T/ORDRE D'EXECUTION
tuer tbus et les employés aussi; ce sont des Versaillais. » L'officier d'artillerie lui disait en souriant : « Fais-les descendre, et tu verras comme je sais travailler. » Sérizier se mit alors à écrire une liste de noms divisés en trois catégories : gendarmes, curés, agents secrets, — à fusiller.
Les surveillants , qui connaissaient Millière pour l'avoir gardé depuis le 12 février jusqu'au 10 mars 1870 dans la cellule n<* 22 de la quatrième division, n'en croyaient pas leurs yeux et restaient stupéfaits en voyant à quels excès un homme peut être entraîné par la passion, politique. Millière, debout, regardait Sérizier s'agiter et ne disait rien. Qu'aurait-il pu dire? qu'est-ce que ce lettré faisait avec cet assassin ? La fatalité des insurrections les avait réunis côte à côte dans la même œuvre dégradante, et si à cette minute, loin du combat qui enfièvre, de la défaite qui exaspère, Millière a compris le rôle auquel il se condamnait, il a dû en rabattre de l'orgueil dont il était dominé. Mieux que tout autre il devait comprendre combien . sa conduite était inexcusable, car il savait par expérience que tout homme de persévérance se fait sa place dans notre société tant calomniée par les impuissants. Ses débuts avaient été durs. Fils d'un ouvrier tonnelier, il avait jusqu'à vingt ans taillé les douves et cerclé les fûts. La honte de sa condition l'avait saisi; seul, sans aide, il avait travaillé, s'était fait recevoir licencié, puis docteur en droit; la politique l'avait adopté et l'avait envoyé à l'Assemblée nationale. Au lieu de se donner en exemple, de prêcher le travail, il prêcha la révolte, et de chute en chute il en était arrivé à venir, avec un meurtrier de bas étage, voir si l'on allait tuer deux ou trois prêtres et quelques gendarmes. On peut croire qu'il s'est laissé séduire par le vice sans merci , par la haine envieuse. Il -, l'a prouvé
dans une circonstance qu'il est pénible de rappeler. C'est lui qui, complice de Félix Pyat, a publié dans le Vengeur des pièces sous lesquelles Thonorabilité de M. Jules Favre a sombré et dont l'Empereur Napoléon 111, qui les connaissait, avait interdit la divulgation. C'était là une œuvre de perversité, dont les suites aboutirent au procès que la cour d'assises de la Seine jugea dans son audience du 6 septembre 1871. On a dit que le 23 mai, place du Panthéon, Millière avait fait fusiller une trentaine de fédérés qui refusaient de se battre.- Ce fait est-il vrai? Nous l'ignorons ; mais on peut affirmer que celui qui se ravala jusqu'à être le compagnon de Sérizier pendant la soirée du 22, était capable de tout. Lorsqu'il mourut, il tomba en criant : « Vive l'humanité ! » Parole trop vague pour n'être pas puérile, et qui dénote simplement la vanité théâtrale de celui qui la prononça; à moins, comme on l'a prétendu, que cette parole ne fut une sorte de mot de ralliement adopté par les membres de l'Internationale *.
Cependant Sérizier ne s'apaisait pas; il argumentait contre Caullet, qui lui tenait tête. Le raisonnement de celui-ci était fort simple : « Je dois compte de mes détenus à la Préfecture de police qui me les a confiés, je n'ai pas à obéir à des chefs de légion. J'ai été soldat et je connais la discipline ; j'ai reçu des ordres éventuels, je les exécuterai quand le moment déterminé
* On a essayé de nier la présence de Millière — je dis Jean-Baptiste Millière, né à La Margelle (Côte-d'Or), le 13 décembre 1817, fils de Claude et d'Anne Meunier — à la prison de la Santé en compagnie de Sérizier; c'est enfantin. Sérizier lui-même n'en fait point mystère devant le 6* conseil de guerre, siégeant à Versailles, en l'audience du 8 février 1872. (Voir la Gazette des Tribunaux du 9 février 1872, p. 135, 2* colonne.) On a tenté aussi de le confondre avec Frédéric Millière, chef de la dix-huitième légion, qui fut acquitté par la justice militaire; aucune de ces suppositions peu désintéressées ne tient devant la réalité des faits.