvent imaginer pour éloigner la possibilité d'un pareil forfait. L'âme de Caullet flottait entre la volonté de sauver les otages et la crainte que lui inspirait celui qui avait signé Tordre du massacre. Pour le décider, on insinua que les troupes françaises étaient dans Paris ; que c'était folie de croire que les fédérés pourraient leur résister; que la justice serait implacable pour les prévaricateurs; que lui il n'avait que des peccadilles à se reprocher; qu'il ne devait à aucun prix se fermer la voie du salut et que, du resje, M. Claude, prévenu de son bon vouloir pour les otages, sachant qu'il lui devrait la vie, saurait le défendre et au besoin le protéger. Il n'en fallait pas tant; Caullet jura : « Il ne tombera pas un cheveu de leur