L'ORDRE D'EXÉCUTION
têlel » Le brigadier Adam averti par un des greffiers, dit ce mot profond : « Pourvu qu'il ne boive pas trop ! >»
Les grefQers et les surveillants ne doutaient pas de la résolution sincère de CauUet, mais ils connaissaient sa faiblesse; ils convinrent entre eux de le garder pour ainsi dire à vue et de ne jamais le laisser seul avec les messagers de la Préfecture de police ou du IX« secteur. II n'y avait pas une heure que l'ordre de Ferré avait été reçu, lorsque le commandant Cayol arriva de la part de Sérizier. Brusquement il dit à CauUet, que l'on avait retenu à causer dans le greffe : « Peut-on compter sur ton personnel ? — Oui, il est dévoué. — As-tu reçu l'ordre de fusiller tous les mouchards que tu as en otage ? — Oui. — Quand leur feras-tu casser la tète ? » Un greffier intervint et répondit : « L'ordre est éventuel. nous ferons le nécessaire. » Cayol se contenta de cette assurance et s'éloigna ; avant de partir, il dit à CauUet ; « Veux-tu que je t'envoie des hommes? » CauUet riposta : « C'est inutile; la compagnie qui est de service à la porte d'entrée suffira... » Lorsque Cayol fut parti, Caullet, répondant à sa pensée intime, dit à haute voix : « Non! on ne les fusillera pas ici; si on veut les fusiller, on les emmènera ailleurs. J'ai été soldat, j^ ne suis pas un coquin; non, je ne les laisserai pas fusiller. » Il était fort animé; sa résolution de sauver les otages était prise et ne vacilla plus.
Sans savoir ce qui se passait, les otages étaient inquiets; ils comprenaient que le dénouement était proche; quel serait-il? Si souvent on les avait menacés de les mettre à mort, qu'ils s'y attendaient et se préparaient à avoir bonne contenance devant les assassins. La journée cependant ne fut plus troublée; nul ordre nouveau, nulle visite nouvelle ne vint activer les angoisses du personnel, décidé à sauver les détenus et ne sachant pas encore s'il y parviendrait. Les événements
extérieurs, qui devaient avoir une influence décisive sur le sort de la Santé, étaient ignorés par ceux-là mêmes auxquels il importait tant de les connaître. Personne dans la prison ne se doutait alors que deux points stratégiques d'où pouvait dépendre le salut, étaient déjà au pouvoir de notre armée. L'aile droite avait poussé sa marche en avant sous les ordres du général de Cissey; à cinq heures du soir, elle enlève la gare Montparnasse, d'où elle pourra se diriger vers le Panthéon ; un peu plus tard, elle chasse les fédérés de la route d'Orléans et prend la barricade appuyée à l'église Saint- Pierre, ce qui lui ouvre le chemin de la Butte-aux- Cailles, que le fédéré Wrobleski arme d'une formidable artillerie. Si cette dernière position n'avait été défendue avec ténacité par les fédérés, qui un moment ressaisirent l'offensive, la rive gauche tout entière eût appartenu à l'armée dans la journée du 23 mai.
A la Santé, le directeur et les greffiers croyaient en être quittes avec les tentatives de massacre ; ils avaient tort : la dernière et la plus énergique allait se produire à onze heures du soir. Le chef de la 13* légion, Sérizier, accompagné de Millière, et un inconnu vêtu en officier d'artillerie entrèrent au greffe et demandèrent si les otages étaient exécutés. Caullet répondit : « Non. » Sérizier se mit en colère. Caullet lui dit : « Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous. » Sérizier était d'une extrême violence. Ce corroyeur, fort capable d'ime bonne action, comme nous l'avons constaté lors de l'arrestation du général Chanzy, avait des moments « où il voyait rouge » ; sa brutalité naturelle , surexcitée par l'abus des boissons alcooliques, en faisait alors un homme dangereux. Il s'empara du livre d'écrou, le feuilleta au hasard, en criant : a Combien y a-t-il d'otages ici? » On ne lui répondit pas; en réalité, il y en avait cent quarante-sept. Il vociférait : a II faut les